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John le Carré ou la solitude de l’espion de fond

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Le créateur de George Smiley vient de nous quitter à l’âge de 89 ans. L’ancien agent du MI6 avait signé une vingtaine de romans dont les best-sellers La Taupe ou L’espion qui venait du froid…


Avec la chute du mur de Berlin, le roman d’espionnage a connu sa crise de 29. Ce genre romanesque était à l’affrontement Est-Ouest ce que le roman de la Table ronde était à la quête du Graal : leur seule raison d’exister.

Parmi les très rares survivants qui ont réussi une reconversion dans notre monde multipolaire, il y avait John le Carré qui vient de disparaître.

De l’importance du pseudonyme

John le Carré était un pseudonyme. Celui de David Cornwell né à Poole en 1931, fils d’un père escroc charmant et d’une mère qui l’abandonne à cinq ans.  Le Carré donne une explication qui est évidemment une fausse piste : il aurait vu depuis un bus à impériale l’enseigne d’un magasin portant ce nom, en français dans le texte, comme on dit, et aurait aimé la minuscule du « le » dans « le Carré ». C’est seulement en 1996 qu’il déclare dans un entretien : « On m’a si souvent demandé pourquoi j’ai choisi ce nom ridicule que l’imagination de l’écrivain m’est venue en aide. Cela a suffi à tout le monde pendant des années. Mais les mensonges ne résistent pas au temps qui passe. Aujourd’hui, je ressens un horrible besoin de vérité. Et la vérité, c’est que je ne sais pas. »

La question du pseudonyme est moins anodine qu’il n’y paraît. Elle est même une porte d’entrée idéale pour comprendre  son univers romanesque. Il y a bien sûr une raison biographique à ce pseudonyme. Quand le Carré publie son premier roman, au début des années 60, il est encore membre des services secrets. Mais ce pseudonyme est aussi une métaphore de la couverture utilisée par l’agent double, cette figure centrale de son univers romanesque. L’agent double, c’est l’écrivain. L’agent double, c’est celui qui ne sait plus la frontière exacte entre la réalité et la fiction.

Lecteurs égarés et ravis

Le Carré a eu l’intuition que le monde fonctionnait uniquement par opposition, comme chez les présocratiques. Est contre Ouest pendant la guerre froide et plus tard Nord contre Sud. L’agent double, c’est celui qui comprend qu’au sein de chaque camp, d’autres oppositions se font jour, à l’infini, dans une mise en abyme vertigineuse. Des exemples ? À l’Ouest, les Anglais s’opposent aux Américains derrière la fiction de la « relation spéciale » et chez les Anglais eux-mêmes, les espions s’opposent au reste de la société, en se considérant tantôt comme des parias, tantôt comme des seigneurs.

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Au sein-même du Cirque, le nom donné par le Carré aux services secrets,  les rivalités entre deux services, le Pilotage et les Opérations clandestines, aboutissent à une guerre sourde, absurde, et souvent meurtrière. Pire, cette schizophrénie touche l’agent double lui-même, manipulateur manipulé qui ne sait plus vraiment, à la longue, quel maître il sert. Il est vrai que l’auteur lui-même a multiplié avec un plaisir parfois pervers,  dans sa vie et dans ses livres les fausses pistes, les chausse-trappes, les impasses et les portes dérobées. On peut y voir  là encore un des aspects de son génie littéraire qui a égaré tant de lecteurs ravis de leur égarement. Rétention d’information de la part des personnages, documents falsifiés présentés sur le même plan que les authentiques, enregistrements caviardés, dialogues construits comme une opération d’intoxication, la narration de le Carré est en parfaite adéquation avec ses histoires qui se résument toutes à de subtiles déstabilisations, y compris et surtout celle du lecteur.

Refus de l’héroïsation

Le Carré, depuis des premiers romans, L’Appel du mort ou L’Espion qui venait du froid refuse l’héroïsation de ses personnages. La qualification fréquente d’ « anti-héros » pour parler de son personnage fétiche, George Smiley, et de son groupe, est tout aussi réductrice. Smiley a été le personnage principal des plus grands  romans de le Carré sur trente ans.  Il est régulièrement présenté comme  l’anti James Bond. Il faut dire que Bond est désormais réduit, dans l’imaginaire collectif, à son incarnation cinématographique dans des films qui ont évolué de plus en plus vers la performance hollywoodienne.

Parfaitement contemporains, Smiley et Bond auraient pu se croiser et sympathiser. Il y a un vrai courage physique chez Smiley malgré ses grosses lunettes et son allure de bureaucrate, tandis que James Bond n’est pas simplement un beau gosse musclé et arrogant. Ils auraient pu se retrouver dans un pub près de Whitehall et se consoler mutuellement : Bond aurait parlé de la comtesse Tracy, assassinée au début de sa lune de miel dans Au service secret de sa Majesté et Smiley de sa très volage épouse Lady Ann qui est même tombée dans les bras de Bill Hayden, hiérarque du Cirque et agent soviétique infiltré,  démasqué par Smiley dans La taupe.

Mais le Carré, dans la lignée de Joseph Conrad, de Graham Greene ou de Somerset Maugham, avait su faire de l’espion un symbole de la condition humaine et de l’inquiétude métaphysique très contemporaine qui va avec : la recherche désespérée d’une identité.

L'APPEL DU MORT

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L'Espion qui venait du froid

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PSG: les hooligans de l’antiracisme

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Quand la planète foot joue à l’antiracisme, s’agit-il enfin d’éthique ou, comme d’habitude, de business ?


L’arrêt total du match opposant le Paris-Saint-Germain au club d’İstanbul Başakşehir mardi dernier a été salué par beaucoup comme un pas en avant remarquable dans la lutte contre le racisme.

De l’événement au non-événement

Les ingrédients du non-événement étaient pourtant réunis pour ce match : un rendez-vous aux abords du périphérique parisien, dans un stade froid et vide, pour un enjeu sportif très limité – le club parisien étant déjà qualifié et le club stambouliote éliminé. C’était sans compter sur le quatrième arbitre qui, en début de rencontre, a désigné un membre du staff turc en le qualifiant de Noir (negru, dans sa langue roumaine). Protestation, invectives, mêlée, confusion. Après une longue période de flottement, les joueurs des deux équipes ont décidé de ne pas reprendre le match de la soirée en raison de ce comportement jugé inacceptable.

Le match a pu se tenir le lendemain. Avant le coup d’envoi, tous les joueurs ont mis un genou à terre, certains ont levé le poing. L’Equipe titrait « Ensemble », Le Parisien soulignait « La révolte des joueurs », et CNN saluait cette démonstration puissante de solidarité (« a powerful show of solidarity »). Un seul mot d’ordre circule dans les rangs serrés de la diversité : le racisme n’a sa place « ni sur le terrain, ni en dehors ». L’UEFA, qui organise la compétition de la Ligue de champions, a depuis longtemps une formule digne d’une candidate Miss Univers : « No To Racism ». Bref, le racisme, c’est mal, et il faut le mitrailler d’hashtags.

Le problème est qu’à force de vouloir faire feu de tout bois, l’antiracisme s’autoconsume. En l’espèce, le caractère raciste des propos tenus n’est pas démontré à cette heure. Une enquête est en cours. Mais celle-ci doit apparaître superflue au brésilien Giuliano (jouant pour le club turc) qui a déclaré : « il est temps que les gens comprennent qu’il n’y a pas de couleur, nous sommes tous pareils. »

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La couleur est devenue raciste. Désigner quelqu’un par sa couleur de peau pouvait manquer de tact ? C’est devenu systématiquement raciste.

La tolérance par l’indifférenciation est évidemment un non-sens, mais c’est pourtant la nouvelle norme flottante de cet antiracisme qui soutient qu’il n’y a pas de couleur – contre toute évidence – mais va recourir à des races customisées lorsqu’il s’agit de défendre les « racisés » contre les Blancs. L’ensemble de la démarche insulte la raison et la science, mais c’est pour l’empire du bien, donc ça passe crème. A propos de crème, attention l’été prochain à ne pas parler de « bronzage » ou de « prendre des couleurs ». Les antiracistes vous repousseront derrière leur écran totalitaire et finiront de vous griller sur Twitter.

Un incident riche en enseignements

Quelles autres leçons tirer de cette affaire ? J’en vois trois.

