En 1970, une Citroën à moteur Maserati réinvente le luxe à la française


La SM, c’est l’histoire de notre pays. Splendeurs et Misère. Du talent, de l’audace, des ingénieurs de haut niveau, des envies de conquête, un style époustouflant et puis, la machine économique s’enraye, ratatine et stoppe sur le bas-côté, feux de détresse allumés. Ou comment produire l’un des plus beaux objets roulants de ces cinquante dernières années sans en tirer aucun bénéfice financier. L’échec industriel ne la rendrait-elle pas encore plus désirable ? Chez nous, les losers magnifiques, les tenants du jeu offensif, les créateurs incompris conservent une place de choix dans le cœur des patriotes.

Désinvolture aristocratique

La SM, c’est la France qui perd avec flambe et désinvolture aristocratique. Cette automobile est de la race des seigneurs. On n’aime pas les techniciens trop froids et les voitures sans âme. On se moque même un peu de cette fiabilité austère et des carrosseries bestiales venues d’Outre-Rhin. Si la rigueur nous fait souvent défaut, nous ne manquons pas de panache dans la défaite. En termes d’image, la SM demeure cette pièce de maître construite à moins de 13 000 exemplaires en cinq ans, une voiture d’artiste qui se suffit à elle-même. Pourquoi vouloir absolument la démarrer ? Pourquoi rouler avec ? Quelle drôle d’idée !

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Sa fluidité s’observe à l’arrêt. Sa souveraineté explosive s’exprime par des lignes étranges et pénétrantes, une réinterprétation de l’esprit Grand Tourisme passé entre les mains expertes d’un peintre cubiste. Un air déstructuré et follement gracile. Avec elle, prendre la route est illusoire, presque obscène. Aujourd’hui, tous les collectionneurs veulent en posséder une, juste pour la regarder dans leur garage, chaque soir, avant de s’endormir. La SM, c’est une vamp qui vous harcèle et dont le souvenir entêtant est aussi douloureux que délicieux. Elle dit beaucoup de notre identité et donc, de nos faiblesses intérieures. Selon la légende, ce bijou de famille n’aurait pas eu de chance. « Fatalitas » aurait crié Chéri-bibi à son passage, lui aussi était poursuivi par la déveine.

Du gringue aux propriétaires de Jaguar

Quand la SM est présentée en mars 1970 au Salon de Genève, ce coupé de prestige a tout pour plaire. On doit sa silhouette à l’esthète Roger Opron et il associe les solutions innovantes de Citroën à une mécanique V6 rageuse en provenance des usines Maserati. Les Chevrons de Javel ont racheté le Trident de Bologne en 1968 et piochent dans la banque d’organes. La concurrence tremble : suspension hydropneumatique, direction à assistance hydraulique variable à rappel asservi, trois carburateurs à double corps Weber, une calandre avec six projecteurs sous verrière forcément sublime et j’en passe. Elle fait carrément du gringue aux propriétaires de Mercedes et de Jaguar. La bourgeoisie n’a pas peur de descendre à Saint-Tropez ou de parader au casino de Deauville, à son volant.

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Les mannequins se retournent dans la rue. Les playboys habitués aux sirènes italiennes chanteraient bien la Marseillaise cet été. Les minets du Drugstore lui trouvent un air canaille oubliant que Citroën fabrique également la 2CV camionnette à son catalogue. Elle gagne le Rallye du Maroc et séduit une riche clientèle américaine, curieuse et éclairée. Et patatras, la crise du pétrole lui coupe les ailes en plein vol, les normes environnementales jouent les oiseaux de mauvais augure, sans oublier quelques soucis impardonnables pour une voiture à ce prix-là. A l’usage, la SM se révèle capricieuse, gourmande, emmerdante et terriblement attachante. Ce qui devait être le vaisseau amiral d’une Reconquista du haut de gamme, le retour gagnant de la France sur les terres abandonnées du luxe (Bugatti, Facel-Vega, Delahaye, Delage, etc…), laisse plus de regrets que d’amertume.

Les SUV ne gouverneront pas la planète

Car, cette SM existe et son aura n’en finit plus de s’infiltrer en nous. Elle a nourri plusieurs générations qui refusent la laideur et qui veulent croire à l’exception française. Les SUV ne gouverneront pas la planète.

Elle est le témoignage qu’une troisième voie est possible, qu’une voiture ne répond pas uniquement à des impératifs de rentabilité immédiate et que le temps n’a pas de prise sur elle. La SM est l’illustration de notre fameux art de vivre qu’on invoque à tort à travers. Elle a l’élégance des films de Sautet, l’érotisme d’une chanson de Gainsbourg et la grâce de Dominique Sanda.

Découvrir ce modèle légendaire sous toutes les coutures sur le site du constructeur.

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