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Quand Aquilon en appelle à Jupiter

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Dans une lettre ouverte, les magnats de l’éolien national appellent Jupiter à la rescousse pour sauvegarder leur business.


Fallait-il qu’ils soient fébriles, pour que certains des grands magnats de l’éolien national, appuyés par des responsables politiques régionaux, en appellent d’urgence au président de la République, surtout dans la période actuelle, toute tournée vers d’autres urgences ?

À lire aussi, Lucien Rabouille: Proust à l’ombre des éoliennes

Dans une lettre ouverte, ils lui demandent son appui, pour sauvegarder un business florissant, qu’ils jugent en péril. En vérité, ils craignent bien peu, car se réclamant d’une légitimité écologique, inscrite dans l’officielle Programmation Pluriannuelle de l’énergie (2019-2028). Le texte prévoit qu’à l’échéance, 40% de l’électricité sera produite par des sources renouvelables (dont l’hydraulique). Une Bible que la Ministre en charge convoque à chaque occasion et qui ne stipule pas moins qu’un triplement des capacités éoliennes sur la période.

Mais ces opérateurs industriels, en réalité des hommes d’affaires, ne peuvent tolérer qu’un tel boulevard (tracé façon Haussmann, par nos gouvernants) soit encombré de chicanes, les barricades n’étant pas encore à l’ordre du jour.

Nos promoteurs et défenseurs de la cause du vent, s’inquiètent en effet de la multiplication des recours des riverains, auxquels on a pourtant coupé les ailes, en limitant drastiquement les possibilités de contestation, mais qui parviennent néanmoins à freiner (pouvant rarement s’opposer, in fine), la profitable dynamique économico-financière.

Ces entraves insupporteraient des pionniers audacieux qui prétendent avoir pris force risques au service d’une grande cause, au point d’appeler Jupiter à la rescousse.

Ils affichent d’emblée que les protestations qui iraient à l’encontre d’un consensus national, sont forcément illégitimes, surtout mises en regard de la maîtrise d’enjeux planétaires, dans laquelle le développement de l’éolien, en France, serait partie prenante ; rien de mieux pour convaincre que d’élever ainsi le débat !

Un vent mauvais [tooltips content= »Allusion au vocable utilisé dans un discours du Maréchal Pétain (12 08 1941 🙂
« Français, J’ai des choses graves à vous dire. De plusieurs régions de France je sens se lever depuis plusieurs semaines
un vent mauvais… ». « ](1)[/tooltips]
s’est-il levé ?

Malgré une présentation des projets éoliens les parant de tous les avantages, dont la redynamisation économique du tissu rural (un argument qui en effet, laisse pantois) et qui prétend que toute difficulté est soluble dans une discussion apaisée, une contestation foncière s’est en effet instaurée dans le pays.

Elle tente de faire pièce à l’envahissement de nos contrées par des forêts de mats éoliens, de plus en plus démesurés, car devant aller chercher, toujours plus haut, le souffle sporadique et souvent poussif d’Aquilon.

Ainsi, cette fuite en hauteur permet-elle de déclarer « venteuses », des régions qui ne le sont guère et d’étendre encore, voire de généraliser, les implantations. Il n’est que de parcourir le pays (même si c’est moins facile ces derniers temps…) pour le constater et pour s’en désoler, plus un lieu n’est à l’abri, plaines et crêtes sont également frappées.

Dans leur supplique, les acteurs de ce déploiement (et leurs influents soutiens politiques) feignent de s’étonner qu’ici et là, partout en réalité, des fourches se lèvent. Certains que les arguments chevauchés balaieraient tous les obstacles, les uhlans des moulins, n’avaient pas auguré que le bon peuple serait un peu plus défiant et irait regarder derrière le paravent…

En particulier, alors qu’est mise en exergue la problématique des déchets nucléaires, bien qu’une solution pérenne existe, à laquelle on ne sait opposer que des arguments irrationnels et surtout des principes, s’inquiète-t-on suffisamment du réel impact écologique de ces technologies, dites vertes ?

En réalité, elles sont grosses consommatrices de matériaux de base (béton, acier), par comparaison, le nucléaire n’est qu’un « petit joueur » et les énormes fondations ferraillées, à l’échelle du gigantisme des machines, demeureront in situ pour bien longtemps. Elles sont aussi gourmandes en cuivre et en métaux rares, dont l’exploitation détruit des paysages et induit des pollutions conséquentes… mais ailleurs, loin des yeux énamourés des tenants des éoliennes, qui ne souhaitent pas s’interroger plus avant.

Sur le plan économique, le pays paye au prix fort l’inanité de ces orientations qui servent très largement des opportunistes financiers, portés par un air du temps, que leurs affidés politiques ont mis en mouvement. L’intérêt national y est bien peu servi, les matériels étant le plus souvent importés et même installés par les techniciens des fournisseurs. Certes, pour les futurs parcs offshores, une partie des équipements sera assemblée ou construit sous licence dans des usines françaises, mais en France, plus de 8000 mats sont déjà dressés !

Cette situation, trop longtemps tolérée, est aujourd’hui frontalement contestée.

Un substitut de dupe

Ces pseudo-leviers se révèlent en effet très dispendieux pour le citoyen-contribuable qui finance des conditions de rachat, hors marché, du courant produit, injecté prioritairement sur le réseau, que celui-ci en ait besoin ou pas. Des contrats au long cours (15-20 ans) garantissent une solide rémunération des investissements et on ne distingue pas bien les risques qu’auraient pris ces promoteurs. Tout au contraire, de confortables rentes ont ainsi été établies.

En France, le développement massif de l’éolien et du solaire a pour finalité de réduire les sources carbonées, les écrits du Ministère de la Transition Écologique en attestent, sans conteste ; or c’est pourtant l’angle d’attaque du problème, le plus inadéquat et sans surprise, le plus inefficace. Il s’agit, rien moins, que prétendre décarboner un système électrique, qui l’est déjà très largement !

Vouloir substituer une électricité décarbonée à une autre paraîtrait effectivement incongru, si celle-ci n’était pas nucléaire, cible de toujours d’écologistes aujourd’hui aux manettes. Pouvoir montrer à l’opinion que le nucléaire est finalement soluble dans le soleil et le vent, est une formidable opportunité, saisie à bras le corps. Qu’on ait pour cela recours à l’argutie et à l’idéologie (les travaux pratiques étant beaucoup moins probants), n’est apparemment pas un problème.

Mais ce remplacement, hors qu’il n’a aucun fondement logique, se révèle largement fictif, car ne donnant aucune garantie que le substitut rende le même service électrique (fourniture à la demande, coûts optimisés, services réseau).

Au motif qu’il y aurait toujours du vent quelque part, un nécessaire foisonnement est mis en avant par les promoteurs des moulins, et justifierait à lui seul qu’il faille en installer beaucoup et partout. Un argument qui se révèle une bien piètre ligne de défense, quand on l’examine de plus près, y compris à l’échelle du continent.

Faux dilemme

Il se disait, ici et là, que des opposants au développement inconsidéré de l’éolien avaient l’oreille du Président et certaines de ses déclarations récentes en attestaient effectivement. Il ne serait pas indifférent à cette fronde du terrain qui avait quelques arguments à faire valoir. En conséquence, il était grand temps, pour les promoteurs de la filière, de réagir, jurant, la main sur le cœur, qu’ils ne servent rien moins qu’une cause planétaire.

« Local contre global », une forme d’antagonisme, qui rappelle celle rencontrée durant la crise des Gilets jaunes, « fin du mois contre fin du monde », à la différence que cette fois, les deux positions se réclament de l’écologie !

Préservation des paysages contre décarbonation du système électrique, une opposition qui peut faire sens dans un pays où le système électrique est largement gazier ou charbonnier, mais certainement pas en France ou hydraulique et nucléaire produisent l’essentiel. Pour aller au fond des choses, c’est le problème lui-même qui est illégitime.

À lire aussi, Bertrand Alliot: Foutues éoliennes

Le Président n’ignore rien de tout ça, mais en bon politique, soucieux de sa réélection, il voudra certainement envoyer des signaux aux deux camps, mais seule la Mécanique Quantique permet la superposition de situations antagonistes et son introduction dans notre constitution n’est pas encore d’actualité.

Baudelaire ne veut pas sauver Noël


Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


Y aura-t-il des fêtes de fin d’année ? Au-delà de l’aspect économique, c’est l’enjeu symbolique qui préoccupe le citoyen. Olivier Véran a annoncé l’éventuelle mauvaise nouvelle, à grand renfort de litotes, cette figure de style qui donne paradoxalement plus de relief aux situations qu’elle veut atténuer : « Quoi qu’il en soit, ce sera un Noël un peu spécial de ce point de vue-là. »

De ce point de vue-là, c’est-à-dire du point de vue d’une séparation obligée au moment où, précisément, on a besoin d’être ensemble. À ce titre, la comparaison discutable avec une guerre quand il s’agit de faire du virus un ennemi invisible prend une certaine pertinence avec les Fêtes. À lire les journaux des écrivains sous l’occupation, surtout ceux qui se trouvaient dans la Résistance, Noël ravive le sentiment d’anormalité de la situation. Dans son beau et digne Journal des années noires, Jean Guéhenno note à Noël 1943 : « J’écoute à la radio un fragment de L’Enfance du Christ : la fuite en Égypte. La grande phrase si souple, dix fois reprise, me parle avec insistance d’un refuge où doit trouver asile, en attendant l’heure, la pensée qui nous sauvera. Mais il n’est plus aujourd’hui, semble-t-il, de refuge, plus d’Égypte. »

Il n’existe plus d’Égypte, dit Guéhenno, en écoutant seul, Berlioz. C’est le même sentiment éprouvé par beaucoup aujourd’hui puisque même la famille, contaminations « intrafamiliales » obligent, n’est plus un îlot de sécurité, surtout si on en croit les propos du Dr Lenglet dans Le Figaro : « Noël est potentiellement un cluster national géant, intergénérationnel à l’origine d’une potentielle troisième vague. » Là, nous ne sommes plus dans la litote, mais dans l’hyperbole, du moins espérons-le.

Mais cette situation chagrinera-t-elle tout le monde ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il existe une solide tradition de la détestation des fêtes de fin d’année chez les écrivains. Prenons le Baudelaire des Petits poèmes en prose : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Est-ce que Paris et les grandes métropoles semi-confinées heurteraient aujourd’hui la sensibilité du dandy ombrageux ? En tout cas, nul doute qu’il frémirait d’inquiétude en entendant ce député macroniste pour qui « l’enjeu majeur, c’est que, d’ici au 1er décembre, on puisse alléger la contrainte pour que les courses de Noël se passent le mieux possible ». Baudelaire, lui, pensait plutôt que « parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ». Mais il est vrai qu’il n’était pas franchement du genre à adhérer à la République en marche…

Un siècle de fer

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La monumentale correspondance entre Ernst Jünger et Carl Schmitt  court des années trente aux années 80 et retrace deux itinéraires allemands tourmentés dans l’horreur nazie. 


Monumental ouvrage que publient Pierre-Guillaume de Roux et la revue Krisis avec cette traduction française de l’édition exhaustive (six cent cinquante pages de texte serré, plus de mille notes d’une désespérante érudition à l’allemande) de la Correspondance échangée, et ce durant plus d’un demi-siècle, entre deux géants de l’Allemagne du XXème siècle, Ernst Jünger, le grand écrivain issu des tranchées (1895-1998) et Carl Schmitt (1888-1985), le théoricien du grand espace et de la décision, et aussi, hélas, le « chef de file des juristes du IIIème Reich ».

Des premières lettres datant de 1930 adressées par l’ancien capitaine des troupes de choc à « Monsieur le Professeur » jusqu’aux derniers échanges parfois plus amers des années 80, le lecteur suit les développements d’une amitié complexe, paradoxale, non dénuée de crises, nourrie par l’immense culture de ces deux hommes à l’évidence supérieurs.

Reître méditatif et constitutionnaliste pète-sec

Il est vrai que ces deux esprits encyclopédiques, le « reître méditatif », pour citer Antoine Blondin, et le constitutionaliste pète-sec, se révèlent, sur la longue durée – cinquante-trois ans – bien différents malgré leurs liens profonds, comme leur commune méfiance pour le rousseauisme et pour toute forme d‘humanitarisme (et en fait de romantisme en politique), un même penchant pour Hobbes et Machiavel, une même défiance à l’égard de la technique et du règne des masses, un même refus de cette haine, typique d’après la catastrophe de 1914, pour l’ennemi (vu non comme adversaire digne d’estime mais comme exclu du genre humain – thème ô combien actuel).

A lire aussi: Jünger, héros d’un autre temps

Pourtant, si Jünger garda toujours ses distances avec le régime hitlérien, Carl Schmitt prit, comme Heidegger, sa carte au parti unique. Plus grave, en 1934, après la Nuit des Longs Couteaux, il justifia ce bain de sang par un retentissant « Le Führer protège le droit » – texte qui ne lui fut jamais pardonné et qui lui valut, après 1945, un ostracisme tenace en Allemagne fédérale. 

Si tous deux partagent une méfiance séculaire, catholique ou protestante, à l’égard des Juifs, Jünger ne versa jamais dans l’antisémitisme, allant jusqu’à saluer, dans le Paris de 1942, un médecin juif porteur de l’étoile jaune (« J’ai toujours salué l’Etoile » écrira-t-il au Docteur Sée un demi-siècle plus tard). Schmitt ne fit pas preuve de la même modération, lui qui accumula des articles peu ambigus sur la question juive. D’où l’amertume du juriste proscrit après la guerre lorsqu’il compara son propre exil intérieur sans fin et la (relative) renaissance littéraire de Jünger, pourtant lui aussi soumis à des critiques malveillantes.

Avantage Jünger

Cette correspondance est d’une densité peu commune ; elle illustre un état de la culture qui appartient à une époque je le crains révolue, quand deux amis évoquent des auteurs grecs ou latins dans le texte, Mallarmé et Rivarol en français, Bosch et Breughel, Schopenhauer et le mage Hamann, que Jünger plaçait très haut.

Entre les lignes, car tous deux connurent la surveillance et même les menaces explicites de la police secrète, nous lisons des allusions au « Grand Tribunal de l’Inquisition » (le parti unique, vu par Jünger, dès 1934), à la guerre « démonique », à la chute dans la zoologie et à la détresse spirituelle de leur temps.