La première est le point commun entre Hollywood et le monde du foot, à savoir : les rites de purification morale et collective s’y font avec d’autant plus de zèle que leur milieu est corrompu. Le ballon rond est enflé de malversations en tout genre, d’évasion fiscale, d’agents marchands de bestiaux, de dopage, de corruption en tous sens et à tout niveau, de flux financiers douteux, de scandales d’arbitrage et de guerres d’image. Alors, quand le quatrième arbitre d’une rencontre anodine a donné l’occasion d’une scène de lynchage digne de René Girard (le philosophe, pas l’entraîneur), les joueurs de foot et autres acteurs du marché ne s’en sont pas privés. La star française Kylian Mbappé a déclaré « on ne peut pas jouer avec ce gars », tandis que Demba Ba a pu apparaître en héros – lui qui avait moins de scrupules moraux quand il s’agissait de jouer en Chine pour plus de 14 millions annuels.

Dans le foot comme ailleurs, le filon antiraciste est lucratif et valorisant. Les retraités Lilian Thuram ou Éric Cantona l’ont bien compris. Pour les joueurs en activité, il peut servir à jeter l’opprobre sur un sélectionneur dont on ne respecte pas les choix – comme l’a fait Karim Benzema avec Didier Deschamps. Le délit de racisme, qu’il soit réel ou supposé, est érigé en crime suprême par les nouveaux juges. La tournure volontairement fanatique de cette purge morale permet d’éviter toute contradiction tout en légitimant les sanctions les plus absurdes.

Récemment, l’international uruguayen Edison Cavani a remercié un ami sur un réseau social d’un « gracias negrito ». Or, cette expression « negrito » a une portée affectueuse dans sa langue, et n’a naturellement pas offensé son ami. Mais le joueur risque tout de même d’être sanctionné par la fédération anglaise qui s’est saisie du dossier. Son club de Manchester United va plaider le « contexte culturel ». De façon générale, des matchs ont déjà été interrompus pour des propos racistes, qu’ils soient avérés ou supposés, punissant tout le public présent. On peut noter, en revanche, que si un joueur casse la jambe d’un autre avec un tacle, les deux quittent la pelouse (l’un étant exclu, l’autre évacué sur une civière) et le match peut reprendre. Pareil pour une bagarre en tribunes. Ou pire. En avril 2017, un attentat contre le bus des joueurs de Dortmund, traumatisant l’équipe et faisant deux blessés, n’avait retardé le match que d’une journée.

Le foot business ne s’arrête que pour des causes qui peuvent servir le business. L’antiracisme est un étendard marketing pour les fédérations internationales et nationales de football.

Un deuxième aspect est l’exploitation politique des événements sportifs qui, grâce à la magie de l’antiracisme, atteint de nouveaux sommets. Le match PSG – İstanbul Başakşehir a donné lieu à une dénonciation particulièrement cocasse, celle du président turc. RT Erdoğan a en effet vu, dans cette affaire, une preuve supplémentaire du racisme terrible qui sévirait en France aujourd’hui. Outre l’aspect dérisoire de l’accrochage, rappelons qu’il tient aux déclarations supposées racistes du quatrième arbitre – Sebastian Coltescu, un pauvre diable de nationalité roumaine – à l’encontre d’un membre du staff turc – Pierre Webo, lui-même camerounais.

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Mais comme ça s’est passé à Paris, le nouvel ami d’Emmanuel Macron y a vu opportunément du racisme national. Le président français a dû apprécier cette semaine footballistique : son club de cœur, l’Olympique de Marseille, s’est pris une énième gifle dans la compétition européenne et termine dernière de son groupe. Tandis que le match du rival parisien a offert à Erdogan l’occasion d’un nouvel affront.

La troisième leçon est peut-être la plus troublante. Il s’agirait plutôt d’une énigme, celle du club parisien. Le Paris-Saint-Germain est résolument un club à part, traversant les compétitions comme un bizut. Ce club a souvent essuyé les plâtres sur la scène nationale, que ce soit en matière de discipline (décision inouïe de suspendre a posteriori un joueur pour simulation en 2003, initiée par un éphémère conseil national d’éthique), ou en matière d’arbitrage (penalties en cascade pour des tirages de maillot en 2006 – cette politique d’arbitrage fut sans suite).

A l’international, il a été un des premiers clubs condamnés au titre du fair-play financier. Il a aussi amèrement regretté l’absence d’assistance vidéo à l’arbitrage quand il a affronté Barcelone en 2017, lors d’une élimination historique. Deux ans plus tard, cette assistance fut introduite dans la compétition, et Paris en fit immédiatement les frais (élimination à la dernière minute contre Manchester). Mardi dernier, alors qu’aucun débordement venant des tribunes n’était à craindre, puisqu’elles étaient désertes, c’est sur le terrain du PSG et non ailleurs que l’UEFA envoya ce quatuor arbitral, dont Sebastian Coltescu qui officiait pour la dernière fois en Ligue des champions. Avec le PSG, le désastre arrive toujours in extremis.

Suite à cette affaire, les menaces de mort que cet homme a reçues doivent le perturber, sachant qu’il a déjà tenté plusieurs fois de se suicider dans le passé. Certains soirs, la magie du Paris-Saint-Germain qu’aiment à chanter ses supporters paraît bien noire. Ce 8 décembre, elle a rencontré la magie de l’antiracisme, pour aboutir à une illusion qui convaincra seulement ceux qui voulaient qu’elle soit. Pour les autres, le truc est trop gros.

Dans la France de 2020, le courage est en voie de disparition

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42 années ont passé depuis le discours d’Harvard du grand penseur russe Alexandre Soljenitsyne sur le « déclin du courage » en Occident. Son pessimisme d’alors est devenu la lumière sombre de la France de notre temps.


Dans son discours de Harvard en 1978, Alexandre Soljenitsyne avait énoncé cette pensée forte : « Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui ».

Qu’aurait-il dit alors de la France de 2020 ?

On me pardonnera de me glisser tout petit dans l’ombre de ce géant mais cela fait des années que dans toutes mes interventions, spontanément ou en réponse, je souligne que le manque de courage, singulier et/ou collectif, est la plaie fondamentale de notre pays, de ses pouvoirs et de sa démocratie.

Je laisse évidemment de côté l’admirable courage de nos militaires qui risquent leur vie sur des terrains d’opérations où leur présence est nécessaire et, par décence républicaine, indiscutée.

Même avec cette exclusion, il reste tant d’exemples de ce déclin pressenti par Alexandre Soljenitsyne que je vais me livrer à un inventaire disparate mais qui peu ou prou sera à chaque fois caractéristique d’une faillite de cette vertu capitale.

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Un mot sur les mille épisodes de la vie sociale, de la sphère privée où l’invocation de la politesse, de la considération d’autrui et de la tolérance n’est que le masque qui sert à déguiser la faiblesse de la personnalité, son inaptitude à user d’une forme courtoise pour exprimer un fond vigoureux. Il y a une manière, dans nos existences, de dénaturer la courtoisie en la prenant comme prétexte à l’insignifiance.

L’authentique courage est de ne pas hurler avec les loups

Mais le vrai, l’authentique courage est de ne pas hurler avec les loups après ou, avant, quand on est assuré d’un soutien majoritaire.

Il est de ne pas systématiquement rétracter son opinion, sa conviction de la veille parce que la polémique, aussi injuste qu’elle soit, vous donne mauvaise conscience et qu’on préfère avoir tort avec beaucoup que raison tout seul.

Il n’est pas d’avoir une liberté à géométrie variable et de l’adapter à la qualité et à l’importance des contradicteurs, à l’intensité médiatique, à l’emprise de la bienséance, au souci moins de la vérité que de la décence imposée par d’autres.

Il n’est pas de se sentir tenu par l’obligation impérieuse et lâche, pour justifier l’absence de crachat sur le RN, de révéler qu’on ne votera jamais pour lui ou, pour avoir le droit de parler librement de Vichy, de Pétain et de l’Histoire de cette période – comme Eric Zemmour récemment – de montrer patte blanche en précisant, ce qui va de soi pour lui, qu’on n’est ni négationniste ni révisionniste. Le courage est d’oser exister sans filet de sécurité.

