L’ancien conseiller à la sécurité nationale publie un livre explosif qui dévoile les coulisses de l’administration américaine sous Donald Trump.


 

John Bolton a servi trois présidents Républicains : Ronald Reagan, G.H.W. Bush et George W. Bush. Fin connaisseur des affaires étrangères, estampillé « faucon », il est nommé par le Président Trump au poste de NSA (conseilleur en sécurité nationale) en mars 2018, pour démissionner 17 mois plus tard, en septembre 2019, exaspéré par la détermination folle du président à inviter des Talibans à la Maison Blanche pour parler de la paix.

Un livre unique

The Room Where it Happened (littéralement « la pièce où ça s’est passé ») est paru le 23 juin, malgré les efforts pour en empêcher la publication. La vérification par divers services dont l’ODNI (le bureau du directeur d’intelligence nationale) s’est éternisée, sans aboutir à une autorisation ; l’auteur a fini par passer outre. A la dernière minute, l’administration a assigné Bolton en justice. Le juge, estimant que la mise en place chez les librairies était un fait accompli (« le cheval avait déjà quitté le box ») n’a pas donné satisfaction. Trump s’est dit indifférent au livre de « l’employé grincheux » renvoyé.

Le texte de Bolton est sobre, grave et sans fioriture. Il se situe, comme le titre l’indique, dans la salle où le pouvoir s’exerce et, en l’occurrence, se défile. Pas de secrets d’alcôve, pas de diversion ni de divertissement, c’est à la limite du laborieux, comme l’auteur, qui commence sa journée avec une réunion de travail à six heures et tout à l’avenant. Le lecteur qui partage avec Bolton la passion des relations étrangères ne s’ennuie guère. Et le Donald dans tout cela ?

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Bolton a construit, à l’aide de notes amples et précises, un document à charge contre le président des Etats-Unis. Aux yeux des Démocrates, qui ne l’ont jamais apprécié, Bolton a surtout refusé de témoigner devant la commission d’impeachment, préférant tout dire dans un livre scandaleusement rentable — on parle d’un avoir de 2 millions de dollars. Toutefois, le récit méticuleux du comportement condamnable du président est trop riche pour le bouder. Bolton, de son côté, juge sévèrement la stratégie d’impeachment, trop restreinte, hâtive et partisane. Il va sans dire que l’ancien conseiller est traité d’ingrat par les fidèles de Trump, qui justifie leur rupture en reprenant des propos de gauche : « Si je l’avais écouté, on en serait déjà à la sixième guerre mondiale. »

Issu d’une famille modeste, John Bolton a grandi à Dundalk, un quartier populaire de Baltimore, méprisé par les soixante-huitards comme repaire des « hardhats », les ouvriers arborant des idées de droite sous leur casque de chantier. J’ai passé quelques heures avec Bolton, alors ambassadeur auprès de l’ONU, dans son bureau près du Grand Central Station à New York. Amusé de rencontrer quelqu’un qui connaissait son Dundalk natal, avide des analyses de la situation dans une France en proie à l’antisémitisme, il a téléphoné, le lendemain de notre rencontre, pour me recommander à Bill Kristol, directeur du Weekly Standard. Je garde de cette rencontre avec John Bolton l’impression d’un homme raffiné, intègre, brillant et fermement engagé dans la défense de la liberté. Il ne mérite pas le sobriquet de « va-t’en guerre ».

Axis of adults

L’illusion d’un « axe d’adultes » est née dans le camp Républicain avec l’accession à la présidence de Donald Trump. Consternés par la captation du parti par un homme, à leur avis incompétent, indigne de la fonction et pas assez conservateur, certains ont accepté des postes dans l’administration dans l’espoir de limiter les dégâts. L’un après l’autre, de guerre lasse, ils sont partis, s’ils n’étaient pas virés comme des malpropres. Plusieurs d’entre eux ont publié des exposés mais le récit de Bolton, qui était physiquement et intellectuellement au cœur de tous les dossiers brûlants, est de loin le plus probant.

On peut ne pas être d’accord avec la vision de l’auteur, on peut soutenir envers et contre tout le président Trump, mais il serait difficile, après lecture de ce récit, de soutenir la thèse d’une politique étrangère trumpienne extraordinaire, qui dépasserait tout ce qu’on a vu depuis le début de l’histoire américaine… bien cachée derrière le comportement visiblement incohérent d’un homme inculte. Mais les Trumpeteers ne liront pas Bolton ! Voir, par exemple, The Trump Century, livre du présentateur Lou Dobbs sur Fox Business: « Il n’a pas seulement rendu à l’Amérique sa grandeur [made America great again], il a établi une nouvelle norme pour tous les présidents qui le suivront, tout en fixant, « probablement », l’agenda américain pour les cent ans à venir ».

Transition

Pendant la période de transition entre les présidentielles début novembre et l’investiture en janvier, le président élu est censé réunir son équipe et se familiariser avec l’immense organisation qu’il dirigera. De l’avis de Bolton, Trump a raté cette étape, entrainant des dégâts irrémédiables. Sans expérience politique préalable, le président ne comprenait rien au fonctionnement du gouvernement et ne cherchait pas à apprendre. Il a créé son style atypique, comptant sur son flair et confiant en son pouvoir de diriger l’Etat comme un chef d’entreprise. Les nominations sont faites dans le désordre et défaites avec fracas. Nikki Haley, par exemple, est déjà ambassadrice auprès de l’ONU avant la nomination du Secretary of State [ministre des affaires étrangères] qui sera son supérieur. Bolton revient souvent sur « l’incompétence » de Haley, estimant qu’elle se positionne en vue d’une éventuelle candidature à la présidence en 2024.

