En 1970, Philippe Lavil, philosophe balnéaire, guidait la jeunesse française vers l’impasse amoureuse


Un jour, dans un siècle, peut-être, on étudiera la discographie de Philippe Lavil, penseur martiniquais, béké à jolies pépées, ethnologue des rapports amoureux honteusement sous-estimé par l’Université française. Ce play-boy au carré long, grand échalas à la moue bravache, avait tout anticipé, tout vu, tout prévu de nos bouleversements intérieurs.

Visionnaire en chemise de lin

Avant les autres, cet observateur narquois de l’émoi, aristo des plages, propagateur de l’amour en mer a mis en musique les errements de l’Homme blanc, sa solitude ontologique ; il a pressenti l’avènement de la société des loisirs, l’émancipation des femmes et le retour salvateur à l’insularité. Un visionnaire en chemise de lin et panama. Un poète des discothèques. Un archiviste de nos souvenirs d’été. Le sable chaud et le flirt furent sa ligne de conduite, son horizon indépassable, il n’en dévia jamais. Il ne se laissa pas emporter par les affres de la misère urbaine, la peur du chômage et la délinquance galopante des cités bétonnées. Il s’est obstinément refusé à tomber dans un registre sérieux et larmoyant, à plaire à l’intelligentsia par des prises de position victimaires ou à paraître préoccupé par les galères du quotidien.

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Sa carrière entre hits et gadins témoigne en sa faveur. Ce garçon-là est des nôtres, du côté des perdants flamboyants, des artistes qui ne truquent pas l’existence pour passer à la télé, pour cachetonner, pour soudoyer la ménagère. Son œuvre est bien plus profonde et nostalgique qu’une analyse progressiste d’une défaite électorale ; sous son apparente légèreté, elle révèle les mystères du couple, l’improbabilité d’une rencontre, le frôlement des peaux satinées et la mer, là, immense et béate, comme un décor qui vient foudroyer la vacance des cœurs. Ses chansons s’écoutent au volant d’un cabriolet français ou italien, Peugeot 504 ou Alfa Romeo Duetto Coda Longa, sur une corniche déserte, quand l’esprit est seulement accaparé par une fille aux lèvres ourlées, entraperçue dans le hall d’un aéroport ou au bar d’un hôtel de luxe.

Esthète du microsillon

Plus sensuel que Roy Ayers et ironique que Pino d’Angio, Philippe Lavil ose chanter ce que les intellectuels taisent par ignorance ou suffisance. Souvenez-vous de vos vingt ans, l’Europe pouvait bien se construire à coups de traités et le tunnel sous la Manche annihiler nos singularités, notre tête et notre corps ne répondaient à aucune injonction technocratique. A chaque seconde de la journée, nous n’envisagions pas d’autres solutions à notre malaise  que de trouver, de capter, dans le regard de l’autre, un moment d’attention et d’abandon.

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Nous n’avions pas saisi que Philippe Lavil nous apprenait à déjouer la routine et à rire de nous en tapant sur des bambous. Nous étions bien trop prétentieux, aveugles à la beauté d’un couplet dansant, pour ressentir que ses mélodies caribéennes contenaient la trace d’une humanité rieuse et désespérée. Sa musique nous apprend à jongler avec les incertitudes et à résister à la tentation du désespoir, si facile, si évidente à l’âge où les hormones envoient des SOS en détresse au cervelet. Le chanteur qui avouait « aimer trop les dames » dans un titre prophétique « Plus j’en ai, plus j’en veux » a soldé toutes les théories de l’expansion économique en se réfugiant dans le Kolé Séré. Son premier succès « Avec les filles, je ne sais pas » sort en 1970 chez Eddie Barclay, tailleur esthète du microsillon et lui assure de très nombreux passages à la radio. Philippe Lavil s’interroge alors sur l’incohérence de l’existence.

L’époque où le second degré avait encore sa place

Pourquoi son copain Panpan « moche et fauché » le coiffe toujours au poteau lorsqu’il s’agit de ne pas rentrer seul à la maison. Le clip dans les tons orangés, est somptueux d’incompréhension et de gamineries. Le personnage de Panpan est incarné par l’immense Carlos en pantalon rayé et tee-shirt moulant. À la fin de la chanson, Marcel Zanini, lunettes américaines, moustache rayonnante et chapeau swinguant fait une apparition féérique plongeant le public dans un abysse de perplexité. C’était une époque où le second degré avait encore sa place dans la variété.

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