Le courage n’est pas de flatter la Justice en la persuadant qu’elle a la moindre légitimité pour trancher les controverses historiques en apposant sur elles les gros sabots d’une législation ayant sacrifié les nuances et la complexité.

Le courage n’est pas de dévoyer le « en même temps »

Il n’est pas non plus de haïr la personne au lieu de combattre ses idées et de se vautrer dans le sommaire d’un langage appauvri pour massacrer une civilisation du dialogue, de ressasser l’humanisme pour faire l’impasse sur ses exigences concrètes.

Le courage n’est pas de dévoyer le « en même temps », de le faire passer d’un moyen de plénitude intellectuelle à la déplorable rançon d’un esprit qui ne sait pas assumer ses choix et leurs conséquences.

Emmanuel Macron lors de son interview accordée au média Brut.© BERTRAND GUAY / AFP
Emmanuel Macron lors de son interview accordée au média Brut.© BERTRAND GUAY / AFP

Quand le président de la République, effrayé par ce qu’il a pourtant initié ou déclaré – par exemple pour l’écologie avec la convention citoyenne, contre la police lors de l’entretien sur Brut – dès le lendemain cherche à se sauver la mise, il est aux antipodes du courage. Le Beauvau de la sécurité, qui pourtant en soi n’est pas une mauvaise idée, est gâché parce qu’il est gangrené par la repentance.

Par le désir pusillanime de se renier ou de proposer un événement seulement pour atténuer le choc de la démagogie antérieure.

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Le courage n’est pas non plus de prendre, par démagogie, les communautés les unes après les autres – « les jeunes puis le troisième âge… » – et de remplacer l’adresse à la France unie, aussi difficile que soit un verbe rassembleur, par une exploitation de ses « segments » (selon Arnaud Benedetti).

Le courage n’attend pas forcément l’estime

L’autorité de l’État, impartiale et digne de ce nom est aujourd’hui une immense béance parce que les coups de menton sans effet servent une frilosité politique qui n’a pas à s’accommoder du réel, encore moins à combattre ce qu’il a de pire. Le courage a ceci de douloureusement honorable qu’il discrimine, stigmatise, sanctionne et n’attend pas forcément l’estime. Il est le contraire de ce dans quoi notre France, notre monde aiment se lover : l’éthique verbeuse, l’illusion de l’action.

Je pourrais continuer à égrener dans tous ces secteurs, social, politique, médiatique, culturel et judiciaire, les signes d’une démocratie qui non seulement n’essaie même pas, dans une tension éprouvante, de se mettre à la hauteur de cette splendide vertu, mais la fuit parce qu’elle exige trop de soi, de nous, de ceux qu’on a élus, de ceux qui nous gouvernent, de celui qui préside.

Soljenitsyne avait tout prévu et je n’ose imaginer la stupéfaction indignée de ce héros du XXe siècle face à l’état de l’Occident, au délitement de la France. 42 années ont passé depuis son discours de Harvard et son pessimisme d’alors est devenu la lumière sombre de notre temps.

Faut-il, pour toujours, faire son deuil du courage ?

Le Carré n’a jamais écrit qu’une seule histoire…

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Le plus terrible, quand on vieillit, c’est de voir s’effondrer, autour de soi, les chênes que l’on pensait éternels. Savoir que je ne trouverai plus jamais, sur l’étalage de mon libraire, de nouveau roman signé John le Carré est un déchirement. Retour de service aura été le dernier. C’est un rideau qui tombe définitivement. On est encore plus seul. Il fait encore plus froid.

Bien sûr, restent les livres.

Je suis venu à John Le Carré assez tard — vers vingt ans. Jusque là, ma vision du roman d’espionnage se limitait aux récits pleins de coups de feu et de belles filles, signés Ian Fleming ou Jean Bruce. J’ai donc lu l’Espion qui venait du froid dix ans après sa sortie — mais qu’y aurais-je compris en 1963, quand le maître-livre d’un ancien espion a déferlé sur le monde en se vendant à 20 millions d’exemplaires ?

Nous autres, les papy-boomers, avons vécu l’essentiel de notre vie dans le contexte de la guerre froide. Il est difficile d’expliquer aux jeunes crétins d’aujourd’hui, qui se plaignent dès qu’on leur écorche un ongle, que nous allions à l’école en nous demandant si, d’ici le soir, nous ne serions pas transformés en patates frites par un conflit qui serait brusquement passé du froid au chaud. Difficile de leur dire ce que nous ressentions quand un dirigeant communiste, à la tribune de l’ONU, martelait son pupitre à coups de chaussure. Nous n’y comprenions pas grand-chose, au fond. Nous pensions que cela se réglait, en coulisses, à grands coups de Walther PPK, tandis que des créatures vaporeuses vampaient les espions.

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Le Carré a remis l’espionnage sur ses pieds. Parce qu’il avait été lui-même un membre éminent de la corporation, il en connaissait tous les rouages. 

Lisez donc le Miroir aux espions, qu’il disait être son œuvre la plus fidèle aux arcanes de son art, et qui ne marcha pas très bien, en 1965. Le lecteur sortait des salles où se jouait Goldfinger, il voulait du champagne et des coups de feu, on lui proposait une intrigue tortueuse, avec des agents qui étaient avant tout des cerveaux sous de gros pardessus anonymes.

Parce que Le Carré, comme Balzac au fond, n’a jamais écrit qu’une seule histoire : celle de la lutte avec les Magnificent Five, ce groupe d’ex-étudiants de Cambridge (Le Carré sortait d’Oxford) qui infiltra dans les années 1950-1960 les plus hautes sphères des services secrets britanniques, pour informer la « Maison Russie ». Kim Philby fit ainsi sauter la couverture sous laquelle opérait Cornwell. Il passera à Moscou avec Burgess et Maclean. 

La vraie « taupe », c’est Anthony Blunt, très connu et très estimable comme critique d’art. C’est lui que George Smiley, l’hypostase favorite de Le Carré, traque dans la fameuse trilogie qui commence avec la Taupe (Tinker Taylor Soldier Spy, 1974 — le film qu’en a tiré Tomas Alfredson en 2011, avec Gary Oldman dans le rôle de Smiley, est un bijou serti d’une atmosphère grisâtre fascinante), se continue avec Comme un collégien (1977) et s’achève avec les Gens de Smiley (1979). En face, Karla, le mythique espion russe. Poutine ou son  équivalent : Le Carré plaida pour un retournement d’alliances, considérant non sans raison que la Russie était un partenaire potentiel plus fiable que l’Amérique, dont il fustigeait à fil de plume la création la plus impérialiste, l’OTAN. Il faut lire la diatribe vitriolée « The United States has Gone Mad » que notre auteur publia dans le Times en janvier 2003 pour fustiger l’Opération Irak lancée par Bush Junior et appuyée par Tony Blair, le caniche à son maître, pour lequel Le Carré avait une détestation particulière.


« Fin de l’Histoire » ? Rien ne s’achève vraiment, la machine ne cesse de tourner. L’avant-dernier roman de Le Carré, l’Héritage des espions, revient, cinquante ans plus tard, sur les sacrifices de la Guerre froide, et les vies qu’il a bien fallu consentir à sacrifier en échange d’informations vitales. Des vies pour lesquelles notre bureaucratie actuelle, pleines de bons sentiments droits-de-l’hommistes, exige des explications, des réparations — et des têtes. C’est le dixième et dernier des romans où apparaît Smiley. 

L’écroulement du Mur ne marqua même pas une pause dans la production du romancier. Il n’était pas de ces gogos qui crurent à la fiction de la « victoire » de l’Occident sur l’Empire du Mal. Le « jeu » continuait. Il se déplaçait ailleurs (lire le Tailleur de Panama, 1998). Ou bien le KGB était, un temps, remplacé par des multinationales bien plus létales : ce qu’il dit des grands labos pharmaceutiques dans la Constance du jardinier (2001) devrait éclairer les grands naïfs qui croient que Pfizer vole à leur secours en ces temps de Covid — un nom qui par hasard rime assez bien avec « avide »…

Les jurés du Nobel, au lieu de se déconsidérer comme ils l’ont fait ces dernières années, auraient dû depuis longtemps couronner une œuvre d’une densité considérable et d’un bonheur d’écriture constant. Mais après tout, ils ont aussi raté Roth ou Kundera. Ils ont préféré distinguer un barde nasillard ou une poétesse inconnue. Grand bien leur fasse. Il nous reste à relire toute l’œuvre de Le Carré, au coin du feu — et ça, c’est quelque chose, même quand au dehors tombent, l’un après l’autre, les grands arbres.

