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John Bolton persiste et signe (1/5)

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L’ancien conseiller à la sécurité nationale publie un livre explosif qui dévoile les coulisses de l’administration américaine sous Donald Trump.


 

John Bolton a servi trois présidents Républicains : Ronald Reagan, G.H.W. Bush et George W. Bush. Fin connaisseur des affaires étrangères, estampillé « faucon », il est nommé par le Président Trump au poste de NSA (conseilleur en sécurité nationale) en mars 2018, pour démissionner 17 mois plus tard, en septembre 2019, exaspéré par la détermination folle du président à inviter des Talibans à la Maison Blanche pour parler de la paix.

Un livre unique

The Room Where it Happened (littéralement « la pièce où ça s’est passé ») est paru le 23 juin, malgré les efforts pour en empêcher la publication. La vérification par divers services dont l’ODNI (le bureau du directeur d’intelligence nationale) s’est éternisée, sans aboutir à une autorisation ; l’auteur a fini par passer outre. A la dernière minute, l’administration a assigné Bolton en justice. Le juge, estimant que la mise en place chez les librairies était un fait accompli (« le cheval avait déjà quitté le box ») n’a pas donné satisfaction. Trump s’est dit indifférent au livre de « l’employé grincheux » renvoyé.

Le texte de Bolton est sobre, grave et sans fioriture. Il se situe, comme le titre l’indique, dans la salle où le pouvoir s’exerce et, en l’occurrence, se défile. Pas de secrets d’alcôve, pas de diversion ni de divertissement, c’est à la limite du laborieux, comme l’auteur, qui commence sa journée avec une réunion de travail à six heures et tout à l’avenant. Le lecteur qui partage avec Bolton la passion des relations étrangères ne s’ennuie guère. Et le Donald dans tout cela ?

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Bolton a construit, à l’aide de notes amples et précises, un document à charge contre le président des Etats-Unis. Aux yeux des Démocrates, qui ne l’ont jamais apprécié, Bolton a surtout refusé de témoigner devant la commission d’impeachment, préférant tout dire dans un livre scandaleusement rentable — on parle d’un avoir de 2 millions de dollars. Toutefois, le récit méticuleux du comportement condamnable du président est trop riche pour le bouder. Bolton, de son côté, juge sévèrement la stratégie d’impeachment, trop restreinte, hâtive et partisane. Il va sans dire que l’ancien conseiller est traité d’ingrat par les fidèles de Trump, qui justifie leur rupture en reprenant des propos de gauche : « Si je l’avais écouté, on en serait déjà à la sixième guerre mondiale. »

Issu d’une famille modeste, John Bolton a grandi à Dundalk, un quartier populaire de Baltimore, méprisé par les soixante-huitards comme repaire des « hardhats », les ouvriers arborant des idées de droite sous leur casque de chantier. J’ai passé quelques heures avec Bolton, alors ambassadeur auprès de l’ONU, dans son bureau près du Grand Central Station à New York. Amusé de rencontrer quelqu’un qui connaissait son Dundalk natal, avide des analyses de la situation dans une France en proie à l’antisémitisme, il a téléphoné, le lendemain de notre rencontre, pour me recommander à Bill Kristol, directeur du Weekly Standard. Je garde de cette rencontre avec John Bolton l’impression d’un homme raffiné, intègre, brillant et fermement engagé dans la défense de la liberté. Il ne mérite pas le sobriquet de « va-t’en guerre ».

Axis of adults

L’illusion d’un « axe d’adultes » est née dans le camp Républicain avec l’accession à la présidence de Donald Trump. Consternés par la captation du parti par un homme, à leur avis incompétent, indigne de la fonction et pas assez conservateur, certains ont accepté des postes dans l’administration dans l’espoir de limiter les dégâts. L’un après l’autre, de guerre lasse, ils sont partis, s’ils n’étaient pas virés comme des malpropres. Plusieurs d’entre eux ont publié des exposés mais le récit de Bolton, qui était physiquement et intellectuellement au cœur de tous les dossiers brûlants, est de loin le plus probant.

On peut ne pas être d’accord avec la vision de l’auteur, on peut soutenir envers et contre tout le président Trump, mais il serait difficile, après lecture de ce récit, de soutenir la thèse d’une politique étrangère trumpienne extraordinaire, qui dépasserait tout ce qu’on a vu depuis le début de l’histoire américaine… bien cachée derrière le comportement visiblement incohérent d’un homme inculte. Mais les Trumpeteers ne liront pas Bolton ! Voir, par exemple, The Trump Century, livre du présentateur Lou Dobbs sur Fox Business: « Il n’a pas seulement rendu à l’Amérique sa grandeur [made America great again], il a établi une nouvelle norme pour tous les présidents qui le suivront, tout en fixant, « probablement », l’agenda américain pour les cent ans à venir ».

Transition

Pendant la période de transition entre les présidentielles début novembre et l’investiture en janvier, le président élu est censé réunir son équipe et se familiariser avec l’immense organisation qu’il dirigera. De l’avis de Bolton, Trump a raté cette étape, entrainant des dégâts irrémédiables. Sans expérience politique préalable, le président ne comprenait rien au fonctionnement du gouvernement et ne cherchait pas à apprendre. Il a créé son style atypique, comptant sur son flair et confiant en son pouvoir de diriger l’Etat comme un chef d’entreprise. Les nominations sont faites dans le désordre et défaites avec fracas. Nikki Haley, par exemple, est déjà ambassadrice auprès de l’ONU avant la nomination du Secretary of State [ministre des affaires étrangères] qui sera son supérieur. Bolton revient souvent sur « l’incompétence » de Haley, estimant qu’elle se positionne en vue d’une éventuelle candidature à la présidence en 2024.

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Sans lui proposer un poste que Bolton aurait accepté – Secretary of State ou bien à la NSA – Trump lui donne libre accès à la Maison Blanche, le consultant régulièrement sur les dossiers qu’il traitera pour de vrai un jour : la Chine, la Corée du Nord, le Moyen-Orient, l’UE, l’OTAN, le retrait du JCPOA (Iran deal). En soulignant les propositions acceptées et actées, le conseiller hors-les-murs préparait, il me semble, la riposte aux insultes dont il serait la cible après sa démission.

John Bolton en 2018 © CNP/NEWSCOM/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31477841_000002
John Bolton en 2018 © CNP/NEWSCOM/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31477841_000002

Quand l’improbable Rex Tillerson est enfin choisi, à la mi-décembre 2017, comme Secretary of State, Bolton se dit qu’il serait plus utile à l’extérieur qu’au sein d’une administration mal barrée. Mais la brusque sortie du NSA Michael Flynn, mis en examen, ouvre la possibilité que Bolton le remplace. Reçu par Jared Kushner, Rence Preibus, Steve Bannon et Trump lui-même pour ce qui ressemble à des entretiens d’embauche, Bolton apprend par la presse que c’est McMaster qui est choisi. En lot de consolation, Trump déclare publiquement son estime pour Bolton et son intention de continuer à collaborer avec lui hors cadre. En effet, Bolton est invité régulièrement pour des consultations à la Maison Blanche où règne, dit-il, l’ambiance d’une résidence universitaire.

2018 : L’administration se fait et se défait en kaléidoscope

De jour en jour la configuration change, de scandale en démission, de rupture en nomination, d’insultes en flagorneries. Bolton conseille le retrait sans plus tarder du JCPOA, déconseille le gaspillage du capital politique sur le énième plan de paix israélo-palestinien, explique que Kim Jong-Un, déterminé à boucler son programme d’armes nucléaires, joue la montre. Il ne faut surtout pas flancher. Satisfait d’avoir convaincu, Bolton est abasourdi d’apprendre, par la presse, que Trump a accepté l’invitation à un sommet, offrant au dictateur coréen un cadeau de propagande sans rien en retour. Erreur astronomique.

La poignée de main entre Donald Trump et Kim Jong-un, lors du sommet de Singapour, 12 juin 2018. SIPA. AP22213037_000002
La poignée de main entre Donald Trump et Kim Jong-un, lors du sommet de Singapour, 12 juin 2018. SIPA. AP22213037_000002

Au mois de mars, Tillerson est remercié, remplacé par Mike Pompeo. Et Bolton se voit offrir le poste de McMaster. Il accepte en serrant les dents, se croyant à la hauteur du défi géopolitique, capable de pallier les insuffisances du président. Trump annonce la nomination par un tweet. Et c’est parti.

Pas à pas vers la démission

L’organisation du récit par dossier donne une cohérence difficile à saisir quand on suit l’actualité au jour le jour. Bolton raconte le scénario type : face à une crise ou un dilemme, le président cherche conseil auprès de ses experts qui se démènent à recueillir des informations, réaliser des dossiers, organiser des briefings et présenter des options. Le président, qui n’a pas d’appétit pour la lecture et peu de patience pour les briefings oraux, pose distraitement quelques questions, exprime des réserves, des accords et le plus souvent s’embarque dans de longues divagations sans rapport avec l’affaire en question. Il se répète, martèle ses thèmes préférés : combien ça coûte, c’est trop cher, pourquoi est-ce à nous de payer, on se fout de notre gueule, personne avant moi n’a su leur dire non, etc.

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On arrive tant bien que mal à définir une stratégie. Mais, avant qu’elle ne soit appliquée, Trump se ravise et annonce intempestivement sa décision, sans consulter ses conseillers et sans tenir compte de tout ce qu’ils avaient décidé ensemble. Ce comportement impulsif et irresponsable est glorifié par ses fidèles, qui reprennent en chœur les vantardises du président. S’il a l’air inculte c’est qu’il sait tout mieux que quiconque. Cette attribution de pouvoirs quasiment magiques est mise à mal par le compte-rendu minutieux de John Bolton de chaque affaire cruciale : les acteurs, les déclarations publiques et privées, les déplacements, pourparlers, réunions et sommets, les interactions avec les médias et toujours et surtout le comportement irresponsable du président.

En lisant les dernières lignes de John Bolton, on se rend compte soudain que la pandémie de coronavirus a frappé quelques petits mois après sa démission, menant à la décomposition de la présidence…

La suite consiste en un résumé de quelques affaires traitées en détail par l’ambassadeur Bolton : l’utilisation d’armes chimiques par Bachir al Assad, l’abandon des Kurdes, le bon rapport avec des dictateurs flatteurs, l’antipathie envers les Européens, le G7 désastreux, le sommet de l’OTAN idem, l’Iraq, l’Iran, l’Afghanistan…

La seconde partie de l’article est disponible en cliquant ici 

The Room Where It Happened: A White House Memoir

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Allô la terre!? Ici, le 93…


Le témoignage édifiant d’une philosophe de Seine-Saint-Denis, confrontée au quotidien aux trafics


Monsieur le premier ministre,

J’entends vos belles déclarations de guerre de ce samedi 25 juillet à Nice contre le trafic de stupéfiants qui gangrène nos quartiers émotifs. J’entends de braves journalistes demander : « Alors, vous allez vraiment y rétablir l’État de droit ? » Et encore des responsables politiques se féliciter : « Nous serons désormais intraitables, la République aura le dernier mot ! ». Quant au courroux de la nouvelle « justice de proximité », dont nul ne sait en quoi elle peut bien consister, il sera terrible. Je me suis promenée ce week-end par chez moi, en banlieue, et je vous le confirme : les dealers, tous à leur poste comme à l’accoutumée, tremblent à la perspective d’une telle « fermeté » … Je passe sur la grandiloquente et comique « forfaitisation du délit de stupéfiant » à 200 euros, destinée aux fumeurs de joints et sans doute issue d’un génial cerveau de communicant. Alors, je vous entends et j’ai peur.

Une affolante déconnection du réel

Ce discours-là, M. le premier ministre, aurait été audible au début des années 1990. Aujourd’hui, il n’est même plus caduc ni suranné. Il est, sauf votre respect, grotesque. Mais vous avez un côté un rien désuet, démodé et vieille France qui fait justement votre charme et inspire confiance. Et puis vous venez d’arriver. Cependant, puisque vous vous exprimez sur ces questions, mieux vaut quand même prendre quelques nouvelles du monde réel avant de parler. D’autant qu’il s’agit de secrets de Polichinelle. Par exemple, que les drogues douces (cannabis et herbe) sont de facto en vente libre depuis belle lurette dans les faubourgs très accessibles de ce beau pays qu’est la France. Ou encore que ce trafic est structurellement indéracinable depuis deux décennies, et de façon tout à fait officielle depuis les émeutes de 2005.

J’ai peur, non pas de la réalité à laquelle vos annonces renvoient — je ne la connais que trop bien pour habiter en Seine-Saint-Denis depuis trente-cinq ans et m’y déplacer là où mes amis journalistes ne s’aventurent pas. J’ai peur, M. le premier ministre, de l’ingénuité que traduisent vos annonces. C’est en effet le mot qui me vient à l’esprit, car de deux choses l’une. Ou bien vos conseillers se moquent du monde et se disent qu’« emballer du vieux dans du neuf », pour reprendre la formule d’un ancien Directeur général de la police nationale (DGPN) un rien désabusé, fera une fois de plus l’affaire, l’abrutissement de l’été aidant. Ou bien vos déclarations témoignent d’une tragique déconnection du réel. Je pencherais pour la seconde hypothèse. Elle m’affole néanmoins.

Si vous voulez, je vous ferai visiter ma petite commune du 93 : les drogues douces y sont en vente libre

Comment vous expliquer ? Commencer peut-être par situer mon propos. Je vis dans une petite commune du 93 limitrophe de la capitale, où le commerce illicite que vous évoquez prospère à ciel ouvert, au vu et au su de tous, depuis le début du siècle. Si vous voulez, Monsieur le premier ministre, je vous ferai visiter. Vous mettrez un jean et des basquets, et je vous passerai une veste à capuche de mon fils (il est para, la carrure devrait correspondre). N’ayez crainte, les jeunes dealers de par ici, qui vivent en orbite sur une toute autre planète que la nôtre, ne vous connaissent pas. Et vous verrez, ma ville est très prisée des fêtards parisiens du week-end qui viennent s’y servir en cannabis pour une raison simple : elle est facile d’accès et encore reliée à la civilisation (même pas besoin de se hasarder dans un RER), d’où un désenclavement relatif et, de ce fait, des risques moindres pour les clients, dits « criquets ».

C’est ici que dès le jeudi ou le vendredi soir, d’étranges files d’attente s’allongent sur les avenues. Non pas devant les cinémas, comme au quartier Latin, mais devant les « fours », situés à deux encablures du métro, sur les façades desquels s’étalent en lettres immenses, visibles de loin, des enseignes du type : « Bienvenus ! On est ouvert H 24 », ou encore « De la “frappe“ [du bon shit] au gramme sept jours sur sept ». En général, ils affichent aussi les prix et les habituels menus-fidélité. Les flics leur ont bien répété cinquante fois : « Soyez gentils, effacez-nous ça ! », en vain. Il faut dire qu’étant donné l’affluence, la dernière tendance managériale, depuis un an, était aux trois huit : plutôt que de fermer bêtement à minuit, les gérants (caïds) ont instauré rotations et lits de camp dans les halls. Pour accueillir qui ? Pas tellement une clientèle locale comme dans les cités de banlieues enclavées et ultra-violentes des profondeurs du département où, comme vous le savez, plus aucune brigade de police ne peut envisager de se déployer. Car là-bas, c’est gang contre gang, les différentes polices faisant figure de gangs parmi d’autres, pas des plus redoutables. Dans mon marché aux stups, qui compte parmi les plus florissants de la ville de Paris, c’est plus tranquille et plus chic.

Un marché aux stups de la ville de Paris, ses fours, ses tartineurs et ses criquets…

Côté criquets, ce serait plutôt Paris et ses bobos en tous genres, donc. Mais aussi Paris et ses cadres supérieurs, ses gens du show biz, ses attachés parlementaires, ses photographes, ses éditeurs, ses graphistes, ses fils à papa. Car sachez quand même, Monsieur le premier ministre, que la France est un pays où presque tout le monde fume de l’herbe de temps à autre, y compris nombre de « serviteurs de l’État » qui envoient leurs chauffeurs faire les « courses ».

Petit point de vocabulaire : un « four », comme il en existe tous les 300 ou 400 mètres dans certaines banlieues, désigne un lieu de deal dont le chiffre d’affaires moyen tourne autour de 20 000 euros nets par jour. Il y a deux ans, le champagne a été sabré au soir du 31 décembre : le million de bénéfices venait d’être dépassé ! Dans ces cages d’escalier dédiées, officient sept jours sur sept et douze mois sur douze des « tartineurs » : des vendeurs rémunérés 150 euros par jour et, cela va de soi, toujours mineurs de façon à ce qu’ils ne prennent jamais la moindre sanction si d’aventure ils devaient se retrouver en garde à vue. Il en va de même pour les guetteurs, postés en étoile tous les cinquante mètres autour des fours, sur une vaste distance. Le procédé est ingénieux et la stratégie imparable. Ainsi, quand une compagnie de police à qui viendrait la curieuse idée de procéder à une descente musclée arrive sur les lieux, il n’y a plus rien. Ni barrettes de shit, ni pochons d’herbe. « Détronchés » de loin par les guetteurs, les flics se retrouvent face à une bande de jeunes bavardant sur le trottoir. De là, aussi, la frustration croissante de ces derniers, empêchés de faire leur métier.

Mais je vous rassure, ces interventions policières sont très rares. Et quand elles ont lieu, le trafic reprend cinq minutes après. Les shérifs de terrain, abandonnés depuis plus de vingt ans par leur hiérarchie comme par la justice, ne se donnent plus cette peine. D’autant que, je ne vous apprends rien, les prisons sont pleines. Voyez-vous, je suis passée ce dimanche, en fin de journée, devant un four à l’entrée duquel votre police a placé il y a quelques mois deux ou trois caméras de surveillance, dont tout le monde se moque. Juste en face (sans doute l’effet de vos martiales déclarations), j’ai aperçu le véhicule banalisé (à force, on les repère vite, c’est toujours les mêmes…) d’une Brigade spécialisée de terrain (BST), les ex-unités territoriales de quartier censées faire partie des dispositifs de lutte contre les violences urbaines. Vos hommes sont restés plantés là une petite demi-heure, histoire de harceler un peu par leur présence ou de faire semblant, puis sont repartis sous les huées des dealers : « C’est ça, cassez-vous ! ». Bien entendu, le service a aussitôt repris.

« Par chez moi, on fait guetteur en CE 1 puis dealer en CM 2 »

En outres, ces fours qui, selon la topographie, déploient leurs étals en bas ou dans les étages des cages d’escaliers, sont le cas échéant situés à deux pas d’un commissariat inauguré par le président Sarkozy ou d’un siège de Conseil régional. Remarquez, ce sera sympa si vous venez : nous pourrons aller y boire un verre pour nous remettre de notre convivial café au four, à bavarder avec de jeunes chômeurs discriminés dont « aucun ne doit être laissé au bord du chemin ». Si le ministre de l’Intérieur voulait être de la partie, il serait naturellement bienvenu.

Vous verrez, au passage, le côté moins souriant de cette histoire, celui dont vous semblez toutefois avoir conscience. Je veux parler de la barbarie, de l’auto-ghettoïsation et des meurtres continuels que ce sombre trafic génère, pour ne rien dire de l’échec scolaire des bambins élevés dans cet univers sordide, qui font guetteurs en CE 1 puis dealer en CM 2. Près de chez moi, le plus jeune tartineur du four a 9 ans. Et avec un peu de chance, ils finissent à 25 ans dans les bras d’un prédicateur djihadiste étant donné l’absolue misère de leur existence et la vigueur avec laquelle nous combattons ce fléau-là aussi. Je n’ai pas ici en tête leur misère matérielle, tous gagnant dix ou vingt fois plus qu’un universitaire sous-payé en fin de carrière, mais plutôt leur misère spirituelle, intellectuelle, émotionnelle et morale.

Pendant le confinement : des Tchétchènes pour assurer « l’ordre républicain » ?

Je sens poindre dans votre esprit une question pertinente : mais comment ont-ils fait pendant le confinement ? Cet épineux problème s’est en effet posé aux « autorités ». Bien avant que n’éclatent, à la mi-juin, les violentes émeutes urbaines de Dijon, l’édile local eut ainsi la lumineuse idée de déléguer à des réfugiés tchétchènes baraqués (et réglés au noir) le soin de surveiller les fours pour limiter les allers et venues. Inutile de préciser que ces singuliers auxiliaires de police se sont aussitôt entendus avec les patrons des lieux (ils n’avaient guère le choix), qui ont poursuivi leur trafic dix mètres plus loin. Il faudrait vérifier si la Constitution prévoit que des Tchétchènes, un peuple rude et noble par ailleurs, assurent le relais de l’ordre républicain en cas de « nécessité ».

Que ces commerces de proximité aient continué de tourner s’est néanmoins avéré appréciable puisque, des semaines durant, les fours, se substituant cette fois l’impéritie de l’État (mais nous ne sommes plus à une virgule près dans le 93) étaient les seuls à vendre… des masques, des gants et du gel hydro-alcoolique. Ils assurèrent ainsi, à leur manière approximative, la sécurité sanitaire d’une cohorte d’effacés de la terre, ces « gens de rien » rebaptisés pour l’occasion « travailleurs essentiels » — caissiers, chauffeurs, livreurs ou aides à domicile. Une camionnette du Conseil régional d’île-de-France est bien passée début avril avec un responsable à la sécurité, mais c’était pour distribuer des masques aux membres de leur famille et aux connaissances. Ce même jour, le pharmacien du coin, qui n’avait plus de quoi pourvoir le personnel médical du quartier, s’effondrait.

D’autres scènes folkloriques du même genre émaillèrent le confinement. Comme ce jour où une voiture de la BAC-93 (les frustrés évoqués plus haut), croisant à la sortie d’une supérette un groupe de trois garçons discutant à bonne distance les uns des autres, ralentit et leur lança : « Ouais, continuez comme ça, les racailles, ça nous fera moins de boulot après ! » Sans sortir de leur voiture, bien entendu. Dommage car, pour le coup, ils s’adressaient à trois jeunes soldats de retour du Sahel, servant au sein d’une des unités parachutistes les plus prestigieuses de France. Il arrive en effet que les jeunes de cité ne fassent pas dealer.

Pourquoi le trafic de drogues est désormais indéracinable

Lors de votre visite, vous comprendrez néanmoins, Monsieur le premier ministre, pourquoi ce commerce illégal est désormais indéracinable. Vous aurez beau grimper aux murs, rien n’y fera. Ce ne fut pas toujours le cas. Vers la fin des années 1990, ses assises étaient encore fragiles, son organisation et ses gérants moins professionnels : l’État aurait pu jouer son rôle. Mais à l’époque, on préférait regarder ailleurs si bien que le problème ne se posait pas. Puis survinrent les émeutes de 2005 et le choix officieux fait en conséquence : acheter la paix sociale et plus ou moins fermer les yeux.

Voyez par exemple vos annonces de samedi sur l’octroi de pouvoirs accrus à la police municipale, juste pour vous donner une notion du décalage abyssal entre le lyrisme et le réel. Vu de chez moi, le propos est du plus grand comique. De prime abord, voilà une excellente idée. Mais tandis que vous parliez ce 25 juillet, à combien s’élevaient à votre avis les effectifs de la Municipale de façon à ce que « force reste à la loi » dans mon célèbre marché aux stups ? Je précise que nous y avons des morts, et des blessés par règlements de compte, depuis un mois. Et bien nous avions ce week-end, en tout et pour tout, deux policiers municipaux et un seul véhicule… Je ne suis pas certaine que la surcharge de travail que vous leur promettez les réjouisse. Ni ne règle le moindre problème.

L’ennui, c’est que vous arrivez trop tard. Trop tard quand ces trafics constituent, depuis deux décennies, l’inévitable appoint des allocations et de la précarité intérimaire. Des centaines de milliers de familles y émargent en France, autant dire des banlieues entières et, dans le cas du 93, l’ensemble du département. Imaginons un seul instant, pour les besoins de l’analyse, que ce commerce soit durement frappé par des méthodes novatrices en tout. Ce serait l’insurrection immédiate et le pays se retrouverait, du jour au lendemain, en état de quasi guerre civile. Au point où nous en sommes de la déliquescence de nos banlieues, telle est la dure réalité à laquelle tout responsable se heurte fatalement, avec le résultat que nous savons. Les nuisances engendrées par ce trafic ? La saleté, le bruit, le spectacle quotidien offert aux enfants ? Les enveloppes que les gérants déposent dans les boîtes aux lettres des résidents en fin de mois compensent. Vous vous époumonez, M. le premier ministre, à déclarer que « la seule loi qui vaille, c’est la loi républicaine ! » et nous sommes bien d’accord sur ce point, sauf que la seule loi qui règne depuis vingt ans en banlieue, et encore ce lundi matin, deux jours après vos annonces, c’est celle du silence. 