Deux hommes complexes, l’un, le chevalier de l’Ordre Pour le Mérite, plus attachant, l’autre, plus qu’ambigu (et disons-le, déplaisant malgré son étincelante intelligence), surgissent de cette Correspondance, qui se révèle comme le portrait en pointillé d’un siècle de fer.

Ernst Jünger & Carl Schmitt, Correspondance 1930-1983, Pierre-Guillaume de Roux et Krisis, 654 pages.

Les philosophes plutôt que les virologues

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Le billet du vaurien


Il vaut mieux prêter attention aux philosophes qu’aux virologues : les premiers ont une vision holistique du monde, les seconds adoptent la position du docteur Knock, quand ils ne se prennent pas tout simplement pour le père Ubu. Quiconque a lu Jean Amery ou l’enquête du docteur Lifton sur les médecins nazis n’aura pas manqué d’être surpris par l’inhumanité dépourvue de toute idéologie, hormis sanitaire, des carabins réquisitionnés par le Troisième Reich pour faire l’ignoble travail qui répugnait même aux SS les plus convaincus. 

Un pays sans visage

J’y songeais en lisant le manifeste d’un des philosophes les plus importants de ce siècle, Giorgio Agamben, manifeste passé presque inaperçu et qui s’intitule: Un pays sans visage. Il débute par une citation de Cicéron: « Ce qu’on appelle un visage ne peut exister chez aucun animal excepté l’homme et il exprime le caractère. » Ce que le visage exprime, n’est pas seulement l’état d’âme d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa manière de s’exposer et de se communiquer aux autres hommes. « Il est le lieu même de la politique », insiste Agamben. 

A lire aussi, Stéphane Germain: Covid: tout ça pour une poignée de boomers!

Intuitivement, dès lors que le masque a été imposé, j’ai aussitôt pensé avec Agamben qu’un pays qui renonce à son propre visage et oblige de couvrir avec des masques – autrement dit : des muselières – en tout lieu le visage de ses propres citoyens est, alors, un pays qui a effacé de soi toute dimension politique : Olivier Véran en est l’illustration parfaite. Sans aucune preuve scientifique de son efficacité et de son innocuité, le masque a effacé toute trace d’humanité dans un espace vide soumis à chaque instant à un contrôle sans limites. 

Préserver ses illusions

Que nous reste-t-il maintenant sinon à adresser des messages à des hommes sans visage ? On en vient à se demander si la mort ne serait pas préférable. Les optimistes se raccrochent à l’idée que demain ou après-demain, avec l’arrivée des vaccins, on pourra à nouveau vivre comme avant. Ce qui caractérise les optimistes, c’est qu’ils se raccrocheraient à la queue d’un serpent pour préserver leurs illusions. Eux aussi devront déchanter, le monde de demain ne sera pas le même que celui d’hier « en un peu pire », selon la formule de Houellebecq. Il sera sans âme. 

À titre personnel, je refuse de vivre dans un pays sans visage.

Quoi qu’il m’en coûte !

Homo Sacer (1997-2015): L'intégrale

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René Fallet, Bourbonnais d’honneur

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Le Braconnier de Dieu ressort dans une édition illustrée et commentée


Il y a des écrivains qui ont la gueule de l’emploi. Méfions-nous en ! Leur besace est pleine de malices et de mystères. On croit les connaître et on les classe, un peu trop vite, dans la catégorie des godelureaux de la Communale, ces élèves turbulents, à l’imagination poissonneuse, un peu soupe au lait, ayant le zinc comme horizon indépassable et ce côté populo de la banlieue sud-est en bandoulière. Vous pensez bien qu’un fils de cheminot, ex-zazou aux racines paysannes devenu bistrotier en chef des lettres françaises est, par nature, un gars inoffensif. 

La belle tête du Français moyen

Les élites peuvent dormir tranquille. Chacun son métier, les vaches seront bien gardées. À René Fallet (1927-1983) anar rigolard, la comédie piquante des petites gens, employés de commerce, banlieusards en rupture de ban et idiots des campagnes ; aux autres, les penseurs qui écrivent pour l’Histoire, les « grands » sujets nobélisables. Regardez cette belle tête de Français moyen, la moustache en porte-étendard, les lunettes à l’épaisse monture pour brouiller les pistes, le béret pour amuser la galerie, une vraie publicité ambulante pour un apéritif vinique disparu. Fallet ne trompait pas sur la marchandise. Il faisait couleur locale. Il pêchait, il pédalait et il consommait sans modération. Il écrivait à hauteur de selles.

Même s’il passait parfois dans le poste avec Brassens, Blondin, Doisneau ou Coluche, il n’était pas bégueule. Il était des nôtres, de la France d’en bas, des fins de mois acrobatiques et des bonheurs accessibles, des pinces à vélo et du jardin potager. Ce type-là avait les mêmes rêves qu’un retraité des Postes, un coin de nature, loin des achélèmes et du béton armé, une rivière à fleur de cannes et un café pour retrouver les copains, les soirs de cafard. Il vous narrait, chers lecteurs, des histoires d’amours ancillaires et d’épopées folkloriques, d’échappées éthyliques et de troussages verdoyants. Fallet avait vocation à distraire le travailleur comme l’auteur-intello à donner la migraine. Le sérieux le saoulait. Aux jeunes premiers, il a préféré le pinardier comme héros tragique.

Fallet picaresque

Ces romans picaresques s’adaptaient jadis fort bien au cinéma et enregistraient des millions d’entrées avec Gabin, Carmet, Trintignant ou Darry Cowl en vedettes. Fallet mijotait des contes comme la ménagère cuisine, une tortore pas compliquée et drôlement savoureuse. Avec un rien, un moine trappiste ou un bredin de l’Allier, on se tapait un de ces gueuletons de lecture. Voilà le récit imagé que certains médias font d’habitude de René Fallet, amuseur public des Trente Glorieuses. 

A lire aussi: Une cavalcade nommée de Broca

On colporte cette sérénade par ignorance ou par malveillance. Car, la prose de Fallet est explosive. Ce fut peut-être notre dernier moraliste sous l’uniforme du garde-champêtre. Il avançait toujours masqué, une manière de se débarrasser des emmerdeurs. Ce Zorro du Bourbonnais divertit très agréablement le lecteur, c’est une certitude, on se marre même franchement, sa langue gouleyante coule comme l’eau vive, puis, par effraction, au détour d’un chemin de halage, on est saisi par sa noirceur, un constat accablant sur la modernité triomphante, sa vacuité et son immonde dessein. Fallet a été le témoin de notre effondrement, pas seulement celui des Halles mais aussi nos vieux chaînons sociaux, de notre carcasse qu’on appelle aujourd’hui art de vivre. Ne vous méprenez pas ! Fallet n’est pas un tendre, son amertume est inconsolable. On peut dissocier pour le plaisir de la glose, sa prose acide et sa veine plus comique, ses huis-clos psychologiques, presque oppressants et ses débordements estivaux, demeure, malgré tout, une rage souvent jouissive. Une hargne à déconstruire le discours bien-pensant. Une forme de désolation qui cogne dans les tempes et qui emporte souvent, les larmes et les rires jouent un mano à mano dont le vainqueur est plus qu’incertain. Ce qui fait de Fallet un grand écrivain du XXème siècle. 

Braconnier de Dieu

Pour les fêtes de Noël, l’éditeur auvergnat Bleu autour ressort Le Braconnier de Dieu (1973) sous la direction de Marie-Paule Caire-Jabinet dans une édition illustrée et commentée par les proches de l’auteur (Agathe Fallet, Gérard Pussey) et quelques érudits de belle tenue, notamment notre fringant confrère, Philibert Humm, hussard au pied marin et amateur de deux roues antiques. Ce document est surtout l’occasion de voyager dans l’inestimable Bourbonnais. Bleu autour a également publié, cette année, La fabrique d’une province française un essai signé Antoine Paillet qui vous permettra de vous familiariser avec les richesses de cette terre rurale et si intime. Entre nous, quel autre roman français commence par cette phrase admirable d’équilibre et de nostalgie, goguenarde et pétillante: « Ce fut en allant voter Pompidou que Frère Grégoire rencontra le péché ».

Le Braconnier de Dieu de René Fallet – Bleu autour

Le folklore américain


Ce moi-ci, pour oublier ma laisse d’un kilomètre, je me suis transporté en rêve à quelques milliers de miles, entre L.A. et Washington D.C., auprès de mes amis Trump et Bret Easton Ellis. 


MAKE AMERICA SMALL AGAIN
Mardi 3 novembre – Mercredi 20 janvier

L’Amérique a perdu un grand président. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les antitrumpistes primaires.
En 2016, Mr Orange était à peine élu que les élites libérales ont commencé de se lamenter sur les drames d’une « ère Trump » même pas inaugurée.
Mieux : dès le printemps 2017, les critiques littéraires et cinématographiques les plus pointus se sont mis à dénicher un peu partout dans les nouveautés, tels des œufs de Pâques, des « métaphores » de ladite ère Trump. Je vous en fais un de mémoire, façon Télérama : « Racisme, violence, inégalités : un regard cru sur l’Amérique de l’ère Trump ».
Et tout ça à propos d’œuvres entièrement conçues et réalisées sous le règne d’Obama ; mais dire ça, c’est faire peu de cas du génie visionnaire de l’artiste, n’est-ce pas ?
Aujourd’hui encore, et malgré la chute de ce Saddam U.S., le cauchemar est loin d’être fini, apprend-on. Dans son éditorial du 5 novembre, Le Monde résume sobrement l’état d’esprit de l’intelligentsia transatlantique : même défait aujourd’hui, le trumpisme restera un « héritage durable de la politique des États-Unis ».
Avec ses 72 millions d’électeurs rednecks, son Sénat rouge sang et sa Cour suprême désormais facho pour trente ans, ce diable pourrait bien saboter une « ère Biden » qui s’annonçait pourtant radieuse. Voire, horresco referens, revenir au pouvoir dans quatre ans…
En tout cas, le camp démocrate a tout intérêt à brandir ce scénario d’épouvante. Pas de gentils sans méchant ! Imagine-t-on Stephen King écrivant un Ça, chapitre 2 sans retour du Clown tueur ?

COMMENT J’AI LIBÉRÉ MA CRÉATIVITÉ 
Jeudi 12 novembre

Une amie m’a prêté le best-seller mondial de Julia Cameron, Libérez votre créativité (J’ai Lu, 345 pp, 7,60 €). « Toi qui écris, ça peut toujours te servir. » Comment devais-je le prendre ?
En tout cas je l’ai pris. Une méthode révolutionnaire pour « chasser blocages et inhibitions et stimuler [mon] élan créateur », ça ne se refuse pas. Au pire, ça pourrait toujours faire l’objet d’un papier, voire d’une chronique entière.
Hélas ! Ça commence bien mal. Le premier commandement de ce programme consiste à « rédiger chaque jour ses pages du matin ». Rédhibitoire pour moi, qui vis à l’heure néo-zélandaise.
À moins que le mot « matin » puisse être remplacé sans dommage par « heure du réveil ». Malheureusement, dans son livre, Julia n’en souffle mot. Quelqu’un aurait-il son numéro de téléphone, que je lui pose la question ?
Promis, je tiendrai compte du décalage horaire.

ELLIS ISLAND 
Mercredi 18 novembre

« J’aime l’idée d’être un auteur vieillissant qui fout en l’air son image. » C’est cette phrase de Bret Easton Ellis, interviewé par Beigbeder dans le Fig Mag, qui m’a donné envie de lire White – sa première « non-fiction », comme on dit connement.
Jusqu’à présent, Ellis était l’auteur à succès de romans sulfureux, dont American Psycho. Gay de surcroît, il était classé a priori « intello-libéral », malgré quelques dérapages.
Avec ce pamphlet, BEE brûle ses vaisseaux, dégonflant tour à tour les baudruches intellectuelles de l’époque : « inclusion », communautarismes et victimisation généralisée, sur fond de « likable » unique et obligatoire sous peine d’ostracisme.
Tout a commencé il y a dix ans sur Twitter. Parfois, la nuit, Bret s’installe devant son clavier, une bouteille de tequila à portée de main, et raconte ce qui lui passe par la tête.
Entre deux shots, il signale ainsi des trucs à lire et à voir, ou à fuir, explique pourquoi « c’est une mauvaise idée de faire l’amour en regardant Game of Thrones » ou compare Amour de Michael Haneke, tout juste oscarisé, à « La Maison du lac dirigé par Hitler ». Bret est un chahuteur.
Preuve qu’il ne se relit pas toujours : une nuit, le distrait commande de la drogue sur son compte public. « Ivre, je pensais que j’envoyais un texto », plaide-t-il.
Au fil de ses provocs, certains « followers » se transforment en « haters », qui se disent « offensés » par ses prises de position. C’est qu’on ne peut pas dire n’importe quoi sur Twitter !
– Où d’autre ? répond-il.
Premier scandale en 2010 : Katheryn Bigelow reçoit l’Oscar du meilleur réalisateur pour Démineurs. Et BEE de tweeter : « Si le metteur en scène avait été un homme, jamais il n’aurait eu l’Oscar. »
Aussitôt, partout on hurle à la misogynie, voire à la gynophobie ; mais il s’en fout. Au contraire, l’épisode réveille en lui le « mauvais garçon », qui désormais va troller à tous les vents et contre le vent. Son plus grand plaisir : écrire des horreurs telles que ces messieurs-dames de l’élite libérale « serrent leur collier » d’indignation en le lisant.
Après les femmes, il s’en prend donc aux « milléniaux », qualifiés de « génération dégonflée », puis à sa propre « communauté » (« gays identitaires » et « gays grand public ») et même à Black Lives Matter pour son look déplorable qui, assure-t-il en esthète, nuit considérablement à la cause.
Mais le plus gros succès de Bret sur Twitter n’est pas prémédité. En 2016, avec la campagne présidentielle, l’hystérie anti-Trump a gagné chez ses amis, et les « résistants » se planquent. Un soir qu’il dîne à West Hollywood (« WeHo » pour les intimes) avec deux couples d’amis branchés, il est ainsi témoin d’un double coming out politique.
L’un après l’autre, l’un entraînant l’autre, ces quatre obamistes de toujours finissent par le confesser, soulagés, sous l’œil amène de Bret : cette fois c’est décidé, ils vont voter Trump, parce que y en a marre – mais surtout faut pas le dire.
À peine rentré chez lui, notre ami, éméché mais pas trop, balance le scoop sans citer les noms : « Il y a des trumpistes à WeHo ! »
Puis il s’endort paisiblement… jusqu’à ce que son petit ami le réveille en sursaut : « Putain, qu’est-ce que tu as tweeté ? » De fait il découvre, sidéré, des milliers de reprises et commentaires, et des dizaines de demandes d’interview. Sans compter, abricot sur le gâteau, un retweet de @realDonaldTrump en personne !
Après ça, tu peux mourir. Lui, il est juste passé aux podcasts.