Quand Aquilon en appelle à Jupiter

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Dans une lettre ouverte, les magnats de l’éolien national appellent Jupiter à la rescousse pour sauvegarder leur business.


Fallait-il qu’ils soient fébriles, pour que certains des grands magnats de l’éolien national, appuyés par des responsables politiques régionaux, en appellent d’urgence au président de la République, surtout dans la période actuelle, toute tournée vers d’autres urgences ?

À lire aussi, Lucien Rabouille: Proust à l’ombre des éoliennes

Dans une lettre ouverte, ils lui demandent son appui, pour sauvegarder un business florissant, qu’ils jugent en péril. En vérité, ils craignent bien peu, car se réclamant d’une légitimité écologique, inscrite dans l’officielle Programmation Pluriannuelle de l’énergie (2019-2028). Le texte prévoit qu’à l’échéance, 40% de l’électricité sera produite par des sources renouvelables (dont l’hydraulique). Une Bible que la Ministre en charge convoque à chaque occasion et qui ne stipule pas moins qu’un triplement des capacités éoliennes sur la période.

Mais ces opérateurs industriels, en réalité des hommes d’affaires, ne peuvent tolérer qu’un tel boulevard (tracé façon Haussmann, par nos gouvernants) soit encombré de chicanes, les barricades n’étant pas encore à l’ordre du jour.

Nos promoteurs et défenseurs de la cause du vent, s’inquiètent en effet de la multiplication des recours des riverains, auxquels on a pourtant coupé les ailes, en limitant drastiquement les possibilités de contestation, mais qui parviennent néanmoins à freiner (pouvant rarement s’opposer, in fine), la profitable dynamique économico-financière.

Ces entraves insupporteraient des pionniers audacieux qui prétendent avoir pris force risques au service d’une grande cause, au point d’appeler Jupiter à la rescousse.

Ils affichent d’emblée que les protestations qui iraient à l’encontre d’un consensus national, sont forcément illégitimes, surtout mises en regard de la maîtrise d’enjeux planétaires, dans laquelle le développement de l’éolien, en France, serait partie prenante ; rien de mieux pour convaincre que d’élever ainsi le débat !

Un vent mauvais [tooltips content= »Allusion au vocable utilisé dans un discours du Maréchal Pétain (12 08 1941 🙂
« Français, J’ai des choses graves à vous dire. De plusieurs régions de France je sens se lever depuis plusieurs semaines
un vent mauvais… ». « ](1)[/tooltips]
s’est-il levé ?

Malgré une présentation des projets éoliens les parant de tous les avantages, dont la redynamisation économique du tissu rural (un argument qui en effet, laisse pantois) et qui prétend que toute difficulté est soluble dans une discussion apaisée, une contestation foncière s’est en effet instaurée dans le pays.

Elle tente de faire pièce à l’envahissement de nos contrées par des forêts de mats éoliens, de plus en plus démesurés, car devant aller chercher, toujours plus haut, le souffle sporadique et souvent poussif d’Aquilon.

Ainsi, cette fuite en hauteur permet-elle de déclarer « venteuses », des régions qui ne le sont guère et d’étendre encore, voire de généraliser, les implantations. Il n’est que de parcourir le pays (même si c’est moins facile ces derniers temps…) pour le constater et pour s’en désoler, plus un lieu n’est à l’abri, plaines et crêtes sont également frappées.

Dans leur supplique, les acteurs de ce déploiement (et leurs influents soutiens politiques) feignent de s’étonner qu’ici et là, partout en réalité, des fourches se lèvent. Certains que les arguments chevauchés balaieraient tous les obstacles, les uhlans des moulins, n’avaient pas auguré que le bon peuple serait un peu plus défiant et irait regarder derrière le paravent…

En particulier, alors qu’est mise en exergue la problématique des déchets nucléaires, bien qu’une solution pérenne existe, à laquelle on ne sait opposer que des arguments irrationnels et surtout des principes, s’inquiète-t-on suffisamment du réel impact écologique de ces technologies, dites vertes ?

En réalité, elles sont grosses consommatrices de matériaux de base (béton, acier), par comparaison, le nucléaire n’est qu’un « petit joueur » et les énormes fondations ferraillées, à l’échelle du gigantisme des machines, demeureront in situ pour bien longtemps. Elles sont aussi gourmandes en cuivre et en métaux rares, dont l’exploitation détruit des paysages et induit des pollutions conséquentes… mais ailleurs, loin des yeux énamourés des tenants des éoliennes, qui ne souhaitent pas s’interroger plus avant.

Sur le plan économique, le pays paye au prix fort l’inanité de ces orientations qui servent très largement des opportunistes financiers, portés par un air du temps, que leurs affidés politiques ont mis en mouvement. L’intérêt national y est bien peu servi, les matériels étant le plus souvent importés et même installés par les techniciens des fournisseurs. Certes, pour les futurs parcs offshores, une partie des équipements sera assemblée ou construit sous licence dans des usines françaises, mais en France, plus de 8000 mats sont déjà dressés !

Cette situation, trop longtemps tolérée, est aujourd’hui frontalement contestée.

Un substitut de dupe

Ces pseudo-leviers se révèlent en effet très dispendieux pour le citoyen-contribuable qui finance des conditions de rachat, hors marché, du courant produit, injecté prioritairement sur le réseau, que celui-ci en ait besoin ou pas. Des contrats au long cours (15-20 ans) garantissent une solide rémunération des investissements et on ne distingue pas bien les risques qu’auraient pris ces promoteurs. Tout au contraire, de confortables rentes ont ainsi été établies.

En France, le développement massif de l’éolien et du solaire a pour finalité de réduire les sources carbonées, les écrits du Ministère de la Transition Écologique en attestent, sans conteste ; or c’est pourtant l’angle d’attaque du problème, le plus inadéquat et sans surprise, le plus inefficace. Il s’agit, rien moins, que prétendre décarboner un système électrique, qui l’est déjà très largement !

Vouloir substituer une électricité décarbonée à une autre paraîtrait effectivement incongru, si celle-ci n’était pas nucléaire, cible de toujours d’écologistes aujourd’hui aux manettes. Pouvoir montrer à l’opinion que le nucléaire est finalement soluble dans le soleil et le vent, est une formidable opportunité, saisie à bras le corps. Qu’on ait pour cela recours à l’argutie et à l’idéologie (les travaux pratiques étant beaucoup moins probants), n’est apparemment pas un problème.

Mais ce remplacement, hors qu’il n’a aucun fondement logique, se révèle largement fictif, car ne donnant aucune garantie que le substitut rende le même service électrique (fourniture à la demande, coûts optimisés, services réseau).

Au motif qu’il y aurait toujours du vent quelque part, un nécessaire foisonnement est mis en avant par les promoteurs des moulins, et justifierait à lui seul qu’il faille en installer beaucoup et partout. Un argument qui se révèle une bien piètre ligne de défense, quand on l’examine de plus près, y compris à l’échelle du continent.

Faux dilemme

Il se disait, ici et là, que des opposants au développement inconsidéré de l’éolien avaient l’oreille du Président et certaines de ses déclarations récentes en attestaient effectivement. Il ne serait pas indifférent à cette fronde du terrain qui avait quelques arguments à faire valoir. En conséquence, il était grand temps, pour les promoteurs de la filière, de réagir, jurant, la main sur le cœur, qu’ils ne servent rien moins qu’une cause planétaire.

« Local contre global », une forme d’antagonisme, qui rappelle celle rencontrée durant la crise des Gilets jaunes, « fin du mois contre fin du monde », à la différence que cette fois, les deux positions se réclament de l’écologie !

Préservation des paysages contre décarbonation du système électrique, une opposition qui peut faire sens dans un pays où le système électrique est largement gazier ou charbonnier, mais certainement pas en France ou hydraulique et nucléaire produisent l’essentiel. Pour aller au fond des choses, c’est le problème lui-même qui est illégitime.

