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Baudelaire ne veut pas sauver Noël

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Baudelaire ne veut pas sauver Noël
Portait de Baudelaire par Etienne Carjat. Wikipedia.

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


Y aura-t-il des fêtes de fin d’année ? Au-delà de l’aspect économique, c’est l’enjeu symbolique qui préoccupe le citoyen. Olivier Véran a annoncé l’éventuelle mauvaise nouvelle, à grand renfort de litotes, cette figure de style qui donne paradoxalement plus de relief aux situations qu’elle veut atténuer : « Quoi qu’il en soit, ce sera un Noël un peu spécial de ce point de vue-là. »

De ce point de vue-là, c’est-à-dire du point de vue d’une séparation obligée au moment où, précisément, on a besoin d’être ensemble. À ce titre, la comparaison discutable avec une guerre quand il s’agit de faire du virus un ennemi invisible prend une certaine pertinence avec les Fêtes. À lire les journaux des écrivains sous l’occupation, surtout ceux qui se trouvaient dans la Résistance, Noël ravive le sentiment d’anormalité de la situation. Dans son beau et digne Journal des années noires, Jean Guéhenno note à Noël 1943 : « J’écoute à la radio un fragment de L’Enfance du Christ : la fuite en Égypte. La grande phrase si souple, dix fois reprise, me parle avec insistance d’un refuge où doit trouver asile, en attendant l’heure, la pensée qui nous sauvera. Mais il n’est plus aujourd’hui, semble-t-il, de refuge, plus d’Égypte. »

Il n’existe plus d’Égypte, dit Guéhenno, en écoutant seul, Berlioz. C’est le même sentiment éprouvé par beaucoup aujourd’hui puisque même la famille, contaminations « intrafamiliales » obligent, n’est plus un îlot de sécurité, surtout si on en croit les propos du Dr Lenglet dans Le Figaro : « Noël est potentiellement un cluster national géant, intergénérationnel à l’origine d’une potentielle troisième vague. » Là, nous ne sommes plus dans la litote, mais dans l’hyperbole, du moins espérons-le.

Mais cette situation chagrinera-t-elle tout le monde ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il existe une solide tradition de la détestation des fêtes de fin d’année chez les écrivains. Prenons le Baudelaire des Petits poèmes en prose : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Est-ce que Paris et les grandes métropoles semi-confinées heurteraient aujourd’hui la sensibilité du dandy ombrageux ? En tout cas, nul doute qu’il frémirait d’inquiétude en entendant ce député macroniste pour qui « l’enjeu majeur, c’est que, d’ici au 1er décembre, on puisse alléger la contrainte pour que les courses de Noël se passent le mieux possible ». Baudelaire, lui, pensait plutôt que « parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ». Mais il est vrai qu’il n’était pas franchement du genre à adhérer à la République en marche…

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Décembre 2020 – Causeur #85

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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