HAPPY BIRTHDAY Mr PRESIDENT ! 
Dimanche 22 novembre

Pour fêter le 130ème anniversaire de sa naissance, un bon mot du général de Gaulle : « Je ne respecte que les gens qui me résistent. Malheureusement, je ne peux pas les supporter. »

American Psycho

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Parents, on vous ment !

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La surévaluation des notes, une des tares du système éducatif français.


Une mauvaise cuisine éducative

Il est désormais établi que nombre de lycées ont mis en place une double comptabilité : les copies sont notées en valeur plus ou moins réelle, mais les bulletins, qui génèreront les livrets scolaires sur lesquels s’appuiera Parcoursup, sont remplis de notes fantaisistes et sur-évaluées.

Notez bien que les notes « réalistes », celles que MonChéri-MonCœur ramène à la maison, sont elles aussi augmentées, afin de ne pas froisser la susceptibilité des « géniteurs d’apprenants ». Un enseignant qui se risque, aujourd’hui, à noter en s’approchant de la valeur réelle se fait rappeler à l’ordre par les parents d’élèves via les boîtes de dialogue (en fait de surveillance et de pression) de ProNote, — et au besoin, s’il s’obstine, par son administration, qui cherche avant tout à minimiser les écarts être les nôtres attribuées et celles que l’on affichera glorieusement dans le récit officiel qu’est le livret scolaire.

C’est cela, le sale petit secret de la cuisine éducative. En Primaire, on ne note plus — on attribue des couleurs, c’est plus seyant, et le noir est exclu. On a proscrit les redoublements, donc on note de façon à ce que le passage paraisse mérité. Et on a fait du Bac une formalité de fin d’études. Et cela va, cahin-caha, jusqu’au moment (disons en troisième année de fac, ou dès la première année de prépas) où l’élève se heurte au mur de la réalité, et s’écrase gentiment dans des filières sans espoir qui enseigneront la meilleure façon de passer le temps dans une salle d’attente de Pôle-Emploi. Ou à patienter, assis sur son vélo Uber, entre deux pizzas et trois sushis à livrer.

Le nivellement par le bas

En 2015, j’ai été convoqué au ministère, reçu par Agathe Cagé, ex-élève de la CPGE où j’enseignais et conseillère de Vallaud-Belkacem. On m’a sondé pour savoir si je collaborerais à un projet de disparition totale des notes. J’en ris encore. Mais c’est pourtant ce qui s’est mis en place — sauf qu’au lieu de les faire disparaître, on les a gonflées. Dans une note donnée en collège ou en lycée, il y a aujourd’hui à parts égales du silicone et de la solution hydro-saline — comme dans les implants mammaires. C’est ainsi que l’on passe d’un honnête 85 B à un 85 E. C’est ainsi que l’on glisse de 6 à 14.

J’explique. Une dissertation de Lettres, en classe de Première, pompée pour l’essentiel sur le Net, mérite techniquement 2/20 (pour le papier et pour l’encre) ; elle est notée aujourd’hui autour de 10 — et l’élève ramassera finalement une moyenne de 13 sur son livret scolaire. C’est mieux que le monde merveilleux de Walt Disney.

D’ailleurs, c’est ce qu’il aura au Bac — vu que les notes y sont tout aussi fictives. Les correcteurs ont des instructions pour ne pas noter en dessous de 8 — et tout enseignant faisant preuve de mauvais esprit est dégagé, et ses notes sont corrigées en commission, afin que le centre d’examen où il a sévi se retrouve à parité avec les autres (les comparaisons arrivent en temps réel, on sait donc sur quoi se baser pour noter). Car on sait, statistiquement, qu’un centre d’examen qui note trop bas menace la fiction des 95% de réussite chère aux parents, aux institutionnels, et aux enseignants qui pour rien au monde ne consentiraient à revoir, l’année suivante, les mêmes têtes de lard face à eux.

À lire aussi, Corinne Berger: Fabrique du crétin, mode d’emploi

Précisons, tant qu’à faire, que le correcteur qui obéit à la contrainte du groupe a lui-même, s’il a le CAPES depuis moins de dix ans, bénéficié d’une notation très optimiste lorsqu’il a passé son concours de recrutement. Les jurys peinent à remplir tous les postes que le ministère met en jeu — au grand dam des syndicats qui voudraient que tous les admissibles, et non admis, de l’année dernière soient promus « reçus » séance tenante. C’est avec ce type de raisonnement que l’on a accepté, au CAPES de Maths il y a quelques années (vous savez, les maths, cette matière dans laquelle nous brillons par défaut au niveau mondial) des postulants qui avaient glorieusement 4 / 20 de moyenne. Ce sont ces gens-là qui enseignent aujourd’hui à vos enfants.

Un système entièrement vérolé 

Il y a deux ans, lorsque des syndicats ont accouché de l’idée absurde de faire la grève des copies du Bac, j’ai suggéré plutôt de noter les performances des candidats pour ce qu’elles valaient — quitte à laisser un Inspecteur reprendre patiemment, à la main, toutes ces moyennes méritées, donc impossibles. Personne, dans le monde syndical, n’a cru bon de faire écho à cette suggestion rationnelle — peut-être par manque de correcteurs capables d’évaluer exactement ce que vaut une copie. C’est plus facile de faire la grève des notes que d’en mettre de mauvaises, toute justifiées soient-elles.

L’ensemble du système est vérolé. Et là aussi, l’Éducation nationale a accouché d’un système à deux vitesses, entre les parents informés, qui savent bien que le 18 au Bac de leur rejeton vaudra 6 dès le premier devoir en Maths-Sup (ceux-là ne disent rien, et paient des cours particuliers), et parents peu au fait des réalités, qui ne comprennent pas que la prunelle de leurs yeux n’aient pas au moins 14 de moyenne pour célébrer son manque de travail, de bonne foi, de sens de l’effort et de goût de la compétition.

Vous voulez que votre progéniture soit bien notée ? Faites-la bosser ! Supprimez la télé, les portables, les jeux vidéos, les soirées à papoter dans le vide avec d’autres crétins dans leur genre. Mettez-les au travail. Offrez-leur des livres — des vrais, sans images. Ne les lâchez pas. Faites-leur la guerre.

Ce que vous acceptez de sportifs de haut niveau, la compétition impitoyable, les entraînements éreintants, les matches qui se succèdent à un  rythme effréné, il faut l’imposer pour le travail scolaire. Dire « Ils ne seront pas prêts pour les épreuves anticipées du Bac », c’est refuser l’obstacle : il y a une épreuve, à une date donnée, on se débrouille pour travailler afin d’être prêt au jour J. Et c’est tout.

L’Éducation nationale est un parc d’attractions où chaque détail a été pesé afin de satisfaire et d’illusionner le plus grand nombre

Et s’il vous plaît, laissez les enseignants enseigner. Vous n’allez pas expliquer à votre boulanger comment on fait le pain, vous ne vous risquez pas à contester le traitement que vous ordonne votre médecin. C’est pareil : votre compétence, en matière d’enseignement, est nulle. Autant vous y faire. Parce que des démagogues ont inventé il y a quelques années la notion creuse de « co-éducation », vous vous croyez autorisés à intervenir dans le champ scolaire — alors que vous n’avez rien à y faire, ni pour juger les notes, ni pour juger les contenus.

L’Éducation nationale est un parc d’attractions où chaque détail a été pesé afin de satisfaire et d’illusionner le plus grand nombre — pour que les gogos patientent jusqu’à ce que tombe le couperet. Mais alors, il sera trop tard.

Tableau noir

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C'est le français qu'on assassine

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Covid: la panique des élites


Le Covid tue en suscitant chez le malade une surréaction de son système immunitaire. Au niveau de l’État, c’est pareil: la double peur de la sanction pénale et de l’opinion publique poussent l’exécutif et les fonctionnaires à surréagir pour se couvrir et la machine technocratique, hypercentralisée, s’emballe. La crise sanitaire devient une crise de l’État avant de dégénérer en crise économique et sociale. 


Mercredi 4 novembre, Carcassonne. Des policiers, sans doute accablés par l’inanité de leur propre mission, inspectent un hypermarché Leclerc, afin de vérifier qu’il vend seulement des biens « essentiels », au sens du décret du 2 novembre modifiant le décret du 29 octobre… Assiette ? Non essentiel. Poêle à frire ? Essentiel… Un sommet de l’absurde atteint au terme d’une succession d’étapes raisonnables. Pour réduire les interactions sociales, il faut fermer les boutiques. Comme les Français ont besoin de manger, il convient de garder les grandes surfaces ouvertes ; le petit commerce dénonçant une inégalité de traitement, le gouvernement en est venu à définir ce qu’est un produit essentiel. Un pyjama taille 2 ans est essentiel. Taille 3 ans, il ne l’est pas. Sanglier Magazine et Causeur sont essentiels. Les livres ne le sont pas.

Deux commissions d’enquête

Une anecdote parmi des centaines, illustrant la gestion de crise chaotique de l’épisode Covid. Impossible de les lister toutes, mais comment passer sous silence le fait qu’une pharmacienne niçoise a été condamnée à un an de prison avec sursis et un an d’interdiction d’activité le 27 avril 2020 pour avoir vendu des masques, dont le port sera rendu obligatoire à Nice le 20 août ? « Il semble que notre monde ait totalement perdu la raison. Nous nagissons plus que dans l’émotionnel, sans réfléchir. Cette irrationalité nous faisant glisser doucement sur le toboggan de la radicalité de nos comportements », écrivait le 10 mars le député Agir ensemble du Haut-Rhin Olivier Becht. Le 8 novembre, le même réclamait des amendes de 10 000 euros pour non-respect du confinement…

À lire aussi, Ludovic Grangeon: Confinement : Ministères, Cabinets ou chiottes, même résultat

Les parlementaires, pourtant, devraient savoir que la France est au bord de l’overdose d’incohérence. Deux commissions d’enquête, créées respectivement au Sénat et à l’Assemblée, se penchent depuis le début de l’été sur la réponse apportée à la crise sanitaire. Pendant qu’elles travaillaient, les fermetures de lits dans les hôpitaux se sont poursuivies. Cent lits ont été supprimés à Nantes au cours de l’été, 200 à Caen, 184 à Reims, 100 à Limoges, etc. Depuis 2003, la France a réduit ses capacités en hospitalisation à temps complet de près de 75 000 places, sous l’impulsion d’un Comité interministériel de « performance et de la modernisation de l’offre de soins » qui n’entend pas interrompre son ambitieux programme.

Faut-il en conclure que tous nos comités Théodule sont en roue libre et que plus personne ne contrôle rien ?

Au contraire.

Le principe de précaution poussé à l’extrême

L’analyse de la crise institutionnelle en cours prendra des années, mais les premiers travaux ne suggèrent pas du tout un effondrement des centres de décision, comme en juin 1940. Ils montrent plutôt une surréaction ! « Le champ de la gestion publique est saturé d’organisations, on le sait depuis longtemps, relève Henri Bergeron, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la santé au Centre de sociologie des organisations. Dans le contexte Covid, les contraintes budgétaires et hiérarchiques qui régulent ordinairement leur action ont été brusquement levées. » Loin d’être paralysé, le pouvoir serait plutôt en phase d’emballement depuis des mois, un peu comme un système immunitaire qui se retourne contre l’organisme.

La bascule intervient le 10 mars, lorsque l’Italie entière est placée en confinement. La France l’imitera une semaine plus tard, mais les travaux parlementaires montrent que la décision a été prise dès le 12 mars, après un temps de réflexion très court. « À quelles conditions peut-on introduire une mesure inédite, qui ne figure dans aucun texte de loi ou plan, qui na jamais été testée, qui n’a fait l’objet d’aucune étude scientifique ? » s’interrogent Henri Bergeron et ses collègues sociologues dans un ouvrage paru début octobre[tooltips content= »Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel et François Dedieu, Covid-19 : une crise organisationnelle, Presses de Sciences-Po, 2020. »](1)[/tooltips]. Bonne question, restée à ce jour sans réponse. Le confinement général a été décidé sans que personne ait la moindre idée de son efficacité. La Chine ne l’avait pas expérimenté, se bornant à confiner des régions. Elles sont certes aussi peuplées que des pays européens, mais ne possèdent nullement les caractéristiques des États autonomes. Les centres névralgiques de Chine n’ont jamais cessé de fonctionner. Le gel d’un pays entier est une invention italienne, et cela tient peut-être à un séisme vieux de onze ans.