À lire aussi, Bertrand Alliot: Foutues éoliennes

Le Président n’ignore rien de tout ça, mais en bon politique, soucieux de sa réélection, il voudra certainement envoyer des signaux aux deux camps, mais seule la Mécanique Quantique permet la superposition de situations antagonistes et son introduction dans notre constitution n’est pas encore d’actualité.

Baudelaire ne veut pas sauver Noël


Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


Y aura-t-il des fêtes de fin d’année ? Au-delà de l’aspect économique, c’est l’enjeu symbolique qui préoccupe le citoyen. Olivier Véran a annoncé l’éventuelle mauvaise nouvelle, à grand renfort de litotes, cette figure de style qui donne paradoxalement plus de relief aux situations qu’elle veut atténuer : « Quoi qu’il en soit, ce sera un Noël un peu spécial de ce point de vue-là. »

De ce point de vue-là, c’est-à-dire du point de vue d’une séparation obligée au moment où, précisément, on a besoin d’être ensemble. À ce titre, la comparaison discutable avec une guerre quand il s’agit de faire du virus un ennemi invisible prend une certaine pertinence avec les Fêtes. À lire les journaux des écrivains sous l’occupation, surtout ceux qui se trouvaient dans la Résistance, Noël ravive le sentiment d’anormalité de la situation. Dans son beau et digne Journal des années noires, Jean Guéhenno note à Noël 1943 : « J’écoute à la radio un fragment de L’Enfance du Christ : la fuite en Égypte. La grande phrase si souple, dix fois reprise, me parle avec insistance d’un refuge où doit trouver asile, en attendant l’heure, la pensée qui nous sauvera. Mais il n’est plus aujourd’hui, semble-t-il, de refuge, plus d’Égypte. »

Il n’existe plus d’Égypte, dit Guéhenno, en écoutant seul, Berlioz. C’est le même sentiment éprouvé par beaucoup aujourd’hui puisque même la famille, contaminations « intrafamiliales » obligent, n’est plus un îlot de sécurité, surtout si on en croit les propos du Dr Lenglet dans Le Figaro : « Noël est potentiellement un cluster national géant, intergénérationnel à l’origine d’une potentielle troisième vague. » Là, nous ne sommes plus dans la litote, mais dans l’hyperbole, du moins espérons-le.

Mais cette situation chagrinera-t-elle tout le monde ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il existe une solide tradition de la détestation des fêtes de fin d’année chez les écrivains. Prenons le Baudelaire des Petits poèmes en prose : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Est-ce que Paris et les grandes métropoles semi-confinées heurteraient aujourd’hui la sensibilité du dandy ombrageux ? En tout cas, nul doute qu’il frémirait d’inquiétude en entendant ce député macroniste pour qui « l’enjeu majeur, c’est que, d’ici au 1er décembre, on puisse alléger la contrainte pour que les courses de Noël se passent le mieux possible ». Baudelaire, lui, pensait plutôt que « parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ». Mais il est vrai qu’il n’était pas franchement du genre à adhérer à la République en marche…

Un siècle de fer

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La monumentale correspondance entre Ernst Jünger et Carl Schmitt  court des années trente aux années 80 et retrace deux itinéraires allemands tourmentés dans l’horreur nazie. 


Monumental ouvrage que publient Pierre-Guillaume de Roux et la revue Krisis avec cette traduction française de l’édition exhaustive (six cent cinquante pages de texte serré, plus de mille notes d’une désespérante érudition à l’allemande) de la Correspondance échangée, et ce durant plus d’un demi-siècle, entre deux géants de l’Allemagne du XXème siècle, Ernst Jünger, le grand écrivain issu des tranchées (1895-1998) et Carl Schmitt (1888-1985), le théoricien du grand espace et de la décision, et aussi, hélas, le « chef de file des juristes du IIIème Reich ».

Des premières lettres datant de 1930 adressées par l’ancien capitaine des troupes de choc à « Monsieur le Professeur » jusqu’aux derniers échanges parfois plus amers des années 80, le lecteur suit les développements d’une amitié complexe, paradoxale, non dénuée de crises, nourrie par l’immense culture de ces deux hommes à l’évidence supérieurs.

Reître méditatif et constitutionnaliste pète-sec

Il est vrai que ces deux esprits encyclopédiques, le « reître méditatif », pour citer Antoine Blondin, et le constitutionaliste pète-sec, se révèlent, sur la longue durée – cinquante-trois ans – bien différents malgré leurs liens profonds, comme leur commune méfiance pour le rousseauisme et pour toute forme d‘humanitarisme (et en fait de romantisme en politique), un même penchant pour Hobbes et Machiavel, une même défiance à l’égard de la technique et du règne des masses, un même refus de cette haine, typique d’après la catastrophe de 1914, pour l’ennemi (vu non comme adversaire digne d’estime mais comme exclu du genre humain – thème ô combien actuel).

A lire aussi: Jünger, héros d’un autre temps

Pourtant, si Jünger garda toujours ses distances avec le régime hitlérien, Carl Schmitt prit, comme Heidegger, sa carte au parti unique. Plus grave, en 1934, après la Nuit des Longs Couteaux, il justifia ce bain de sang par un retentissant « Le Führer protège le droit » – texte qui ne lui fut jamais pardonné et qui lui valut, après 1945, un ostracisme tenace en Allemagne fédérale. 

Si tous deux partagent une méfiance séculaire, catholique ou protestante, à l’égard des Juifs, Jünger ne versa jamais dans l’antisémitisme, allant jusqu’à saluer, dans le Paris de 1942, un médecin juif porteur de l’étoile jaune (« J’ai toujours salué l’Etoile » écrira-t-il au Docteur Sée un demi-siècle plus tard). Schmitt ne fit pas preuve de la même modération, lui qui accumula des articles peu ambigus sur la question juive. D’où l’amertume du juriste proscrit après la guerre lorsqu’il compara son propre exil intérieur sans fin et la (relative) renaissance littéraire de Jünger, pourtant lui aussi soumis à des critiques malveillantes.

Avantage Jünger

Cette correspondance est d’une densité peu commune ; elle illustre un état de la culture qui appartient à une époque je le crains révolue, quand deux amis évoquent des auteurs grecs ou latins dans le texte, Mallarmé et Rivarol en français, Bosch et Breughel, Schopenhauer et le mage Hamann, que Jünger plaçait très haut.

Entre les lignes, car tous deux connurent la surveillance et même les menaces explicites de la police secrète, nous lisons des allusions au « Grand Tribunal de l’Inquisition » (le parti unique, vu par Jünger, dès 1934), à la guerre « démonique », à la chute dans la zoologie et à la détresse spirituelle de leur temps.

Deux hommes complexes, l’un, le chevalier de l’Ordre Pour le Mérite, plus attachant, l’autre, plus qu’ambigu (et disons-le, déplaisant malgré son étincelante intelligence), surgissent de cette Correspondance, qui se révèle comme le portrait en pointillé d’un siècle de fer.

Ernst Jünger & Carl Schmitt, Correspondance 1930-1983, Pierre-Guillaume de Roux et Krisis, 654 pages.

Les philosophes plutôt que les virologues

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Le billet du vaurien


Il vaut mieux prêter attention aux philosophes qu’aux virologues : les premiers ont une vision holistique du monde, les seconds adoptent la position du docteur Knock, quand ils ne se prennent pas tout simplement pour le père Ubu. Quiconque a lu Jean Amery ou l’enquête du docteur Lifton sur les médecins nazis n’aura pas manqué d’être surpris par l’inhumanité dépourvue de toute idéologie, hormis sanitaire, des carabins réquisitionnés par le Troisième Reich pour faire l’ignoble travail qui répugnait même aux SS les plus convaincus. 

Un pays sans visage

J’y songeais en lisant le manifeste d’un des philosophes les plus importants de ce siècle, Giorgio Agamben, manifeste passé presque inaperçu et qui s’intitule: Un pays sans visage. Il débute par une citation de Cicéron: « Ce qu’on appelle un visage ne peut exister chez aucun animal excepté l’homme et il exprime le caractère. » Ce que le visage exprime, n’est pas seulement l’état d’âme d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa manière de s’exposer et de se communiquer aux autres hommes. « Il est le lieu même de la politique », insiste Agamben. 

A lire aussi, Stéphane Germain: Covid: tout ça pour une poignée de boomers!