La mondialisation par le bas, le chat et la souris

Il se trouve en effet qu’à force d’absence perpétuelle de l’État, un écosystème parfaitement éprouvé a fini par se mettre en place de sorte que ces trafics — qui relèvent à leur façon de la mondialisation par le bas, ce que vous peinez à comprendre— ne sont plus délogeables. Ce n’était pas une fatalité, ce fut pour ainsi dire une politique. Un petit jeu du chat et de la souris entre flics et dealers qui persiste aujourd’hui pour la bonne forme républicaine, lequel jeu s’est pérennisé au fil du temps, finalement adopté, faute de mieux, par l’ensemble de ceux qui vous ont précédé s’agissant de garantir la paix sociale. Un rien piteux, mais plus d’autre option. Concrètement, cela donne quoi ? Nous sommes un jour de semaine devant un four. Les flics s’annoncent, on entend donc crier « Artena, Artena ! » de guetteur en guetteur, la version contemporaine du « 22, v’là les flics ». Les jeunes se marrent, les criquets se dispersent pendant dix minutes ou vont boire un café en attendant, la came disparaît et vos agents font chou blanc à tous les coups. Parfois, non. Ils coursent un « petit » en train de s’enfuir, découvrent quelques barrettes sur lui et le placent en garde à vue, d’où il sort le lendemain.

Et quid des « nourrices », de ceux qui gardent l’herbe chez eux (une activité elle aussi lucrative) ? Sachez à cet égard que, bien souvent, ces lieux n’abritent pas une ou deux planques. C’est tout le bâtiment qui est concerné. Que faire ? Dynamiter les immeubles ? Ce n’est pas une plaisanterie. Il paraît que la puissance publique l’envisage dans le cas d’une cité des environs, particulièrement prospère.

La banlieue, un écosystème complexe

Il est encore un autre aspect de cet écosystème qui vous échappe : c’est sa dimension à la fois culturelle, celle du savoir-faire, et générationnelle. Les caïds qui tiennent aujourd’hui les banlieues sont nés dans les années 1990. Ils n’ont connu que cela : le commerce de drogues douces, comment assurer les livraisons, les écouler et blanchir les gains. Et aujourd’hui, les petits frères imitent les grands, qui leur ont transmis leurs talents. Or, au-delà d’une génération née et « élevée » dans cette sous-culture, le point de non-retour, M. le premier ministre, est atteint. L’actuelle génération de dealers 3.0, nés en France, est au moins aussi perdue et désintégrée que la « génération djihad » bien décrite par Gilles Kepel.

À propos d’écosystème et en l’absence d’État, je vous raconte une dernière petite histoire. Comme vous le savez, plusieurs policiers de la Compagnie de sécurisation et d’intervention de Seine-Saint-Denis (CSI 93) se sont vus placés, lundi 29 juin, en garde à vue par l’Inspection générale de la police (IGPN). Le motif ? Détention, transport de stupéfiants et vol, entre autres broutilles. La presse en a fait grand cas. Une bonne partie de cette joyeuse bande sévissait de fait dans mon quartier depuis un bon moment. Les anecdotes étaient amusantes. Ainsi, à chaque fois que tel ou tel délinquant se faisait coincer avec 5 kilos de cannabis et 50 000 euros, il ne restait de ce butin, à l’arrivée au commissariat, que 500 grammes et 5 000 euros… Et, naturellement, personne pour s’en plaindre. Chaque semaine, ces Messieurs prélevaient par ailleurs leur dîme sur les fours dans l’arrière-salle d’un café, et c’est ainsi, bon an mal an, qu’un calme relatif était maintenu.

Ripoux régulateurs : depuis leur chute le 29 juin, c’est le Bronx dans le 93 !

En effet, les « ripoux » veillaient, pour la bonne marche de leurs affaires, à ce que chaque dealer reste bien assigné à sa boutique et ne louche pas sur celle du voisin. Depuis leur chute, il y a un mois, c’est le Bronx ! Au point que nous n’avions pas connu pareille insécurité quotidienne depuis plus de cinq ans. De fait, la chute des ripoux régulateurs a eu pour effet immédiat de raviver les luttes transversales entre territoires. Depuis ce début juillet, à 200 mètres de Paris, sachez ainsi que des milliers de gens, dont je fais partie, font leurs courses la peur au ventre pour cause de règlements de compte incessants et en pleine rue, au beau milieu de l’après-midi, entre la boulangerie et le bureau de poste. Notre vue s’aiguise : aller chercher une baguette exige que l’on guette les T-Max… Un T-Max, c’est un gros scooter à la mode. Si vous avez deux types à bord roulant vite, dont le passager est susceptible de porter une arme (ce n’est pas non plus cela qui manque par ici), le premier réflexe à avoir est donc de se plaquer au mur, par prudence. Je n’ai pas lu beaucoup d’articles dans la presse sur les effets co-latéraux dramatiques de cette belle opération « mains propres ». 

Depuis, d’autres flics ont remplacé ceux de la SCI : des Bretons et des gars de Bayonne, corrects et usant du vouvoiement en cas d’interpellation. Moins frustrés sans doute que leurs prédécesseurs, ils sont donc moins violents et les tabassages de dealers (sans cesse remis en liberté) ont même cessé. Les braves gens, eux, regrettent les ripoux qui garantissaient au moins leur tranquillité. M. le premier ministre, va-t-il falloir réclamer, pour être protégés, de les remettre un peu en liberté ?

Rendez-nous, faute de mieux, le dealer de notre quartier, il y assurait un ordre suisse !

J’aurais encore une ultime requête, mais il est probable qu’elle n’aboutisse pas davantage : pour notre malheur, le chef dealer qui habite une jolie maison à une rue de chez moi, est lui aussi tombé, sans doute balancé par les ripoux. Mon petit coin ressemblait auparavant à une sorte de Suisse enclavée dans le 93. Pour une raison simple : la famille nombreuse du jeune homme vivant ici, un ordre quasi germanique régnait et zéro trafic dans le périmètre. Pas une seule « incivilité », pas un chewing-gum par terre, pas un portefeuille volé et jamais une agression. Depuis qu’il n’est plus là, une petite armée de « bledards » (un bledard, c’est un Maghrébin sans papier qui n’a rien à faire en France) s’est installé dans un squat, dans une rue parallèle à la sienne et à la mienne. Ces clandestins étant amateurs de crack, nous avons dû supporter, cet été, une augmentation effarante du nombre d’attaques à la personne et de cambriolages, que « notre » dealer n’aurait jamais laissé faire.

Pendant la première quinzaine de mois, les appels désespérés des riverains à la police n’ont rien donné. Ils se pointaient, verbalisaient les sans-papiers, repartaient et rien. Les blédards étaient, pour de mystérieuses raisons, intouchables. Une petite milice « beure » improvisée a donc dû prendre les choses en mains, excédée par les agressions à répétition sur leurs sœurs, leurs tantes ou leurs grand-mères. Ils ont réglé le problème à leur façon. Quelques blédards se sont retrouvés aux urgences, les autres ont déménagé illico du côté des docks du bord de Seine, où s’installent de nombreux bobos. Par ici, ils ne reviendront pas. Pour ajouter une touche de couleur à ce tableau, nous avons également, à 300 mètres, un bidonville de Roms, qui ont pris leur quartier depuis quelques années tout le long du périphérique. Ce fut un peu compliqué au début, la police fut même alertée, mais pour le même résultat que d’habitude : néant. C’est ainsi que quelques jeunes gens dévoués ont été, là encore, parlementer avec les chefs de clan. Pour les Roumains, j’ai servi de traductrice. Depuis, la cohabitation se passe relativement bien. Nous irons aussi y faire un tour, si vous y tenez. 

Voilà en tout cas, M. le premier ministre, où nous en sommes désormais aux portes de Paris. Et voilà pourquoi vous n’y êtes pas malheureusement pas du tout, et allez échouer là où tous les autres ont échoué avant vous, quelle que soit la sincérité de leur détermination, qui n’est pas davantage en cause que la vôtre. C’est une toute autre approche qu’il faut aujourd’hui mettre en place pour sortir de cette vaste hypocrisie, sauf à continuer de se ridiculiser par des effets d’annonces parfaitement creux. Le temps presse. J’ai mon idée, mais cette lettre est déjà trop longue.

Gérald Darmanin condamne «les comportements ignobles» de Génération identitaire…

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Le ministre de l’Intérieur a eu des mots très durs après une opération d’agit prop du groupuscule identitaire. Est-ce pour échapper aux attaques du maire écolo de Colombes et aux accusations d’avoir rejoint la « fachosphère » ?


« Des attaques indignes […] une condamnation unanime et sans aucune ambiguïté », a tonné notre premier ministre Jean Castex. De quoi peut-il s’agir ? Des légionnaires poignardés par des « jeunes » à Montpellier ? De l’homme blessé à coups de tessons par un groupe d’individus à Rennes ?  Du livreur blessé par un coup de couteau à Nantes ?

Vous n’y êtes pas du tout : il s’agit d’une banderole « Aidez les Français pas les Africains », déployée par quatre mauvais garçons du groupuscule Génération identitaire, devant la permanence de la députée LREM Sira Sylla de Grand-Quevilly (Normandie).

L’élue s’est donné pour noble tâche de faire baisser les taxes appliquées lors des transferts d’argent de la France vers l’Afrique par Western Union ou Moneygram. Lors d’un entretien au Parisien début juillet, elle a rappelé que ces frais, actuellement fixés à 9% ou 10%, sont « très loin des 3% qui sont l’objectif souhaité par le FMI au titre du développement durable ».

Une députée française très fière d’œuvrer pour l’Afrique

Sur une photo tirée du réseau Twitter, on voit également une pancarte avec un portrait de la députée, pas trop à son avantage il est vrai, où il est écrit « pensez à nos emplois, pas à la diaspora ! » Est-ce ce maudit dessin qui a fait bondir Gérald Darmanin pour « condamner avec la plus grande fermeté les comportements ignobles dont a été victime » Sira Sylla ? Ou est-ce l’autre pancarte, où il est écrit « pour aider l’Afrique : moins de défiscalisation plus de remigration » ?

A lire aussi: Thaïs (Génération identitaire): « Nous avons piraté l’attention médiatique »

Ce qui est sûr, c’est que « l’idéologie haineuse de ces groupes extrémistes », selon l’expression de notre ministre de l’Intérieur, n’a en rien sapé le moral de la fière Normande qui s’est dit sur son compte Twitter être « plus déterminée que jamais ». Et pour cause, il y a un an, l’audacieuse députée déclarait carrément au Monde que « si l’Afrique meurt c’est l’Europe et le monde qui meurrent ».

Glissement sur le terrain lexical

Faut-il en déduire que les longues files d’Africains à Western Union envoyant une partie de leur paie « au bled » vont sauver le continent noir ? Laissons le soin à d’habiles économistes de nous éclairer sur le sujet. En revanche, face au ridicule épithète « ignobles » dont ont été affublés les quatre lanceurs d’alerte droitards, rendons grâce à ces derniers d’apporter un peu de piment au débat sur d’importantes questions.

Gérald Darmanin a-t-il joué les gros bras avec les forbans de Génération Identitaire dans le but de se faire pardonner son glissement de terrain lexical de vendredi dernier ? On aimerait que notre jeune ministre réserve ses démonstrations de force aux vrais acteurs de l’« ensauvagement de la société ». Avoir utilisé ce terme lui vaut les fines analyses habituelles de la part des curés de gauche. Un journaliste et écrivain dénommé René Naba a estimé auprès du Parisien que « Darmanin a pour mission de draguer les voix de l’extrême droite », tandis que l’impayable Aurélien Taché a dénoncé une « concession majeure faite à l’extrême droite ».

Le maire EELC de Colombes Patrick Chaimovitch (photo Twitter) estime que les policiers français traquent les clandestins et migrants s«avec le même zèle» que ceux de l’époque de Vichy.
Le maire EELV de Colombes Patrick Chaimovitch (photo Twitter) estime que les policiers français traquent les clandestins et migrants «avec le même zèle» que ceux de l’époque de Vichy…

Pauvre Darmanin, décidément débordé ! Pour couronner le tout, il est désormais accusé par le nouveau maire écolo de Colombes de « traquer les migrants » avec le même zèle que Vichy « mettant en œuvre la rafle du Vel d’Hiv »…

Non, ce n’est pas la République qui a tué l’âme catholique de la France!

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Le texte de Nicolas Lévine publié la semaine passée dans nos colonnes a indigné certains lecteurs attachés à la ligne laïque et républicaine de Causeur. L’Église serait avant tout victime d’un discrédit qui lui est propre et sur lequel elle doit s’interroger.


La plupart des articles d’opinion publiés aujourd’hui dans la presse peinent à réveiller notre intérêt. Beaucoup charrient un fond de militantisme qui tourne en rond usant d’une rhétorique victimaire pour dénoncer les supposées atteintes aux droits ou les oppressions censées s’abattre sur les minorités noires, homosexuelles, transsexuelles, musulmanes…. D’autres n’en finissent pas de pourfendre des habitudes de vie et de consommation dont notre planète ferait les frais, et d’appeler de leur vœux une écologie punitive. Je dois reconnaître à Nicolas Lévine le mérite de m’avoir sorti de ma torpeur. Le cri d’alarme qu’il pousse pour déplorer la déshérence de l’identité catholique a quelque chose de touchant au premier abord. Oui, en effet, nos églises se vident et se détériorent et les actes de vandalisme dont elles sont trop souvent l’objet ne suscitent qu’un timide émoi parmi nos dirigeants. La sécularisation massive du peuple français a indéniablement créé en retour un sentiment d’indifférence à l’égard de notre patrimoine liturgique. L’argent public consacré à la préservation de des églises et des cathédrales semble en effet dérisoire au regard des besoins.

A lire aussi: Et si les catholiques ne tendaient plus l’autre joue?

Quand Causeur pourfend la « gueuse »

L’ennui est que Nicolas Lévine est bien loin de s’arrêter à ce constat. Sa déploration de la déchristianisation nationale vire à l’affichage sans fard d’une profonde détestation de la République qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, et pour cause. Nous avons droit dans sa philippique à tous les arguments bien connus des pourfendeurs de la « gueuse ». On se croirait du reste en train de lire La Croix dans les années 1900… La République est coupable, forcément coupable, d’avoir fait taire les congressions, instauré l’école laïque. Il ne manque que le divorce… L’Eglise est donc sa victime, et de surcroît cette victime ne serait pas une simple minorité mais la majorité silencieuse du pays, sa racine profonde et intangible. En somme la République, selon Lévine, a tué l’âme de la France, et ce mal être collectif profond, que notre pays traverse depuis des décennies, en serait la conséquence directe. Je pourrais m’amuser à mettre en évidence les troublantes similitudes d’un tel discours avec celui de Philippe Pétain et sa Révolution nationale mais je préfère d’abord montrer l’inanité d’un tel discours et sa profonde malhonnêteté intellectuelle. Croire que la pauvre Eglise catholique a été trucidée par une IIIe République haineuse revient à passer totalement sous silence ce que l’Eglise a été au XIXe siècle. Cette Eglise, durant plus d’un siècle, ne s’est pas remise de la disparition de la monarchie et n’a eu de cesse de vouloir effacer l’héritage de la Révolution française. Lorsque la Restauration eut lieu en 1815, le dogmatisme le plus liberticide a retrouvé sa place notamment par la réintroduction du délit de blasphème condamnant à des peine sévères (parfois jusqu’à la mort) celui qui s’aventurait à moquer le pape ou le simple porteur de soutane. Plus tard, cette même Eglise catholique, par l’intermédiaire de son pape Pie IX, a montré combien les idées mêmes de liberté et de modernité lui étaient intolérables. La publication du Syllabus en 1864, « recueil renfermant les principales erreurs de notre temps » en disait long à ce sujet. Le rationalisme, le libéralisme, le gallicanisme, la démocratie et bien d’autres choses y étaient dénoncés vertement.

La perte de la foi est un fait historique massif en Occident tout simplement parce que les dogmes de l’Eglise catholique sont devenus totalement en porte à faux au regard des promesses bien plus séduisantes de la modernité

Les Républicains ont fini par gagner la bataille. Ce ne fut pas chose facile puisqu’une majorité conservatrice et monarchiste, alliée à un président Mac Mahon fort peu républicain, a tenté de créer une nouvelle restauration. Mais en 1877 la messe était dite, si j’ose dire, les Français appelés aux urnes ont élu une Chambre des députés bel et bien républicaine, contrairement à ce qui s’était passé en 1871. A partir de là, on peut estimer que les Républicains ont en effet mené un travail sur les esprits en républicanisant un pays encore en proie à des nostalgies bonapartistes ou royalistes surtout parmi certaines franges de la population (aristocrates, paysans…). Le combat fut rude, parfois injuste, ayant l’honnêteté de le reconnaître, comme à l’époque du petit père Combes et de son anticléricalisme ardent. Mais cette bataille était-elle illégitime ? Il faut se souvenir que jusqu’aux années 1910 l’Eglise n’en finissait pas de pourfendre cette République, coupable à ses yeux de favoriser ce que Nicolas Lévine ne semble lui-même guère apprécier : la liberté de conscience, le droit au blasphème, la cohabitation entre ce que Maurice Barrès, pourtant peu suspect de progressisme, a appelé les « diverses familles spirituelles de la France » c’est-à-dire les Catholiques, les Protestants, les Juifs, les Francs-Maçons, les athées et j’en passe.

La France ne se réduit pas à son identité catholique!

Car là est sans doute, en dehors des nombreux rappels historiques qu’il passe sous silence, la plus grande erreur de Nicolas Lévine. Oui, la France est catholique dans une large mesure mais elle n’est pas que cela. Notre pays, ne lui en déplaise, est aussi l’héritier d’une longue culture de la liberté de conscience qui a tiré profit d’une philosophie des Lumières dont elle a été l’un des principaux fers de lance. Oublier cela, c’est ne rien comprendre à la complexité de notre pays, c’est cultiver la nostalgie d’une société totalement monolithique, celle du Roi-Soleil qui au regard d’une doctrine absolue (cujus regio ejus religio – un prince, une religion) n’avait pas hésité à révoquer l’édit de Nantes et à pourchasser les Protestants. On en vient à se frotter les yeux en lisant que Vatican II ne serait qu’un « concile péteux », aux yeux de Nicolas Lévine, pour avoir introduit l’esprit du protestantisme. Est-ce à dire que nous devrions regretter le temps où l’Eglise voyait chez les Juifs un peuple déicide, où l’œcuménisme était vu comme une concession à l’idée d’une pluralité des consciences ? Soyons honnêtes, les Catholiques eux-mêmes en prennent pour leur grade dans ce passage en revue des différentes causes du naufrage de l’Eglise. La niaiserie de bien des homélies, l’esprit boyscout de ces prêtres qui plébiscitent davantage les veillées avec guitare et feux de camps plutôt que la communion dans une foi authentique, ont leur part de responsabilité selon lui. Et il vrai qu’un pape François qui a fait de l’accueil inconditionnel des migrants sa cause première n’aide pas à y voir clair dans les tourments de notre époque.

A relire: Causeur n°24 : Et les chrétiens d’Occident?

Il n’empêche, le principal est largement passé sous silence dans l’explication de cette déchristianisation. La perte de la foi est un fait historique massif en Occident tout simplement parce que les dogmes de l’Eglise catholique sont devenus totalement en porte à faux au regard des promesses bien plus séduisantes de la modernité. On peut pourfendre l’argent, le consumérisme, Françoise Dolto et le port du pantalon par les femmes (j’ai moi aussi une préférence pour les jupes) il n’empêche, l’individualisme des sociétés démocratiques est le vecteur d’une liberté qui n’a jamais été la tasse de thé de l’Eglise catholique comme de presque toutes les religions. C’est peut-être un tord de ne plus croire dans les promesses d’un au-delà mirifique après la mort, et de s’en remettre à la simple quête d’un bien être terrestre. Notre vie ne s’en trouve certainement pas plus légère, et nombreux sont les ouailles pour le moins hagardes qui peinent à user avec discernement de cette liberté souvent dépourvue de mode d’emploi, faute d’une éducation et d’un sens de la transmission qui tombent en quenouille. Mais devons-nous pour autant regretter le temps où le curé du village faisant office de directeur de conscience ? Je n’en crois rien. L’Eglise est avant tout victime de son discrédit. Elle n’a que trop tardé à reconnaître les droits et libertés de tout fidèle appartenant à une société démocratique. Sa vision du monde fossilisée a beau avoir laissé place depuis un demi-siècle à un esprit « sympa », « tolérant » et gentiment paternaliste, elle n’a pas su voir les effets inéluctables de la modernité et réformer ses dogmes en conséquence. La persistance du célibat des prêtres en est l’un des exemples les plus emblématiques. Qui peut encore croire que seuls des hommes, que l’on continue de priver de l’une des dimensions les plus fondamentales de l’existence, l’amour et la sexualité en l’occurrence, puissent encore être des intercesseurs crédibles pour promulguer la parole divine parmi les fidèles ?

Causeur est un journal libre où l’on peut trouver bien des opinions « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». C’est sans conteste sa force, mais à vouloir pourfendre le politiquement correct jusqu’à servir de tribune à des propos qui feraient passer en comparaison Patrick Buisson pour un gauchiste, je crains qu’il ne se trompe de combat.

Sans doute la déshérence du catholicisme est à certains égards déplorable mais c’est avant tout le déclin de l’héritage républicain et celui d’une culture humaniste léguée par les Lumières qui doivent nous préoccuper en premier lieu. C’est cela que nous devons avoir en tête lorsque l’on parle d’identité française en péril.

Droit de réponse

La force de Causeur c’est, en plus de drainer des auteurs et lecteurs d’un excellent niveau, membre de ce « grand public cultivé » en voie de disparition, de respecter sa devise. 

L’auteur de cette tribune me reproche de débiner la République. Je l’assume. Certes, ce faisant, je prends le risque d’être qualifié de « complotiste », d’épigone de Léo Taxil. Être catholique et républicain, c’est comme être bonne sœur et strip-teaseuse. La Constituante est majoritairement franc-maçonne ; l’immense majorité des membres des cabinets de la IIIème République est franc-maçonne. Comme le disait un des rapporteurs de la loi sur le mariage gay en 2013, dans un reportage tourné par France Télévisions qui le montrait faire la tournée des loges, franc-maçonnerie et République sont, en France – mais pas que –, indissociables. Point. En tant qu’ennemi des lobbys, cela me consterne ; en tant que catholique, cela me révolte, car la franc-maçonnerie a pour objectif ultime de détruire le christianisme. Ayant de bonnes raisons de craindre l’Église, il est normal que les minorités protestante et juive se réfugient dans les jupons de Marianne. 

Les « Lumières » ? La barbe ! Il y a plus de génie dans une page de Thomas d’Aquin que dans toute l’Encyclopédie. Le christianisme, ou du moins le catholicisme, a (presque) toujours accueilli favorablement la philosophie. L’Inquisition a, sur plusieurs siècles, fait moins de victimes qu’une brève flambée de chtouille dans le Gévaudan. Elle n’a empêché ni le progrès des sciences, ni celui des arts. Quant à la tolérance, il y a des maisons pour ça, comme disait joliment Renaud Camus dans ces colonnes il y a de cela quelques années. 

De nos jours, il suffit d’observer les musulmans pour comprendre que la religion est d’abord, pour le commun, un fait culturel. Les libéraux se rêvent en coquilles vides que le monde viendrait remplir. Mais les autres sont déjà pleins, eux, et ils nous le prouvent en imposant crânement leurs mœurs et coutumes à ce qu’on rechigne à appeler encore société française tant l’individualisme, mère de tous les vices, l’a atomisée – une société sans tabous n’a de société que le nom. 

Que la laïcisation de la France soit le résultat d’un long et puissant mouvement intellectuel et social, soit. Mais je reproche à l’Église de n’avoir pas su y répondre et même, depuis les années 60, de l’accompagner. De se vautrer, sous couvert d’« œcuménisme », dans le relativisme le plus aberrant. Le Christ dit : « Nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14.6). Il ne peut y avoir plusieurs vérités. Il n’y a pas de « religions du livre ». Du baptême de Clovis au dernier soupir de la petite Thérèse en passant par les Croisades et la fureur de Jeanne, toute notre histoire est chrétienne, et d’une gloire incomparable. La « mystique républicaine » est morte avec le beau Péguy sur les bords de la Marne. 