Le précédent de l’Aquila en Italie

Le 6 avril 2009, la terre a tremblé près L’Aquila, ville des Abruzzes, tuant 299 personnes. Trois ans plus tard, en 2012, un tribunal italien a condamné à six ans de prison ferme cinq scientifiques de la commission italienne chargée d’évaluer les dangers liés aux tremblements de terre. Chef d’accusation : « homicide par imprudence ». La justice ne leur a pas reproché de ne pas avoir prévu le séisme, ce que personne ne sait faire, mais d’avoir accepté de porter une parole rassurante dans les médias, alors que la terre tremblait déjà depuis quelques jours dans le secteur et que certaines voix réclamaient une évacuation préventive ! Considérée comme un scandale par l’ensemble de la communauté scientifique, cette décision de première instance répondait à une demande populaire italienne. Elle a été cassée en appel en 2016. Néanmoins, selon un haut fonctionnaire français de l’enseignement supérieur et de la recherche, elle reste très présente dans la mémoire des experts italiens, bien au-delà du cercle des sismologues. « L’ancien directeur de la protection civile italienne, Guido Bertolaso, était commissaire extraordinaire à la crise de L’Aquila, en 2009. Il a vu monter en direct les appels à lyncher les sismologues. Et en mars 2020, on le retrouve consultant des régions Lombardie, Sicile et Ombrie pour la gestion du Covid… Il est sur une ligne de précaution maximale, comme ses collègues. Quand vous êtes expert dans l’Italie post-Aquila, vous n’êtes jamais trop couvert. »

Accusés d'avoir sous-estimé les risques avant le séisme meurtrier de l'Aquila en 2009, des scientifiques italiens sont poursuivis pour "homicide par imprudence", L'Aquila, 22 octobre 2012. © Manuel Romano/NurPhoto/AFP
Accusés d’avoir sous-estimé les risques avant le séisme meurtrier de l’Aquila en 2009, des scientifiques italiens sont poursuivis pour « homicide par imprudence », L’Aquila, 22 octobre 2012. © Manuel Romano/NurPhoto/AFP

Les experts sont par définition des spécialistes, qui reconnaissent la parole de leurs pairs. C’est leur force et parfois leur faiblesse, quand ils rediffusent et amplifient une erreur initiale. En avril 2010, suite à l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll, tout le ciel européen a été paralysé, sans raison. « Une histoire ahurissante, raconte René Zanni, ingénieur de l’aviation civile devenu consultant spécialisé en gestion des systèmes complexes. Les cendres volcaniques peuvent en effet bloquer les moteurs d’un avion de ligne – c’est arrivé en 1983 en Indonésie –, mais il faut vraiment être au mauvais moment au mauvais endroit. Dans le cas de l’Eyjafjöll, le danger existait, mais dans une zone limitée. Les aéroports écossais ont fermé leur espace, par précaution, parce que le vent tournait et pouvait amener le nuage vers l’Europe. » L’emballement commence alors. « On avait créé à Londres un Volcanic Ash Advisory Center (“centre de conseil en cendres volcaniques”,) qui n’avait pas encore eu l’occasion de montrer son utilité. Il a préconisé d’étendre la mesure à tout l’espace aérien britannique. Londres l’a écouté, Berlin a suivi. De proche en proche, la paralysie a gagné l’Europe de l’Est, l’Ukraine, l’Arménie… » Bilan, des centaines de vols annulés, près de 2 milliards de dollars de pertes pour les compagnies aériennes. D’autres éruptions survenues depuis lors en Islande n’ont pas entraîné la moindre annulation de vol. « Ce n’est pas de l’incompétence, pointe René Zanni. C’est un problème systémique. Dans la gestion de crise, la sécurité est logiquement mise tout en haut de la pile des critères. Le point critique, ce sont les indicateurs de risque. Si vous ne retenez pas les bons, vous risquez de vous planter. »

Compter les morts du Covid, pas si simple

Dans ce registre, le confinement de mars et le demi-confinement d’octobre semblent pourtant fondés sur un indicateur net comme un coup de faux. Il s’agit des admissions de patients en danger de mort, de nature à submerger les capacités de réanimation. L’assignation à résidence des Français a été décidée, car « les autres options disponibles auraient coûté trop de vies », résument les auteurs de Covid-19 : une crise organisationnelle.

Selon Anne-Laure Boch, neurochirurgien à la Salpêtrière, à Paris, cette lecture est simpliste. Tout en déplorant la réduction obsessionnelle des coûts, au sein d’un secteur hospitalier « à l’os », elle pointe l’ambiguïté de la notion de surcharge des services de réanimation. « Lhôpital en France étant désormais géré à flux tendu, nimporte quelle crise est susceptible de dépasser ses capacités théoriques », souligne-t-elle. En pratique, pendant les pics de Covid, « les médecins ont fait face comme ils le font souvent, en triant les patients. La moraline ambiante empêche de le dire, mais c’est un aspect de leur métier. Il faut leur faire confiance. Envoyer en réanimation des malades très âgés et très fragiles relève de l’acharnement thérapeutique. Les taux de survie à six mois sont désastreux. »

Grand âge, insuffisances respiratoires, fragilités cardiaques: attribuer au Covid des morts provoquées par un bouquet de causes fait flamber les chiffres

Autre indicateur présumé robuste de la gravité de la crise, le nombre de morts du Covid est tout aussi délicat à interpréter. Dans une note trop peu commentée, publiée en avril 2020[tooltips content= »Alain Bayet, Sylvie Le Minez et Valérie Roux, « Mourir de la grippe ou du coronavirus : faire parler les chiffres de décès publiés par l’Insee… avec discernement », Insee, 7 avril 2020. »](2)[/tooltips], l’Insee souligne qu’il peut exister « un rapport de 1 à 10 entre le nombre de décès causés directement par la grippe et recensés comme tels dans les certificats de décès, et le nombre de décès dont l’épidémie est responsable » en comptant large. Grand âge, insuffisances respiratoires, fragilités cardiaques… Attribuer au seul Covid des morts provoquées par un bouquet de causes fait flamber les chiffres. Une des raisons pour lesquelles la Belgique a des indicateurs de mortalité par Covid parmi les plus élevés en Europe est qu’elle retient les décès par « suspicion » de Covid dans ses statistiques. L’Allemagne, à l’inverse, a des statistiques Covid restrictives. Il ne fait aucun doute que le coronavirus fera des dizaines de milliers de morts en Europe, mais suivre le nombre de décès en temps réel pour conclure que telle ou telle mesure porte ses fruits est hasardeux.

Hypercentralisation

Le conseil scientifique de treize membres mis en place par le gouvernement français le 10 mars a évacué ces sérieuses réserves méthodologiques, parce qu’il était « très hospitalo-centré », estime le sociologue Olivier Borraz. Banquiers, avionneurs, pétroliers ou restaurateurs, les lobbies économico-industriels, dont tant d’observateurs dénoncent l’influence sur la vie publique, ont été ignorés au moment de vérité, relégués dans l’antichambre. Issu d’une longue concertation, prêt depuis 2011, le plan « Pandémie grippale » a été laissé de côté, alors qu’il répondait assez bien à la situation. Le conseil scientifique s’est lancé dans un exercice d’improvisation totale. « On était sur une stratégie de protection des hôpitaux, rappelle Olivier Borraz. Si d’autres expertises avaient été convoquées, d’autres décisions auraient-elles été retenues ? Probablement. » Aujourd’hui, ajoute-t-il, le Conseil de sécurité et de défense qui a pris le relais intègre des expertises plus variées, mais « il fonctionne de manière très fermée, avec des critères peu explicités, pas débattus ». Depuis juin, pourtant, il était possible de consulter largement pour aboutir à une forme de gestion collective de la crise. Rien n’a été entrepris en ce sens. Les mesures coercitives et les restrictions de libertés descendent du sommet, sans que personne ne se donne la peine de justifier leur bien-fondé. Pourquoi limiter les promenades à un rayon de 1 000 m autour du domicile ? Pourquoi pas 500 m, ou 5 km ? À quoi bon le masque en école primaire, si les enfants l’enlèvent pour manger dans une joyeuse pagaille à midi ? Pourquoi des mesures nationales, alors que l’épidémie affiche des variations locales considérables, que personne ne prend le temps d’analyser ?

À lire aussi, Anne-Laure Boch: Reconfinement: pas en mon nom!

En Italie encore, le second confinement est émaillé d’incidents violents à Naples, Milan ou Turin. Conscient de la tension latente, le gouvernement français ouvre les vannes. Les chasseurs peuvent chasser, les plaisanciers accéder à leurs navires pour les préparer à l’hivernage, les commerces « essentiels » restent ouverts. Au risque de multiplier les incohérences et d’attiser le soupçon qui monte : nos gouvernants ne navigueraient-ils pas à vue depuis des mois ? Henri Bergeron n’est pas loin de le penser. « Nous sommes face à un discours moralisateur et culpabilisateur reposant sur une énorme méfiance envers les administrés, mais à l’examen, on se dit que les élites sont beaucoup plus paniquées que les citoyens. »

Vienne 1938: devine qui vient dîner


L’ouvrage d’Alice Urbach de plus de 500 pages sur les meilleures recettes viennoises dans les années 1930 sera bientôt réédité…


« Aryanisation. » Ce mot terrible évoque l’expropriation par les nazis des biens des juifs d’Europe et l’exclusion de ceux-ci de la vie culturelle. Une facette moins connue de ce processus vient de nous être rappelée par l’histoire d’Alice Urbach, auteur d’un best-seller sur la cuisine viennoise dans les années 1930, histoire racontée par sa petite-fille dans un livre publié en septembre[tooltips content= »Karina Urbach, Das Buch Alice: Wie die Nazis das Kochbuch meiner Großmutter raubten (2020). »](1)[/tooltips]. Née dans une famille juive en 1886, Alice se marie avec un médecin dont la mort prématurée la laisse seule avec deux enfants à élever. Elle se lance comme professeur de cuisine pratique et crée un service de livraison de plats chauds. En 1935, elle codifie tout son savoir-faire dans un volume de plus de 500 pages qui met à la portée de tout le monde les secrets des meilleures recettes viennoises, de l’Apfelstrudel au Kaiserschmarrn, une sorte de crêpe coupée en morceaux inventée accidentellement par une paysanne pour l’empereur Franz Joseph et son épouse, Sissi. Intitulé So kocht man in Wien ! (« C’est comme ça qu’on cuisine à Vienne ! »), le livre est un succès immédiat et devient une véritable référence dans les pays germanophones. Après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne d’Hitler en 1938, Alice est obligée de se réfugier en Angleterre, avant de rejoindre les États-Unis après la guerre. Dès qu’ils mettent main basse sur son pays, les nazis, écoutant à la fois leur idéologie de haine et leur estomac, republient son best-seller sous un autre nom, « Rudolph Rösch », à consonance plus « aryenne ». La nouvelle édition reproduit substantiellement le texte d’Alice et les images où on voit ses mains à l’œuvre. Sans le savoir, Alice est destituée de son statut d’auteur et naturellement des revenus qui y sont associés. C’est bien plus tard qu’elle découvre la supercherie odieuse. Devenue en Amérique une vedette de la cuisine à la télévision, elle meurt en 1983 à 90 ans. Aujourd’hui, son best-seller va être enfin réédité sous son nom – et ainsi dé-aryanisé.

La nuit, je regarde Tinder

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Le billet du vaurien


Il m’arrive de m’ennuyer dans le grand lit où je tente, souvent en vain, de trouver le sommeil après avoir regardé un match de foot ou suivi la liesse populaire qui a suivi l’élection du Président le plus fade des États-Unis.

Les Américains déchanteront vite et, peu à peu, même ceux qui le haïssaient, éprouveront une forme de nostalgie pour le maverick qu’était Donald Trump : il assurait le spectacle mieux que quiconque. On comprend que le tout Hollywood l’exécrait : il leur volait la vedette. Et il était le seul à s’imposer face à des rivaux comme le Président Xi, Poutine ou Erdogan. Il n’était peut-être pas cultivé, mais il avait compris l’essentiel : « First is First and Second is Nobody».

Les pleurnicheries antiracistes ou féministes le laissaient de glace, de même que les paniques sanitaires liées à une pandémie qu’il jugeait être l’escroquerie du siècle. Et il ne voulait pas museler le peuple américain, ce qui est pour moi une raison supplémentaire de l’apprécier : Donald Trump et John Wayne, même combat. Un combat perdu, je l’admets bien volontiers.

Date de péremption

Donc, la nuit, après avoir bu une rasade de whisky japonais, si possible du Nikka, je m’amuse à regarder les profils des filles esseulées en quête du Prince Charmant sur Tinder. Je les choisis en fonction de leur âge, puisque comme Chloé Delaume que j’apprécie et qui vient de recevoir le Prix Médicis pour Le Cœur synthétique, je ne sais que trop combien, passée la quarantaine, les femmes ont atteint leur date de péremption: elles ne sont plus sur le marché de l’amour que des barquettes de viande avariée.

Je les évite donc et, après m’être présenté comme un jeune professeur de criminologie, je pars à la pêche avec la sensation d’opérer un casting. Je ne suis guère étonné par le fait que toutes ces donzelles aient une même obsession : voyager. « Je ne suis pas assez con pour cela », disait Gilles Deleuze. D’ailleurs, pourquoi aller chercher ailleurs, ce que l’on ne trouvera qu’en soi ?

A lire aussi: L’Être humain, bien mieux qu’un arbre et bien mieux qu’un écran

À défaut de faire le tour du monde ou de partir en randonnée, elles se replient sur Netflix. Rares sont celles qui s’intéressent à la politique et plus rares encore celles qui ont une passion pour la lecture. J’ai néanmoins trouvé quelques exceptions en Asie. Ainsi, j’ai découvert que Michel Foucault était une star en Chine et qu’on y étudiait Heidegger. En revanche, Cioran est totalement inconnu. Une jeune Chinoise a pour projet cet hiver de lire tous les cours donnés par Foucault au Collège de France. Je l’ai vivement encouragée, signalant au passage pour me mettre en valeur que je l’avais un peu connu.

Michel Foucault et Christophe

Parfois, les filles me proposent un peu plus d’intimité sur WhatsApp, Skype ou Hangouts. Les plus jeunes sur Snapchat. Les Françaises sont les plus vénales. Après quelques exhibitions qui ne manquent pas de charme, elles me demandent de les aider à remplir leur frigo qui est vide. Combien de photos de frigos vides, n’ai-je pas reçu !

Je les incite à manger le moins possible et à ne jamais dépasser cinquante kilos, ce qui semble être aussi difficile pour elles que de gravir le Cervin. En général, la relation s’arrête là. Je m’endors tranquillement en écoutant : « Les mots bleus » de Christophe. Michel Foucault les appréciait-il ? Encore une question sans réponse.

Quand Aquilon en appelle à Jupiter

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Éoliennes dans un champ de blé, Mesnil-Raoul, juillet 2020.©Robin Letellier/SIPA Numéro de reportage :00974101_000030

Dans une lettre ouverte, les magnats de l’éolien national appellent Jupiter à la rescousse pour sauvegarder leur business.


Fallait-il qu’ils soient fébriles, pour que certains des grands magnats de l’éolien national, appuyés par des responsables politiques régionaux, en appellent d’urgence au président de la République, surtout dans la période actuelle, toute tournée vers d’autres urgences ?