Intuitivement, dès lors que le masque a été imposé, j’ai aussitôt pensé avec Agamben qu’un pays qui renonce à son propre visage et oblige de couvrir avec des masques – autrement dit : des muselières – en tout lieu le visage de ses propres citoyens est, alors, un pays qui a effacé de soi toute dimension politique : Olivier Véran en est l’illustration parfaite. Sans aucune preuve scientifique de son efficacité et de son innocuité, le masque a effacé toute trace d’humanité dans un espace vide soumis à chaque instant à un contrôle sans limites. 

Préserver ses illusions

Que nous reste-t-il maintenant sinon à adresser des messages à des hommes sans visage ? On en vient à se demander si la mort ne serait pas préférable. Les optimistes se raccrochent à l’idée que demain ou après-demain, avec l’arrivée des vaccins, on pourra à nouveau vivre comme avant. Ce qui caractérise les optimistes, c’est qu’ils se raccrocheraient à la queue d’un serpent pour préserver leurs illusions. Eux aussi devront déchanter, le monde de demain ne sera pas le même que celui d’hier « en un peu pire », selon la formule de Houellebecq. Il sera sans âme. 

À titre personnel, je refuse de vivre dans un pays sans visage.

Quoi qu’il m’en coûte !

René Fallet, Bourbonnais d’honneur

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Le Braconnier de Dieu ressort dans une édition illustrée et commentée


Il y a des écrivains qui ont la gueule de l’emploi. Méfions-nous en ! Leur besace est pleine de malices et de mystères. On croit les connaître et on les classe, un peu trop vite, dans la catégorie des godelureaux de la Communale, ces élèves turbulents, à l’imagination poissonneuse, un peu soupe au lait, ayant le zinc comme horizon indépassable et ce côté populo de la banlieue sud-est en bandoulière. Vous pensez bien qu’un fils de cheminot, ex-zazou aux racines paysannes devenu bistrotier en chef des lettres françaises est, par nature, un gars inoffensif. 

La belle tête du Français moyen

Les élites peuvent dormir tranquille. Chacun son métier, les vaches seront bien gardées. À René Fallet (1927-1983) anar rigolard, la comédie piquante des petites gens, employés de commerce, banlieusards en rupture de ban et idiots des campagnes ; aux autres, les penseurs qui écrivent pour l’Histoire, les « grands » sujets nobélisables. Regardez cette belle tête de Français moyen, la moustache en porte-étendard, les lunettes à l’épaisse monture pour brouiller les pistes, le béret pour amuser la galerie, une vraie publicité ambulante pour un apéritif vinique disparu. Fallet ne trompait pas sur la marchandise. Il faisait couleur locale. Il pêchait, il pédalait et il consommait sans modération. Il écrivait à hauteur de selles.

Même s’il passait parfois dans le poste avec Brassens, Blondin, Doisneau ou Coluche, il n’était pas bégueule. Il était des nôtres, de la France d’en bas, des fins de mois acrobatiques et des bonheurs accessibles, des pinces à vélo et du jardin potager. Ce type-là avait les mêmes rêves qu’un retraité des Postes, un coin de nature, loin des achélèmes et du béton armé, une rivière à fleur de cannes et un café pour retrouver les copains, les soirs de cafard. Il vous narrait, chers lecteurs, des histoires d’amours ancillaires et d’épopées folkloriques, d’échappées éthyliques et de troussages verdoyants. Fallet avait vocation à distraire le travailleur comme l’auteur-intello à donner la migraine. Le sérieux le saoulait. Aux jeunes premiers, il a préféré le pinardier comme héros tragique.

Fallet picaresque

Ces romans picaresques s’adaptaient jadis fort bien au cinéma et enregistraient des millions d’entrées avec Gabin, Carmet, Trintignant ou Darry Cowl en vedettes. Fallet mijotait des contes comme la ménagère cuisine, une tortore pas compliquée et drôlement savoureuse. Avec un rien, un moine trappiste ou un bredin de l’Allier, on se tapait un de ces gueuletons de lecture. Voilà le récit imagé que certains médias font d’habitude de René Fallet, amuseur public des Trente Glorieuses. 

A lire aussi: Une cavalcade nommée de Broca

On colporte cette sérénade par ignorance ou par malveillance. Car, la prose de Fallet est explosive. Ce fut peut-être notre dernier moraliste sous l’uniforme du garde-champêtre. Il avançait toujours masqué, une manière de se débarrasser des emmerdeurs. Ce Zorro du Bourbonnais divertit très agréablement le lecteur, c’est une certitude, on se marre même franchement, sa langue gouleyante coule comme l’eau vive, puis, par effraction, au détour d’un chemin de halage, on est saisi par sa noirceur, un constat accablant sur la modernité triomphante, sa vacuité et son immonde dessein. Fallet a été le témoin de notre effondrement, pas seulement celui des Halles mais aussi nos vieux chaînons sociaux, de notre carcasse qu’on appelle aujourd’hui art de vivre. Ne vous méprenez pas ! Fallet n’est pas un tendre, son amertume est inconsolable. On peut dissocier pour le plaisir de la glose, sa prose acide et sa veine plus comique, ses huis-clos psychologiques, presque oppressants et ses débordements estivaux, demeure, malgré tout, une rage souvent jouissive. Une hargne à déconstruire le discours bien-pensant. Une forme de désolation qui cogne dans les tempes et qui emporte souvent, les larmes et les rires jouent un mano à mano dont le vainqueur est plus qu’incertain. Ce qui fait de Fallet un grand écrivain du XXème siècle. 

Braconnier de Dieu

Pour les fêtes de Noël, l’éditeur auvergnat Bleu autour ressort Le Braconnier de Dieu (1973) sous la direction de Marie-Paule Caire-Jabinet dans une édition illustrée et commentée par les proches de l’auteur (Agathe Fallet, Gérard Pussey) et quelques érudits de belle tenue, notamment notre fringant confrère, Philibert Humm, hussard au pied marin et amateur de deux roues antiques. Ce document est surtout l’occasion de voyager dans l’inestimable Bourbonnais. Bleu autour a également publié, cette année, La fabrique d’une province française un essai signé Antoine Paillet qui vous permettra de vous familiariser avec les richesses de cette terre rurale et si intime. Entre nous, quel autre roman français commence par cette phrase admirable d’équilibre et de nostalgie, goguenarde et pétillante: « Ce fut en allant voter Pompidou que Frère Grégoire rencontra le péché ».

Le Braconnier de Dieu de René Fallet – Bleu autour

Le folklore américain


Ce moi-ci, pour oublier ma laisse d’un kilomètre, je me suis transporté en rêve à quelques milliers de miles, entre L.A. et Washington D.C., auprès de mes amis Trump et Bret Easton Ellis. 


MAKE AMERICA SMALL AGAIN
Mardi 3 novembre – Mercredi 20 janvier

L’Amérique a perdu un grand président. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les antitrumpistes primaires.
En 2016, Mr Orange était à peine élu que les élites libérales ont commencé de se lamenter sur les drames d’une « ère Trump » même pas inaugurée.
Mieux : dès le printemps 2017, les critiques littéraires et cinématographiques les plus pointus se sont mis à dénicher un peu partout dans les nouveautés, tels des œufs de Pâques, des « métaphores » de ladite ère Trump. Je vous en fais un de mémoire, façon Télérama : « Racisme, violence, inégalités : un regard cru sur l’Amérique de l’ère Trump ».
Et tout ça à propos d’œuvres entièrement conçues et réalisées sous le règne d’Obama ; mais dire ça, c’est faire peu de cas du génie visionnaire de l’artiste, n’est-ce pas ?
Aujourd’hui encore, et malgré la chute de ce Saddam U.S., le cauchemar est loin d’être fini, apprend-on. Dans son éditorial du 5 novembre, Le Monde résume sobrement l’état d’esprit de l’intelligentsia transatlantique : même défait aujourd’hui, le trumpisme restera un « héritage durable de la politique des États-Unis ».
Avec ses 72 millions d’électeurs rednecks, son Sénat rouge sang et sa Cour suprême désormais facho pour trente ans, ce diable pourrait bien saboter une « ère Biden » qui s’annonçait pourtant radieuse. Voire, horresco referens, revenir au pouvoir dans quatre ans…
En tout cas, le camp démocrate a tout intérêt à brandir ce scénario d’épouvante. Pas de gentils sans méchant ! Imagine-t-on Stephen King écrivant un Ça, chapitre 2 sans retour du Clown tueur ?