Je le redis, selon moi être la fille ainée de l’Église, c’est quand même plus chic que d’être la poule du Grand Architecte. 

Nicolas Lévine

Français, vous reprendrez bien une louche de jihadisme?

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Les fous d’Allah ne sont pas des détenus ordinaires. Parier sur leur réhabilitation après incarcération est notre folie à nous.


Le Figaro vient de publier un excellent article évoquant le taux de récidive extrêmement élevé des jihadistes[tooltips content= »L’article révèle que 60% des 166 ressortissants ou résidents français étant partis combattre en Afghanistan (de 1986 à 2011), en Bosnie-Herzégovine (1992-1995) ou en Irak (de 2003 à 2006) ont ensuite été condamnés en France ou à l’étranger, postérieurement à leur retour, pour de nouvelles infractions terroristes NDLR »](1)[/tooltips]. Je ne saurais trop en recommander la lecture en préambule : factuel, documenté, il a la lucidité de rappeler que généralement, même les jihadistes qui ne récidivent pas au sens strict, ne renient pas leur idéologie (ce qu’a aussi établi David Thompson dans Les Revenants), et d’évoquer la sauvagerie toute particulière de l’Etat Islamique et de ses affidés, plus terrible encore que ce qui était la norme au temps où Al Qaeda était la référence. Autrement dit, les jihadistes actuellement emprisonnés et qui sortiront dans les années à venir sont pires que ceux sur lesquels porte l’étude dont parle le Figaro….

Rien de tout ceci ne doit nous surprendre. On le sait, les jihadistes ne sont pas de simples délinquants qui utiliseraient l’idéologie comme prétexte : les risques qu’ils prennent imposent au minimum d’écouter sérieusement ce qu’ils disent lorsqu’ils parlent de leur propre combat.

J’aime la mort comme vous aimez la vie

Il faut rappeler le cas emblématique de Mohamed Merah, que beaucoup ont présenté à tort comme une simple « racaille de cité. » Après avoir commis ses meurtres, dont ceux particulièrement abjects des enfants de l’école Ozar Hattorah, il a eu de longs échanges avec le RAID, dont les négociateurs espéraient initialement pouvoir l’amener à se rendre. Lors de ces discussions, il leur a notamment affirmé : « j’aime la mort comme vous vous aimez la vie. » Étonnamment, peu de gens ont pris la peine de réfléchir à la portée de cette phrase, qui fait directement référence à une figure majeure de la « geste héroïque » des premiers temps de l’islam : Khalid ibn al-Walid.

A lire aussi, du même auteur: La faiblesse de l’ordre

D’après la tradition musulmane elle-même, ce chef de guerre hors du commun était surnommé « le glaive dégainé d’Allah » par le prophète Mohammed en personne. En 633, avant la bataille des Chaînes qu’il livra contre les Perses, il fit parvenir au général ennemi un message disant : « vous avez le choix entre la conversion (à l’islam), la soumission et la mort, car j’arrive avec des hommes qui aiment la mort comme vous vous aimez la vie. » La déclaration de Merah, qui à ce moment avait choisi de mourir les armes à la main, n’était pas une provocation de petite frappe mais la revendication assumée d’une filiation « glorieuse », d’une continuité à travers les siècles.

Changeons notre approche

Gabriel Martinez-Gros l’a clairement montré dans un brillant ouvrage auquel j’ai déjà plus d’une fois fait référence, Fascination du Djihad, fureurs islamistes et défaite de la paix : les jihadistes se voient comme une élite guerrière en rupture avec la morale pusillanime des masses. Dans leur esprit, ils sont en quelque sorte les « chevaliers d’Allah », élus par le Créateur et Seigneur de l’Univers. Qu’ils ne soient en réalité qu’une sinistre imitation, une ombre grinçante de ce que furent les véritables fraternités guerrières, des chevaliers aux samouraïs, ne change pas ce qu’ils se raccontent sur eux-mêmes. Au lieu de les traiter comme de simples délinquants, nous gagnerions à admettre la réalité : ils ont fait consciemment le choix d’être nos ennemis mortels, et d’œuvrer à la destruction de notre civilisation pour la remplacer par un totalitarisme monstrueux.

Car les jihadistes ne sont pas des nihilistes, mais des utopistes. Ils servent un idéal – viscéralement pervers – qui est celui de l’islam théocratique. Leur mort telle qu’ils l’envisagent n’est pas une plongée dans le néant, mais une communion à l’absolu. Leur projet est simultanément simple, voire simpliste, et démesuré : ils veulent le royaume de Dieu sur terre. C’est un exemple presque caricatural d’hubris, cette arrogance sans limite que dénonçaient les Grecs. Les jihadistes, et plus généralement ceux qui partagent leur idéologie, sont dans une très large mesure semblables aux foules de l’Allemagne nazie dont C.G. Jung disait en avril 1939 : « ils sont tous possédés par un dieu barbare » [tooltips content= »Conférence prononcée à la Guild of Pastoral Psychology à Londres, publiée en français dans La vie symbolique, psychologie et vie religieuse. »](2)[/tooltips]. Dans un pays islamiste (et pas seulement musulman) les choses sont évidemment différentes, puisque cette idéologie y est la norme, mais en Occident ceux qui œuvrent activement au service de l’islam théocratique (que ce soit par la violence, par l’influence culturelle, financière ou médiatique, par le militantisme, par l’entrisme politique, par le « jihad judiciaire », etc) ne sont absolument pas de simples « rouages » pris dans ce que Hannah Arendt appelait la « banalité du mal ». Il faut plutôt voir en eux l’équivalent de ces dignitaires SS qui communiaient activement au mysticisme malfaisant d’Heinrich Himmler dont Wewelsburg était le centre. Ce n’est pas le désir du néant qui les pousse, mais l’exaltation de se sentir habités par la présence agissante du dieu qu’ils ont choisi de servir. La jouissance de devenir les instruments vivants et les réceptacles terrestres de sa volonté, la pure extase de ne plus faire qu’un avec elle. Mohammed Merah n’a pas seulement assassiné ses victimes : elles étaient des sacrifices humains qu’il offrait au dieu dont il était devenu à son tour « le glaive dégainé ».

Chimérique déradicalisation

Souvenons-nous de ce qu’écrivait Voltaire au sujet d’autres fanatiques religieux : « Ces gens-là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »

A lire ensuite: Céline Pina: Aux municipales, le clientélisme paie!

Comment imaginer que les tentatives de « déradicalisation » qui furent à la mode aient pu avoir le moindre effet ? Lorsqu’un jeune en quête d’absolu s’enivre presque quotidiennement de la conviction d’être le bras armé d’un dieu, lui demander s’il ne préférerait pas plutôt faire des stages de sport ou devenir employé de bureau, ou penser lui faire peur en le menaçant de quelques années de prison, n’a rigoureusement aucun sens.

On ne peut éventuellement le détourner de son idéal qu’en lui proposant un autre idéal, à condition que cet autre idéal puisse lui aussi susciter l’exaltation, que ce soit donc un idéal qui mérite d’être défendu. Plus, même : qui mérite que l’on se batte pour le défendre.

N’oublions pas qu’aux yeux des jihadistes et de leurs compagnons de route idéologiques, notre tolérance n’est qu’un refus d’assumer nos valeurs, et ils y voient la preuve que ces valeurs ne valent rien : elles ne valent pas la peine qu’ils y croient, si même nous qui en faisons la promotion nous montrons par notre attitude qu’elles ne valent pas la peine que nous nous battions pour les défendre.

Penser à notre salut d’abord

Sans doute certains jihadistes peuvent-ils être sauvés, mais posons-nous la question : combien de nazis convaincus ont-ils été « réinsérés » ? Certains adeptes de l’islam théocratique peuvent être accessibles à des sursauts de lucidité sur la monstruosité qu’ils servent, accessibles à la raison, touchés par un sursaut de sens moral, frappés par l’amour qu’ils éprouveront pour une personne plus importante pour eux que la doctrine (mais combien sont prêts à sacrifier leurs propres enfants pour la cause ?), confrontés à la terreur, à l’humiliation de la défaite, à une détermination plus grande que la leur. Il leur faudra alors surmonter la culpabilité, la peur instillée en eux depuis longtemps (peur du regard des autres, de la colère divine, de l’enfer), et redonner un sens à leur existence. Certains l’ont déjà fait.

Mais il est probable que dans la grande majorité des cas leur salut relève de rien de moins que d’un miracle, que compter dessus soit collectivement suicidaire, irresponsable au vu des risques, et même criminel vis-à-vis des générations futures qui auront à subir leur totalitarisme si nous les laissons faire. Il nous faut renoncer aux illusions réconfortantes et réapprendre à regarder la vérité en face : bien souvent, ceux qui ont choisi de vouer leur vie à un dieu-tyran et de nous combattre jusqu’à la mort ont tout simplement choisi, réellement, de vouer leur vie à un dieu-tyran et de nous combattre jusqu’à la mort. Puisse-t-il s’agir de la leur.

La Vie symbolique : Psychologie et vie religieuse

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Gouda Ier, Laurin Jofrerien: le couple de l’été!

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Alors que Justin Carantex – tout juste nommé par McCaron – affronte des violences inédites dans le royaume, Laurin Jofrerien prend son envol…


Ma cousine vénérée[tooltips content= »On retrouvera la cousine et nombre des personnages dans Des nuages au-dessus du royaume, Un tribun au tribunal, La mésaventure de Valdémard Lecreux-d’Airain, McCaron est trop brillant, Les malheurs d’Eloïse de Bravitude et Un été en mauvais état sous McCaron Pouvait-on faire plus ridicule que ce gouvernement? »](1)[/tooltips],

Ma dernière missive vous disait mon accablement ; tout m’agaçait, tout me lassait, j’étais revenu de tout. Mais c’est terminé. Je vis avant-hier que j’allais mieux, et, hier, que j’allais bien : ce matin, je voulus me trouver auprès de vous. Demain, à l’aube, je serai dans la malle-poste, plus rapide que la diligence, qui mène à votre belle région. Cependant, je dois absolument faire une halte d’au moins 24 h chez un notaire, à Bourges. C’est aujourd’hui mardi ; je n’atteindrai donc Cahors, si les chevaux vont bon train, que jeudi, voire vendredi. Je sais par un voyageur, que les routes ont été rendues fort mauvaises par d’incessantes pluies, et qu’on y verse aisément. Le train à vapeur n’ira pas jusqu’à vous avant longtemps, par conséquent, pour de longues années encore, le voyage pour vous atteindre et vous étreindre demandera plusieurs jours.

Des brutes ignares vitupèrent le royaume, agressent ses habitants, raillent ses mœurs, son histoire, sa mémoire. Pour un regard mal interprété, on sort une lame, et l’on vous tue comme de rien

J’envoie cette lettre par porteur spécial, pour vous informer de ma venue. Vous me pardonnerez de rompre avec nos usages ; je n’ignore pas que l’apparition inattendue de vos amants accroît, quand elle ne le fonde pas, le plaisir que vous prenez avec eux : « Mieux prise quand surprise » est bien la formule gravée au point de croix sur vos oreillers, non ? L’amour est votre beau souci. Au-dessus de votre lit, sur une toile un peu cachée dans le velours cramoisi du baldaquin, n’est-ce pas en lettres d’or qu’apparaît, dans un décor de nuages et d’azur figurant le ciel, votre devise, qui est aussi un avertissement : « N’y montez pas sans moi ! ».

Ah, délicieuse et presque divine, on ne s’ennuie pas dans votre compagnie ! Vous êtes spirituelle et gracieuse, vous le demeurez dans toutes vos démonstrations, le jour, le soir, la nuit…

Retrouvez les derniers textes de Patrick Mandon

Mais, chère cousine si joliment tournée, si dévouée à la cause du bonheur, je tiens également à partager avec vous quelques nouvelles fraîches relatives à notre gouvernement et à la vie parisienne. Je vous en conterai les détails lorsque je me trouverai près de vous, après que nous serons lassés du déduit.

Justin le débonnaire

Le roi a changé les pièces de son gouvernement. Après Edouard Ami-des-Chevos, voici Justin Carantex : il a toute l’habileté du grand commis d’État, toute la simplicité de l’homme façonné par son terroir, toute la ruse du maire et du conseiller régional habitué aux diatribes, aux éloges et aux accommodements. Ses racines sont dans le Gers. Son apparence le donne pour débonnaire. Certes, il est débonnaire ! Les plus aimables le qualifient de « pittoresque ». Une phalange de publicistes et de commentateurs se gausse dans la coulisse de ses manières et de son accent. Elle pressent qu’avec un tel exemplaire de la province éloignée, Paris aura son festin renouvelé de joie mauvaise devant le spectacle d’un balourd aux affaires. Les salles de rédaction résonnent des fous-rires que suscitent ses apparitions et, plus encore, ses déclarations. Son discours à la Chambre fut jugé consternant et d’une platitude digne d’un comice agricole. Et, en effet, il fut plat. C’est à dire qu’il fut sérieux, et encore appliqué. Mais l’essentiel est ailleurs. Carantex arrive très informé de la vérité des faits. Choisi par McCaron, il se montrera loyal, mais sera-t-il sa créature ? L’époque est incertaine, son avenir est trouble : on n’y voit pas à un mois de distance ! Hier, Chlodomir Castaniettes était le puissant ministre de la police. Il s’égara : à la fin, lorsqu’il serrait la main d’un policier, on craignait qu’il lui passât les menottes !  

L’exaspéré de Matignon

Carantex conduit donc le gouvernement. Edouard Ami-des-Chevos ne supportait plus les caprices et les foucades du roi. Leur relation s’était encore dégradée. C’est un homme exaspéré qui vient de quitter l’hôtel de Matignon, un homme d’État que désespérait l’état d’un royaume abandonné à lui-même. Cela, Carantex ne l’ignore pas. Il est résolu à ne rien céder de ses prérogatives de Premier des ministres, et l’on aurait tort de voir dans sa jovialité la preuve d’une souplesse vertébrale excessive. Pour d’aucuns, il serait une manière de benêt. On lui fait le procès de l’apparence. Or, dès le lycée, il fut un brillant élève. Frotté de la ruse des cabinets, ce dissimulé est un patient négociateur : jusqu’à quel point subira-t-il l’imprévisible McCaron ? Là-dessus, avec le temps, qui sait ce que lui soufflera l’ambition ?

Le royaume où l’on tue si aisément

Partout dans notre infortuné royaume, le crime triomphe, et les voyous qui le servent se sentent chez eux. Nul bras ne les retient, ni celui de la loi, ni celui de la police dont les représentants sont des cibles mouvantes. Ils s’agrègent par acoquinement, ils démontrent des solidarités de confréries malveillantes. On a vu, il y a peu, dans les rues de Dijon, des bandes, appartenant à deux communautés rivales puissamment armées, se livrer à des actes de guerre ! Des hirsutes, des braillards montraient leurs armes comme s’ils avaient présenté leurs attributs reproducteurs à un jury d’obscénité : en France, désormais, des tribus belliqueuses règlent leurs différends sur la place publique ! Nous savions assimiler, nous ne pouvons même plus dissimuler ! Que s’est-il passé, depuis le temps où ce pays représentait l’idéal pour tous les peuples ? Pourquoi nous hait-on tant ?  

Des brutes ignares vitupèrent le royaume, agressent ses habitants, raillent ses mœurs, son histoire, sa mémoire. Pour un regard mal interprété, on sort une lame, et l’on vous tue comme de rien. Récemment, un postillon a voulu contraindre deux énergumènes sans titre de transport à descendre de l’omnibus tiré par trois chevaux qu’il conduisait. Les deux barbares lui portèrent de tels coups, qu’il perdit connaissance et mourut peu de temps après cette infâme agression. Des individus de sac et de corde occupent les rues, les places, les jardins. Ils ne se satisfont plus d’incarner le désordre et le chantage dans leurs quartiers, ils étendent progressivement leurs colonies de férocité dans les grandes villes.

Le divertissement du roi

Je n’ignore point qu’il est devenu impossible d’exercer une autorité en France, où le plus capricieux des peuples n’aime rien tant que se choisir un champion pour le haïr sans délai. On dirait qu’une chose énorme se prépare, on entend vaguement une rumeur de chaos. Les uns en espèrent un bienfait, beaucoup en redoutent le plus grand malheur. Considérant ce péril, où donc est le royaume de McCaron ? Où finissent, où commencent ses frontières ? N’est-il plus qu’un roi fragile et pâle, qui fuira tantôt sur la lande, éperonnant son cheval couvert d’écume, à la recherche d’un « territoire » d’accueil, pour reprendre ce mot, dont la prétendue élite administrative, toute grosse de sa vanité, a contaminé le discours des uns et des autres. On ne prononce plus le nom des provinces : adieu Aunis et Saintonge, adieu Quercy, Angoumois, adieu l’Histoire et ses récits !

Jofrerien fait don de sa personne à la Montagne! Quel cadeau inestimable! 

McCaron gouverne encore son palais, mais la France ? Des tyrans improvisés exigent du passant qu’il se mette à genoux parce que, dans la lointaine et sauvage Amérique, un Noir fut lâchement assassiné. Les mœurs du Nouveau Monde, ne sont pas les nôtres, ses injustices non plus. La peau d’un Français ne connaît pas la répugnance pour d’autres couleurs que la sienne : au contraire, elle ne demande qu’à se frotter à elles, à mêler leurs sueurs. Et cela de tout temps : il n’est point de nation moins obsédée de la race que celle de ce pays admirable et si mal considéré.

Le mensonge, la calomnie, l’ignorance : c’est avec ces mots de la décomposition nationale que des tribuns de populace prétendent dresser le portrait de la France. Et voyez-vous, cousine, je n’ai pas l’impression que cela chagrine vraiment Heudebert McCaron. Je vous l’ai déjà confié : je crois que cet adolescent de quarante ans veut liquider le royaume, afin de passer à un autre divertissement. Ses partisans, qu’on croirait issus d’une neuve-classe amnésique jusque dans leur vocabulaire d’une pédanterie dissimulée, espèrent l’avènement de ce jour avec la même gourmandise.

Le beau mécanisme de notre nation est cassé : son horloge n’y sonne plus les quarts, elle fait entendre les demi-heures quand elle y pense, et les heures avec retard, quand cela lui chante…

L’envol de Jofrerien

Il faut encore que vous appreniez ce que le boulevard, les ministères, les ambassades, le palais, le salons savent depuis peu : Laurin Jofrerien, vient de faire connaître qu’il se lançait en politique ! Le cours des choses dans le royaume en sera bouleversé, n’en doutez pas, dans toute l’Europe et dans le monde connu.

À ce moment précis, j’affirme que nous sommes les contemporains d’un événement considérable !

Les Parisiens sont stupéfaits: les concierges, les boursicoteurs, les grossistes des Halles, les athlètes, les petits rats de l’Opéra et les vieillards en frac et huit reflets qui les convoitent ou les entretiennent, et jusqu’aux maraîchers dans les champs, alentours de la capitale. Jofrerien fait don de sa personne à la Montagne[tooltips content= »Les Girondins sont un groupe parlementaire dont plusieurs de ses membres viennent du département de la Gironde. Ils sont d’abord dénommés Brissotins (de Brissot, l’un des leurs).
Les Montagnards, qui siègent aux degrés les plus élevés de l’Assemblée législative et à gauche de la tribune présidentielle, sont opposés à la guerre et veulent établir la Révolution sur un pouvoir centralisé. Les éminents représentants de la Montagne se nomment Danton, Robespierre, Saint-Just… »](2)[/tooltips] ! Quel cadeau inestimable ! Les grenouilles, dans les mares, ont cessé de coasser, dans les abattoirs, les tueurs ont déposé leurs couteaux !

La classe politique est en émoi. Jehan-Lucilien Mélanchthon aurait vacillé, puis, se ressaisissant mais le regard dévasté, aurait murmuré : « C’est fichu ! Il nous balaiera tous, c’est un Jupiter tonnant, il a le glaive des grands guerriers de tribune. Un flux nous apporta, il est le flot qui nous emportera. Achevons notre mandat et rentrons chez nous ! », et il partit d’un grand rire. Le chef des Partageux, un garçon plus mesuré qu’un calcul de tailleur, eut ce mot : « Il ne cache pas quelque chose, mais quelqu’un. ». La remarque était sibylline, vous lirez plus bas ce qu’elle révélait.

Jofrerien ne s’avance pas seul. Il annonce qu’il est suivi d’artistes et de compagnons de la Bonne Pensée. S’il parle, c’est qu’il a des choses à dire et qu’il ne peut plus se taire. Il a eu cette révélation : le journalisme ne pouvait plus le contenir tout entier ; sa pensée, trop vaste, voulait un envol. Jusqu’où n’atteindra-t-il pas ?

Un extrémiste du Centre

Nous verrons prochainement quelles figures prétendront donner un peu de saveur à ce ragoût politique, mais je subodore qu’on y trouvera des survivants du navire naufragé des partageux, augmentés de héros bien nourris, qui rempliront un préau d’école ou une salle de patronage ici et là. L’homme veut aussi à ses côtés des Chlorophylliens : pourquoi pas? Il y aura dans ses sermons assez de luzerne pour les nourrir !

Le journal de Laurin Jofrerien vit récemment des casques à pointes et leurs séides stipendiés dans l’entreprise de réflexion baptisée « L’Effrontée populaire », du pertinent et redouté Milciade Ôfraiche…

Mais, me direz-vous, qui donc est ce Jofrerien ? L’homme a derrière lui une belle carrière de gazetier et, il faut le reconnaître, menée avec constance et toujours dans le même camp, celui des « bourgeois novateurs ». Les éditoriaux de ce moralisateur pincé, dans le journal qu’il dirigeait encore hier – L’Émancipation, un quotidien qui mérita son succès passé – n’étaient lus que des correcteurs. L’homme présente en général une physionomie de morgue animée d’un peu de suffisance. Est-ce l’effet involontaire des traits de son visage ou bien le reflet de son esprit ? Dans les disputes, on dirait qu’il toise son adversaire : voudrait-il ainsi le coiffer de son mépris ? Nous ne trancherons pas. Hors cela, ce n’est pas être médisant que de constater que cet extrémiste du Centre n’est remarquable en rien ; il n’a pas de saillie mémorable à son actif, il ne traîne pas tous les cœurs après lui[tooltips content= »Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois.
(Jean Racine, Phèdre, II, 5) »](3)[/tooltips]…

Alors, direz-vous, que vient-il faire dans cette arène où la séduction, la grâce, ou, au contraire, la rude opposition, jouent leur partie ? Attendez encore un peu, et vous saurez l’affaire…

Petit pion d’anathèmes

Le voilà, à présent, agent-placier dans le spectacle politicien. On l’imagine fiévreux, affairé, satisfait enfin : avec ses amis, détenteurs assermentés du Vrai, du Beau, du Bon, il examinera les candidatures à la Confrérie des citoyens honorables. La scène ne manquera pas d’acteurs et de figurants, mais combien de spectateurs comptera-t-elle ? Verra-t-on s’y produire l’imprévisible Vincenzo Pailloné, animateur pour noces et banquets tristes, ou Jean-Christophe Caramelédélices, l’homme de main du baron Grosse-Canne, lequel, revenu de tout chercherait à se distraire ? Ibtissam Soufi-Belgazel, dite encore Fatima Bel-Gazelle, en sera sans doute, car, privée de public, elle est en grande souffrance d’applaudissements. Bernold-Hannibal Hardi-Lalibye, dont le nombre d’invitations à parler de ses ouvrages excède parfois celui de leurs ventes, prophète et philosophe, s’y enivrera-t-il de sa propre parole ? Il se verrait bien sinon en Vieux tout au moins en Sauveur de la Montagne[tooltips content= »Le Vieux de la montagne désigne un personnage historique, que l’Occident a d’abord connu grâce au « Devisement du monde », ou encore « Livre des merveilles », de Marco Polo. C’était un iranien nommé Hassan Sabbah (vers 1050-1124), partisan d’un Islam intransigeant. Chef redouté de la secte dite des Ismaéliens, il lançait ses soldats depuis la forteresse d’Alamut, dans la montagne. Ces fanatiques, drogués au haschisch (d’où le mot haschischins pour assassin) inspiraient la terreur aux chrétiens et aux sultans Seljoukides, originaires de Turquie, alors maîtresse de l’Iran. Sur le sujet, on lira le beau roman de Vladimir Bartol, Alamut, aux éditions Phébus. »](4)[/tooltips] [tooltips content= »Ce grand cadavre à la renverse, est un livre de Bernard-Henri Lévy, où il s’interroge sur le passé, l’avenir, le destin la gauche : de la Montagne en quelque sorte. »](5)[/tooltips], pratiquant sur la moribonde les gestes d’un secours mystérieux, et prononçant sur son « cadavre renversé » les mots obscurs d’une magie très ancienne…

Rappelons que, petit pion d’internat dépourvu de bienveillance, Jofrerien désignait à l’opprobre ceux qui n’avaient pas l’heur de lui plaire parmi les écrivains, les députés, les philosophes, et même parmi ses confrères. Son journal, par exemple, sous sa conduite acrimonieuse, vit récemment des casques à pointes et leurs séides stipendiés dans la compagnie de caractères et d’intelligences, qui a rejoint l’entreprise de réflexion, baptisée L’Effrontée populaire, du pertinent et redouté Milciade Ôfraiche. Avant même d’en connaître, Jofrerien et ses employés jetaient sur elle l’anathème des censeurs étriqués. 