À lire aussi, Lucien Rabouille: Proust à l’ombre des éoliennes

Dans une lettre ouverte, ils lui demandent son appui, pour sauvegarder un business florissant, qu’ils jugent en péril. En vérité, ils craignent bien peu, car se réclamant d’une légitimité écologique, inscrite dans l’officielle Programmation Pluriannuelle de l’énergie (2019-2028). Le texte prévoit qu’à l’échéance, 40% de l’électricité sera produite par des sources renouvelables (dont l’hydraulique). Une Bible que la Ministre en charge convoque à chaque occasion et qui ne stipule pas moins qu’un triplement des capacités éoliennes sur la période.

Mais ces opérateurs industriels, en réalité des hommes d’affaires, ne peuvent tolérer qu’un tel boulevard (tracé façon Haussmann, par nos gouvernants) soit encombré de chicanes, les barricades n’étant pas encore à l’ordre du jour.

Nos promoteurs et défenseurs de la cause du vent, s’inquiètent en effet de la multiplication des recours des riverains, auxquels on a pourtant coupé les ailes, en limitant drastiquement les possibilités de contestation, mais qui parviennent néanmoins à freiner (pouvant rarement s’opposer, in fine), la profitable dynamique économico-financière.

Ces entraves insupporteraient des pionniers audacieux qui prétendent avoir pris force risques au service d’une grande cause, au point d’appeler Jupiter à la rescousse.

Ils affichent d’emblée que les protestations qui iraient à l’encontre d’un consensus national, sont forcément illégitimes, surtout mises en regard de la maîtrise d’enjeux planétaires, dans laquelle le développement de l’éolien, en France, serait partie prenante ; rien de mieux pour convaincre que d’élever ainsi le débat !

Un vent mauvais [tooltips content= »Allusion au vocable utilisé dans un discours du Maréchal Pétain (12 08 1941 🙂
« Français, J’ai des choses graves à vous dire. De plusieurs régions de France je sens se lever depuis plusieurs semaines
un vent mauvais… ». « ](1)[/tooltips]
s’est-il levé ?

Malgré une présentation des projets éoliens les parant de tous les avantages, dont la redynamisation économique du tissu rural (un argument qui en effet, laisse pantois) et qui prétend que toute difficulté est soluble dans une discussion apaisée, une contestation foncière s’est en effet instaurée dans le pays.

Elle tente de faire pièce à l’envahissement de nos contrées par des forêts de mats éoliens, de plus en plus démesurés, car devant aller chercher, toujours plus haut, le souffle sporadique et souvent poussif d’Aquilon.

Ainsi, cette fuite en hauteur permet-elle de déclarer « venteuses », des régions qui ne le sont guère et d’étendre encore, voire de généraliser, les implantations. Il n’est que de parcourir le pays (même si c’est moins facile ces derniers temps…) pour le constater et pour s’en désoler, plus un lieu n’est à l’abri, plaines et crêtes sont également frappées.

Dans leur supplique, les acteurs de ce déploiement (et leurs influents soutiens politiques) feignent de s’étonner qu’ici et là, partout en réalité, des fourches se lèvent. Certains que les arguments chevauchés balaieraient tous les obstacles, les uhlans des moulins, n’avaient pas auguré que le bon peuple serait un peu plus défiant et irait regarder derrière le paravent…

En particulier, alors qu’est mise en exergue la problématique des déchets nucléaires, bien qu’une solution pérenne existe, à laquelle on ne sait opposer que des arguments irrationnels et surtout des principes, s’inquiète-t-on suffisamment du réel impact écologique de ces technologies, dites vertes ?

En réalité, elles sont grosses consommatrices de matériaux de base (béton, acier), par comparaison, le nucléaire n’est qu’un « petit joueur » et les énormes fondations ferraillées, à l’échelle du gigantisme des machines, demeureront in situ pour bien longtemps. Elles sont aussi gourmandes en cuivre et en métaux rares, dont l’exploitation détruit des paysages et induit des pollutions conséquentes… mais ailleurs, loin des yeux énamourés des tenants des éoliennes, qui ne souhaitent pas s’interroger plus avant.

Sur le plan économique, le pays paye au prix fort l’inanité de ces orientations qui servent très largement des opportunistes financiers, portés par un air du temps, que leurs affidés politiques ont mis en mouvement. L’intérêt national y est bien peu servi, les matériels étant le plus souvent importés et même installés par les techniciens des fournisseurs. Certes, pour les futurs parcs offshores, une partie des équipements sera assemblée ou construit sous licence dans des usines françaises, mais en France, plus de 8000 mats sont déjà dressés !

Cette situation, trop longtemps tolérée, est aujourd’hui frontalement contestée.

Un substitut de dupe

Ces pseudo-leviers se révèlent en effet très dispendieux pour le citoyen-contribuable qui finance des conditions de rachat, hors marché, du courant produit, injecté prioritairement sur le réseau, que celui-ci en ait besoin ou pas. Des contrats au long cours (15-20 ans) garantissent une solide rémunération des investissements et on ne distingue pas bien les risques qu’auraient pris ces promoteurs. Tout au contraire, de confortables rentes ont ainsi été établies.

En France, le développement massif de l’éolien et du solaire a pour finalité de réduire les sources carbonées, les écrits du Ministère de la Transition Écologique en attestent, sans conteste ; or c’est pourtant l’angle d’attaque du problème, le plus inadéquat et sans surprise, le plus inefficace. Il s’agit, rien moins, que prétendre décarboner un système électrique, qui l’est déjà très largement !

Vouloir substituer une électricité décarbonée à une autre paraîtrait effectivement incongru, si celle-ci n’était pas nucléaire, cible de toujours d’écologistes aujourd’hui aux manettes. Pouvoir montrer à l’opinion que le nucléaire est finalement soluble dans le soleil et le vent, est une formidable opportunité, saisie à bras le corps. Qu’on ait pour cela recours à l’argutie et à l’idéologie (les travaux pratiques étant beaucoup moins probants), n’est apparemment pas un problème.

Mais ce remplacement, hors qu’il n’a aucun fondement logique, se révèle largement fictif, car ne donnant aucune garantie que le substitut rende le même service électrique (fourniture à la demande, coûts optimisés, services réseau).

Au motif qu’il y aurait toujours du vent quelque part, un nécessaire foisonnement est mis en avant par les promoteurs des moulins, et justifierait à lui seul qu’il faille en installer beaucoup et partout. Un argument qui se révèle une bien piètre ligne de défense, quand on l’examine de plus près, y compris à l’échelle du continent.

Faux dilemme

Il se disait, ici et là, que des opposants au développement inconsidéré de l’éolien avaient l’oreille du Président et certaines de ses déclarations récentes en attestaient effectivement. Il ne serait pas indifférent à cette fronde du terrain qui avait quelques arguments à faire valoir. En conséquence, il était grand temps, pour les promoteurs de la filière, de réagir, jurant, la main sur le cœur, qu’ils ne servent rien moins qu’une cause planétaire.

« Local contre global », une forme d’antagonisme, qui rappelle celle rencontrée durant la crise des Gilets jaunes, « fin du mois contre fin du monde », à la différence que cette fois, les deux positions se réclament de l’écologie !

Préservation des paysages contre décarbonation du système électrique, une opposition qui peut faire sens dans un pays où le système électrique est largement gazier ou charbonnier, mais certainement pas en France ou hydraulique et nucléaire produisent l’essentiel. Pour aller au fond des choses, c’est le problème lui-même qui est illégitime.

À lire aussi, Bertrand Alliot: Foutues éoliennes

Le Président n’ignore rien de tout ça, mais en bon politique, soucieux de sa réélection, il voudra certainement envoyer des signaux aux deux camps, mais seule la Mécanique Quantique permet la superposition de situations antagonistes et son introduction dans notre constitution n’est pas encore d’actualité.

Baudelaire ne veut pas sauver Noël

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baudelaire baronian belgique
Portait de Baudelaire par Etienne Carjat. Wikipedia.

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


Y aura-t-il des fêtes de fin d’année ? Au-delà de l’aspect économique, c’est l’enjeu symbolique qui préoccupe le citoyen. Olivier Véran a annoncé l’éventuelle mauvaise nouvelle, à grand renfort de litotes, cette figure de style qui donne paradoxalement plus de relief aux situations qu’elle veut atténuer : « Quoi qu’il en soit, ce sera un Noël un peu spécial de ce point de vue-là. »

De ce point de vue-là, c’est-à-dire du point de vue d’une séparation obligée au moment où, précisément, on a besoin d’être ensemble. À ce titre, la comparaison discutable avec une guerre quand il s’agit de faire du virus un ennemi invisible prend une certaine pertinence avec les Fêtes. À lire les journaux des écrivains sous l’occupation, surtout ceux qui se trouvaient dans la Résistance, Noël ravive le sentiment d’anormalité de la situation. Dans son beau et digne Journal des années noires, Jean Guéhenno note à Noël 1943 : « J’écoute à la radio un fragment de L’Enfance du Christ : la fuite en Égypte. La grande phrase si souple, dix fois reprise, me parle avec insistance d’un refuge où doit trouver asile, en attendant l’heure, la pensée qui nous sauvera. Mais il n’est plus aujourd’hui, semble-t-il, de refuge, plus d’Égypte. »

Il n’existe plus d’Égypte, dit Guéhenno, en écoutant seul, Berlioz. C’est le même sentiment éprouvé par beaucoup aujourd’hui puisque même la famille, contaminations « intrafamiliales » obligent, n’est plus un îlot de sécurité, surtout si on en croit les propos du Dr Lenglet dans Le Figaro : « Noël est potentiellement un cluster national géant, intergénérationnel à l’origine d’une potentielle troisième vague. » Là, nous ne sommes plus dans la litote, mais dans l’hyperbole, du moins espérons-le.

Mais cette situation chagrinera-t-elle tout le monde ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il existe une solide tradition de la détestation des fêtes de fin d’année chez les écrivains. Prenons le Baudelaire des Petits poèmes en prose : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Est-ce que Paris et les grandes métropoles semi-confinées heurteraient aujourd’hui la sensibilité du dandy ombrageux ? En tout cas, nul doute qu’il frémirait d’inquiétude en entendant ce député macroniste pour qui « l’enjeu majeur, c’est que, d’ici au 1er décembre, on puisse alléger la contrainte pour que les courses de Noël se passent le mieux possible ». Baudelaire, lui, pensait plutôt que « parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ». Mais il est vrai qu’il n’était pas franchement du genre à adhérer à la République en marche…

Petits poèmes en prose: Le spleen de Paris

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Un siècle de fer

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Détail de la couverture de l'ouvrage © Éditions Pierre-Guillaume de Roux / Krisis.

La monumentale correspondance entre Ernst Jünger et Carl Schmitt  court des années trente aux années 80 et retrace deux itinéraires allemands tourmentés dans l’horreur nazie. 


Monumental ouvrage que publient Pierre-Guillaume de Roux et la revue Krisis avec cette traduction française de l’édition exhaustive (six cent cinquante pages de texte serré, plus de mille notes d’une désespérante érudition à l’allemande) de la Correspondance échangée, et ce durant plus d’un demi-siècle, entre deux géants de l’Allemagne du XXème siècle, Ernst Jünger, le grand écrivain issu des tranchées (1895-1998) et Carl Schmitt (1888-1985), le théoricien du grand espace et de la décision, et aussi, hélas, le « chef de file des juristes du IIIème Reich ».

Des premières lettres datant de 1930 adressées par l’ancien capitaine des troupes de choc à « Monsieur le Professeur » jusqu’aux derniers échanges parfois plus amers des années 80, le lecteur suit les développements d’une amitié complexe, paradoxale, non dénuée de crises, nourrie par l’immense culture de ces deux hommes à l’évidence supérieurs.

Reître méditatif et constitutionnaliste pète-sec

Il est vrai que ces deux esprits encyclopédiques, le « reître méditatif », pour citer Antoine Blondin, et le constitutionaliste pète-sec, se révèlent, sur la longue durée – cinquante-trois ans – bien différents malgré leurs liens profonds, comme leur commune méfiance pour le rousseauisme et pour toute forme d‘humanitarisme (et en fait de romantisme en politique), un même penchant pour Hobbes et Machiavel, une même défiance à l’égard de la technique et du règne des masses, un même refus de cette haine, typique d’après la catastrophe de 1914, pour l’ennemi (vu non comme adversaire digne d’estime mais comme exclu du genre humain – thème ô combien actuel).

A lire aussi: Jünger, héros d’un autre temps

Pourtant, si Jünger garda toujours ses distances avec le régime hitlérien, Carl Schmitt prit, comme Heidegger, sa carte au parti unique. Plus grave, en 1934, après la Nuit des Longs Couteaux, il justifia ce bain de sang par un retentissant « Le Führer protège le droit » – texte qui ne lui fut jamais pardonné et qui lui valut, après 1945, un ostracisme tenace en Allemagne fédérale. 

Si tous deux partagent une méfiance séculaire, catholique ou protestante, à l’égard des Juifs, Jünger ne versa jamais dans l’antisémitisme, allant jusqu’à saluer, dans le Paris de 1942, un médecin juif porteur de l’étoile jaune (« J’ai toujours salué l’Etoile » écrira-t-il au Docteur Sée un demi-siècle plus tard). Schmitt ne fit pas preuve de la même modération, lui qui accumula des articles peu ambigus sur la question juive. D’où l’amertume du juriste proscrit après la guerre lorsqu’il compara son propre exil intérieur sans fin et la (relative) renaissance littéraire de Jünger, pourtant lui aussi soumis à des critiques malveillantes.

Avantage Jünger

Cette correspondance est d’une densité peu commune ; elle illustre un état de la culture qui appartient à une époque je le crains révolue, quand deux amis évoquent des auteurs grecs ou latins dans le texte, Mallarmé et Rivarol en français, Bosch et Breughel, Schopenhauer et le mage Hamann, que Jünger plaçait très haut.

Entre les lignes, car tous deux connurent la surveillance et même les menaces explicites de la police secrète, nous lisons des allusions au « Grand Tribunal de l’Inquisition » (le parti unique, vu par Jünger, dès 1934), à la guerre « démonique », à la chute dans la zoologie et à la détresse spirituelle de leur temps.