COMMENT J’AI LIBÉRÉ MA CRÉATIVITÉ 
Jeudi 12 novembre

Une amie m’a prêté le best-seller mondial de Julia Cameron, Libérez votre créativité (J’ai Lu, 345 pp, 7,60 €). « Toi qui écris, ça peut toujours te servir. » Comment devais-je le prendre ?
En tout cas je l’ai pris. Une méthode révolutionnaire pour « chasser blocages et inhibitions et stimuler [mon] élan créateur », ça ne se refuse pas. Au pire, ça pourrait toujours faire l’objet d’un papier, voire d’une chronique entière.
Hélas ! Ça commence bien mal. Le premier commandement de ce programme consiste à « rédiger chaque jour ses pages du matin ». Rédhibitoire pour moi, qui vis à l’heure néo-zélandaise.
À moins que le mot « matin » puisse être remplacé sans dommage par « heure du réveil ». Malheureusement, dans son livre, Julia n’en souffle mot. Quelqu’un aurait-il son numéro de téléphone, que je lui pose la question ?
Promis, je tiendrai compte du décalage horaire.

ELLIS ISLAND 
Mercredi 18 novembre

« J’aime l’idée d’être un auteur vieillissant qui fout en l’air son image. » C’est cette phrase de Bret Easton Ellis, interviewé par Beigbeder dans le Fig Mag, qui m’a donné envie de lire White – sa première « non-fiction », comme on dit connement.
Jusqu’à présent, Ellis était l’auteur à succès de romans sulfureux, dont American Psycho. Gay de surcroît, il était classé a priori « intello-libéral », malgré quelques dérapages.
Avec ce pamphlet, BEE brûle ses vaisseaux, dégonflant tour à tour les baudruches intellectuelles de l’époque : « inclusion », communautarismes et victimisation généralisée, sur fond de « likable » unique et obligatoire sous peine d’ostracisme.
Tout a commencé il y a dix ans sur Twitter. Parfois, la nuit, Bret s’installe devant son clavier, une bouteille de tequila à portée de main, et raconte ce qui lui passe par la tête.
Entre deux shots, il signale ainsi des trucs à lire et à voir, ou à fuir, explique pourquoi « c’est une mauvaise idée de faire l’amour en regardant Game of Thrones » ou compare Amour de Michael Haneke, tout juste oscarisé, à « La Maison du lac dirigé par Hitler ». Bret est un chahuteur.
Preuve qu’il ne se relit pas toujours : une nuit, le distrait commande de la drogue sur son compte public. « Ivre, je pensais que j’envoyais un texto », plaide-t-il.
Au fil de ses provocs, certains « followers » se transforment en « haters », qui se disent « offensés » par ses prises de position. C’est qu’on ne peut pas dire n’importe quoi sur Twitter !
– Où d’autre ? répond-il.
Premier scandale en 2010 : Katheryn Bigelow reçoit l’Oscar du meilleur réalisateur pour Démineurs. Et BEE de tweeter : « Si le metteur en scène avait été un homme, jamais il n’aurait eu l’Oscar. »
Aussitôt, partout on hurle à la misogynie, voire à la gynophobie ; mais il s’en fout. Au contraire, l’épisode réveille en lui le « mauvais garçon », qui désormais va troller à tous les vents et contre le vent. Son plus grand plaisir : écrire des horreurs telles que ces messieurs-dames de l’élite libérale « serrent leur collier » d’indignation en le lisant.
Après les femmes, il s’en prend donc aux « milléniaux », qualifiés de « génération dégonflée », puis à sa propre « communauté » (« gays identitaires » et « gays grand public ») et même à Black Lives Matter pour son look déplorable qui, assure-t-il en esthète, nuit considérablement à la cause.
Mais le plus gros succès de Bret sur Twitter n’est pas prémédité. En 2016, avec la campagne présidentielle, l’hystérie anti-Trump a gagné chez ses amis, et les « résistants » se planquent. Un soir qu’il dîne à West Hollywood (« WeHo » pour les intimes) avec deux couples d’amis branchés, il est ainsi témoin d’un double coming out politique.
L’un après l’autre, l’un entraînant l’autre, ces quatre obamistes de toujours finissent par le confesser, soulagés, sous l’œil amène de Bret : cette fois c’est décidé, ils vont voter Trump, parce que y en a marre – mais surtout faut pas le dire.
À peine rentré chez lui, notre ami, éméché mais pas trop, balance le scoop sans citer les noms : « Il y a des trumpistes à WeHo ! »
Puis il s’endort paisiblement… jusqu’à ce que son petit ami le réveille en sursaut : « Putain, qu’est-ce que tu as tweeté ? » De fait il découvre, sidéré, des milliers de reprises et commentaires, et des dizaines de demandes d’interview. Sans compter, abricot sur le gâteau, un retweet de @realDonaldTrump en personne !
Après ça, tu peux mourir. Lui, il est juste passé aux podcasts.

HAPPY BIRTHDAY Mr PRESIDENT ! 
Dimanche 22 novembre

Pour fêter le 130ème anniversaire de sa naissance, un bon mot du général de Gaulle : « Je ne respecte que les gens qui me résistent. Malheureusement, je ne peux pas les supporter. »

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John le Carré ou la solitude de l’espion de fond

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John le Carré en 2017 CHRISTIAN CHARISIUS / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP

Le créateur de George Smiley vient de nous quitter à l’âge de 89 ans. L’ancien agent du MI6 avait signé une vingtaine de romans dont les best-sellers La Taupe ou L’espion qui venait du froid…


Avec la chute du mur de Berlin, le roman d’espionnage a connu sa crise de 29. Ce genre romanesque était à l’affrontement Est-Ouest ce que le roman de la Table ronde était à la quête du Graal : leur seule raison d’exister.

Parmi les très rares survivants qui ont réussi une reconversion dans notre monde multipolaire, il y avait John le Carré qui vient de disparaître.

De l’importance du pseudonyme

John le Carré était un pseudonyme. Celui de David Cornwell né à Poole en 1931, fils d’un père escroc charmant et d’une mère qui l’abandonne à cinq ans.  Le Carré donne une explication qui est évidemment une fausse piste : il aurait vu depuis un bus à impériale l’enseigne d’un magasin portant ce nom, en français dans le texte, comme on dit, et aurait aimé la minuscule du « le » dans « le Carré ». C’est seulement en 1996 qu’il déclare dans un entretien : « On m’a si souvent demandé pourquoi j’ai choisi ce nom ridicule que l’imagination de l’écrivain m’est venue en aide. Cela a suffi à tout le monde pendant des années. Mais les mensonges ne résistent pas au temps qui passe. Aujourd’hui, je ressens un horrible besoin de vérité. Et la vérité, c’est que je ne sais pas. »

La question du pseudonyme est moins anodine qu’il n’y paraît. Elle est même une porte d’entrée idéale pour comprendre  son univers romanesque. Il y a bien sûr une raison biographique à ce pseudonyme. Quand le Carré publie son premier roman, au début des années 60, il est encore membre des services secrets. Mais ce pseudonyme est aussi une métaphore de la couverture utilisée par l’agent double, cette figure centrale de son univers romanesque. L’agent double, c’est l’écrivain. L’agent double, c’est celui qui ne sait plus la frontière exacte entre la réalité et la fiction.

Lecteurs égarés et ravis

Le Carré a eu l’intuition que le monde fonctionnait uniquement par opposition, comme chez les présocratiques. Est contre Ouest pendant la guerre froide et plus tard Nord contre Sud. L’agent double, c’est celui qui comprend qu’au sein de chaque camp, d’autres oppositions se font jour, à l’infini, dans une mise en abyme vertigineuse. Des exemples ? À l’Ouest, les Anglais s’opposent aux Américains derrière la fiction de la « relation spéciale » et chez les Anglais eux-mêmes, les espions s’opposent au reste de la société, en se considérant tantôt comme des parias, tantôt comme des seigneurs.