Cherchaient-t-ils à l’expulser du principe de la disputatio, nécessaire tradition aristotélicienne qui en appelle au raisonnement, à la déduction, bref à la confrontation des cervelles ? En désignant Ôfraiche et les siens à l’hostilité, en les assimilant à ce que l’égarement politique a produit de pire, Jofrerien et son journal ne les ont-ils point affublés de sonnerie de défiance, afin de prévenir les Français contre leurs écrits, comme, au Moyen Âge, les grelots annonçaient le passage des lépreux dans les rues et sur les chemins ?

Mais j’en viens au meilleur de cette comédie de parade.

Cousine désirable, je vous l’affirme, nous allons bientôt nous amuser, car il manque un personnage dans la distribution, celui par lequel toute cette petite comédie parisienne versera dans le vaudeville…

Tout cela pour Gouda !

Depuis que Jofrerien a révélé son ultime ambition, le nom de Gouda Ier est prononcé comme celui du bénéficiaire de ce vacarme d’arrondissement. Une longue complicité l’unit à Jofrerien, qui était son inspirateur, dit-on, son conseiller occulte, paraît-il. Enfin, voilà : Gouda veut revenir ! Gouda ne songe qu’à la reconquête de son trône et déclare à ses visiteurs qu’il ne l’a perdu que par la trahison de McCaron !

Peut-on imaginer le couple Gouda-Jofrerien dans sa conquête du pouvoir ? Il faut, dans la chose politique, un charme, un pouvoir de persuasion, un prestige enfin ! Mais Gouda ! Mais Jofrerien ! Leur duo haranguant une salle persillée de chaises vides, où se mêlent des féministes acariâtres et des chlorophylliens hurleurs, des égarés rigolards et d’anciennes éminences de la Montagne, bourgeois fatigués et boudeurs ! Allons, la farce, d’abord, puis le vaudeville, vous dis-je !

Ou alors… Faut-il redouter le pire, cousine ? Quoi ! Un accident, un malentendu, une fourberie de l’Histoire, aidés de l’impéritie, de la ruse courte, du cynisme infantile ramèneront-t-ils Gouda sur le trône ? Et Jofrerien ? Quoi ! Ministre d’État, avec un équipage, des gens de maison, des gardes, tout le train qui accompagne un gentilhomme de la Suffisance ?

Vous devrez être singulièrement tendre dans vos consolations amoureuses pour éloigner de moi cette vision de cauchemar.

Le cavalier est dans ma rue. Je n’ai que le temps de formuler une pensée, que je n’écrirai pas, mais que je confierai par le souffle à cette missive ; en quelque sorte une image fantôme, rien moins que pieuse. Je sais qu’elle ne vous fera point rougir, ou alors de plaisir.

Je dépose des baisers sur tout ce vous montrez en société, et sur ce que je n’ai pas la prétention de croire que vous ne montrez qu’à moi, sur ce qui est visible à l’œil nu et sur ce qu’on ne voit que lorsque vous êtes nue,

Je serai bientôt, de ma cousine,
Le plus moelleux des… coussins.

Licencieusement votre Cousin

Cet été, je roule en SM!

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En 1970, une Citroën à moteur Maserati réinvente le luxe à la française


La SM, c’est l’histoire de notre pays. Splendeurs et Misère. Du talent, de l’audace, des ingénieurs de haut niveau, des envies de conquête, un style époustouflant et puis, la machine économique s’enraye, ratatine et stoppe sur le bas-côté, feux de détresse allumés. Ou comment produire l’un des plus beaux objets roulants de ces cinquante dernières années sans en tirer aucun bénéfice financier. L’échec industriel ne la rendrait-elle pas encore plus désirable ? Chez nous, les losers magnifiques, les tenants du jeu offensif, les créateurs incompris conservent une place de choix dans le cœur des patriotes.

Désinvolture aristocratique

La SM, c’est la France qui perd avec flambe et désinvolture aristocratique. Cette automobile est de la race des seigneurs. On n’aime pas les techniciens trop froids et les voitures sans âme. On se moque même un peu de cette fiabilité austère et des carrosseries bestiales venues d’Outre-Rhin. Si la rigueur nous fait souvent défaut, nous ne manquons pas de panache dans la défaite. En termes d’image, la SM demeure cette pièce de maître construite à moins de 13 000 exemplaires en cinq ans, une voiture d’artiste qui se suffit à elle-même. Pourquoi vouloir absolument la démarrer ? Pourquoi rouler avec ? Quelle drôle d’idée !

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Sa fluidité s’observe à l’arrêt. Sa souveraineté explosive s’exprime par des lignes étranges et pénétrantes, une réinterprétation de l’esprit Grand Tourisme passé entre les mains expertes d’un peintre cubiste. Un air déstructuré et follement gracile. Avec elle, prendre la route est illusoire, presque obscène. Aujourd’hui, tous les collectionneurs veulent en posséder une, juste pour la regarder dans leur garage, chaque soir, avant de s’endormir. La SM, c’est une vamp qui vous harcèle et dont le souvenir entêtant est aussi douloureux que délicieux. Elle dit beaucoup de notre identité et donc, de nos faiblesses intérieures. Selon la légende, ce bijou de famille n’aurait pas eu de chance. « Fatalitas » aurait crié Chéri-bibi à son passage, lui aussi était poursuivi par la déveine.

Du gringue aux propriétaires de Jaguar

Quand la SM est présentée en mars 1970 au Salon de Genève, ce coupé de prestige a tout pour plaire. On doit sa silhouette à l’esthète Roger Opron et il associe les solutions innovantes de Citroën à une mécanique V6 rageuse en provenance des usines Maserati. Les Chevrons de Javel ont racheté le Trident de Bologne en 1968 et piochent dans la banque d’organes. La concurrence tremble : suspension hydropneumatique, direction à assistance hydraulique variable à rappel asservi, trois carburateurs à double corps Weber, une calandre avec six projecteurs sous verrière forcément sublime et j’en passe. Elle fait carrément du gringue aux propriétaires de Mercedes et de Jaguar. La bourgeoisie n’a pas peur de descendre à Saint-Tropez ou de parader au casino de Deauville, à son volant.

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Les mannequins se retournent dans la rue. Les playboys habitués aux sirènes italiennes chanteraient bien la Marseillaise cet été. Les minets du Drugstore lui trouvent un air canaille oubliant que Citroën fabrique également la 2CV camionnette à son catalogue. Elle gagne le Rallye du Maroc et séduit une riche clientèle américaine, curieuse et éclairée. Et patatras, la crise du pétrole lui coupe les ailes en plein vol, les normes environnementales jouent les oiseaux de mauvais augure, sans oublier quelques soucis impardonnables pour une voiture à ce prix-là. A l’usage, la SM se révèle capricieuse, gourmande, emmerdante et terriblement attachante. Ce qui devait être le vaisseau amiral d’une Reconquista du haut de gamme, le retour gagnant de la France sur les terres abandonnées du luxe (Bugatti, Facel-Vega, Delahaye, Delage, etc…), laisse plus de regrets que d’amertume.

Les SUV ne gouverneront pas la planète

Car, cette SM existe et son aura n’en finit plus de s’infiltrer en nous. Elle a nourri plusieurs générations qui refusent la laideur et qui veulent croire à l’exception française. Les SUV ne gouverneront pas la planète.

Elle est le témoignage qu’une troisième voie est possible, qu’une voiture ne répond pas uniquement à des impératifs de rentabilité immédiate et que le temps n’a pas de prise sur elle. La SM est l’illustration de notre fameux art de vivre qu’on invoque à tort à travers. Elle a l’élégance des films de Sautet, l’érotisme d’une chanson de Gainsbourg et la grâce de Dominique Sanda.

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Avec Pierre Geronimi, la glace prend le maquis


Le secret des glaces d’exception est dans la maîtrise absolue de la température. Combinant toutes les nuances du froid avec les parfums de sa Corse natale et du monde entier, Pierre Geronimi propose des créations sublimes dignes d’un véritable alchimiste.


Une petite histoire de la glace

Dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains aimaient mélanger de la neige immaculée à du jus de fruit, du miel et du moût de raisin. Alexandre le Grand et Néron étaient friands de ces desserts d’un luxe inouï. Pour fabriquer ces ancêtres de nos sorbets (le mot vient de l’arabe « chorbet »), il fallait en effet organiser en plein hiver de véritables expéditions, au sommet des montagnes et des volcans (comme l’Etna) où la glace était très pure. Puis s’efforcer de conserver celle-ci avec du salpêtre dans des grottes ou des puits, sous de la paille et de la fourrure.

« Je veux absolument rencontrer le type qui a fabriqué ce brocciu, lui dis-je avec enthousiasme. – Impossible. – Pourquoi ça ? – C’est Yvan Colonna… »

Qui fut l’inventeur de la crème glacée, à base de bon lait et de bonne crème ? Nul ne le sait à ce jour. On raconte que Catherine de Médicis s’en délectait à Florence et l’aurait apportée à Paris en 1533. La mode des glaces fut vraiment introduite en France vers 1660 par un certain Procopio Coltelli, né à Palerme en 1651 et mort à Paris en 1727, à qui l’on doit le fameux café Procope, fondé en 1686. La première glacière de la capitale fut donc créée à cette époque (à l’actuel emplacement de la rue de la Glacière !) dans des carrières proches de Montsouris où l’on stockait la glace des étangs gelés de la Bièvre…

Un pur produit de la Corse

Il existe aujourd’hui plusieurs bons artisans glaciers, mais le plus précis et le plus créatif est peut-être le Corse Pierre Geronimi. Je n’oublierai pas ma première visite chez lui, à Sagone, à une trentaine de kilomètres au nord d’Ajaccio. Son laboratoire, fondé en 1969 par son père, lui-même artisan-glacier, est situé face à la plage, entre la mer et le maquis. Quand on entre, on sent les parfums de tous les beaux produits de Corse qui arrivent ici chaque jour : melons de Pascal Colombani, miel de Florence Marsili, praliné d’Alexia Santini, safran d’Anna Nocera, immortelles de Paul et Jean-Pierre Caux (que les femmes, naguère, utilisaient en sorbet pour effacer les rides et les plaies du visage), sans oublier les fulgurants citrons, pamplemousses et autres figues de barbarie cultivés sur la côte orientale de l’île…

Pierre Geronimi n’utilise que des produits frais d’exception et met un point d’honneur à ne pas faire ses glaces à partir de purées de fruits industrielles (contrairement à 95 % des « glaciers »). Il gratouille donc lui-même ses gousses de vanille bleue de la Réunion, dénoyaute ses cerises et ses abricots, et s’en va en Sicile commander ses amandes et ses pistaches, sans oublier le citron noir d’Iran au goût envoûtant, la datte medjool, l’ail confit d’Aomori au Japon, les raisins de Sorrente, le rhum du Venezuela, les chocolats grands crus de la maison Bonnat à Voiron, etc.

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La première glace qu’il me fit goûter était à base de brocciu (un fromage frais corse au lait de brebis, puissant et épicé). Une merveille absolue, à la fois crémeuse et parfumée, qui donne l’impression d’être au cœur du maquis. « Je veux absolument rencontrer le type qui a fabriqué ce brocciu, lui dis-je avec enthousiasme. – Impossible. – Pourquoi ça ? – C’est Yvan Colonna… »

Un génie du froid

Pour faire connaître ses glaces exceptionnelles, Pierre Geronimi a créé un autre laboratoire sur le continent à Seyssins, près de Grenoble, avec son fidèle ami Jean-Jacques Domard, qui applique à la lettre toutes ses recettes.

Notre Corse est en effet un génie du froid, un technicien hors du commun qui, comme les chefs japonais, sait qu’entre le « trop froid » et le « trop chaud » il existe une infinité de nuances et de stades intermédiaires. Comment fixer la quintessence d’un produit dans le froid en restant au plus près de son goût naturel et sans ajouter de sucre ? À quelle température et pendant combien de temps une vanille doit-elle infuser pour délivrer tout son parfum ? Ces questions, il n’a cessé de se les poser, depuis que son père lui a passé le relais, il y a près de trente ans.

Glace au brocciu, au poivre de Timut et à l'huile d'olive... un accord fabuleux. © Sylvain Alessandri
Glace au brocciu, au poivre de Timut et à l’huile d’olive… un accord fabuleux. © Sylvain Alessandri

Le chocolat et le café, par exemple, il les fait macérer une nuit entière dans la meilleure crème fraîche possible à 50 degrés, la pistache à 60, le praliné à 80… « Mon but est ainsi d’obtenir une texture crémeuse et moelleuse qui éveille les papilles et exalte le goût pur du produit. »

Côté sorbets, la plus grande précision est de rigueur : « La marjolaine sauvage infuse douze minutes à 60 degrés : plus, le produit est mort. »

Alors que la mangue se suffit à elle-même, d’autres produits ont besoin d’être mariés pour exprimer leur potentiel, comme le gingembre et la passion, la tomate jaune et le romarin, le poivre et l’huile d’olive, la pêche et la verveine…

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Une fois la macération accomplie, Pierre évite d’ajouter trop de sucre : « Je ne veux pas que les gens aient soif après avoir goûté mes sorbets ! Ils doivent désaltérer, comme le sorbet à la grenade, au melon ou à la pastèque. Mon préféré, c’est le sorbet au pamplemousse corse, le plus difficile à faire, car je n’ajoute pas de sucre pour le stabiliser. »

Il verse alors ses crèmes ou ses sorbets dans sa macchine per gelato fabriquée près de Bologne en Italie, « une vraie Rolls-Royce qui permet de programmer la température de froid adaptée à chaque produit, ainsi que la vitesse de rotation de la pale afin d’obtenir la texture que je souhaite. L’air foisonne dans les cylindres horizontaux et donne du volume à la glace. Le truc ? Plus il y a d’air, plus on fait des économies, et moins il y a de goût ! C’est le principe de la glace italienne industrielle… Chez moi, c’est tout le contraire : un minimum d’air pour un maximum de goût. »

Après huit ou dix minutes de turbinage, la crème sort de la machine à moins trois degrés : c’est à ce moment-là que les parfums et les goûts de la glace sont à leur paroxysme !

En janvier 2017, les admirateurs parisiens de ce Napoléon de la glace avaient eu la joie de le voir ouvrir une boutique rue Férou, en lieu et place des éditions de l’Âge d’Homme, entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg. Mais ce quartier de rêve s’est révélé être un biotope plus complexe que le maquis corse… Son salon de glace, qui n’avait pas l’heur de plaire à certains habitants, est donc momentanément fermé. En attendant sa réouverture, ici ou ailleurs, on pourra déguster ses merveilles au Fouquet’s, ou à L’Arbre à Café, 61 rue Oberkampf.

Découvrez les créations de Pierre Geronimi sur son site.

Alice McDermott, un chef-d’œuvre en quarante pages

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Lire en été : au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.


Parfois quarante pages suffisent. Elles suffisent pour rendre compte de toute une existence dans sa complexité, ses contradictions, ses bonheurs, le scintillement des moments qu’on n’oublie plus, des images qui nous accompagnent jusqu’à la fin. C’est la magie de la nouvelle, pour qui sait s’en servir car sa brièveté est inversement proportionnelle à sa difficulté. C’est la magie de Jamais assez d’Alice McDermott qui vient de sortir dans la collection « La nonpareille » des Editions de la Table Ronde.

On connaît trop de nouvelles qui ne sont qu’un manque de souffle et de nouvellistes qui se rêvaient marathoniens et ne sont même pas de bons sprinteurs. Les nouvelles les plus difficiles ne sont pas non plus forcément celles qui reposent sut une chute, un « twist » comme on dit au cinéma, ce qui est le cas de la plupart des auteurs de nouvelles fantastiques ou noires. Hemingway ou Morand, Katherine Mansfield ou Nabokov ont ainsi su, à l’occasion, faire de la nouvelle un simple moment, un simple croquis d’atmosphère, sans la recherche d’un effet particulier ou extraordinaire. L’antithèse magnifique de ces nouvellistes, par exemple, ce pourrait être Edgar Poe qui précisément utilise ses Nouvelles extraordinaires pour nous faire atteindre un point de non retour dans la peur et même la terreur, – que l’on songe au décidément indépassable « Portait ovale ».

Une gourmande

S’il y a un point de non retour dans Jamais assez d’Alice Mc Dermott, c’est celui du temps. Il avance inéluctablement pour l’héroïne qui ne sera jamais nommée sans doute parce que pour un observateur un peu superficiel, sa vie est celle de tout le monde. C’est vrai, mais le talent d’Alice Mc Dermott, c’est finalement celui de Flaubert dans sa nouvelle Un cœur simple : comprendre que la vie apparemment la plus ordinaire est évidemment unique, irréductible par sa singularité. Autant la Félicité d’Un cœur simple était marquée par un destin morne, un abrutissement lent et un désir d’aimer toujours refoulé, autant l’héroïne d’Alice Mc Dermott est au contraire illuminée par une authentique disposition au bonheur, à la joie de vivre et à une sensualité protéiforme et innocente qui nous donne envie de la connaître et dont on sait qu’on ne l’oubliera plus.

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On peut penser qu’elle est petite fille au moment de la seconde guerre mondiale quand commence Jamais assez et qu’elle nonagénaire quand on la laisse dans son appartement finir un dernier pot de glace devant la télé. Car la glace aura été la grande passion de sa vie, le fil conducteur sucré d’une vie gourmande et heureuse. Alice Mc Dermott procède par ellipses subtiles pour nous faire passer de la gamine qui est chargée de rapporter les coupes dans la cuisine après le dîner familial du dimanche soir à la jeune adolescente avec son « problème de canapé » puisqu’on la retrouve trop souvent avec des garçons qui la lutinent, puis à la mère de famille nombreuse, heureuse en ménage et enfin à la veuve surveillée par ses enfants et ses petits enfants à cause de cette gourmandise qui ne la quitte pas.

Aptitude au plaisir

Alice Mc Dermott, née en 1953, couverte des prix les plus prestigieux aux Etats-Unis et prix Femina étranger en 2018 pour La Neuvième Heure, a réussi une manière d’exploit qui est une introduction idéale à son œuvre. Son personnage nous a fait penser à cette anecdote de Stendhal qui raconte dans son journal comment une belle milanaise à la Scala, dégustant à l’entracte un sorbet, s’exclama : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! » ce qui finalement n’étonne pas de cette romancière qui ne fait pas mystère de son catholicisme, même critique.

Son personnage, dans Jamais assez nous rappelle aussi que l’aptitude au plaisir est une grâce et une manière de célébrer la création, loin de tous les puritanismes : « Pêche, fraises et vanille. La valeur sûre. Brownie, noix de pécan caramélisées, menthe-pépites de chocolat. Quatre-vingt dix ans passés, et malgré tout, encore maintenant, la dernière chose qu’elle ressent à la fin de chaque journée, c’est son envie d’enrouler les jambes autour de lui, autour de quelqu’un. »

Jamais assez d’Alice McDermott (La Table Ronde, collection La nonpareille, traduction de Cécile Arnaud)

Jamais assez

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Simon Edelstein: vie et mort des salles de cinémas


Le billet du vaurien


Simon Edelstein, archéologue d’un genre nouveau, est parti à la recherche de ces cinémas aux façades majestueuses qui se fossilisent et se décomposent dans l’indifférence générale. Pour qui a découvert le septième art dans les années cinquante, pour qui a fait de la critique de cinéma dans les années soixante, c’est mon cas, pour qui le cinéma était pratiquement une religion (au même titre que la psychanalyse), pour qui Éric von Stroheim et Sigmund Freud étaient des dieux, pour qui a dansé avec Ginger Rogers et Fred Astaire, rêvé de Louise Brooks, séduit Nathalie Wood dans la Fièvre dans le sang, sans oublier les innombrables et irrésistibles nymphettes en celluloïd qui lui révélaient sa sexualité, le monde du cinéma est devenu d’une austérité et d’une prétention qui lui enlèvent toute envie de se rendre dans ces cathédrales de la volupté qu’étaient alors les salles de cinéma.

La mort de Dieu pourquoi pas, mais pas celle des salles obscures !

On s’accommodait fort bien de la mort de Dieu et de la fin de la littérature, mais que les temples du plaisir, de tous les plaisirs, tant sur l’écran magique que dans la salle, puissent un jour disparaître pour être remplacés par des églises évangélistes, des mosquées ou des magasins de fringue, voire laissés à l’abandon, voilà ce que dans nos pires cauchemars nous n’aurions jamais envisagé. Et pourtant….

Maroc © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
Maroc © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
France © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
France © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
Suisse © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
Suisse © Simon Edelstein Ed. Jonglez.

Et pourtant, on a beaucoup glosé sur la mort du cinéma en tant qu’art, comme du déclin de la psychanalyse : ils apparaissent à la fin du dix-neuvième siècle et leur lente agonie date des années quatre-vingt. Inutile d’y revenir. On lit Freud comme on lit Saint-Thomas d’Aquin aujourd’hui et je défie quiconque de me citer dix grands films muets. Un cinéaste suisse, Simon Edelstein, né lui aussi en 1941, avait pressenti la catastrophe à venir. Et il a eu l’idée géniale de photographier, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Afrique, en Inde ou en Europe, ces cinémas abandonnés exhibant parfois encore les stigmates de leurs splendeurs passées.

Par exemple, le Roxy à New-York, le plus grand cinéma du monde datant des années vingt qui accueillait six mille spectateurs à la fois, un nombre qui justifiait une équipe de 300 personnes. La salle avait été inaugurée en 1927 par un film avec Gloria Swanson. Et c’est elle, la star de « Sunset Boulevard » avec Éric von Stroheim qui dans les années soixante posera en robe de soie noire avec un boa rouge autour du cou pour « Life » au milieu des ruines du Roxy. Cette image qui a fait le tour monde a été un déclic pour Simon Edelstein : il a pris conscience qu’un patrimoine du vingtième siècle était en train de mourir sans que nul ne s’en soucie.

lausanne-petite-dame-capitoleCinémas transformés en églises…

Ces cinémas, souvent d’une audace architecturale et d’une beauté explosive, photographiés par Simon Edelstein, sont devenus les conservatoires de bonheurs évanouis qui ne ressusciteront jamais, pas plus que notre jeunesse d’ailleurs. Signe des temps, de nombreux cinémas – plus de cinq cents aux États-Unis – se transforment en églises de toutes sortes.

La Croix remplace alors le nom glorieux de la salle : adieu la Fox, bonjour Jésus. Il arrive que le cinéma, en France notamment, appauvri par sa fréquentation toujours plus faible, résiste en divisant ses salles pour créer des complexes à l’architecture impersonnelle. Oui, comme on le constate en feuilletant l’album d’Edelstein, la laideur architecturale a de beaux jours devant elle. Aurais-je encore du plaisir à y voir les films qu’on y projette ? J’en doute.

Simon Edelstein, Le crépuscule des cinémas. Ed. Jonglez.

Le crépuscule des cinémas

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© Ed. Jonglez.
© Ed. Jonglez.

John Bolton persiste et signe (1/5)

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John Bolton présentant son livre (c) Jasper Colt-USA TODAY/Sipa USA /30105171/usa/2006221511

L’ancien conseiller à la sécurité nationale publie un livre explosif qui dévoile les coulisses de l’administration américaine sous Donald Trump.


 

John Bolton a servi trois présidents Républicains : Ronald Reagan, G.H.W. Bush et George W. Bush. Fin connaisseur des affaires étrangères, estampillé « faucon », il est nommé par le Président Trump au poste de NSA (conseilleur en sécurité nationale) en mars 2018, pour démissionner 17 mois plus tard, en septembre 2019, exaspéré par la détermination folle du président à inviter des Talibans à la Maison Blanche pour parler de la paix.