Deux hommes complexes, l’un, le chevalier de l’Ordre Pour le Mérite, plus attachant, l’autre, plus qu’ambigu (et disons-le, déplaisant malgré son étincelante intelligence), surgissent de cette Correspondance, qui se révèle comme le portrait en pointillé d’un siècle de fer.

Ernst Jünger & Carl Schmitt, Correspondance 1930-1983, Pierre-Guillaume de Roux et Krisis, 654 pages.

Les philosophes plutôt que les virologues

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Olivier Véran, le ministre de la Santé © GAILLARD/Pool/SIPA Numéro de reportage: 00993861_000046

Le billet du vaurien


Il vaut mieux prêter attention aux philosophes qu’aux virologues : les premiers ont une vision holistique du monde, les seconds adoptent la position du docteur Knock, quand ils ne se prennent pas tout simplement pour le père Ubu. Quiconque a lu Jean Amery ou l’enquête du docteur Lifton sur les médecins nazis n’aura pas manqué d’être surpris par l’inhumanité dépourvue de toute idéologie, hormis sanitaire, des carabins réquisitionnés par le Troisième Reich pour faire l’ignoble travail qui répugnait même aux SS les plus convaincus. 

Un pays sans visage

J’y songeais en lisant le manifeste d’un des philosophes les plus importants de ce siècle, Giorgio Agamben, manifeste passé presque inaperçu et qui s’intitule: Un pays sans visage. Il débute par une citation de Cicéron: « Ce qu’on appelle un visage ne peut exister chez aucun animal excepté l’homme et il exprime le caractère. » Ce que le visage exprime, n’est pas seulement l’état d’âme d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa manière de s’exposer et de se communiquer aux autres hommes. « Il est le lieu même de la politique », insiste Agamben. 

A lire aussi, Stéphane Germain: Covid: tout ça pour une poignée de boomers!

Intuitivement, dès lors que le masque a été imposé, j’ai aussitôt pensé avec Agamben qu’un pays qui renonce à son propre visage et oblige de couvrir avec des masques – autrement dit : des muselières – en tout lieu le visage de ses propres citoyens est, alors, un pays qui a effacé de soi toute dimension politique : Olivier Véran en est l’illustration parfaite. Sans aucune preuve scientifique de son efficacité et de son innocuité, le masque a effacé toute trace d’humanité dans un espace vide soumis à chaque instant à un contrôle sans limites. 

Préserver ses illusions

Que nous reste-t-il maintenant sinon à adresser des messages à des hommes sans visage ? On en vient à se demander si la mort ne serait pas préférable. Les optimistes se raccrochent à l’idée que demain ou après-demain, avec l’arrivée des vaccins, on pourra à nouveau vivre comme avant. Ce qui caractérise les optimistes, c’est qu’ils se raccrocheraient à la queue d’un serpent pour préserver leurs illusions. Eux aussi devront déchanter, le monde de demain ne sera pas le même que celui d’hier « en un peu pire », selon la formule de Houellebecq. Il sera sans âme. 

À titre personnel, je refuse de vivre dans un pays sans visage.

Quoi qu’il m’en coûte !

Homo Sacer (1997-2015): L'intégrale

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René Fallet, Bourbonnais d’honneur

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René Fallet, 1978 © ANDERSEN ULF/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA30051922_000005

Le Braconnier de Dieu ressort dans une édition illustrée et commentée


Il y a des écrivains qui ont la gueule de l’emploi. Méfions-nous en ! Leur besace est pleine de malices et de mystères. On croit les connaître et on les classe, un peu trop vite, dans la catégorie des godelureaux de la Communale, ces élèves turbulents, à l’imagination poissonneuse, un peu soupe au lait, ayant le zinc comme horizon indépassable et ce côté populo de la banlieue sud-est en bandoulière. Vous pensez bien qu’un fils de cheminot, ex-zazou aux racines paysannes devenu bistrotier en chef des lettres françaises est, par nature, un gars inoffensif. 

La belle tête du Français moyen

Les élites peuvent dormir tranquille. Chacun son métier, les vaches seront bien gardées. À René Fallet (1927-1983) anar rigolard, la comédie piquante des petites gens, employés de commerce, banlieusards en rupture de ban et idiots des campagnes ; aux autres, les penseurs qui écrivent pour l’Histoire, les « grands » sujets nobélisables. Regardez cette belle tête de Français moyen, la moustache en porte-étendard, les lunettes à l’épaisse monture pour brouiller les pistes, le béret pour amuser la galerie, une vraie publicité ambulante pour un apéritif vinique disparu. Fallet ne trompait pas sur la marchandise. Il faisait couleur locale. Il pêchait, il pédalait et il consommait sans modération. Il écrivait à hauteur de selles.

Même s’il passait parfois dans le poste avec Brassens, Blondin, Doisneau ou Coluche, il n’était pas bégueule. Il était des nôtres, de la France d’en bas, des fins de mois acrobatiques et des bonheurs accessibles, des pinces à vélo et du jardin potager. Ce type-là avait les mêmes rêves qu’un retraité des Postes, un coin de nature, loin des achélèmes et du béton armé, une rivière à fleur de cannes et un café pour retrouver les copains, les soirs de cafard. Il vous narrait, chers lecteurs, des histoires d’amours ancillaires et d’épopées folkloriques, d’échappées éthyliques et de troussages verdoyants. Fallet avait vocation à distraire le travailleur comme l’auteur-intello à donner la migraine. Le sérieux le saoulait. Aux jeunes premiers, il a préféré le pinardier comme héros tragique.

Fallet picaresque

Ces romans picaresques s’adaptaient jadis fort bien au cinéma et enregistraient des millions d’entrées avec Gabin, Carmet, Trintignant ou Darry Cowl en vedettes. Fallet mijotait des contes comme la ménagère cuisine, une tortore pas compliquée et drôlement savoureuse. Avec un rien, un moine trappiste ou un bredin de l’Allier, on se tapait un de ces gueuletons de lecture. Voilà le récit imagé que certains médias font d’habitude de René Fallet, amuseur public des Trente Glorieuses. 

A lire aussi: Une cavalcade nommée de Broca

On colporte cette sérénade par ignorance ou par malveillance. Car, la prose de Fallet est explosive. Ce fut peut-être notre dernier moraliste sous l’uniforme du garde-champêtre. Il avançait toujours masqué, une manière de se débarrasser des emmerdeurs. Ce Zorro du Bourbonnais divertit très agréablement le lecteur, c’est une certitude, on se marre même franchement, sa langue gouleyante coule comme l’eau vive, puis, par effraction, au détour d’un chemin de halage, on est saisi par sa noirceur, un constat accablant sur la modernité triomphante, sa vacuité et son immonde dessein. Fallet a été le témoin de notre effondrement, pas seulement celui des Halles mais aussi nos vieux chaînons sociaux, de notre carcasse qu’on appelle aujourd’hui art de vivre. Ne vous méprenez pas ! Fallet n’est pas un tendre, son amertume est inconsolable. On peut dissocier pour le plaisir de la glose, sa prose acide et sa veine plus comique, ses huis-clos psychologiques, presque oppressants et ses débordements estivaux, demeure, malgré tout, une rage souvent jouissive. Une hargne à déconstruire le discours bien-pensant. Une forme de désolation qui cogne dans les tempes et qui emporte souvent, les larmes et les rires jouent un mano à mano dont le vainqueur est plus qu’incertain. Ce qui fait de Fallet un grand écrivain du XXème siècle. 

Braconnier de Dieu

Pour les fêtes de Noël, l’éditeur auvergnat Bleu autour ressort Le Braconnier de Dieu (1973) sous la direction de Marie-Paule Caire-Jabinet dans une édition illustrée et commentée par les proches de l’auteur (Agathe Fallet, Gérard Pussey) et quelques érudits de belle tenue, notamment notre fringant confrère, Philibert Humm, hussard au pied marin et amateur de deux roues antiques. Ce document est surtout l’occasion de voyager dans l’inestimable Bourbonnais. Bleu autour a également publié, cette année, La fabrique d’une province française un essai signé Antoine Paillet qui vous permettra de vous familiariser avec les richesses de cette terre rurale et si intime. Entre nous, quel autre roman français commence par cette phrase admirable d’équilibre et de nostalgie, goguenarde et pétillante: « Ce fut en allant voter Pompidou que Frère Grégoire rencontra le péché ».

Le Braconnier de Dieu de René Fallet – Bleu autour

Le folklore américain

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Bret Easton Ellis revient, et il n'est pas content ! © JOEL SAGET / AFP

Ce moi-ci, pour oublier ma laisse d’un kilomètre, je me suis transporté en rêve à quelques milliers de miles, entre L.A. et Washington D.C., auprès de mes amis Trump et Bret Easton Ellis. 


MAKE AMERICA SMALL AGAIN
Mardi 3 novembre – Mercredi 20 janvier

L’Amérique a perdu un grand président. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les antitrumpistes primaires.
En 2016, Mr Orange était à peine élu que les élites libérales ont commencé de se lamenter sur les drames d’une « ère Trump » même pas inaugurée.
Mieux : dès le printemps 2017, les critiques littéraires et cinématographiques les plus pointus se sont mis à dénicher un peu partout dans les nouveautés, tels des œufs de Pâques, des « métaphores » de ladite ère Trump. Je vous en fais un de mémoire, façon Télérama : « Racisme, violence, inégalités : un regard cru sur l’Amérique de l’ère Trump ».
Et tout ça à propos d’œuvres entièrement conçues et réalisées sous le règne d’Obama ; mais dire ça, c’est faire peu de cas du génie visionnaire de l’artiste, n’est-ce pas ?
Aujourd’hui encore, et malgré la chute de ce Saddam U.S., le cauchemar est loin d’être fini, apprend-on. Dans son éditorial du 5 novembre, Le Monde résume sobrement l’état d’esprit de l’intelligentsia transatlantique : même défait aujourd’hui, le trumpisme restera un « héritage durable de la politique des États-Unis ».
Avec ses 72 millions d’électeurs rednecks, son Sénat rouge sang et sa Cour suprême désormais facho pour trente ans, ce diable pourrait bien saboter une « ère Biden » qui s’annonçait pourtant radieuse. Voire, horresco referens, revenir au pouvoir dans quatre ans…
En tout cas, le camp démocrate a tout intérêt à brandir ce scénario d’épouvante. Pas de gentils sans méchant ! Imagine-t-on Stephen King écrivant un Ça, chapitre 2 sans retour du Clown tueur ?

COMMENT J’AI LIBÉRÉ MA CRÉATIVITÉ 
Jeudi 12 novembre

Une amie m’a prêté le best-seller mondial de Julia Cameron, Libérez votre créativité (J’ai Lu, 345 pp, 7,60 €). « Toi qui écris, ça peut toujours te servir. » Comment devais-je le prendre ?
En tout cas je l’ai pris. Une méthode révolutionnaire pour « chasser blocages et inhibitions et stimuler [mon] élan créateur », ça ne se refuse pas. Au pire, ça pourrait toujours faire l’objet d’un papier, voire d’une chronique entière.
Hélas ! Ça commence bien mal. Le premier commandement de ce programme consiste à « rédiger chaque jour ses pages du matin ». Rédhibitoire pour moi, qui vis à l’heure néo-zélandaise.
À moins que le mot « matin » puisse être remplacé sans dommage par « heure du réveil ». Malheureusement, dans son livre, Julia n’en souffle mot. Quelqu’un aurait-il son numéro de téléphone, que je lui pose la question ?
Promis, je tiendrai compte du décalage horaire.

ELLIS ISLAND 
Mercredi 18 novembre

« J’aime l’idée d’être un auteur vieillissant qui fout en l’air son image. » C’est cette phrase de Bret Easton Ellis, interviewé par Beigbeder dans le Fig Mag, qui m’a donné envie de lire White – sa première « non-fiction », comme on dit connement.
Jusqu’à présent, Ellis était l’auteur à succès de romans sulfureux, dont American Psycho. Gay de surcroît, il était classé a priori « intello-libéral », malgré quelques dérapages.
Avec ce pamphlet, BEE brûle ses vaisseaux, dégonflant tour à tour les baudruches intellectuelles de l’époque : « inclusion », communautarismes et victimisation généralisée, sur fond de « likable » unique et obligatoire sous peine d’ostracisme.
Tout a commencé il y a dix ans sur Twitter. Parfois, la nuit, Bret s’installe devant son clavier, une bouteille de tequila à portée de main, et raconte ce qui lui passe par la tête.
Entre deux shots, il signale ainsi des trucs à lire et à voir, ou à fuir, explique pourquoi « c’est une mauvaise idée de faire l’amour en regardant Game of Thrones » ou compare Amour de Michael Haneke, tout juste oscarisé, à « La Maison du lac dirigé par Hitler ». Bret est un chahuteur.
Preuve qu’il ne se relit pas toujours : une nuit, le distrait commande de la drogue sur son compte public. « Ivre, je pensais que j’envoyais un texto », plaide-t-il.
Au fil de ses provocs, certains « followers » se transforment en « haters », qui se disent « offensés » par ses prises de position. C’est qu’on ne peut pas dire n’importe quoi sur Twitter !
– Où d’autre ? répond-il.
Premier scandale en 2010 : Katheryn Bigelow reçoit l’Oscar du meilleur réalisateur pour Démineurs. Et BEE de tweeter : « Si le metteur en scène avait été un homme, jamais il n’aurait eu l’Oscar. »
Aussitôt, partout on hurle à la misogynie, voire à la gynophobie ; mais il s’en fout. Au contraire, l’épisode réveille en lui le « mauvais garçon », qui désormais va troller à tous les vents et contre le vent. Son plus grand plaisir : écrire des horreurs telles que ces messieurs-dames de l’élite libérale « serrent leur collier » d’indignation en le lisant.
Après les femmes, il s’en prend donc aux « milléniaux », qualifiés de « génération dégonflée », puis à sa propre « communauté » (« gays identitaires » et « gays grand public ») et même à Black Lives Matter pour son look déplorable qui, assure-t-il en esthète, nuit considérablement à la cause.
Mais le plus gros succès de Bret sur Twitter n’est pas prémédité. En 2016, avec la campagne présidentielle, l’hystérie anti-Trump a gagné chez ses amis, et les « résistants » se planquent. Un soir qu’il dîne à West Hollywood (« WeHo » pour les intimes) avec deux couples d’amis branchés, il est ainsi témoin d’un double coming out politique.
L’un après l’autre, l’un entraînant l’autre, ces quatre obamistes de toujours finissent par le confesser, soulagés, sous l’œil amène de Bret : cette fois c’est décidé, ils vont voter Trump, parce que y en a marre – mais surtout faut pas le dire.
À peine rentré chez lui, notre ami, éméché mais pas trop, balance le scoop sans citer les noms : « Il y a des trumpistes à WeHo ! »
Puis il s’endort paisiblement… jusqu’à ce que son petit ami le réveille en sursaut : « Putain, qu’est-ce que tu as tweeté ? » De fait il découvre, sidéré, des milliers de reprises et commentaires, et des dizaines de demandes d’interview. Sans compter, abricot sur le gâteau, un retweet de @realDonaldTrump en personne !
Après ça, tu peux mourir. Lui, il est juste passé aux podcasts.