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Sans lui proposer un poste que Bolton aurait accepté – Secretary of State ou bien à la NSA – Trump lui donne libre accès à la Maison Blanche, le consultant régulièrement sur les dossiers qu’il traitera pour de vrai un jour : la Chine, la Corée du Nord, le Moyen-Orient, l’UE, l’OTAN, le retrait du JCPOA (Iran deal). En soulignant les propositions acceptées et actées, le conseiller hors-les-murs préparait, il me semble, la riposte aux insultes dont il serait la cible après sa démission.

John Bolton en 2018 © CNP/NEWSCOM/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31477841_000002
John Bolton en 2018 © CNP/NEWSCOM/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31477841_000002

Quand l’improbable Rex Tillerson est enfin choisi, à la mi-décembre 2017, comme Secretary of State, Bolton se dit qu’il serait plus utile à l’extérieur qu’au sein d’une administration mal barrée. Mais la brusque sortie du NSA Michael Flynn, mis en examen, ouvre la possibilité que Bolton le remplace. Reçu par Jared Kushner, Rence Preibus, Steve Bannon et Trump lui-même pour ce qui ressemble à des entretiens d’embauche, Bolton apprend par la presse que c’est McMaster qui est choisi. En lot de consolation, Trump déclare publiquement son estime pour Bolton et son intention de continuer à collaborer avec lui hors cadre. En effet, Bolton est invité régulièrement pour des consultations à la Maison Blanche où règne, dit-il, l’ambiance d’une résidence universitaire.

2018 : L’administration se fait et se défait en kaléidoscope

De jour en jour la configuration change, de scandale en démission, de rupture en nomination, d’insultes en flagorneries. Bolton conseille le retrait sans plus tarder du JCPOA, déconseille le gaspillage du capital politique sur le énième plan de paix israélo-palestinien, explique que Kim Jong-Un, déterminé à boucler son programme d’armes nucléaires, joue la montre. Il ne faut surtout pas flancher. Satisfait d’avoir convaincu, Bolton est abasourdi d’apprendre, par la presse, que Trump a accepté l’invitation à un sommet, offrant au dictateur coréen un cadeau de propagande sans rien en retour. Erreur astronomique.

La poignée de main entre Donald Trump et Kim Jong-un, lors du sommet de Singapour, 12 juin 2018. SIPA. AP22213037_000002
La poignée de main entre Donald Trump et Kim Jong-un, lors du sommet de Singapour, 12 juin 2018. SIPA. AP22213037_000002

Au mois de mars, Tillerson est remercié, remplacé par Mike Pompeo. Et Bolton se voit offrir le poste de McMaster. Il accepte en serrant les dents, se croyant à la hauteur du défi géopolitique, capable de pallier les insuffisances du président. Trump annonce la nomination par un tweet. Et c’est parti.

Pas à pas vers la démission

L’organisation du récit par dossier donne une cohérence difficile à saisir quand on suit l’actualité au jour le jour. Bolton raconte le scénario type : face à une crise ou un dilemme, le président cherche conseil auprès de ses experts qui se démènent à recueillir des informations, réaliser des dossiers, organiser des briefings et présenter des options. Le président, qui n’a pas d’appétit pour la lecture et peu de patience pour les briefings oraux, pose distraitement quelques questions, exprime des réserves, des accords et le plus souvent s’embarque dans de longues divagations sans rapport avec l’affaire en question. Il se répète, martèle ses thèmes préférés : combien ça coûte, c’est trop cher, pourquoi est-ce à nous de payer, on se fout de notre gueule, personne avant moi n’a su leur dire non, etc.

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On arrive tant bien que mal à définir une stratégie. Mais, avant qu’elle ne soit appliquée, Trump se ravise et annonce intempestivement sa décision, sans consulter ses conseillers et sans tenir compte de tout ce qu’ils avaient décidé ensemble. Ce comportement impulsif et irresponsable est glorifié par ses fidèles, qui reprennent en chœur les vantardises du président. S’il a l’air inculte c’est qu’il sait tout mieux que quiconque. Cette attribution de pouvoirs quasiment magiques est mise à mal par le compte-rendu minutieux de John Bolton de chaque affaire cruciale : les acteurs, les déclarations publiques et privées, les déplacements, pourparlers, réunions et sommets, les interactions avec les médias et toujours et surtout le comportement irresponsable du président.

En lisant les dernières lignes de John Bolton, on se rend compte soudain que la pandémie de coronavirus a frappé quelques petits mois après sa démission, menant à la décomposition de la présidence…

La suite consiste en un résumé de quelques affaires traitées en détail par l’ambassadeur Bolton : l’utilisation d’armes chimiques par Bachir al Assad, l’abandon des Kurdes, le bon rapport avec des dictateurs flatteurs, l’antipathie envers les Européens, le G7 désastreux, le sommet de l’OTAN idem, l’Iraq, l’Iran, l’Afghanistan…

La seconde partie de l’article est disponible en cliquant ici 

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