Un livre unique

The Room Where it Happened (littéralement « la pièce où ça s’est passé ») est paru le 23 juin, malgré les efforts pour en empêcher la publication. La vérification par divers services dont l’ODNI (le bureau du directeur d’intelligence nationale) s’est éternisée, sans aboutir à une autorisation ; l’auteur a fini par passer outre. A la dernière minute, l’administration a assigné Bolton en justice. Le juge, estimant que la mise en place chez les librairies était un fait accompli (« le cheval avait déjà quitté le box ») n’a pas donné satisfaction. Trump s’est dit indifférent au livre de « l’employé grincheux » renvoyé.

Le texte de Bolton est sobre, grave et sans fioriture. Il se situe, comme le titre l’indique, dans la salle où le pouvoir s’exerce et, en l’occurrence, se défile. Pas de secrets d’alcôve, pas de diversion ni de divertissement, c’est à la limite du laborieux, comme l’auteur, qui commence sa journée avec une réunion de travail à six heures et tout à l’avenant. Le lecteur qui partage avec Bolton la passion des relations étrangères ne s’ennuie guère. Et le Donald dans tout cela ?

À lire aussi : Trump se défait de Bolton: et maintenant, que vais-je faire?

Bolton a construit, à l’aide de notes amples et précises, un document à charge contre le président des Etats-Unis. Aux yeux des Démocrates, qui ne l’ont jamais apprécié, Bolton a surtout refusé de témoigner devant la commission d’impeachment, préférant tout dire dans un livre scandaleusement rentable — on parle d’un avoir de 2 millions de dollars. Toutefois, le récit méticuleux du comportement condamnable du président est trop riche pour le bouder. Bolton, de son côté, juge sévèrement la stratégie d’impeachment, trop restreinte, hâtive et partisane. Il va sans dire que l’ancien conseiller est traité d’ingrat par les fidèles de Trump, qui justifie leur rupture en reprenant des propos de gauche : « Si je l’avais écouté, on en serait déjà à la sixième guerre mondiale. »

Issu d’une famille modeste, John Bolton a grandi à Dundalk, un quartier populaire de Baltimore, méprisé par les soixante-huitards comme repaire des « hardhats », les ouvriers arborant des idées de droite sous leur casque de chantier. J’ai passé quelques heures avec Bolton, alors ambassadeur auprès de l’ONU, dans son bureau près du Grand Central Station à New York. Amusé de rencontrer quelqu’un qui connaissait son Dundalk natal, avide des analyses de la situation dans une France en proie à l’antisémitisme, il a téléphoné, le lendemain de notre rencontre, pour me recommander à Bill Kristol, directeur du Weekly Standard. Je garde de cette rencontre avec John Bolton l’impression d’un homme raffiné, intègre, brillant et fermement engagé dans la défense de la liberté. Il ne mérite pas le sobriquet de « va-t’en guerre ».

Axis of adults

L’illusion d’un « axe d’adultes » est née dans le camp Républicain avec l’accession à la présidence de Donald Trump. Consternés par la captation du parti par un homme, à leur avis incompétent, indigne de la fonction et pas assez conservateur, certains ont accepté des postes dans l’administration dans l’espoir de limiter les dégâts. L’un après l’autre, de guerre lasse, ils sont partis, s’ils n’étaient pas virés comme des malpropres. Plusieurs d’entre eux ont publié des exposés mais le récit de Bolton, qui était physiquement et intellectuellement au cœur de tous les dossiers brûlants, est de loin le plus probant.

On peut ne pas être d’accord avec la vision de l’auteur, on peut soutenir envers et contre tout le président Trump, mais il serait difficile, après lecture de ce récit, de soutenir la thèse d’une politique étrangère trumpienne extraordinaire, qui dépasserait tout ce qu’on a vu depuis le début de l’histoire américaine… bien cachée derrière le comportement visiblement incohérent d’un homme inculte. Mais les Trumpeteers ne liront pas Bolton ! Voir, par exemple, The Trump Century, livre du présentateur Lou Dobbs sur Fox Business: « Il n’a pas seulement rendu à l’Amérique sa grandeur [made America great again], il a établi une nouvelle norme pour tous les présidents qui le suivront, tout en fixant, « probablement », l’agenda américain pour les cent ans à venir ».

Transition

Pendant la période de transition entre les présidentielles début novembre et l’investiture en janvier, le président élu est censé réunir son équipe et se familiariser avec l’immense organisation qu’il dirigera. De l’avis de Bolton, Trump a raté cette étape, entrainant des dégâts irrémédiables. Sans expérience politique préalable, le président ne comprenait rien au fonctionnement du gouvernement et ne cherchait pas à apprendre. Il a créé son style atypique, comptant sur son flair et confiant en son pouvoir de diriger l’Etat comme un chef d’entreprise. Les nominations sont faites dans le désordre et défaites avec fracas. Nikki Haley, par exemple, est déjà ambassadrice auprès de l’ONU avant la nomination du Secretary of State [ministre des affaires étrangères] qui sera son supérieur. Bolton revient souvent sur « l’incompétence » de Haley, estimant qu’elle se positionne en vue d’une éventuelle candidature à la présidence en 2024.

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Sans lui proposer un poste que Bolton aurait accepté – Secretary of State ou bien à la NSA – Trump lui donne libre accès à la Maison Blanche, le consultant régulièrement sur les dossiers qu’il traitera pour de vrai un jour : la Chine, la Corée du Nord, le Moyen-Orient, l’UE, l’OTAN, le retrait du JCPOA (Iran deal). En soulignant les propositions acceptées et actées, le conseiller hors-les-murs préparait, il me semble, la riposte aux insultes dont il serait la cible après sa démission.

John Bolton en 2018 © CNP/NEWSCOM/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31477841_000002
John Bolton en 2018 © CNP/NEWSCOM/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31477841_000002

Quand l’improbable Rex Tillerson est enfin choisi, à la mi-décembre 2017, comme Secretary of State, Bolton se dit qu’il serait plus utile à l’extérieur qu’au sein d’une administration mal barrée. Mais la brusque sortie du NSA Michael Flynn, mis en examen, ouvre la possibilité que Bolton le remplace. Reçu par Jared Kushner, Rence Preibus, Steve Bannon et Trump lui-même pour ce qui ressemble à des entretiens d’embauche, Bolton apprend par la presse que c’est McMaster qui est choisi. En lot de consolation, Trump déclare publiquement son estime pour Bolton et son intention de continuer à collaborer avec lui hors cadre. En effet, Bolton est invité régulièrement pour des consultations à la Maison Blanche où règne, dit-il, l’ambiance d’une résidence universitaire.

2018 : L’administration se fait et se défait en kaléidoscope

De jour en jour la configuration change, de scandale en démission, de rupture en nomination, d’insultes en flagorneries. Bolton conseille le retrait sans plus tarder du JCPOA, déconseille le gaspillage du capital politique sur le énième plan de paix israélo-palestinien, explique que Kim Jong-Un, déterminé à boucler son programme d’armes nucléaires, joue la montre. Il ne faut surtout pas flancher. Satisfait d’avoir convaincu, Bolton est abasourdi d’apprendre, par la presse, que Trump a accepté l’invitation à un sommet, offrant au dictateur coréen un cadeau de propagande sans rien en retour. Erreur astronomique.

La poignée de main entre Donald Trump et Kim Jong-un, lors du sommet de Singapour, 12 juin 2018. SIPA. AP22213037_000002
La poignée de main entre Donald Trump et Kim Jong-un, lors du sommet de Singapour, 12 juin 2018. SIPA. AP22213037_000002

Au mois de mars, Tillerson est remercié, remplacé par Mike Pompeo. Et Bolton se voit offrir le poste de McMaster. Il accepte en serrant les dents, se croyant à la hauteur du défi géopolitique, capable de pallier les insuffisances du président. Trump annonce la nomination par un tweet. Et c’est parti.

Pas à pas vers la démission

L’organisation du récit par dossier donne une cohérence difficile à saisir quand on suit l’actualité au jour le jour. Bolton raconte le scénario type : face à une crise ou un dilemme, le président cherche conseil auprès de ses experts qui se démènent à recueillir des informations, réaliser des dossiers, organiser des briefings et présenter des options. Le président, qui n’a pas d’appétit pour la lecture et peu de patience pour les briefings oraux, pose distraitement quelques questions, exprime des réserves, des accords et le plus souvent s’embarque dans de longues divagations sans rapport avec l’affaire en question. Il se répète, martèle ses thèmes préférés : combien ça coûte, c’est trop cher, pourquoi est-ce à nous de payer, on se fout de notre gueule, personne avant moi n’a su leur dire non, etc.

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On arrive tant bien que mal à définir une stratégie. Mais, avant qu’elle ne soit appliquée, Trump se ravise et annonce intempestivement sa décision, sans consulter ses conseillers et sans tenir compte de tout ce qu’ils avaient décidé ensemble. Ce comportement impulsif et irresponsable est glorifié par ses fidèles, qui reprennent en chœur les vantardises du président. S’il a l’air inculte c’est qu’il sait tout mieux que quiconque. Cette attribution de pouvoirs quasiment magiques est mise à mal par le compte-rendu minutieux de John Bolton de chaque affaire cruciale : les acteurs, les déclarations publiques et privées, les déplacements, pourparlers, réunions et sommets, les interactions avec les médias et toujours et surtout le comportement irresponsable du président.

En lisant les dernières lignes de John Bolton, on se rend compte soudain que la pandémie de coronavirus a frappé quelques petits mois après sa démission, menant à la décomposition de la présidence…

La suite consiste en un résumé de quelques affaires traitées en détail par l’ambassadeur Bolton : l’utilisation d’armes chimiques par Bachir al Assad, l’abandon des Kurdes, le bon rapport avec des dictateurs flatteurs, l’antipathie envers les Européens, le G7 désastreux, le sommet de l’OTAN idem, l’Iraq, l’Iran, l’Afghanistan…

La seconde partie de l’article est disponible en cliquant ici 

The Room Where It Happened: A White House Memoir

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Allô la terre!? Ici, le 93…

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Image d'illustration Unsplash

Le témoignage édifiant d’une philosophe de Seine-Saint-Denis, confrontée au quotidien aux trafics


Monsieur le premier ministre,

J’entends vos belles déclarations de guerre de ce samedi 25 juillet à Nice contre le trafic de stupéfiants qui gangrène nos quartiers émotifs. J’entends de braves journalistes demander : « Alors, vous allez vraiment y rétablir l’État de droit ? » Et encore des responsables politiques se féliciter : « Nous serons désormais intraitables, la République aura le dernier mot ! ». Quant au courroux de la nouvelle « justice de proximité », dont nul ne sait en quoi elle peut bien consister, il sera terrible. Je me suis promenée ce week-end par chez moi, en banlieue, et je vous le confirme : les dealers, tous à leur poste comme à l’accoutumée, tremblent à la perspective d’une telle « fermeté » … Je passe sur la grandiloquente et comique « forfaitisation du délit de stupéfiant » à 200 euros, destinée aux fumeurs de joints et sans doute issue d’un génial cerveau de communicant. Alors, je vous entends et j’ai peur.

Une affolante déconnection du réel

Ce discours-là, M. le premier ministre, aurait été audible au début des années 1990. Aujourd’hui, il n’est même plus caduc ni suranné. Il est, sauf votre respect, grotesque. Mais vous avez un côté un rien désuet, démodé et vieille France qui fait justement votre charme et inspire confiance. Et puis vous venez d’arriver. Cependant, puisque vous vous exprimez sur ces questions, mieux vaut quand même prendre quelques nouvelles du monde réel avant de parler. D’autant qu’il s’agit de secrets de Polichinelle. Par exemple, que les drogues douces (cannabis et herbe) sont de facto en vente libre depuis belle lurette dans les faubourgs très accessibles de ce beau pays qu’est la France. Ou encore que ce trafic est structurellement indéracinable depuis deux décennies, et de façon tout à fait officielle depuis les émeutes de 2005.

J’ai peur, non pas de la réalité à laquelle vos annonces renvoient — je ne la connais que trop bien pour habiter en Seine-Saint-Denis depuis trente-cinq ans et m’y déplacer là où mes amis journalistes ne s’aventurent pas. J’ai peur, M. le premier ministre, de l’ingénuité que traduisent vos annonces. C’est en effet le mot qui me vient à l’esprit, car de deux choses l’une. Ou bien vos conseillers se moquent du monde et se disent qu’« emballer du vieux dans du neuf », pour reprendre la formule d’un ancien Directeur général de la police nationale (DGPN) un rien désabusé, fera une fois de plus l’affaire, l’abrutissement de l’été aidant. Ou bien vos déclarations témoignent d’une tragique déconnection du réel. Je pencherais pour la seconde hypothèse. Elle m’affole néanmoins.

Si vous voulez, je vous ferai visiter ma petite commune du 93 : les drogues douces y sont en vente libre

Comment vous expliquer ? Commencer peut-être par situer mon propos. Je vis dans une petite commune du 93 limitrophe de la capitale, où le commerce illicite que vous évoquez prospère à ciel ouvert, au vu et au su de tous, depuis le début du siècle. Si vous voulez, Monsieur le premier ministre, je vous ferai visiter. Vous mettrez un jean et des basquets, et je vous passerai une veste à capuche de mon fils (il est para, la carrure devrait correspondre). N’ayez crainte, les jeunes dealers de par ici, qui vivent en orbite sur une toute autre planète que la nôtre, ne vous connaissent pas. Et vous verrez, ma ville est très prisée des fêtards parisiens du week-end qui viennent s’y servir en cannabis pour une raison simple : elle est facile d’accès et encore reliée à la civilisation (même pas besoin de se hasarder dans un RER), d’où un désenclavement relatif et, de ce fait, des risques moindres pour les clients, dits « criquets ».

C’est ici que dès le jeudi ou le vendredi soir, d’étranges files d’attente s’allongent sur les avenues. Non pas devant les cinémas, comme au quartier Latin, mais devant les « fours », situés à deux encablures du métro, sur les façades desquels s’étalent en lettres immenses, visibles de loin, des enseignes du type : « Bienvenus ! On est ouvert H 24 », ou encore « De la “frappe“ [du bon shit] au gramme sept jours sur sept ». En général, ils affichent aussi les prix et les habituels menus-fidélité. Les flics leur ont bien répété cinquante fois : « Soyez gentils, effacez-nous ça ! », en vain. Il faut dire qu’étant donné l’affluence, la dernière tendance managériale, depuis un an, était aux trois huit : plutôt que de fermer bêtement à minuit, les gérants (caïds) ont instauré rotations et lits de camp dans les halls. Pour accueillir qui ? Pas tellement une clientèle locale comme dans les cités de banlieues enclavées et ultra-violentes des profondeurs du département où, comme vous le savez, plus aucune brigade de police ne peut envisager de se déployer. Car là-bas, c’est gang contre gang, les différentes polices faisant figure de gangs parmi d’autres, pas des plus redoutables. Dans mon marché aux stups, qui compte parmi les plus florissants de la ville de Paris, c’est plus tranquille et plus chic.

Un marché aux stups de la ville de Paris, ses fours, ses tartineurs et ses criquets…

Côté criquets, ce serait plutôt Paris et ses bobos en tous genres, donc. Mais aussi Paris et ses cadres supérieurs, ses gens du show biz, ses attachés parlementaires, ses photographes, ses éditeurs, ses graphistes, ses fils à papa. Car sachez quand même, Monsieur le premier ministre, que la France est un pays où presque tout le monde fume de l’herbe de temps à autre, y compris nombre de « serviteurs de l’État » qui envoient leurs chauffeurs faire les « courses ».

Petit point de vocabulaire : un « four », comme il en existe tous les 300 ou 400 mètres dans certaines banlieues, désigne un lieu de deal dont le chiffre d’affaires moyen tourne autour de 20 000 euros nets par jour. Il y a deux ans, le champagne a été sabré au soir du 31 décembre : le million de bénéfices venait d’être dépassé ! Dans ces cages d’escalier dédiées, officient sept jours sur sept et douze mois sur douze des « tartineurs » : des vendeurs rémunérés 150 euros par jour et, cela va de soi, toujours mineurs de façon à ce qu’ils ne prennent jamais la moindre sanction si d’aventure ils devaient se retrouver en garde à vue. Il en va de même pour les guetteurs, postés en étoile tous les cinquante mètres autour des fours, sur une vaste distance. Le procédé est ingénieux et la stratégie imparable. Ainsi, quand une compagnie de police à qui viendrait la curieuse idée de procéder à une descente musclée arrive sur les lieux, il n’y a plus rien. Ni barrettes de shit, ni pochons d’herbe. « Détronchés » de loin par les guetteurs, les flics se retrouvent face à une bande de jeunes bavardant sur le trottoir. De là, aussi, la frustration croissante de ces derniers, empêchés de faire leur métier.

Mais je vous rassure, ces interventions policières sont très rares. Et quand elles ont lieu, le trafic reprend cinq minutes après. Les shérifs de terrain, abandonnés depuis plus de vingt ans par leur hiérarchie comme par la justice, ne se donnent plus cette peine. D’autant que, je ne vous apprends rien, les prisons sont pleines. Voyez-vous, je suis passée ce dimanche, en fin de journée, devant un four à l’entrée duquel votre police a placé il y a quelques mois deux ou trois caméras de surveillance, dont tout le monde se moque. Juste en face (sans doute l’effet de vos martiales déclarations), j’ai aperçu le véhicule banalisé (à force, on les repère vite, c’est toujours les mêmes…) d’une Brigade spécialisée de terrain (BST), les ex-unités territoriales de quartier censées faire partie des dispositifs de lutte contre les violences urbaines. Vos hommes sont restés plantés là une petite demi-heure, histoire de harceler un peu par leur présence ou de faire semblant, puis sont repartis sous les huées des dealers : « C’est ça, cassez-vous ! ». Bien entendu, le service a aussitôt repris.

« Par chez moi, on fait guetteur en CE 1 puis dealer en CM 2 »

En outres, ces fours qui, selon la topographie, déploient leurs étals en bas ou dans les étages des cages d’escaliers, sont le cas échéant situés à deux pas d’un commissariat inauguré par le président Sarkozy ou d’un siège de Conseil régional. Remarquez, ce sera sympa si vous venez : nous pourrons aller y boire un verre pour nous remettre de notre convivial café au four, à bavarder avec de jeunes chômeurs discriminés dont « aucun ne doit être laissé au bord du chemin ». Si le ministre de l’Intérieur voulait être de la partie, il serait naturellement bienvenu.

Vous verrez, au passage, le côté moins souriant de cette histoire, celui dont vous semblez toutefois avoir conscience. Je veux parler de la barbarie, de l’auto-ghettoïsation et des meurtres continuels que ce sombre trafic génère, pour ne rien dire de l’échec scolaire des bambins élevés dans cet univers sordide, qui font guetteurs en CE 1 puis dealer en CM 2. Près de chez moi, le plus jeune tartineur du four a 9 ans. Et avec un peu de chance, ils finissent à 25 ans dans les bras d’un prédicateur djihadiste étant donné l’absolue misère de leur existence et la vigueur avec laquelle nous combattons ce fléau-là aussi. Je n’ai pas ici en tête leur misère matérielle, tous gagnant dix ou vingt fois plus qu’un universitaire sous-payé en fin de carrière, mais plutôt leur misère spirituelle, intellectuelle, émotionnelle et morale.

Pendant le confinement : des Tchétchènes pour assurer « l’ordre républicain » ?

Je sens poindre dans votre esprit une question pertinente : mais comment ont-ils fait pendant le confinement ? Cet épineux problème s’est en effet posé aux « autorités ». Bien avant que n’éclatent, à la mi-juin, les violentes émeutes urbaines de Dijon, l’édile local eut ainsi la lumineuse idée de déléguer à des réfugiés tchétchènes baraqués (et réglés au noir) le soin de surveiller les fours pour limiter les allers et venues. Inutile de préciser que ces singuliers auxiliaires de police se sont aussitôt entendus avec les patrons des lieux (ils n’avaient guère le choix), qui ont poursuivi leur trafic dix mètres plus loin. Il faudrait vérifier si la Constitution prévoit que des Tchétchènes, un peuple rude et noble par ailleurs, assurent le relais de l’ordre républicain en cas de « nécessité ».

Que ces commerces de proximité aient continué de tourner s’est néanmoins avéré appréciable puisque, des semaines durant, les fours, se substituant cette fois l’impéritie de l’État (mais nous ne sommes plus à une virgule près dans le 93) étaient les seuls à vendre… des masques, des gants et du gel hydro-alcoolique. Ils assurèrent ainsi, à leur manière approximative, la sécurité sanitaire d’une cohorte d’effacés de la terre, ces « gens de rien » rebaptisés pour l’occasion « travailleurs essentiels » — caissiers, chauffeurs, livreurs ou aides à domicile. Une camionnette du Conseil régional d’île-de-France est bien passée début avril avec un responsable à la sécurité, mais c’était pour distribuer des masques aux membres de leur famille et aux connaissances. Ce même jour, le pharmacien du coin, qui n’avait plus de quoi pourvoir le personnel médical du quartier, s’effondrait.

D’autres scènes folkloriques du même genre émaillèrent le confinement. Comme ce jour où une voiture de la BAC-93 (les frustrés évoqués plus haut), croisant à la sortie d’une supérette un groupe de trois garçons discutant à bonne distance les uns des autres, ralentit et leur lança : « Ouais, continuez comme ça, les racailles, ça nous fera moins de boulot après ! » Sans sortir de leur voiture, bien entendu. Dommage car, pour le coup, ils s’adressaient à trois jeunes soldats de retour du Sahel, servant au sein d’une des unités parachutistes les plus prestigieuses de France. Il arrive en effet que les jeunes de cité ne fassent pas dealer.

Pourquoi le trafic de drogues est désormais indéracinable

Lors de votre visite, vous comprendrez néanmoins, Monsieur le premier ministre, pourquoi ce commerce illégal est désormais indéracinable. Vous aurez beau grimper aux murs, rien n’y fera. Ce ne fut pas toujours le cas. Vers la fin des années 1990, ses assises étaient encore fragiles, son organisation et ses gérants moins professionnels : l’État aurait pu jouer son rôle. Mais à l’époque, on préférait regarder ailleurs si bien que le problème ne se posait pas. Puis survinrent les émeutes de 2005 et le choix officieux fait en conséquence : acheter la paix sociale et plus ou moins fermer les yeux.

Voyez par exemple vos annonces de samedi sur l’octroi de pouvoirs accrus à la police municipale, juste pour vous donner une notion du décalage abyssal entre le lyrisme et le réel. Vu de chez moi, le propos est du plus grand comique. De prime abord, voilà une excellente idée. Mais tandis que vous parliez ce 25 juillet, à combien s’élevaient à votre avis les effectifs de la Municipale de façon à ce que « force reste à la loi » dans mon célèbre marché aux stups ? Je précise que nous y avons des morts, et des blessés par règlements de compte, depuis un mois. Et bien nous avions ce week-end, en tout et pour tout, deux policiers municipaux et un seul véhicule… Je ne suis pas certaine que la surcharge de travail que vous leur promettez les réjouisse. Ni ne règle le moindre problème.

L’ennui, c’est que vous arrivez trop tard. Trop tard quand ces trafics constituent, depuis deux décennies, l’inévitable appoint des allocations et de la précarité intérimaire. Des centaines de milliers de familles y émargent en France, autant dire des banlieues entières et, dans le cas du 93, l’ensemble du département. Imaginons un seul instant, pour les besoins de l’analyse, que ce commerce soit durement frappé par des méthodes novatrices en tout. Ce serait l’insurrection immédiate et le pays se retrouverait, du jour au lendemain, en état de quasi guerre civile. Au point où nous en sommes de la déliquescence de nos banlieues, telle est la dure réalité à laquelle tout responsable se heurte fatalement, avec le résultat que nous savons. Les nuisances engendrées par ce trafic ? La saleté, le bruit, le spectacle quotidien offert aux enfants ? Les enveloppes que les gérants déposent dans les boîtes aux lettres des résidents en fin de mois compensent. Vous vous époumonez, M. le premier ministre, à déclarer que « la seule loi qui vaille, c’est la loi républicaine ! » et nous sommes bien d’accord sur ce point, sauf que la seule loi qui règne depuis vingt ans en banlieue, et encore ce lundi matin, deux jours après vos annonces, c’est celle du silence. 