HAPPY BIRTHDAY Mr PRESIDENT ! 
Dimanche 22 novembre

Pour fêter le 130ème anniversaire de sa naissance, un bon mot du général de Gaulle : « Je ne respecte que les gens qui me résistent. Malheureusement, je ne peux pas les supporter. »

American Psycho

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Parents, on vous ment !

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Jean Castex et Jean-Michel Blanquer dans une école à Conflans-Sainte-Honorine, 2 novembre 2020. © Thomas Coex/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22509191_000010

La surévaluation des notes, une des tares du système éducatif français.


Une mauvaise cuisine éducative

Il est désormais établi que nombre de lycées ont mis en place une double comptabilité : les copies sont notées en valeur plus ou moins réelle, mais les bulletins, qui génèreront les livrets scolaires sur lesquels s’appuiera Parcoursup, sont remplis de notes fantaisistes et sur-évaluées.

Notez bien que les notes « réalistes », celles que MonChéri-MonCœur ramène à la maison, sont elles aussi augmentées, afin de ne pas froisser la susceptibilité des « géniteurs d’apprenants ». Un enseignant qui se risque, aujourd’hui, à noter en s’approchant de la valeur réelle se fait rappeler à l’ordre par les parents d’élèves via les boîtes de dialogue (en fait de surveillance et de pression) de ProNote, — et au besoin, s’il s’obstine, par son administration, qui cherche avant tout à minimiser les écarts être les nôtres attribuées et celles que l’on affichera glorieusement dans le récit officiel qu’est le livret scolaire.

C’est cela, le sale petit secret de la cuisine éducative. En Primaire, on ne note plus — on attribue des couleurs, c’est plus seyant, et le noir est exclu. On a proscrit les redoublements, donc on note de façon à ce que le passage paraisse mérité. Et on a fait du Bac une formalité de fin d’études. Et cela va, cahin-caha, jusqu’au moment (disons en troisième année de fac, ou dès la première année de prépas) où l’élève se heurte au mur de la réalité, et s’écrase gentiment dans des filières sans espoir qui enseigneront la meilleure façon de passer le temps dans une salle d’attente de Pôle-Emploi. Ou à patienter, assis sur son vélo Uber, entre deux pizzas et trois sushis à livrer.

Le nivellement par le bas

En 2015, j’ai été convoqué au ministère, reçu par Agathe Cagé, ex-élève de la CPGE où j’enseignais et conseillère de Vallaud-Belkacem. On m’a sondé pour savoir si je collaborerais à un projet de disparition totale des notes. J’en ris encore. Mais c’est pourtant ce qui s’est mis en place — sauf qu’au lieu de les faire disparaître, on les a gonflées. Dans une note donnée en collège ou en lycée, il y a aujourd’hui à parts égales du silicone et de la solution hydro-saline — comme dans les implants mammaires. C’est ainsi que l’on passe d’un honnête 85 B à un 85 E. C’est ainsi que l’on glisse de 6 à 14.

J’explique. Une dissertation de Lettres, en classe de Première, pompée pour l’essentiel sur le Net, mérite techniquement 2/20 (pour le papier et pour l’encre) ; elle est notée aujourd’hui autour de 10 — et l’élève ramassera finalement une moyenne de 13 sur son livret scolaire. C’est mieux que le monde merveilleux de Walt Disney.

D’ailleurs, c’est ce qu’il aura au Bac — vu que les notes y sont tout aussi fictives. Les correcteurs ont des instructions pour ne pas noter en dessous de 8 — et tout enseignant faisant preuve de mauvais esprit est dégagé, et ses notes sont corrigées en commission, afin que le centre d’examen où il a sévi se retrouve à parité avec les autres (les comparaisons arrivent en temps réel, on sait donc sur quoi se baser pour noter). Car on sait, statistiquement, qu’un centre d’examen qui note trop bas menace la fiction des 95% de réussite chère aux parents, aux institutionnels, et aux enseignants qui pour rien au monde ne consentiraient à revoir, l’année suivante, les mêmes têtes de lard face à eux.

À lire aussi, Corinne Berger: Fabrique du crétin, mode d’emploi

Précisons, tant qu’à faire, que le correcteur qui obéit à la contrainte du groupe a lui-même, s’il a le CAPES depuis moins de dix ans, bénéficié d’une notation très optimiste lorsqu’il a passé son concours de recrutement. Les jurys peinent à remplir tous les postes que le ministère met en jeu — au grand dam des syndicats qui voudraient que tous les admissibles, et non admis, de l’année dernière soient promus « reçus » séance tenante. C’est avec ce type de raisonnement que l’on a accepté, au CAPES de Maths il y a quelques années (vous savez, les maths, cette matière dans laquelle nous brillons par défaut au niveau mondial) des postulants qui avaient glorieusement 4 / 20 de moyenne. Ce sont ces gens-là qui enseignent aujourd’hui à vos enfants.

Un système entièrement vérolé 

Il y a deux ans, lorsque des syndicats ont accouché de l’idée absurde de faire la grève des copies du Bac, j’ai suggéré plutôt de noter les performances des candidats pour ce qu’elles valaient — quitte à laisser un Inspecteur reprendre patiemment, à la main, toutes ces moyennes méritées, donc impossibles. Personne, dans le monde syndical, n’a cru bon de faire écho à cette suggestion rationnelle — peut-être par manque de correcteurs capables d’évaluer exactement ce que vaut une copie. C’est plus facile de faire la grève des notes que d’en mettre de mauvaises, toute justifiées soient-elles.

L’ensemble du système est vérolé. Et là aussi, l’Éducation nationale a accouché d’un système à deux vitesses, entre les parents informés, qui savent bien que le 18 au Bac de leur rejeton vaudra 6 dès le premier devoir en Maths-Sup (ceux-là ne disent rien, et paient des cours particuliers), et parents peu au fait des réalités, qui ne comprennent pas que la prunelle de leurs yeux n’aient pas au moins 14 de moyenne pour célébrer son manque de travail, de bonne foi, de sens de l’effort et de goût de la compétition.

Vous voulez que votre progéniture soit bien notée ? Faites-la bosser ! Supprimez la télé, les portables, les jeux vidéos, les soirées à papoter dans le vide avec d’autres crétins dans leur genre. Mettez-les au travail. Offrez-leur des livres — des vrais, sans images. Ne les lâchez pas. Faites-leur la guerre.

Ce que vous acceptez de sportifs de haut niveau, la compétition impitoyable, les entraînements éreintants, les matches qui se succèdent à un  rythme effréné, il faut l’imposer pour le travail scolaire. Dire « Ils ne seront pas prêts pour les épreuves anticipées du Bac », c’est refuser l’obstacle : il y a une épreuve, à une date donnée, on se débrouille pour travailler afin d’être prêt au jour J. Et c’est tout.

L’Éducation nationale est un parc d’attractions où chaque détail a été pesé afin de satisfaire et d’illusionner le plus grand nombre

Et s’il vous plaît, laissez les enseignants enseigner. Vous n’allez pas expliquer à votre boulanger comment on fait le pain, vous ne vous risquez pas à contester le traitement que vous ordonne votre médecin. C’est pareil : votre compétence, en matière d’enseignement, est nulle. Autant vous y faire. Parce que des démagogues ont inventé il y a quelques années la notion creuse de « co-éducation », vous vous croyez autorisés à intervenir dans le champ scolaire — alors que vous n’avez rien à y faire, ni pour juger les notes, ni pour juger les contenus.

L’Éducation nationale est un parc d’attractions où chaque détail a été pesé afin de satisfaire et d’illusionner le plus grand nombre — pour que les gogos patientent jusqu’à ce que tombe le couperet. Mais alors, il sera trop tard.

Tableau noir

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C'est le français qu'on assassine

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Covid: la panique des élites

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Marseille, 31 octobre 2020. © NICOLAS TUCAT/AFP

Le Covid tue en suscitant chez le malade une surréaction de son système immunitaire. Au niveau de l’État, c’est pareil: la double peur de la sanction pénale et de l’opinion publique poussent l’exécutif et les fonctionnaires à surréagir pour se couvrir et la machine technocratique, hypercentralisée, s’emballe. La crise sanitaire devient une crise de l’État avant de dégénérer en crise économique et sociale. 


Mercredi 4 novembre, Carcassonne. Des policiers, sans doute accablés par l’inanité de leur propre mission, inspectent un hypermarché Leclerc, afin de vérifier qu’il vend seulement des biens « essentiels », au sens du décret du 2 novembre modifiant le décret du 29 octobre… Assiette ? Non essentiel. Poêle à frire ? Essentiel… Un sommet de l’absurde atteint au terme d’une succession d’étapes raisonnables. Pour réduire les interactions sociales, il faut fermer les boutiques. Comme les Français ont besoin de manger, il convient de garder les grandes surfaces ouvertes ; le petit commerce dénonçant une inégalité de traitement, le gouvernement en est venu à définir ce qu’est un produit essentiel. Un pyjama taille 2 ans est essentiel. Taille 3 ans, il ne l’est pas. Sanglier Magazine et Causeur sont essentiels. Les livres ne le sont pas.

Deux commissions d’enquête

Une anecdote parmi des centaines, illustrant la gestion de crise chaotique de l’épisode Covid. Impossible de les lister toutes, mais comment passer sous silence le fait qu’une pharmacienne niçoise a été condamnée à un an de prison avec sursis et un an d’interdiction d’activité le 27 avril 2020 pour avoir vendu des masques, dont le port sera rendu obligatoire à Nice le 20 août ? « Il semble que notre monde ait totalement perdu la raison. Nous nagissons plus que dans l’émotionnel, sans réfléchir. Cette irrationalité nous faisant glisser doucement sur le toboggan de la radicalité de nos comportements », écrivait le 10 mars le député Agir ensemble du Haut-Rhin Olivier Becht. Le 8 novembre, le même réclamait des amendes de 10 000 euros pour non-respect du confinement…

À lire aussi, Ludovic Grangeon: Confinement : Ministères, Cabinets ou chiottes, même résultat

Les parlementaires, pourtant, devraient savoir que la France est au bord de l’overdose d’incohérence. Deux commissions d’enquête, créées respectivement au Sénat et à l’Assemblée, se penchent depuis le début de l’été sur la réponse apportée à la crise sanitaire. Pendant qu’elles travaillaient, les fermetures de lits dans les hôpitaux se sont poursuivies. Cent lits ont été supprimés à Nantes au cours de l’été, 200 à Caen, 184 à Reims, 100 à Limoges, etc. Depuis 2003, la France a réduit ses capacités en hospitalisation à temps complet de près de 75 000 places, sous l’impulsion d’un Comité interministériel de « performance et de la modernisation de l’offre de soins » qui n’entend pas interrompre son ambitieux programme.

Faut-il en conclure que tous nos comités Théodule sont en roue libre et que plus personne ne contrôle rien ?

Au contraire.

Le principe de précaution poussé à l’extrême

L’analyse de la crise institutionnelle en cours prendra des années, mais les premiers travaux ne suggèrent pas du tout un effondrement des centres de décision, comme en juin 1940. Ils montrent plutôt une surréaction ! « Le champ de la gestion publique est saturé d’organisations, on le sait depuis longtemps, relève Henri Bergeron, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la santé au Centre de sociologie des organisations. Dans le contexte Covid, les contraintes budgétaires et hiérarchiques qui régulent ordinairement leur action ont été brusquement levées. » Loin d’être paralysé, le pouvoir serait plutôt en phase d’emballement depuis des mois, un peu comme un système immunitaire qui se retourne contre l’organisme.

La bascule intervient le 10 mars, lorsque l’Italie entière est placée en confinement. La France l’imitera une semaine plus tard, mais les travaux parlementaires montrent que la décision a été prise dès le 12 mars, après un temps de réflexion très court. « À quelles conditions peut-on introduire une mesure inédite, qui ne figure dans aucun texte de loi ou plan, qui na jamais été testée, qui n’a fait l’objet d’aucune étude scientifique ? » s’interrogent Henri Bergeron et ses collègues sociologues dans un ouvrage paru début octobre[tooltips content= »Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel et François Dedieu, Covid-19 : une crise organisationnelle, Presses de Sciences-Po, 2020. »](1)[/tooltips]. Bonne question, restée à ce jour sans réponse. Le confinement général a été décidé sans que personne ait la moindre idée de son efficacité. La Chine ne l’avait pas expérimenté, se bornant à confiner des régions. Elles sont certes aussi peuplées que des pays européens, mais ne possèdent nullement les caractéristiques des États autonomes. Les centres névralgiques de Chine n’ont jamais cessé de fonctionner. Le gel d’un pays entier est une invention italienne, et cela tient peut-être à un séisme vieux de onze ans.