La mondialisation par le bas, le chat et la souris

Il se trouve en effet qu’à force d’absence perpétuelle de l’État, un écosystème parfaitement éprouvé a fini par se mettre en place de sorte que ces trafics — qui relèvent à leur façon de la mondialisation par le bas, ce que vous peinez à comprendre— ne sont plus délogeables. Ce n’était pas une fatalité, ce fut pour ainsi dire une politique. Un petit jeu du chat et de la souris entre flics et dealers qui persiste aujourd’hui pour la bonne forme républicaine, lequel jeu s’est pérennisé au fil du temps, finalement adopté, faute de mieux, par l’ensemble de ceux qui vous ont précédé s’agissant de garantir la paix sociale. Un rien piteux, mais plus d’autre option. Concrètement, cela donne quoi ? Nous sommes un jour de semaine devant un four. Les flics s’annoncent, on entend donc crier « Artena, Artena ! » de guetteur en guetteur, la version contemporaine du « 22, v’là les flics ». Les jeunes se marrent, les criquets se dispersent pendant dix minutes ou vont boire un café en attendant, la came disparaît et vos agents font chou blanc à tous les coups. Parfois, non. Ils coursent un « petit » en train de s’enfuir, découvrent quelques barrettes sur lui et le placent en garde à vue, d’où il sort le lendemain.

Et quid des « nourrices », de ceux qui gardent l’herbe chez eux (une activité elle aussi lucrative) ? Sachez à cet égard que, bien souvent, ces lieux n’abritent pas une ou deux planques. C’est tout le bâtiment qui est concerné. Que faire ? Dynamiter les immeubles ? Ce n’est pas une plaisanterie. Il paraît que la puissance publique l’envisage dans le cas d’une cité des environs, particulièrement prospère.

La banlieue, un écosystème complexe

Il est encore un autre aspect de cet écosystème qui vous échappe : c’est sa dimension à la fois culturelle, celle du savoir-faire, et générationnelle. Les caïds qui tiennent aujourd’hui les banlieues sont nés dans les années 1990. Ils n’ont connu que cela : le commerce de drogues douces, comment assurer les livraisons, les écouler et blanchir les gains. Et aujourd’hui, les petits frères imitent les grands, qui leur ont transmis leurs talents. Or, au-delà d’une génération née et « élevée » dans cette sous-culture, le point de non-retour, M. le premier ministre, est atteint. L’actuelle génération de dealers 3.0, nés en France, est au moins aussi perdue et désintégrée que la « génération djihad » bien décrite par Gilles Kepel.

À propos d’écosystème et en l’absence d’État, je vous raconte une dernière petite histoire. Comme vous le savez, plusieurs policiers de la Compagnie de sécurisation et d’intervention de Seine-Saint-Denis (CSI 93) se sont vus placés, lundi 29 juin, en garde à vue par l’Inspection générale de la police (IGPN). Le motif ? Détention, transport de stupéfiants et vol, entre autres broutilles. La presse en a fait grand cas. Une bonne partie de cette joyeuse bande sévissait de fait dans mon quartier depuis un bon moment. Les anecdotes étaient amusantes. Ainsi, à chaque fois que tel ou tel délinquant se faisait coincer avec 5 kilos de cannabis et 50 000 euros, il ne restait de ce butin, à l’arrivée au commissariat, que 500 grammes et 5 000 euros… Et, naturellement, personne pour s’en plaindre. Chaque semaine, ces Messieurs prélevaient par ailleurs leur dîme sur les fours dans l’arrière-salle d’un café, et c’est ainsi, bon an mal an, qu’un calme relatif était maintenu.

Ripoux régulateurs : depuis leur chute le 29 juin, c’est le Bronx dans le 93 !

En effet, les « ripoux » veillaient, pour la bonne marche de leurs affaires, à ce que chaque dealer reste bien assigné à sa boutique et ne louche pas sur celle du voisin. Depuis leur chute, il y a un mois, c’est le Bronx ! Au point que nous n’avions pas connu pareille insécurité quotidienne depuis plus de cinq ans. De fait, la chute des ripoux régulateurs a eu pour effet immédiat de raviver les luttes transversales entre territoires. Depuis ce début juillet, à 200 mètres de Paris, sachez ainsi que des milliers de gens, dont je fais partie, font leurs courses la peur au ventre pour cause de règlements de compte incessants et en pleine rue, au beau milieu de l’après-midi, entre la boulangerie et le bureau de poste. Notre vue s’aiguise : aller chercher une baguette exige que l’on guette les T-Max… Un T-Max, c’est un gros scooter à la mode. Si vous avez deux types à bord roulant vite, dont le passager est susceptible de porter une arme (ce n’est pas non plus cela qui manque par ici), le premier réflexe à avoir est donc de se plaquer au mur, par prudence. Je n’ai pas lu beaucoup d’articles dans la presse sur les effets co-latéraux dramatiques de cette belle opération « mains propres ». 

Depuis, d’autres flics ont remplacé ceux de la SCI : des Bretons et des gars de Bayonne, corrects et usant du vouvoiement en cas d’interpellation. Moins frustrés sans doute que leurs prédécesseurs, ils sont donc moins violents et les tabassages de dealers (sans cesse remis en liberté) ont même cessé. Les braves gens, eux, regrettent les ripoux qui garantissaient au moins leur tranquillité. M. le premier ministre, va-t-il falloir réclamer, pour être protégés, de les remettre un peu en liberté ?

Rendez-nous, faute de mieux, le dealer de notre quartier, il y assurait un ordre suisse !

J’aurais encore une ultime requête, mais il est probable qu’elle n’aboutisse pas davantage : pour notre malheur, le chef dealer qui habite une jolie maison à une rue de chez moi, est lui aussi tombé, sans doute balancé par les ripoux. Mon petit coin ressemblait auparavant à une sorte de Suisse enclavée dans le 93. Pour une raison simple : la famille nombreuse du jeune homme vivant ici, un ordre quasi germanique régnait et zéro trafic dans le périmètre. Pas une seule « incivilité », pas un chewing-gum par terre, pas un portefeuille volé et jamais une agression. Depuis qu’il n’est plus là, une petite armée de « bledards » (un bledard, c’est un Maghrébin sans papier qui n’a rien à faire en France) s’est installé dans un squat, dans une rue parallèle à la sienne et à la mienne. Ces clandestins étant amateurs de crack, nous avons dû supporter, cet été, une augmentation effarante du nombre d’attaques à la personne et de cambriolages, que « notre » dealer n’aurait jamais laissé faire.

Pendant la première quinzaine de mois, les appels désespérés des riverains à la police n’ont rien donné. Ils se pointaient, verbalisaient les sans-papiers, repartaient et rien. Les blédards étaient, pour de mystérieuses raisons, intouchables. Une petite milice « beure » improvisée a donc dû prendre les choses en mains, excédée par les agressions à répétition sur leurs sœurs, leurs tantes ou leurs grand-mères. Ils ont réglé le problème à leur façon. Quelques blédards se sont retrouvés aux urgences, les autres ont déménagé illico du côté des docks du bord de Seine, où s’installent de nombreux bobos. Par ici, ils ne reviendront pas. Pour ajouter une touche de couleur à ce tableau, nous avons également, à 300 mètres, un bidonville de Roms, qui ont pris leur quartier depuis quelques années tout le long du périphérique. Ce fut un peu compliqué au début, la police fut même alertée, mais pour le même résultat que d’habitude : néant. C’est ainsi que quelques jeunes gens dévoués ont été, là encore, parlementer avec les chefs de clan. Pour les Roumains, j’ai servi de traductrice. Depuis, la cohabitation se passe relativement bien. Nous irons aussi y faire un tour, si vous y tenez. 

Voilà en tout cas, M. le premier ministre, où nous en sommes désormais aux portes de Paris. Et voilà pourquoi vous n’y êtes pas malheureusement pas du tout, et allez échouer là où tous les autres ont échoué avant vous, quelle que soit la sincérité de leur détermination, qui n’est pas davantage en cause que la vôtre. C’est une toute autre approche qu’il faut aujourd’hui mettre en place pour sortir de cette vaste hypocrisie, sauf à continuer de se ridiculiser par des effets d’annonces parfaitement creux. Le temps presse. J’ai mon idée, mais cette lettre est déjà trop longue.

Gérald Darmanin condamne «les comportements ignobles» de Génération identitaire…

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Gérald Darmanin à Saint-Étienne-du-Rouvray, juillet 2020 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage: 00974295_000027

Le ministre de l’Intérieur a eu des mots très durs après une opération d’agit prop du groupuscule identitaire. Est-ce pour échapper aux attaques du maire écolo de Colombes et aux accusations d’avoir rejoint la « fachosphère » ?


« Des attaques indignes […] une condamnation unanime et sans aucune ambiguïté », a tonné notre premier ministre Jean Castex. De quoi peut-il s’agir ? Des légionnaires poignardés par des « jeunes » à Montpellier ? De l’homme blessé à coups de tessons par un groupe d’individus à Rennes ?  Du livreur blessé par un coup de couteau à Nantes ?

Vous n’y êtes pas du tout : il s’agit d’une banderole « Aidez les Français pas les Africains », déployée par quatre mauvais garçons du groupuscule Génération identitaire, devant la permanence de la députée LREM Sira Sylla de Grand-Quevilly (Normandie).

L’élue s’est donné pour noble tâche de faire baisser les taxes appliquées lors des transferts d’argent de la France vers l’Afrique par Western Union ou Moneygram. Lors d’un entretien au Parisien début juillet, elle a rappelé que ces frais, actuellement fixés à 9% ou 10%, sont « très loin des 3% qui sont l’objectif souhaité par le FMI au titre du développement durable ».

Une députée française très fière d’œuvrer pour l’Afrique

Sur une photo tirée du réseau Twitter, on voit également une pancarte avec un portrait de la députée, pas trop à son avantage il est vrai, où il est écrit « pensez à nos emplois, pas à la diaspora ! » Est-ce ce maudit dessin qui a fait bondir Gérald Darmanin pour « condamner avec la plus grande fermeté les comportements ignobles dont a été victime » Sira Sylla ? Ou est-ce l’autre pancarte, où il est écrit « pour aider l’Afrique : moins de défiscalisation plus de remigration » ?

A lire aussi: Thaïs (Génération identitaire): « Nous avons piraté l’attention médiatique »

Ce qui est sûr, c’est que « l’idéologie haineuse de ces groupes extrémistes », selon l’expression de notre ministre de l’Intérieur, n’a en rien sapé le moral de la fière Normande qui s’est dit sur son compte Twitter être « plus déterminée que jamais ». Et pour cause, il y a un an, l’audacieuse députée déclarait carrément au Monde que « si l’Afrique meurt c’est l’Europe et le monde qui meurrent ».

Glissement sur le terrain lexical

Faut-il en déduire que les longues files d’Africains à Western Union envoyant une partie de leur paie « au bled » vont sauver le continent noir ? Laissons le soin à d’habiles économistes de nous éclairer sur le sujet. En revanche, face au ridicule épithète « ignobles » dont ont été affublés les quatre lanceurs d’alerte droitards, rendons grâce à ces derniers d’apporter un peu de piment au débat sur d’importantes questions.

Gérald Darmanin a-t-il joué les gros bras avec les forbans de Génération Identitaire dans le but de se faire pardonner son glissement de terrain lexical de vendredi dernier ? On aimerait que notre jeune ministre réserve ses démonstrations de force aux vrais acteurs de l’« ensauvagement de la société ». Avoir utilisé ce terme lui vaut les fines analyses habituelles de la part des curés de gauche. Un journaliste et écrivain dénommé René Naba a estimé auprès du Parisien que « Darmanin a pour mission de draguer les voix de l’extrême droite », tandis que l’impayable Aurélien Taché a dénoncé une « concession majeure faite à l’extrême droite ».

Le maire EELC de Colombes Patrick Chaimovitch (photo Twitter) estime que les policiers français traquent les clandestins et migrants s«avec le même zèle» que ceux de l’époque de Vichy.
Le maire EELV de Colombes Patrick Chaimovitch (photo Twitter) estime que les policiers français traquent les clandestins et migrants «avec le même zèle» que ceux de l’époque de Vichy…

Pauvre Darmanin, décidément débordé ! Pour couronner le tout, il est désormais accusé par le nouveau maire écolo de Colombes de « traquer les migrants » avec le même zèle que Vichy « mettant en œuvre la rafle du Vel d’Hiv »…

Non, ce n’est pas la République qui a tué l’âme catholique de la France!

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Image d'illustration / Cathédrale de Reims / Pixabay

Le texte de Nicolas Lévine publié la semaine passée dans nos colonnes a indigné certains lecteurs attachés à la ligne laïque et républicaine de Causeur. L’Église serait avant tout victime d’un discrédit qui lui est propre et sur lequel elle doit s’interroger.


La plupart des articles d’opinion publiés aujourd’hui dans la presse peinent à réveiller notre intérêt. Beaucoup charrient un fond de militantisme qui tourne en rond usant d’une rhétorique victimaire pour dénoncer les supposées atteintes aux droits ou les oppressions censées s’abattre sur les minorités noires, homosexuelles, transsexuelles, musulmanes…. D’autres n’en finissent pas de pourfendre des habitudes de vie et de consommation dont notre planète ferait les frais, et d’appeler de leur vœux une écologie punitive. Je dois reconnaître à Nicolas Lévine le mérite de m’avoir sorti de ma torpeur. Le cri d’alarme qu’il pousse pour déplorer la déshérence de l’identité catholique a quelque chose de touchant au premier abord. Oui, en effet, nos églises se vident et se détériorent et les actes de vandalisme dont elles sont trop souvent l’objet ne suscitent qu’un timide émoi parmi nos dirigeants. La sécularisation massive du peuple français a indéniablement créé en retour un sentiment d’indifférence à l’égard de notre patrimoine liturgique. L’argent public consacré à la préservation de des églises et des cathédrales semble en effet dérisoire au regard des besoins.

A lire aussi: Et si les catholiques ne tendaient plus l’autre joue?

Quand Causeur pourfend la « gueuse »

L’ennui est que Nicolas Lévine est bien loin de s’arrêter à ce constat. Sa déploration de la déchristianisation nationale vire à l’affichage sans fard d’une profonde détestation de la République qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, et pour cause. Nous avons droit dans sa philippique à tous les arguments bien connus des pourfendeurs de la « gueuse ». On se croirait du reste en train de lire La Croix dans les années 1900… La République est coupable, forcément coupable, d’avoir fait taire les congressions, instauré l’école laïque. Il ne manque que le divorce… L’Eglise est donc sa victime, et de surcroît cette victime ne serait pas une simple minorité mais la majorité silencieuse du pays, sa racine profonde et intangible. En somme la République, selon Lévine, a tué l’âme de la France, et ce mal être collectif profond, que notre pays traverse depuis des décennies, en serait la conséquence directe. Je pourrais m’amuser à mettre en évidence les troublantes similitudes d’un tel discours avec celui de Philippe Pétain et sa Révolution nationale mais je préfère d’abord montrer l’inanité d’un tel discours et sa profonde malhonnêteté intellectuelle. Croire que la pauvre Eglise catholique a été trucidée par une IIIe République haineuse revient à passer totalement sous silence ce que l’Eglise a été au XIXe siècle. Cette Eglise, durant plus d’un siècle, ne s’est pas remise de la disparition de la monarchie et n’a eu de cesse de vouloir effacer l’héritage de la Révolution française. Lorsque la Restauration eut lieu en 1815, le dogmatisme le plus liberticide a retrouvé sa place notamment par la réintroduction du délit de blasphème condamnant à des peine sévères (parfois jusqu’à la mort) celui qui s’aventurait à moquer le pape ou le simple porteur de soutane. Plus tard, cette même Eglise catholique, par l’intermédiaire de son pape Pie IX, a montré combien les idées mêmes de liberté et de modernité lui étaient intolérables. La publication du Syllabus en 1864, « recueil renfermant les principales erreurs de notre temps » en disait long à ce sujet. Le rationalisme, le libéralisme, le gallicanisme, la démocratie et bien d’autres choses y étaient dénoncés vertement.

La perte de la foi est un fait historique massif en Occident tout simplement parce que les dogmes de l’Eglise catholique sont devenus totalement en porte à faux au regard des promesses bien plus séduisantes de la modernité

Les Républicains ont fini par gagner la bataille. Ce ne fut pas chose facile puisqu’une majorité conservatrice et monarchiste, alliée à un président Mac Mahon fort peu républicain, a tenté de créer une nouvelle restauration. Mais en 1877 la messe était dite, si j’ose dire, les Français appelés aux urnes ont élu une Chambre des députés bel et bien républicaine, contrairement à ce qui s’était passé en 1871. A partir de là, on peut estimer que les Républicains ont en effet mené un travail sur les esprits en républicanisant un pays encore en proie à des nostalgies bonapartistes ou royalistes surtout parmi certaines franges de la population (aristocrates, paysans…). Le combat fut rude, parfois injuste, ayant l’honnêteté de le reconnaître, comme à l’époque du petit père Combes et de son anticléricalisme ardent. Mais cette bataille était-elle illégitime ? Il faut se souvenir que jusqu’aux années 1910 l’Eglise n’en finissait pas de pourfendre cette République, coupable à ses yeux de favoriser ce que Nicolas Lévine ne semble lui-même guère apprécier : la liberté de conscience, le droit au blasphème, la cohabitation entre ce que Maurice Barrès, pourtant peu suspect de progressisme, a appelé les « diverses familles spirituelles de la France » c’est-à-dire les Catholiques, les Protestants, les Juifs, les Francs-Maçons, les athées et j’en passe.

La France ne se réduit pas à son identité catholique!

Car là est sans doute, en dehors des nombreux rappels historiques qu’il passe sous silence, la plus grande erreur de Nicolas Lévine. Oui, la France est catholique dans une large mesure mais elle n’est pas que cela. Notre pays, ne lui en déplaise, est aussi l’héritier d’une longue culture de la liberté de conscience qui a tiré profit d’une philosophie des Lumières dont elle a été l’un des principaux fers de lance. Oublier cela, c’est ne rien comprendre à la complexité de notre pays, c’est cultiver la nostalgie d’une société totalement monolithique, celle du Roi-Soleil qui au regard d’une doctrine absolue (cujus regio ejus religio – un prince, une religion) n’avait pas hésité à révoquer l’édit de Nantes et à pourchasser les Protestants. On en vient à se frotter les yeux en lisant que Vatican II ne serait qu’un « concile péteux », aux yeux de Nicolas Lévine, pour avoir introduit l’esprit du protestantisme. Est-ce à dire que nous devrions regretter le temps où l’Eglise voyait chez les Juifs un peuple déicide, où l’œcuménisme était vu comme une concession à l’idée d’une pluralité des consciences ? Soyons honnêtes, les Catholiques eux-mêmes en prennent pour leur grade dans ce passage en revue des différentes causes du naufrage de l’Eglise. La niaiserie de bien des homélies, l’esprit boyscout de ces prêtres qui plébiscitent davantage les veillées avec guitare et feux de camps plutôt que la communion dans une foi authentique, ont leur part de responsabilité selon lui. Et il vrai qu’un pape François qui a fait de l’accueil inconditionnel des migrants sa cause première n’aide pas à y voir clair dans les tourments de notre époque.

A relire: Causeur n°24 : Et les chrétiens d’Occident?

Il n’empêche, le principal est largement passé sous silence dans l’explication de cette déchristianisation. La perte de la foi est un fait historique massif en Occident tout simplement parce que les dogmes de l’Eglise catholique sont devenus totalement en porte à faux au regard des promesses bien plus séduisantes de la modernité. On peut pourfendre l’argent, le consumérisme, Françoise Dolto et le port du pantalon par les femmes (j’ai moi aussi une préférence pour les jupes) il n’empêche, l’individualisme des sociétés démocratiques est le vecteur d’une liberté qui n’a jamais été la tasse de thé de l’Eglise catholique comme de presque toutes les religions. C’est peut-être un tord de ne plus croire dans les promesses d’un au-delà mirifique après la mort, et de s’en remettre à la simple quête d’un bien être terrestre. Notre vie ne s’en trouve certainement pas plus légère, et nombreux sont les ouailles pour le moins hagardes qui peinent à user avec discernement de cette liberté souvent dépourvue de mode d’emploi, faute d’une éducation et d’un sens de la transmission qui tombent en quenouille. Mais devons-nous pour autant regretter le temps où le curé du village faisant office de directeur de conscience ? Je n’en crois rien. L’Eglise est avant tout victime de son discrédit. Elle n’a que trop tardé à reconnaître les droits et libertés de tout fidèle appartenant à une société démocratique. Sa vision du monde fossilisée a beau avoir laissé place depuis un demi-siècle à un esprit « sympa », « tolérant » et gentiment paternaliste, elle n’a pas su voir les effets inéluctables de la modernité et réformer ses dogmes en conséquence. La persistance du célibat des prêtres en est l’un des exemples les plus emblématiques. Qui peut encore croire que seuls des hommes, que l’on continue de priver de l’une des dimensions les plus fondamentales de l’existence, l’amour et la sexualité en l’occurrence, puissent encore être des intercesseurs crédibles pour promulguer la parole divine parmi les fidèles ?

Causeur est un journal libre où l’on peut trouver bien des opinions « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». C’est sans conteste sa force, mais à vouloir pourfendre le politiquement correct jusqu’à servir de tribune à des propos qui feraient passer en comparaison Patrick Buisson pour un gauchiste, je crains qu’il ne se trompe de combat.

Sans doute la déshérence du catholicisme est à certains égards déplorable mais c’est avant tout le déclin de l’héritage républicain et celui d’une culture humaniste léguée par les Lumières qui doivent nous préoccuper en premier lieu. C’est cela que nous devons avoir en tête lorsque l’on parle d’identité française en péril.

Droit de réponse

La force de Causeur c’est, en plus de drainer des auteurs et lecteurs d’un excellent niveau, membre de ce « grand public cultivé » en voie de disparition, de respecter sa devise. 

L’auteur de cette tribune me reproche de débiner la République. Je l’assume. Certes, ce faisant, je prends le risque d’être qualifié de « complotiste », d’épigone de Léo Taxil. Être catholique et républicain, c’est comme être bonne sœur et strip-teaseuse. La Constituante est majoritairement franc-maçonne ; l’immense majorité des membres des cabinets de la IIIème République est franc-maçonne. Comme le disait un des rapporteurs de la loi sur le mariage gay en 2013, dans un reportage tourné par France Télévisions qui le montrait faire la tournée des loges, franc-maçonnerie et République sont, en France – mais pas que –, indissociables. Point. En tant qu’ennemi des lobbys, cela me consterne ; en tant que catholique, cela me révolte, car la franc-maçonnerie a pour objectif ultime de détruire le christianisme. Ayant de bonnes raisons de craindre l’Église, il est normal que les minorités protestante et juive se réfugient dans les jupons de Marianne. 

Les « Lumières » ? La barbe ! Il y a plus de génie dans une page de Thomas d’Aquin que dans toute l’Encyclopédie. Le christianisme, ou du moins le catholicisme, a (presque) toujours accueilli favorablement la philosophie. L’Inquisition a, sur plusieurs siècles, fait moins de victimes qu’une brève flambée de chtouille dans le Gévaudan. Elle n’a empêché ni le progrès des sciences, ni celui des arts. Quant à la tolérance, il y a des maisons pour ça, comme disait joliment Renaud Camus dans ces colonnes il y a de cela quelques années. 

De nos jours, il suffit d’observer les musulmans pour comprendre que la religion est d’abord, pour le commun, un fait culturel. Les libéraux se rêvent en coquilles vides que le monde viendrait remplir. Mais les autres sont déjà pleins, eux, et ils nous le prouvent en imposant crânement leurs mœurs et coutumes à ce qu’on rechigne à appeler encore société française tant l’individualisme, mère de tous les vices, l’a atomisée – une société sans tabous n’a de société que le nom. 

Que la laïcisation de la France soit le résultat d’un long et puissant mouvement intellectuel et social, soit. Mais je reproche à l’Église de n’avoir pas su y répondre et même, depuis les années 60, de l’accompagner. De se vautrer, sous couvert d’« œcuménisme », dans le relativisme le plus aberrant. Le Christ dit : « Nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14.6). Il ne peut y avoir plusieurs vérités. Il n’y a pas de « religions du livre ». Du baptême de Clovis au dernier soupir de la petite Thérèse en passant par les Croisades et la fureur de Jeanne, toute notre histoire est chrétienne, et d’une gloire incomparable. La « mystique républicaine » est morte avec le beau Péguy sur les bords de la Marne. 

Je le redis, selon moi être la fille ainée de l’Église, c’est quand même plus chic que d’être la poule du Grand Architecte. 

Nicolas Lévine

Français, vous reprendrez bien une louche de jihadisme?

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Abdelhamid Abaaoud, le terroriste derrière les attentats de novembre 2015 à Paris, mort à Saint-Denis © Uncredited/AP/SIPA Numéro de reportage: AP21824688_000063

Les fous d’Allah ne sont pas des détenus ordinaires. Parier sur leur réhabilitation après incarcération est notre folie à nous.


Le Figaro vient de publier un excellent article évoquant le taux de récidive extrêmement élevé des jihadistes[tooltips content= »L’article révèle que 60% des 166 ressortissants ou résidents français étant partis combattre en Afghanistan (de 1986 à 2011), en Bosnie-Herzégovine (1992-1995) ou en Irak (de 2003 à 2006) ont ensuite été condamnés en France ou à l’étranger, postérieurement à leur retour, pour de nouvelles infractions terroristes NDLR »](1)[/tooltips]. Je ne saurais trop en recommander la lecture en préambule : factuel, documenté, il a la lucidité de rappeler que généralement, même les jihadistes qui ne récidivent pas au sens strict, ne renient pas leur idéologie (ce qu’a aussi établi David Thompson dans Les Revenants), et d’évoquer la sauvagerie toute particulière de l’Etat Islamique et de ses affidés, plus terrible encore que ce qui était la norme au temps où Al Qaeda était la référence. Autrement dit, les jihadistes actuellement emprisonnés et qui sortiront dans les années à venir sont pires que ceux sur lesquels porte l’étude dont parle le Figaro….

Rien de tout ceci ne doit nous surprendre. On le sait, les jihadistes ne sont pas de simples délinquants qui utiliseraient l’idéologie comme prétexte : les risques qu’ils prennent imposent au minimum d’écouter sérieusement ce qu’ils disent lorsqu’ils parlent de leur propre combat.

J’aime la mort comme vous aimez la vie

Il faut rappeler le cas emblématique de Mohamed Merah, que beaucoup ont présenté à tort comme une simple « racaille de cité. » Après avoir commis ses meurtres, dont ceux particulièrement abjects des enfants de l’école Ozar Hattorah, il a eu de longs échanges avec le RAID, dont les négociateurs espéraient initialement pouvoir l’amener à se rendre. Lors de ces discussions, il leur a notamment affirmé : « j’aime la mort comme vous vous aimez la vie. » Étonnamment, peu de gens ont pris la peine de réfléchir à la portée de cette phrase, qui fait directement référence à une figure majeure de la « geste héroïque » des premiers temps de l’islam : Khalid ibn al-Walid.

A lire aussi, du même auteur: La faiblesse de l’ordre

D’après la tradition musulmane elle-même, ce chef de guerre hors du commun était surnommé « le glaive dégainé d’Allah » par le prophète Mohammed en personne. En 633, avant la bataille des Chaînes qu’il livra contre les Perses, il fit parvenir au général ennemi un message disant : « vous avez le choix entre la conversion (à l’islam), la soumission et la mort, car j’arrive avec des hommes qui aiment la mort comme vous vous aimez la vie. » La déclaration de Merah, qui à ce moment avait choisi de mourir les armes à la main, n’était pas une provocation de petite frappe mais la revendication assumée d’une filiation « glorieuse », d’une continuité à travers les siècles.

Changeons notre approche

Gabriel Martinez-Gros l’a clairement montré dans un brillant ouvrage auquel j’ai déjà plus d’une fois fait référence, Fascination du Djihad, fureurs islamistes et défaite de la paix : les jihadistes se voient comme une élite guerrière en rupture avec la morale pusillanime des masses. Dans leur esprit, ils sont en quelque sorte les « chevaliers d’Allah », élus par le Créateur et Seigneur de l’Univers. Qu’ils ne soient en réalité qu’une sinistre imitation, une ombre grinçante de ce que furent les véritables fraternités guerrières, des chevaliers aux samouraïs, ne change pas ce qu’ils se raccontent sur eux-mêmes. Au lieu de les traiter comme de simples délinquants, nous gagnerions à admettre la réalité : ils ont fait consciemment le choix d’être nos ennemis mortels, et d’œuvrer à la destruction de notre civilisation pour la remplacer par un totalitarisme monstrueux.

Car les jihadistes ne sont pas des nihilistes, mais des utopistes. Ils servent un idéal – viscéralement pervers – qui est celui de l’islam théocratique. Leur mort telle qu’ils l’envisagent n’est pas une plongée dans le néant, mais une communion à l’absolu. Leur projet est simultanément simple, voire simpliste, et démesuré : ils veulent le royaume de Dieu sur terre. C’est un exemple presque caricatural d’hubris, cette arrogance sans limite que dénonçaient les Grecs. Les jihadistes, et plus généralement ceux qui partagent leur idéologie, sont dans une très large mesure semblables aux foules de l’Allemagne nazie dont C.G. Jung disait en avril 1939 : « ils sont tous possédés par un dieu barbare » [tooltips content= »Conférence prononcée à la Guild of Pastoral Psychology à Londres, publiée en français dans La vie symbolique, psychologie et vie religieuse. »](2)[/tooltips]. Dans un pays islamiste (et pas seulement musulman) les choses sont évidemment différentes, puisque cette idéologie y est la norme, mais en Occident ceux qui œuvrent activement au service de l’islam théocratique (que ce soit par la violence, par l’influence culturelle, financière ou médiatique, par le militantisme, par l’entrisme politique, par le « jihad judiciaire », etc) ne sont absolument pas de simples « rouages » pris dans ce que Hannah Arendt appelait la « banalité du mal ». Il faut plutôt voir en eux l’équivalent de ces dignitaires SS qui communiaient activement au mysticisme malfaisant d’Heinrich Himmler dont Wewelsburg était le centre. Ce n’est pas le désir du néant qui les pousse, mais l’exaltation de se sentir habités par la présence agissante du dieu qu’ils ont choisi de servir. La jouissance de devenir les instruments vivants et les réceptacles terrestres de sa volonté, la pure extase de ne plus faire qu’un avec elle. Mohammed Merah n’a pas seulement assassiné ses victimes : elles étaient des sacrifices humains qu’il offrait au dieu dont il était devenu à son tour « le glaive dégainé ».

Chimérique déradicalisation

Souvenons-nous de ce qu’écrivait Voltaire au sujet d’autres fanatiques religieux : « Ces gens-là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »

A lire ensuite: Céline Pina: Aux municipales, le clientélisme paie!

Comment imaginer que les tentatives de « déradicalisation » qui furent à la mode aient pu avoir le moindre effet ? Lorsqu’un jeune en quête d’absolu s’enivre presque quotidiennement de la conviction d’être le bras armé d’un dieu, lui demander s’il ne préférerait pas plutôt faire des stages de sport ou devenir employé de bureau, ou penser lui faire peur en le menaçant de quelques années de prison, n’a rigoureusement aucun sens.

On ne peut éventuellement le détourner de son idéal qu’en lui proposant un autre idéal, à condition que cet autre idéal puisse lui aussi susciter l’exaltation, que ce soit donc un idéal qui mérite d’être défendu. Plus, même : qui mérite que l’on se batte pour le défendre.

N’oublions pas qu’aux yeux des jihadistes et de leurs compagnons de route idéologiques, notre tolérance n’est qu’un refus d’assumer nos valeurs, et ils y voient la preuve que ces valeurs ne valent rien : elles ne valent pas la peine qu’ils y croient, si même nous qui en faisons la promotion nous montrons par notre attitude qu’elles ne valent pas la peine que nous nous battions pour les défendre.

Penser à notre salut d’abord

Sans doute certains jihadistes peuvent-ils être sauvés, mais posons-nous la question : combien de nazis convaincus ont-ils été « réinsérés » ? Certains adeptes de l’islam théocratique peuvent être accessibles à des sursauts de lucidité sur la monstruosité qu’ils servent, accessibles à la raison, touchés par un sursaut de sens moral, frappés par l’amour qu’ils éprouveront pour une personne plus importante pour eux que la doctrine (mais combien sont prêts à sacrifier leurs propres enfants pour la cause ?), confrontés à la terreur, à l’humiliation de la défaite, à une détermination plus grande que la leur. Il leur faudra alors surmonter la culpabilité, la peur instillée en eux depuis longtemps (peur du regard des autres, de la colère divine, de l’enfer), et redonner un sens à leur existence. Certains l’ont déjà fait.

Mais il est probable que dans la grande majorité des cas leur salut relève de rien de moins que d’un miracle, que compter dessus soit collectivement suicidaire, irresponsable au vu des risques, et même criminel vis-à-vis des générations futures qui auront à subir leur totalitarisme si nous les laissons faire. Il nous faut renoncer aux illusions réconfortantes et réapprendre à regarder la vérité en face : bien souvent, ceux qui ont choisi de vouer leur vie à un dieu-tyran et de nous combattre jusqu’à la mort ont tout simplement choisi, réellement, de vouer leur vie à un dieu-tyran et de nous combattre jusqu’à la mort. Puisse-t-il s’agir de la leur.

La Vie symbolique : Psychologie et vie religieuse

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Gouda Ier, Laurin Jofrerien: le couple de l’été!

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Montage Causeur

Alors que Justin Carantex – tout juste nommé par McCaron – affronte des violences inédites dans le royaume, Laurin Jofrerien prend son envol…


Ma cousine vénérée[tooltips content= »On retrouvera la cousine et nombre des personnages dans Des nuages au-dessus du royaume, Un tribun au tribunal, La mésaventure de Valdémard Lecreux-d’Airain, McCaron est trop brillant, Les malheurs d’Eloïse de Bravitude et Un été en mauvais état sous McCaron Pouvait-on faire plus ridicule que ce gouvernement? »](1)[/tooltips],

Ma dernière missive vous disait mon accablement ; tout m’agaçait, tout me lassait, j’étais revenu de tout. Mais c’est terminé. Je vis avant-hier que j’allais mieux, et, hier, que j’allais bien : ce matin, je voulus me trouver auprès de vous. Demain, à l’aube, je serai dans la malle-poste, plus rapide que la diligence, qui mène à votre belle région. Cependant, je dois absolument faire une halte d’au moins 24 h chez un notaire, à Bourges. C’est aujourd’hui mardi ; je n’atteindrai donc Cahors, si les chevaux vont bon train, que jeudi, voire vendredi. Je sais par un voyageur, que les routes ont été rendues fort mauvaises par d’incessantes pluies, et qu’on y verse aisément. Le train à vapeur n’ira pas jusqu’à vous avant longtemps, par conséquent, pour de longues années encore, le voyage pour vous atteindre et vous étreindre demandera plusieurs jours.

Des brutes ignares vitupèrent le royaume, agressent ses habitants, raillent ses mœurs, son histoire, sa mémoire. Pour un regard mal interprété, on sort une lame, et l’on vous tue comme de rien

J’envoie cette lettre par porteur spécial, pour vous informer de ma venue. Vous me pardonnerez de rompre avec nos usages ; je n’ignore pas que l’apparition inattendue de vos amants accroît, quand elle ne le fonde pas, le plaisir que vous prenez avec eux : « Mieux prise quand surprise » est bien la formule gravée au point de croix sur vos oreillers, non ? L’amour est votre beau souci. Au-dessus de votre lit, sur une toile un peu cachée dans le velours cramoisi du baldaquin, n’est-ce pas en lettres d’or qu’apparaît, dans un décor de nuages et d’azur figurant le ciel, votre devise, qui est aussi un avertissement : « N’y montez pas sans moi ! ».

Ah, délicieuse et presque divine, on ne s’ennuie pas dans votre compagnie ! Vous êtes spirituelle et gracieuse, vous le demeurez dans toutes vos démonstrations, le jour, le soir, la nuit…

Retrouvez les derniers textes de Patrick Mandon

Mais, chère cousine si joliment tournée, si dévouée à la cause du bonheur, je tiens également à partager avec vous quelques nouvelles fraîches relatives à notre gouvernement et à la vie parisienne. Je vous en conterai les détails lorsque je me trouverai près de vous, après que nous serons lassés du déduit.

Justin le débonnaire

Le roi a changé les pièces de son gouvernement. Après Edouard Ami-des-Chevos, voici Justin Carantex : il a toute l’habileté du grand commis d’État, toute la simplicité de l’homme façonné par son terroir, toute la ruse du maire et du conseiller régional habitué aux diatribes, aux éloges et aux accommodements. Ses racines sont dans le Gers. Son apparence le donne pour débonnaire. Certes, il est débonnaire ! Les plus aimables le qualifient de « pittoresque ». Une phalange de publicistes et de commentateurs se gausse dans la coulisse de ses manières et de son accent. Elle pressent qu’avec un tel exemplaire de la province éloignée, Paris aura son festin renouvelé de joie mauvaise devant le spectacle d’un balourd aux affaires. Les salles de rédaction résonnent des fous-rires que suscitent ses apparitions et, plus encore, ses déclarations. Son discours à la Chambre fut jugé consternant et d’une platitude digne d’un comice agricole. Et, en effet, il fut plat. C’est à dire qu’il fut sérieux, et encore appliqué. Mais l’essentiel est ailleurs. Carantex arrive très informé de la vérité des faits. Choisi par McCaron, il se montrera loyal, mais sera-t-il sa créature ? L’époque est incertaine, son avenir est trouble : on n’y voit pas à un mois de distance ! Hier, Chlodomir Castaniettes était le puissant ministre de la police. Il s’égara : à la fin, lorsqu’il serrait la main d’un policier, on craignait qu’il lui passât les menottes !  

L’exaspéré de Matignon

Carantex conduit donc le gouvernement. Edouard Ami-des-Chevos ne supportait plus les caprices et les foucades du roi. Leur relation s’était encore dégradée. C’est un homme exaspéré qui vient de quitter l’hôtel de Matignon, un homme d’État que désespérait l’état d’un royaume abandonné à lui-même. Cela, Carantex ne l’ignore pas. Il est résolu à ne rien céder de ses prérogatives de Premier des ministres, et l’on aurait tort de voir dans sa jovialité la preuve d’une souplesse vertébrale excessive. Pour d’aucuns, il serait une manière de benêt. On lui fait le procès de l’apparence. Or, dès le lycée, il fut un brillant élève. Frotté de la ruse des cabinets, ce dissimulé est un patient négociateur : jusqu’à quel point subira-t-il l’imprévisible McCaron ? Là-dessus, avec le temps, qui sait ce que lui soufflera l’ambition ?

Le royaume où l’on tue si aisément

Partout dans notre infortuné royaume, le crime triomphe, et les voyous qui le servent se sentent chez eux. Nul bras ne les retient, ni celui de la loi, ni celui de la police dont les représentants sont des cibles mouvantes. Ils s’agrègent par acoquinement, ils démontrent des solidarités de confréries malveillantes. On a vu, il y a peu, dans les rues de Dijon, des bandes, appartenant à deux communautés rivales puissamment armées, se livrer à des actes de guerre ! Des hirsutes, des braillards montraient leurs armes comme s’ils avaient présenté leurs attributs reproducteurs à un jury d’obscénité : en France, désormais, des tribus belliqueuses règlent leurs différends sur la place publique ! Nous savions assimiler, nous ne pouvons même plus dissimuler ! Que s’est-il passé, depuis le temps où ce pays représentait l’idéal pour tous les peuples ? Pourquoi nous hait-on tant ?  

Des brutes ignares vitupèrent le royaume, agressent ses habitants, raillent ses mœurs, son histoire, sa mémoire. Pour un regard mal interprété, on sort une lame, et l’on vous tue comme de rien. Récemment, un postillon a voulu contraindre deux énergumènes sans titre de transport à descendre de l’omnibus tiré par trois chevaux qu’il conduisait. Les deux barbares lui portèrent de tels coups, qu’il perdit connaissance et mourut peu de temps après cette infâme agression. Des individus de sac et de corde occupent les rues, les places, les jardins. Ils ne se satisfont plus d’incarner le désordre et le chantage dans leurs quartiers, ils étendent progressivement leurs colonies de férocité dans les grandes villes.

Le divertissement du roi

Je n’ignore point qu’il est devenu impossible d’exercer une autorité en France, où le plus capricieux des peuples n’aime rien tant que se choisir un champion pour le haïr sans délai. On dirait qu’une chose énorme se prépare, on entend vaguement une rumeur de chaos. Les uns en espèrent un bienfait, beaucoup en redoutent le plus grand malheur. Considérant ce péril, où donc est le royaume de McCaron ? Où finissent, où commencent ses frontières ? N’est-il plus qu’un roi fragile et pâle, qui fuira tantôt sur la lande, éperonnant son cheval couvert d’écume, à la recherche d’un « territoire » d’accueil, pour reprendre ce mot, dont la prétendue élite administrative, toute grosse de sa vanité, a contaminé le discours des uns et des autres. On ne prononce plus le nom des provinces : adieu Aunis et Saintonge, adieu Quercy, Angoumois, adieu l’Histoire et ses récits !

Jofrerien fait don de sa personne à la Montagne! Quel cadeau inestimable! 

McCaron gouverne encore son palais, mais la France ? Des tyrans improvisés exigent du passant qu’il se mette à genoux parce que, dans la lointaine et sauvage Amérique, un Noir fut lâchement assassiné. Les mœurs du Nouveau Monde, ne sont pas les nôtres, ses injustices non plus. La peau d’un Français ne connaît pas la répugnance pour d’autres couleurs que la sienne : au contraire, elle ne demande qu’à se frotter à elles, à mêler leurs sueurs. Et cela de tout temps : il n’est point de nation moins obsédée de la race que celle de ce pays admirable et si mal considéré.

Le mensonge, la calomnie, l’ignorance : c’est avec ces mots de la décomposition nationale que des tribuns de populace prétendent dresser le portrait de la France. Et voyez-vous, cousine, je n’ai pas l’impression que cela chagrine vraiment Heudebert McCaron. Je vous l’ai déjà confié : je crois que cet adolescent de quarante ans veut liquider le royaume, afin de passer à un autre divertissement. Ses partisans, qu’on croirait issus d’une neuve-classe amnésique jusque dans leur vocabulaire d’une pédanterie dissimulée, espèrent l’avènement de ce jour avec la même gourmandise.

Le beau mécanisme de notre nation est cassé : son horloge n’y sonne plus les quarts, elle fait entendre les demi-heures quand elle y pense, et les heures avec retard, quand cela lui chante…

L’envol de Jofrerien

Il faut encore que vous appreniez ce que le boulevard, les ministères, les ambassades, le palais, le salons savent depuis peu : Laurin Jofrerien, vient de faire connaître qu’il se lançait en politique ! Le cours des choses dans le royaume en sera bouleversé, n’en doutez pas, dans toute l’Europe et dans le monde connu.

À ce moment précis, j’affirme que nous sommes les contemporains d’un événement considérable !

Les Parisiens sont stupéfaits: les concierges, les boursicoteurs, les grossistes des Halles, les athlètes, les petits rats de l’Opéra et les vieillards en frac et huit reflets qui les convoitent ou les entretiennent, et jusqu’aux maraîchers dans les champs, alentours de la capitale. Jofrerien fait don de sa personne à la Montagne[tooltips content= »Les Girondins sont un groupe parlementaire dont plusieurs de ses membres viennent du département de la Gironde. Ils sont d’abord dénommés Brissotins (de Brissot, l’un des leurs).
Les Montagnards, qui siègent aux degrés les plus élevés de l’Assemblée législative et à gauche de la tribune présidentielle, sont opposés à la guerre et veulent établir la Révolution sur un pouvoir centralisé. Les éminents représentants de la Montagne se nomment Danton, Robespierre, Saint-Just… »](2)[/tooltips] ! Quel cadeau inestimable ! Les grenouilles, dans les mares, ont cessé de coasser, dans les abattoirs, les tueurs ont déposé leurs couteaux !

La classe politique est en émoi. Jehan-Lucilien Mélanchthon aurait vacillé, puis, se ressaisissant mais le regard dévasté, aurait murmuré : « C’est fichu ! Il nous balaiera tous, c’est un Jupiter tonnant, il a le glaive des grands guerriers de tribune. Un flux nous apporta, il est le flot qui nous emportera. Achevons notre mandat et rentrons chez nous ! », et il partit d’un grand rire. Le chef des Partageux, un garçon plus mesuré qu’un calcul de tailleur, eut ce mot : « Il ne cache pas quelque chose, mais quelqu’un. ». La remarque était sibylline, vous lirez plus bas ce qu’elle révélait.

Jofrerien ne s’avance pas seul. Il annonce qu’il est suivi d’artistes et de compagnons de la Bonne Pensée. S’il parle, c’est qu’il a des choses à dire et qu’il ne peut plus se taire. Il a eu cette révélation : le journalisme ne pouvait plus le contenir tout entier ; sa pensée, trop vaste, voulait un envol. Jusqu’où n’atteindra-t-il pas ?

Un extrémiste du Centre

Nous verrons prochainement quelles figures prétendront donner un peu de saveur à ce ragoût politique, mais je subodore qu’on y trouvera des survivants du navire naufragé des partageux, augmentés de héros bien nourris, qui rempliront un préau d’école ou une salle de patronage ici et là. L’homme veut aussi à ses côtés des Chlorophylliens : pourquoi pas? Il y aura dans ses sermons assez de luzerne pour les nourrir !

Le journal de Laurin Jofrerien vit récemment des casques à pointes et leurs séides stipendiés dans l’entreprise de réflexion baptisée « L’Effrontée populaire », du pertinent et redouté Milciade Ôfraiche…

Mais, me direz-vous, qui donc est ce Jofrerien ? L’homme a derrière lui une belle carrière de gazetier et, il faut le reconnaître, menée avec constance et toujours dans le même camp, celui des « bourgeois novateurs ». Les éditoriaux de ce moralisateur pincé, dans le journal qu’il dirigeait encore hier – L’Émancipation, un quotidien qui mérita son succès passé – n’étaient lus que des correcteurs. L’homme présente en général une physionomie de morgue animée d’un peu de suffisance. Est-ce l’effet involontaire des traits de son visage ou bien le reflet de son esprit ? Dans les disputes, on dirait qu’il toise son adversaire : voudrait-il ainsi le coiffer de son mépris ? Nous ne trancherons pas. Hors cela, ce n’est pas être médisant que de constater que cet extrémiste du Centre n’est remarquable en rien ; il n’a pas de saillie mémorable à son actif, il ne traîne pas tous les cœurs après lui[tooltips content= »Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois.
(Jean Racine, Phèdre, II, 5) »](3)[/tooltips]…

Alors, direz-vous, que vient-il faire dans cette arène où la séduction, la grâce, ou, au contraire, la rude opposition, jouent leur partie ? Attendez encore un peu, et vous saurez l’affaire…

Petit pion d’anathèmes

Le voilà, à présent, agent-placier dans le spectacle politicien. On l’imagine fiévreux, affairé, satisfait enfin : avec ses amis, détenteurs assermentés du Vrai, du Beau, du Bon, il examinera les candidatures à la Confrérie des citoyens honorables. La scène ne manquera pas d’acteurs et de figurants, mais combien de spectateurs comptera-t-elle ? Verra-t-on s’y produire l’imprévisible Vincenzo Pailloné, animateur pour noces et banquets tristes, ou Jean-Christophe Caramelédélices, l’homme de main du baron Grosse-Canne, lequel, revenu de tout chercherait à se distraire ? Ibtissam Soufi-Belgazel, dite encore Fatima Bel-Gazelle, en sera sans doute, car, privée de public, elle est en grande souffrance d’applaudissements. Bernold-Hannibal Hardi-Lalibye, dont le nombre d’invitations à parler de ses ouvrages excède parfois celui de leurs ventes, prophète et philosophe, s’y enivrera-t-il de sa propre parole ? Il se verrait bien sinon en Vieux tout au moins en Sauveur de la Montagne[tooltips content= »Le Vieux de la montagne désigne un personnage historique, que l’Occident a d’abord connu grâce au « Devisement du monde », ou encore « Livre des merveilles », de Marco Polo. C’était un iranien nommé Hassan Sabbah (vers 1050-1124), partisan d’un Islam intransigeant. Chef redouté de la secte dite des Ismaéliens, il lançait ses soldats depuis la forteresse d’Alamut, dans la montagne. Ces fanatiques, drogués au haschisch (d’où le mot haschischins pour assassin) inspiraient la terreur aux chrétiens et aux sultans Seljoukides, originaires de Turquie, alors maîtresse de l’Iran. Sur le sujet, on lira le beau roman de Vladimir Bartol, Alamut, aux éditions Phébus. »](4)[/tooltips] [tooltips content= »Ce grand cadavre à la renverse, est un livre de Bernard-Henri Lévy, où il s’interroge sur le passé, l’avenir, le destin la gauche : de la Montagne en quelque sorte. »](5)[/tooltips], pratiquant sur la moribonde les gestes d’un secours mystérieux, et prononçant sur son « cadavre renversé » les mots obscurs d’une magie très ancienne…

Rappelons que, petit pion d’internat dépourvu de bienveillance, Jofrerien désignait à l’opprobre ceux qui n’avaient pas l’heur de lui plaire parmi les écrivains, les députés, les philosophes, et même parmi ses confrères. Son journal, par exemple, sous sa conduite acrimonieuse, vit récemment des casques à pointes et leurs séides stipendiés dans la compagnie de caractères et d’intelligences, qui a rejoint l’entreprise de réflexion, baptisée L’Effrontée populaire, du pertinent et redouté Milciade Ôfraiche. Avant même d’en connaître, Jofrerien et ses employés jetaient sur elle l’anathème des censeurs étriqués. 