Le précédent de l’Aquila en Italie

Le 6 avril 2009, la terre a tremblé près L’Aquila, ville des Abruzzes, tuant 299 personnes. Trois ans plus tard, en 2012, un tribunal italien a condamné à six ans de prison ferme cinq scientifiques de la commission italienne chargée d’évaluer les dangers liés aux tremblements de terre. Chef d’accusation : « homicide par imprudence ». La justice ne leur a pas reproché de ne pas avoir prévu le séisme, ce que personne ne sait faire, mais d’avoir accepté de porter une parole rassurante dans les médias, alors que la terre tremblait déjà depuis quelques jours dans le secteur et que certaines voix réclamaient une évacuation préventive ! Considérée comme un scandale par l’ensemble de la communauté scientifique, cette décision de première instance répondait à une demande populaire italienne. Elle a été cassée en appel en 2016. Néanmoins, selon un haut fonctionnaire français de l’enseignement supérieur et de la recherche, elle reste très présente dans la mémoire des experts italiens, bien au-delà du cercle des sismologues. « L’ancien directeur de la protection civile italienne, Guido Bertolaso, était commissaire extraordinaire à la crise de L’Aquila, en 2009. Il a vu monter en direct les appels à lyncher les sismologues. Et en mars 2020, on le retrouve consultant des régions Lombardie, Sicile et Ombrie pour la gestion du Covid… Il est sur une ligne de précaution maximale, comme ses collègues. Quand vous êtes expert dans l’Italie post-Aquila, vous n’êtes jamais trop couvert. »

Accusés d'avoir sous-estimé les risques avant le séisme meurtrier de l'Aquila en 2009, des scientifiques italiens sont poursuivis pour "homicide par imprudence", L'Aquila, 22 octobre 2012. © Manuel Romano/NurPhoto/AFP
Accusés d’avoir sous-estimé les risques avant le séisme meurtrier de l’Aquila en 2009, des scientifiques italiens sont poursuivis pour « homicide par imprudence », L’Aquila, 22 octobre 2012. © Manuel Romano/NurPhoto/AFP

Les experts sont par définition des spécialistes, qui reconnaissent la parole de leurs pairs. C’est leur force et parfois leur faiblesse, quand ils rediffusent et amplifient une erreur initiale. En avril 2010, suite à l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll, tout le ciel européen a été paralysé, sans raison. « Une histoire ahurissante, raconte René Zanni, ingénieur de l’aviation civile devenu consultant spécialisé en gestion des systèmes complexes. Les cendres volcaniques peuvent en effet bloquer les moteurs d’un avion de ligne – c’est arrivé en 1983 en Indonésie –, mais il faut vraiment être au mauvais moment au mauvais endroit. Dans le cas de l’Eyjafjöll, le danger existait, mais dans une zone limitée. Les aéroports écossais ont fermé leur espace, par précaution, parce que le vent tournait et pouvait amener le nuage vers l’Europe. » L’emballement commence alors. « On avait créé à Londres un Volcanic Ash Advisory Center (“centre de conseil en cendres volcaniques”,) qui n’avait pas encore eu l’occasion de montrer son utilité. Il a préconisé d’étendre la mesure à tout l’espace aérien britannique. Londres l’a écouté, Berlin a suivi. De proche en proche, la paralysie a gagné l’Europe de l’Est, l’Ukraine, l’Arménie… » Bilan, des centaines de vols annulés, près de 2 milliards de dollars de pertes pour les compagnies aériennes. D’autres éruptions survenues depuis lors en Islande n’ont pas entraîné la moindre annulation de vol. « Ce n’est pas de l’incompétence, pointe René Zanni. C’est un problème systémique. Dans la gestion de crise, la sécurité est logiquement mise tout en haut de la pile des critères. Le point critique, ce sont les indicateurs de risque. Si vous ne retenez pas les bons, vous risquez de vous planter. »

Compter les morts du Covid, pas si simple

Dans ce registre, le confinement de mars et le demi-confinement d’octobre semblent pourtant fondés sur un indicateur net comme un coup de faux. Il s’agit des admissions de patients en danger de mort, de nature à submerger les capacités de réanimation. L’assignation à résidence des Français a été décidée, car « les autres options disponibles auraient coûté trop de vies », résument les auteurs de Covid-19 : une crise organisationnelle.

Selon Anne-Laure Boch, neurochirurgien à la Salpêtrière, à Paris, cette lecture est simpliste. Tout en déplorant la réduction obsessionnelle des coûts, au sein d’un secteur hospitalier « à l’os », elle pointe l’ambiguïté de la notion de surcharge des services de réanimation. « Lhôpital en France étant désormais géré à flux tendu, nimporte quelle crise est susceptible de dépasser ses capacités théoriques », souligne-t-elle. En pratique, pendant les pics de Covid, « les médecins ont fait face comme ils le font souvent, en triant les patients. La moraline ambiante empêche de le dire, mais c’est un aspect de leur métier. Il faut leur faire confiance. Envoyer en réanimation des malades très âgés et très fragiles relève de l’acharnement thérapeutique. Les taux de survie à six mois sont désastreux. »

Grand âge, insuffisances respiratoires, fragilités cardiaques: attribuer au Covid des morts provoquées par un bouquet de causes fait flamber les chiffres

Autre indicateur présumé robuste de la gravité de la crise, le nombre de morts du Covid est tout aussi délicat à interpréter. Dans une note trop peu commentée, publiée en avril 2020[tooltips content= »Alain Bayet, Sylvie Le Minez et Valérie Roux, « Mourir de la grippe ou du coronavirus : faire parler les chiffres de décès publiés par l’Insee… avec discernement », Insee, 7 avril 2020. »](2)[/tooltips], l’Insee souligne qu’il peut exister « un rapport de 1 à 10 entre le nombre de décès causés directement par la grippe et recensés comme tels dans les certificats de décès, et le nombre de décès dont l’épidémie est responsable » en comptant large. Grand âge, insuffisances respiratoires, fragilités cardiaques… Attribuer au seul Covid des morts provoquées par un bouquet de causes fait flamber les chiffres. Une des raisons pour lesquelles la Belgique a des indicateurs de mortalité par Covid parmi les plus élevés en Europe est qu’elle retient les décès par « suspicion » de Covid dans ses statistiques. L’Allemagne, à l’inverse, a des statistiques Covid restrictives. Il ne fait aucun doute que le coronavirus fera des dizaines de milliers de morts en Europe, mais suivre le nombre de décès en temps réel pour conclure que telle ou telle mesure porte ses fruits est hasardeux.

Hypercentralisation

Le conseil scientifique de treize membres mis en place par le gouvernement français le 10 mars a évacué ces sérieuses réserves méthodologiques, parce qu’il était « très hospitalo-centré », estime le sociologue Olivier Borraz. Banquiers, avionneurs, pétroliers ou restaurateurs, les lobbies économico-industriels, dont tant d’observateurs dénoncent l’influence sur la vie publique, ont été ignorés au moment de vérité, relégués dans l’antichambre. Issu d’une longue concertation, prêt depuis 2011, le plan « Pandémie grippale » a été laissé de côté, alors qu’il répondait assez bien à la situation. Le conseil scientifique s’est lancé dans un exercice d’improvisation totale. « On était sur une stratégie de protection des hôpitaux, rappelle Olivier Borraz. Si d’autres expertises avaient été convoquées, d’autres décisions auraient-elles été retenues ? Probablement. » Aujourd’hui, ajoute-t-il, le Conseil de sécurité et de défense qui a pris le relais intègre des expertises plus variées, mais « il fonctionne de manière très fermée, avec des critères peu explicités, pas débattus ». Depuis juin, pourtant, il était possible de consulter largement pour aboutir à une forme de gestion collective de la crise. Rien n’a été entrepris en ce sens. Les mesures coercitives et les restrictions de libertés descendent du sommet, sans que personne ne se donne la peine de justifier leur bien-fondé. Pourquoi limiter les promenades à un rayon de 1 000 m autour du domicile ? Pourquoi pas 500 m, ou 5 km ? À quoi bon le masque en école primaire, si les enfants l’enlèvent pour manger dans une joyeuse pagaille à midi ? Pourquoi des mesures nationales, alors que l’épidémie affiche des variations locales considérables, que personne ne prend le temps d’analyser ?

À lire aussi, Anne-Laure Boch: Reconfinement: pas en mon nom!

En Italie encore, le second confinement est émaillé d’incidents violents à Naples, Milan ou Turin. Conscient de la tension latente, le gouvernement français ouvre les vannes. Les chasseurs peuvent chasser, les plaisanciers accéder à leurs navires pour les préparer à l’hivernage, les commerces « essentiels » restent ouverts. Au risque de multiplier les incohérences et d’attiser le soupçon qui monte : nos gouvernants ne navigueraient-ils pas à vue depuis des mois ? Henri Bergeron n’est pas loin de le penser. « Nous sommes face à un discours moralisateur et culpabilisateur reposant sur une énorme méfiance envers les administrés, mais à l’examen, on se dit que les élites sont beaucoup plus paniquées que les citoyens. »

Vienne 1938: devine qui vient dîner

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Alice Urbach et son fils Otto, vers 1948. © D.R.

L’ouvrage d’Alice Urbach de plus de 500 pages sur les meilleures recettes viennoises dans les années 1930 sera bientôt réédité…


« Aryanisation. » Ce mot terrible évoque l’expropriation par les nazis des biens des juifs d’Europe et l’exclusion de ceux-ci de la vie culturelle. Une facette moins connue de ce processus vient de nous être rappelée par l’histoire d’Alice Urbach, auteur d’un best-seller sur la cuisine viennoise dans les années 1930, histoire racontée par sa petite-fille dans un livre publié en septembre[tooltips content= »Karina Urbach, Das Buch Alice: Wie die Nazis das Kochbuch meiner Großmutter raubten (2020). »](1)[/tooltips]. Née dans une famille juive en 1886, Alice se marie avec un médecin dont la mort prématurée la laisse seule avec deux enfants à élever. Elle se lance comme professeur de cuisine pratique et crée un service de livraison de plats chauds. En 1935, elle codifie tout son savoir-faire dans un volume de plus de 500 pages qui met à la portée de tout le monde les secrets des meilleures recettes viennoises, de l’Apfelstrudel au Kaiserschmarrn, une sorte de crêpe coupée en morceaux inventée accidentellement par une paysanne pour l’empereur Franz Joseph et son épouse, Sissi. Intitulé So kocht man in Wien ! (« C’est comme ça qu’on cuisine à Vienne ! »), le livre est un succès immédiat et devient une véritable référence dans les pays germanophones. Après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne d’Hitler en 1938, Alice est obligée de se réfugier en Angleterre, avant de rejoindre les États-Unis après la guerre. Dès qu’ils mettent main basse sur son pays, les nazis, écoutant à la fois leur idéologie de haine et leur estomac, republient son best-seller sous un autre nom, « Rudolph Rösch », à consonance plus « aryenne ». La nouvelle édition reproduit substantiellement le texte d’Alice et les images où on voit ses mains à l’œuvre. Sans le savoir, Alice est destituée de son statut d’auteur et naturellement des revenus qui y sont associés. C’est bien plus tard qu’elle découvre la supercherie odieuse. Devenue en Amérique une vedette de la cuisine à la télévision, elle meurt en 1983 à 90 ans. Aujourd’hui, son best-seller va être enfin réédité sous son nom – et ainsi dé-aryanisé.

La nuit, je regarde Tinder

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Image d'illustration / Alexander Sinn / Unsplash.

Le billet du vaurien


Il m’arrive de m’ennuyer dans le grand lit où je tente, souvent en vain, de trouver le sommeil après avoir regardé un match de foot ou suivi la liesse populaire qui a suivi l’élection du Président le plus fade des États-Unis.

Les Américains déchanteront vite et, peu à peu, même ceux qui le haïssaient, éprouveront une forme de nostalgie pour le maverick qu’était Donald Trump : il assurait le spectacle mieux que quiconque. On comprend que le tout Hollywood l’exécrait : il leur volait la vedette. Et il était le seul à s’imposer face à des rivaux comme le Président Xi, Poutine ou Erdogan. Il n’était peut-être pas cultivé, mais il avait compris l’essentiel : « First is First and Second is Nobody».

Les pleurnicheries antiracistes ou féministes le laissaient de glace, de même que les paniques sanitaires liées à une pandémie qu’il jugeait être l’escroquerie du siècle. Et il ne voulait pas museler le peuple américain, ce qui est pour moi une raison supplémentaire de l’apprécier : Donald Trump et John Wayne, même combat. Un combat perdu, je l’admets bien volontiers.

Date de péremption

Donc, la nuit, après avoir bu une rasade de whisky japonais, si possible du Nikka, je m’amuse à regarder les profils des filles esseulées en quête du Prince Charmant sur Tinder. Je les choisis en fonction de leur âge, puisque comme Chloé Delaume que j’apprécie et qui vient de recevoir le Prix Médicis pour Le Cœur synthétique, je ne sais que trop combien, passée la quarantaine, les femmes ont atteint leur date de péremption: elles ne sont plus sur le marché de l’amour que des barquettes de viande avariée.

Je les évite donc et, après m’être présenté comme un jeune professeur de criminologie, je pars à la pêche avec la sensation d’opérer un casting. Je ne suis guère étonné par le fait que toutes ces donzelles aient une même obsession : voyager. « Je ne suis pas assez con pour cela », disait Gilles Deleuze. D’ailleurs, pourquoi aller chercher ailleurs, ce que l’on ne trouvera qu’en soi ?

A lire aussi: L’Être humain, bien mieux qu’un arbre et bien mieux qu’un écran

À défaut de faire le tour du monde ou de partir en randonnée, elles se replient sur Netflix. Rares sont celles qui s’intéressent à la politique et plus rares encore celles qui ont une passion pour la lecture. J’ai néanmoins trouvé quelques exceptions en Asie. Ainsi, j’ai découvert que Michel Foucault était une star en Chine et qu’on y étudiait Heidegger. En revanche, Cioran est totalement inconnu. Une jeune Chinoise a pour projet cet hiver de lire tous les cours donnés par Foucault au Collège de France. Je l’ai vivement encouragée, signalant au passage pour me mettre en valeur que je l’avais un peu connu.

Michel Foucault et Christophe

Parfois, les filles me proposent un peu plus d’intimité sur WhatsApp, Skype ou Hangouts. Les plus jeunes sur Snapchat. Les Françaises sont les plus vénales. Après quelques exhibitions qui ne manquent pas de charme, elles me demandent de les aider à remplir leur frigo qui est vide. Combien de photos de frigos vides, n’ai-je pas reçu !

Je les incite à manger le moins possible et à ne jamais dépasser cinquante kilos, ce qui semble être aussi difficile pour elles que de gravir le Cervin. En général, la relation s’arrête là. Je m’endors tranquillement en écoutant : « Les mots bleus » de Christophe. Michel Foucault les appréciait-il ? Encore une question sans réponse.