Cherchaient-t-ils à l’expulser du principe de la disputatio, nécessaire tradition aristotélicienne qui en appelle au raisonnement, à la déduction, bref à la confrontation des cervelles ? En désignant Ôfraiche et les siens à l’hostilité, en les assimilant à ce que l’égarement politique a produit de pire, Jofrerien et son journal ne les ont-ils point affublés de sonnerie de défiance, afin de prévenir les Français contre leurs écrits, comme, au Moyen Âge, les grelots annonçaient le passage des lépreux dans les rues et sur les chemins ?

Mais j’en viens au meilleur de cette comédie de parade.

Cousine désirable, je vous l’affirme, nous allons bientôt nous amuser, car il manque un personnage dans la distribution, celui par lequel toute cette petite comédie parisienne versera dans le vaudeville…

Tout cela pour Gouda !

Depuis que Jofrerien a révélé son ultime ambition, le nom de Gouda Ier est prononcé comme celui du bénéficiaire de ce vacarme d’arrondissement. Une longue complicité l’unit à Jofrerien, qui était son inspirateur, dit-on, son conseiller occulte, paraît-il. Enfin, voilà : Gouda veut revenir ! Gouda ne songe qu’à la reconquête de son trône et déclare à ses visiteurs qu’il ne l’a perdu que par la trahison de McCaron !

Peut-on imaginer le couple Gouda-Jofrerien dans sa conquête du pouvoir ? Il faut, dans la chose politique, un charme, un pouvoir de persuasion, un prestige enfin ! Mais Gouda ! Mais Jofrerien ! Leur duo haranguant une salle persillée de chaises vides, où se mêlent des féministes acariâtres et des chlorophylliens hurleurs, des égarés rigolards et d’anciennes éminences de la Montagne, bourgeois fatigués et boudeurs ! Allons, la farce, d’abord, puis le vaudeville, vous dis-je !

Ou alors… Faut-il redouter le pire, cousine ? Quoi ! Un accident, un malentendu, une fourberie de l’Histoire, aidés de l’impéritie, de la ruse courte, du cynisme infantile ramèneront-t-ils Gouda sur le trône ? Et Jofrerien ? Quoi ! Ministre d’État, avec un équipage, des gens de maison, des gardes, tout le train qui accompagne un gentilhomme de la Suffisance ?

Vous devrez être singulièrement tendre dans vos consolations amoureuses pour éloigner de moi cette vision de cauchemar.

Le cavalier est dans ma rue. Je n’ai que le temps de formuler une pensée, que je n’écrirai pas, mais que je confierai par le souffle à cette missive ; en quelque sorte une image fantôme, rien moins que pieuse. Je sais qu’elle ne vous fera point rougir, ou alors de plaisir.

Je dépose des baisers sur tout ce vous montrez en société, et sur ce que je n’ai pas la prétention de croire que vous ne montrez qu’à moi, sur ce qui est visible à l’œil nu et sur ce qu’on ne voit que lorsque vous êtes nue,

Je serai bientôt, de ma cousine,
Le plus moelleux des… coussins.

Licencieusement votre Cousin

Cet été, je roule en SM!

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Rassemblement à La Ferte-Vidame en 2019 pour les cent ans de la marque aux chevrons © GUILLAUME SOUVANT / AFP

En 1970, une Citroën à moteur Maserati réinvente le luxe à la française


La SM, c’est l’histoire de notre pays. Splendeurs et Misère. Du talent, de l’audace, des ingénieurs de haut niveau, des envies de conquête, un style époustouflant et puis, la machine économique s’enraye, ratatine et stoppe sur le bas-côté, feux de détresse allumés. Ou comment produire l’un des plus beaux objets roulants de ces cinquante dernières années sans en tirer aucun bénéfice financier. L’échec industriel ne la rendrait-elle pas encore plus désirable ? Chez nous, les losers magnifiques, les tenants du jeu offensif, les créateurs incompris conservent une place de choix dans le cœur des patriotes.

Désinvolture aristocratique

La SM, c’est la France qui perd avec flambe et désinvolture aristocratique. Cette automobile est de la race des seigneurs. On n’aime pas les techniciens trop froids et les voitures sans âme. On se moque même un peu de cette fiabilité austère et des carrosseries bestiales venues d’Outre-Rhin. Si la rigueur nous fait souvent défaut, nous ne manquons pas de panache dans la défaite. En termes d’image, la SM demeure cette pièce de maître construite à moins de 13 000 exemplaires en cinq ans, une voiture d’artiste qui se suffit à elle-même. Pourquoi vouloir absolument la démarrer ? Pourquoi rouler avec ? Quelle drôle d’idée !

A lire aussi, du même auteur: Cet été, j’enlève le haut!

Sa fluidité s’observe à l’arrêt. Sa souveraineté explosive s’exprime par des lignes étranges et pénétrantes, une réinterprétation de l’esprit Grand Tourisme passé entre les mains expertes d’un peintre cubiste. Un air déstructuré et follement gracile. Avec elle, prendre la route est illusoire, presque obscène. Aujourd’hui, tous les collectionneurs veulent en posséder une, juste pour la regarder dans leur garage, chaque soir, avant de s’endormir. La SM, c’est une vamp qui vous harcèle et dont le souvenir entêtant est aussi douloureux que délicieux. Elle dit beaucoup de notre identité et donc, de nos faiblesses intérieures. Selon la légende, ce bijou de famille n’aurait pas eu de chance. « Fatalitas » aurait crié Chéri-bibi à son passage, lui aussi était poursuivi par la déveine.

Du gringue aux propriétaires de Jaguar

Quand la SM est présentée en mars 1970 au Salon de Genève, ce coupé de prestige a tout pour plaire. On doit sa silhouette à l’esthète Roger Opron et il associe les solutions innovantes de Citroën à une mécanique V6 rageuse en provenance des usines Maserati. Les Chevrons de Javel ont racheté le Trident de Bologne en 1968 et piochent dans la banque d’organes. La concurrence tremble : suspension hydropneumatique, direction à assistance hydraulique variable à rappel asservi, trois carburateurs à double corps Weber, une calandre avec six projecteurs sous verrière forcément sublime et j’en passe. Elle fait carrément du gringue aux propriétaires de Mercedes et de Jaguar. La bourgeoisie n’a pas peur de descendre à Saint-Tropez ou de parader au casino de Deauville, à son volant.

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Les mannequins se retournent dans la rue. Les playboys habitués aux sirènes italiennes chanteraient bien la Marseillaise cet été. Les minets du Drugstore lui trouvent un air canaille oubliant que Citroën fabrique également la 2CV camionnette à son catalogue. Elle gagne le Rallye du Maroc et séduit une riche clientèle américaine, curieuse et éclairée. Et patatras, la crise du pétrole lui coupe les ailes en plein vol, les normes environnementales jouent les oiseaux de mauvais augure, sans oublier quelques soucis impardonnables pour une voiture à ce prix-là. A l’usage, la SM se révèle capricieuse, gourmande, emmerdante et terriblement attachante. Ce qui devait être le vaisseau amiral d’une Reconquista du haut de gamme, le retour gagnant de la France sur les terres abandonnées du luxe (Bugatti, Facel-Vega, Delahaye, Delage, etc…), laisse plus de regrets que d’amertume.

Les SUV ne gouverneront pas la planète

Car, cette SM existe et son aura n’en finit plus de s’infiltrer en nous. Elle a nourri plusieurs générations qui refusent la laideur et qui veulent croire à l’exception française. Les SUV ne gouverneront pas la planète.

Elle est le témoignage qu’une troisième voie est possible, qu’une voiture ne répond pas uniquement à des impératifs de rentabilité immédiate et que le temps n’a pas de prise sur elle. La SM est l’illustration de notre fameux art de vivre qu’on invoque à tort à travers. Elle a l’élégance des films de Sautet, l’érotisme d’une chanson de Gainsbourg et la grâce de Dominique Sanda.

Découvrir ce modèle légendaire sous toutes les coutures sur le site du constructeur.

Mythologies automobiles

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Éloge de la voiture

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Avec Pierre Geronimi, la glace prend le maquis

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Pierre Geronimi, un génie du froid, inventeur de la glace au champagne, les bulles étant enfermées dans une meringue à l'italienne © Sylvain Alessandri

Le secret des glaces d’exception est dans la maîtrise absolue de la température. Combinant toutes les nuances du froid avec les parfums de sa Corse natale et du monde entier, Pierre Geronimi propose des créations sublimes dignes d’un véritable alchimiste.


Une petite histoire de la glace

Dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains aimaient mélanger de la neige immaculée à du jus de fruit, du miel et du moût de raisin. Alexandre le Grand et Néron étaient friands de ces desserts d’un luxe inouï. Pour fabriquer ces ancêtres de nos sorbets (le mot vient de l’arabe « chorbet »), il fallait en effet organiser en plein hiver de véritables expéditions, au sommet des montagnes et des volcans (comme l’Etna) où la glace était très pure. Puis s’efforcer de conserver celle-ci avec du salpêtre dans des grottes ou des puits, sous de la paille et de la fourrure.

« Je veux absolument rencontrer le type qui a fabriqué ce brocciu, lui dis-je avec enthousiasme. – Impossible. – Pourquoi ça ? – C’est Yvan Colonna… »

Qui fut l’inventeur de la crème glacée, à base de bon lait et de bonne crème ? Nul ne le sait à ce jour. On raconte que Catherine de Médicis s’en délectait à Florence et l’aurait apportée à Paris en 1533. La mode des glaces fut vraiment introduite en France vers 1660 par un certain Procopio Coltelli, né à Palerme en 1651 et mort à Paris en 1727, à qui l’on doit le fameux café Procope, fondé en 1686. La première glacière de la capitale fut donc créée à cette époque (à l’actuel emplacement de la rue de la Glacière !) dans des carrières proches de Montsouris où l’on stockait la glace des étangs gelés de la Bièvre…

Un pur produit de la Corse

Il existe aujourd’hui plusieurs bons artisans glaciers, mais le plus précis et le plus créatif est peut-être le Corse Pierre Geronimi. Je n’oublierai pas ma première visite chez lui, à Sagone, à une trentaine de kilomètres au nord d’Ajaccio. Son laboratoire, fondé en 1969 par son père, lui-même artisan-glacier, est situé face à la plage, entre la mer et le maquis. Quand on entre, on sent les parfums de tous les beaux produits de Corse qui arrivent ici chaque jour : melons de Pascal Colombani, miel de Florence Marsili, praliné d’Alexia Santini, safran d’Anna Nocera, immortelles de Paul et Jean-Pierre Caux (que les femmes, naguère, utilisaient en sorbet pour effacer les rides et les plaies du visage), sans oublier les fulgurants citrons, pamplemousses et autres figues de barbarie cultivés sur la côte orientale de l’île…

Pierre Geronimi n’utilise que des produits frais d’exception et met un point d’honneur à ne pas faire ses glaces à partir de purées de fruits industrielles (contrairement à 95 % des « glaciers »). Il gratouille donc lui-même ses gousses de vanille bleue de la Réunion, dénoyaute ses cerises et ses abricots, et s’en va en Sicile commander ses amandes et ses pistaches, sans oublier le citron noir d’Iran au goût envoûtant, la datte medjool, l’ail confit d’Aomori au Japon, les raisins de Sorrente, le rhum du Venezuela, les chocolats grands crus de la maison Bonnat à Voiron, etc.

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La première glace qu’il me fit goûter était à base de brocciu (un fromage frais corse au lait de brebis, puissant et épicé). Une merveille absolue, à la fois crémeuse et parfumée, qui donne l’impression d’être au cœur du maquis. « Je veux absolument rencontrer le type qui a fabriqué ce brocciu, lui dis-je avec enthousiasme. – Impossible. – Pourquoi ça ? – C’est Yvan Colonna… »

Un génie du froid

Pour faire connaître ses glaces exceptionnelles, Pierre Geronimi a créé un autre laboratoire sur le continent à Seyssins, près de Grenoble, avec son fidèle ami Jean-Jacques Domard, qui applique à la lettre toutes ses recettes.

Notre Corse est en effet un génie du froid, un technicien hors du commun qui, comme les chefs japonais, sait qu’entre le « trop froid » et le « trop chaud » il existe une infinité de nuances et de stades intermédiaires. Comment fixer la quintessence d’un produit dans le froid en restant au plus près de son goût naturel et sans ajouter de sucre ? À quelle température et pendant combien de temps une vanille doit-elle infuser pour délivrer tout son parfum ? Ces questions, il n’a cessé de se les poser, depuis que son père lui a passé le relais, il y a près de trente ans.

Glace au brocciu, au poivre de Timut et à l'huile d'olive... un accord fabuleux. © Sylvain Alessandri
Glace au brocciu, au poivre de Timut et à l’huile d’olive… un accord fabuleux. © Sylvain Alessandri

Le chocolat et le café, par exemple, il les fait macérer une nuit entière dans la meilleure crème fraîche possible à 50 degrés, la pistache à 60, le praliné à 80… « Mon but est ainsi d’obtenir une texture crémeuse et moelleuse qui éveille les papilles et exalte le goût pur du produit. »

Côté sorbets, la plus grande précision est de rigueur : « La marjolaine sauvage infuse douze minutes à 60 degrés : plus, le produit est mort. »

Alors que la mangue se suffit à elle-même, d’autres produits ont besoin d’être mariés pour exprimer leur potentiel, comme le gingembre et la passion, la tomate jaune et le romarin, le poivre et l’huile d’olive, la pêche et la verveine…

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Une fois la macération accomplie, Pierre évite d’ajouter trop de sucre : « Je ne veux pas que les gens aient soif après avoir goûté mes sorbets ! Ils doivent désaltérer, comme le sorbet à la grenade, au melon ou à la pastèque. Mon préféré, c’est le sorbet au pamplemousse corse, le plus difficile à faire, car je n’ajoute pas de sucre pour le stabiliser. »

Il verse alors ses crèmes ou ses sorbets dans sa macchine per gelato fabriquée près de Bologne en Italie, « une vraie Rolls-Royce qui permet de programmer la température de froid adaptée à chaque produit, ainsi que la vitesse de rotation de la pale afin d’obtenir la texture que je souhaite. L’air foisonne dans les cylindres horizontaux et donne du volume à la glace. Le truc ? Plus il y a d’air, plus on fait des économies, et moins il y a de goût ! C’est le principe de la glace italienne industrielle… Chez moi, c’est tout le contraire : un minimum d’air pour un maximum de goût. »

Après huit ou dix minutes de turbinage, la crème sort de la machine à moins trois degrés : c’est à ce moment-là que les parfums et les goûts de la glace sont à leur paroxysme !

En janvier 2017, les admirateurs parisiens de ce Napoléon de la glace avaient eu la joie de le voir ouvrir une boutique rue Férou, en lieu et place des éditions de l’Âge d’Homme, entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg. Mais ce quartier de rêve s’est révélé être un biotope plus complexe que le maquis corse… Son salon de glace, qui n’avait pas l’heur de plaire à certains habitants, est donc momentanément fermé. En attendant sa réouverture, ici ou ailleurs, on pourra déguster ses merveilles au Fouquet’s, ou à L’Arbre à Café, 61 rue Oberkampf.

Découvrez les créations de Pierre Geronimi sur son site.

Alice McDermott, un chef-d’œuvre en quarante pages

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Alice McDermott Photo © JOEL SAGET / AFP

Lire en été : au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.


Parfois quarante pages suffisent. Elles suffisent pour rendre compte de toute une existence dans sa complexité, ses contradictions, ses bonheurs, le scintillement des moments qu’on n’oublie plus, des images qui nous accompagnent jusqu’à la fin. C’est la magie de la nouvelle, pour qui sait s’en servir car sa brièveté est inversement proportionnelle à sa difficulté. C’est la magie de Jamais assez d’Alice McDermott qui vient de sortir dans la collection « La nonpareille » des Editions de la Table Ronde.

On connaît trop de nouvelles qui ne sont qu’un manque de souffle et de nouvellistes qui se rêvaient marathoniens et ne sont même pas de bons sprinteurs. Les nouvelles les plus difficiles ne sont pas non plus forcément celles qui reposent sut une chute, un « twist » comme on dit au cinéma, ce qui est le cas de la plupart des auteurs de nouvelles fantastiques ou noires. Hemingway ou Morand, Katherine Mansfield ou Nabokov ont ainsi su, à l’occasion, faire de la nouvelle un simple moment, un simple croquis d’atmosphère, sans la recherche d’un effet particulier ou extraordinaire. L’antithèse magnifique de ces nouvellistes, par exemple, ce pourrait être Edgar Poe qui précisément utilise ses Nouvelles extraordinaires pour nous faire atteindre un point de non retour dans la peur et même la terreur, – que l’on songe au décidément indépassable « Portait ovale ».

Une gourmande

S’il y a un point de non retour dans Jamais assez d’Alice Mc Dermott, c’est celui du temps. Il avance inéluctablement pour l’héroïne qui ne sera jamais nommée sans doute parce que pour un observateur un peu superficiel, sa vie est celle de tout le monde. C’est vrai, mais le talent d’Alice Mc Dermott, c’est finalement celui de Flaubert dans sa nouvelle Un cœur simple : comprendre que la vie apparemment la plus ordinaire est évidemment unique, irréductible par sa singularité. Autant la Félicité d’Un cœur simple était marquée par un destin morne, un abrutissement lent et un désir d’aimer toujours refoulé, autant l’héroïne d’Alice Mc Dermott est au contraire illuminée par une authentique disposition au bonheur, à la joie de vivre et à une sensualité protéiforme et innocente qui nous donne envie de la connaître et dont on sait qu’on ne l’oubliera plus.

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On peut penser qu’elle est petite fille au moment de la seconde guerre mondiale quand commence Jamais assez et qu’elle nonagénaire quand on la laisse dans son appartement finir un dernier pot de glace devant la télé. Car la glace aura été la grande passion de sa vie, le fil conducteur sucré d’une vie gourmande et heureuse. Alice Mc Dermott procède par ellipses subtiles pour nous faire passer de la gamine qui est chargée de rapporter les coupes dans la cuisine après le dîner familial du dimanche soir à la jeune adolescente avec son « problème de canapé » puisqu’on la retrouve trop souvent avec des garçons qui la lutinent, puis à la mère de famille nombreuse, heureuse en ménage et enfin à la veuve surveillée par ses enfants et ses petits enfants à cause de cette gourmandise qui ne la quitte pas.

Aptitude au plaisir

Alice Mc Dermott, née en 1953, couverte des prix les plus prestigieux aux Etats-Unis et prix Femina étranger en 2018 pour La Neuvième Heure, a réussi une manière d’exploit qui est une introduction idéale à son œuvre. Son personnage nous a fait penser à cette anecdote de Stendhal qui raconte dans son journal comment une belle milanaise à la Scala, dégustant à l’entracte un sorbet, s’exclama : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! » ce qui finalement n’étonne pas de cette romancière qui ne fait pas mystère de son catholicisme, même critique.

Son personnage, dans Jamais assez nous rappelle aussi que l’aptitude au plaisir est une grâce et une manière de célébrer la création, loin de tous les puritanismes : « Pêche, fraises et vanille. La valeur sûre. Brownie, noix de pécan caramélisées, menthe-pépites de chocolat. Quatre-vingt dix ans passés, et malgré tout, encore maintenant, la dernière chose qu’elle ressent à la fin de chaque journée, c’est son envie d’enrouler les jambes autour de lui, autour de quelqu’un. »

Jamais assez d’Alice McDermott (La Table Ronde, collection La nonpareille, traduction de Cécile Arnaud)

Jamais assez

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Simon Edelstein: vie et mort des salles de cinémas

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France © Simon Edelstein Ed. Jonglez.

Le billet du vaurien


Simon Edelstein, archéologue d’un genre nouveau, est parti à la recherche de ces cinémas aux façades majestueuses qui se fossilisent et se décomposent dans l’indifférence générale. Pour qui a découvert le septième art dans les années cinquante, pour qui a fait de la critique de cinéma dans les années soixante, c’est mon cas, pour qui le cinéma était pratiquement une religion (au même titre que la psychanalyse), pour qui Éric von Stroheim et Sigmund Freud étaient des dieux, pour qui a dansé avec Ginger Rogers et Fred Astaire, rêvé de Louise Brooks, séduit Nathalie Wood dans la Fièvre dans le sang, sans oublier les innombrables et irrésistibles nymphettes en celluloïd qui lui révélaient sa sexualité, le monde du cinéma est devenu d’une austérité et d’une prétention qui lui enlèvent toute envie de se rendre dans ces cathédrales de la volupté qu’étaient alors les salles de cinéma.

La mort de Dieu pourquoi pas, mais pas celle des salles obscures !

On s’accommodait fort bien de la mort de Dieu et de la fin de la littérature, mais que les temples du plaisir, de tous les plaisirs, tant sur l’écran magique que dans la salle, puissent un jour disparaître pour être remplacés par des églises évangélistes, des mosquées ou des magasins de fringue, voire laissés à l’abandon, voilà ce que dans nos pires cauchemars nous n’aurions jamais envisagé. Et pourtant….

Maroc © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
Maroc © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
France © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
France © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
Suisse © Simon Edelstein Ed. Jonglez.
Suisse © Simon Edelstein Ed. Jonglez.

Et pourtant, on a beaucoup glosé sur la mort du cinéma en tant qu’art, comme du déclin de la psychanalyse : ils apparaissent à la fin du dix-neuvième siècle et leur lente agonie date des années quatre-vingt. Inutile d’y revenir. On lit Freud comme on lit Saint-Thomas d’Aquin aujourd’hui et je défie quiconque de me citer dix grands films muets. Un cinéaste suisse, Simon Edelstein, né lui aussi en 1941, avait pressenti la catastrophe à venir. Et il a eu l’idée géniale de photographier, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Afrique, en Inde ou en Europe, ces cinémas abandonnés exhibant parfois encore les stigmates de leurs splendeurs passées.

Par exemple, le Roxy à New-York, le plus grand cinéma du monde datant des années vingt qui accueillait six mille spectateurs à la fois, un nombre qui justifiait une équipe de 300 personnes. La salle avait été inaugurée en 1927 par un film avec Gloria Swanson. Et c’est elle, la star de « Sunset Boulevard » avec Éric von Stroheim qui dans les années soixante posera en robe de soie noire avec un boa rouge autour du cou pour « Life » au milieu des ruines du Roxy. Cette image qui a fait le tour monde a été un déclic pour Simon Edelstein : il a pris conscience qu’un patrimoine du vingtième siècle était en train de mourir sans que nul ne s’en soucie.

lausanne-petite-dame-capitoleCinémas transformés en églises…

Ces cinémas, souvent d’une audace architecturale et d’une beauté explosive, photographiés par Simon Edelstein, sont devenus les conservatoires de bonheurs évanouis qui ne ressusciteront jamais, pas plus que notre jeunesse d’ailleurs. Signe des temps, de nombreux cinémas – plus de cinq cents aux États-Unis – se transforment en églises de toutes sortes.

La Croix remplace alors le nom glorieux de la salle : adieu la Fox, bonjour Jésus. Il arrive que le cinéma, en France notamment, appauvri par sa fréquentation toujours plus faible, résiste en divisant ses salles pour créer des complexes à l’architecture impersonnelle. Oui, comme on le constate en feuilletant l’album d’Edelstein, la laideur architecturale a de beaux jours devant elle. Aurais-je encore du plaisir à y voir les films qu’on y projette ? J’en doute.

Simon Edelstein, Le crépuscule des cinémas. Ed. Jonglez.

Le crépuscule des cinémas

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© Ed. Jonglez.
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