A lire aussi: Le Carré reprend du service

Au sein-même du Cirque, le nom donné par le Carré aux services secrets,  les rivalités entre deux services, le Pilotage et les Opérations clandestines, aboutissent à une guerre sourde, absurde, et souvent meurtrière. Pire, cette schizophrénie touche l’agent double lui-même, manipulateur manipulé qui ne sait plus vraiment, à la longue, quel maître il sert. Il est vrai que l’auteur lui-même a multiplié avec un plaisir parfois pervers,  dans sa vie et dans ses livres les fausses pistes, les chausse-trappes, les impasses et les portes dérobées. On peut y voir  là encore un des aspects de son génie littéraire qui a égaré tant de lecteurs ravis de leur égarement. Rétention d’information de la part des personnages, documents falsifiés présentés sur le même plan que les authentiques, enregistrements caviardés, dialogues construits comme une opération d’intoxication, la narration de le Carré est en parfaite adéquation avec ses histoires qui se résument toutes à de subtiles déstabilisations, y compris et surtout celle du lecteur.

Refus de l’héroïsation

Le Carré, depuis des premiers romans, L’Appel du mort ou L’Espion qui venait du froid refuse l’héroïsation de ses personnages. La qualification fréquente d’ « anti-héros » pour parler de son personnage fétiche, George Smiley, et de son groupe, est tout aussi réductrice. Smiley a été le personnage principal des plus grands  romans de le Carré sur trente ans.  Il est régulièrement présenté comme  l’anti James Bond. Il faut dire que Bond est désormais réduit, dans l’imaginaire collectif, à son incarnation cinématographique dans des films qui ont évolué de plus en plus vers la performance hollywoodienne.

Parfaitement contemporains, Smiley et Bond auraient pu se croiser et sympathiser. Il y a un vrai courage physique chez Smiley malgré ses grosses lunettes et son allure de bureaucrate, tandis que James Bond n’est pas simplement un beau gosse musclé et arrogant. Ils auraient pu se retrouver dans un pub près de Whitehall et se consoler mutuellement : Bond aurait parlé de la comtesse Tracy, assassinée au début de sa lune de miel dans Au service secret de sa Majesté et Smiley de sa très volage épouse Lady Ann qui est même tombée dans les bras de Bill Hayden, hiérarque du Cirque et agent soviétique infiltré,  démasqué par Smiley dans La taupe.

Mais le Carré, dans la lignée de Joseph Conrad, de Graham Greene ou de Somerset Maugham, avait su faire de l’espion un symbole de la condition humaine et de l’inquiétude métaphysique très contemporaine qui va avec : la recherche désespérée d’une identité.

L'APPEL DU MORT

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L'Espion qui venait du froid

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PSG: les hooligans de l’antiracisme

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Francois Mori/AP/SIPA AP22520599_000003

Quand la planète foot joue à l’antiracisme, s’agit-il enfin d’éthique ou, comme d’habitude, de business ?


L’arrêt total du match opposant le Paris-Saint-Germain au club d’İstanbul Başakşehir mardi dernier a été salué par beaucoup comme un pas en avant remarquable dans la lutte contre le racisme.

De l’événement au non-événement

Les ingrédients du non-événement étaient pourtant réunis pour ce match : un rendez-vous aux abords du périphérique parisien, dans un stade froid et vide, pour un enjeu sportif très limité – le club parisien étant déjà qualifié et le club stambouliote éliminé. C’était sans compter sur le quatrième arbitre qui, en début de rencontre, a désigné un membre du staff turc en le qualifiant de Noir (negru, dans sa langue roumaine). Protestation, invectives, mêlée, confusion. Après une longue période de flottement, les joueurs des deux équipes ont décidé de ne pas reprendre le match de la soirée en raison de ce comportement jugé inacceptable.

Le match a pu se tenir le lendemain. Avant le coup d’envoi, tous les joueurs ont mis un genou à terre, certains ont levé le poing. L’Equipe titrait « Ensemble », Le Parisien soulignait « La révolte des joueurs », et CNN saluait cette démonstration puissante de solidarité (« a powerful show of solidarity »). Un seul mot d’ordre circule dans les rangs serrés de la diversité : le racisme n’a sa place « ni sur le terrain, ni en dehors ». L’UEFA, qui organise la compétition de la Ligue de champions, a depuis longtemps une formule digne d’une candidate Miss Univers : « No To Racism ». Bref, le racisme, c’est mal, et il faut le mitrailler d’hashtags.

Le problème est qu’à force de vouloir faire feu de tout bois, l’antiracisme s’autoconsume. En l’espèce, le caractère raciste des propos tenus n’est pas démontré à cette heure. Une enquête est en cours. Mais celle-ci doit apparaître superflue au brésilien Giuliano (jouant pour le club turc) qui a déclaré : « il est temps que les gens comprennent qu’il n’y a pas de couleur, nous sommes tous pareils. »

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La couleur est devenue raciste. Désigner quelqu’un par sa couleur de peau pouvait manquer de tact ? C’est devenu systématiquement raciste.

La tolérance par l’indifférenciation est évidemment un non-sens, mais c’est pourtant la nouvelle norme flottante de cet antiracisme qui soutient qu’il n’y a pas de couleur – contre toute évidence – mais va recourir à des races customisées lorsqu’il s’agit de défendre les « racisés » contre les Blancs. L’ensemble de la démarche insulte la raison et la science, mais c’est pour l’empire du bien, donc ça passe crème. A propos de crème, attention l’été prochain à ne pas parler de « bronzage » ou de « prendre des couleurs ». Les antiracistes vous repousseront derrière leur écran totalitaire et finiront de vous griller sur Twitter.

Un incident riche en enseignements

Quelles autres leçons tirer de cette affaire ? J’en vois trois.

La première est le point commun entre Hollywood et le monde du foot, à savoir : les rites de purification morale et collective s’y font avec d’autant plus de zèle que leur milieu est corrompu. Le ballon rond est enflé de malversations en tout genre, d’évasion fiscale, d’agents marchands de bestiaux, de dopage, de corruption en tous sens et à tout niveau, de flux financiers douteux, de scandales d’arbitrage et de guerres d’image. Alors, quand le quatrième arbitre d’une rencontre anodine a donné l’occasion d’une scène de lynchage digne de René Girard (le philosophe, pas l’entraîneur), les joueurs de foot et autres acteurs du marché ne s’en sont pas privés. La star française Kylian Mbappé a déclaré « on ne peut pas jouer avec ce gars », tandis que Demba Ba a pu apparaître en héros – lui qui avait moins de scrupules moraux quand il s’agissait de jouer en Chine pour plus de 14 millions annuels.

Dans le foot comme ailleurs, le filon antiraciste est lucratif et valorisant. Les retraités Lilian Thuram ou Éric Cantona l’ont bien compris. Pour les joueurs en activité, il peut servir à jeter l’opprobre sur un sélectionneur dont on ne respecte pas les choix – comme l’a fait Karim Benzema avec Didier Deschamps. Le délit de racisme, qu’il soit réel ou supposé, est érigé en crime suprême par les nouveaux juges. La tournure volontairement fanatique de cette purge morale permet d’éviter toute contradiction tout en légitimant les sanctions les plus absurdes.

Récemment, l’international uruguayen Edison Cavani a remercié un ami sur un réseau social d’un « gracias negrito ». Or, cette expression « negrito » a une portée affectueuse dans sa langue, et n’a naturellement pas offensé son ami. Mais le joueur risque tout de même d’être sanctionné par la fédération anglaise qui s’est saisie du dossier. Son club de Manchester United va plaider le « contexte culturel ». De façon générale, des matchs ont déjà été interrompus pour des propos racistes, qu’ils soient avérés ou supposés, punissant tout le public présent. On peut noter, en revanche, que si un joueur casse la jambe d’un autre avec un tacle, les deux quittent la pelouse (l’un étant exclu, l’autre évacué sur une civière) et le match peut reprendre. Pareil pour une bagarre en tribunes. Ou pire. En avril 2017, un attentat contre le bus des joueurs de Dortmund, traumatisant l’équipe et faisant deux blessés, n’avait retardé le match que d’une journée.

Le foot business ne s’arrête que pour des causes qui peuvent servir le business. L’antiracisme est un étendard marketing pour les fédérations internationales et nationales de football.

Un deuxième aspect est l’exploitation politique des événements sportifs qui, grâce à la magie de l’antiracisme, atteint de nouveaux sommets. Le match PSG – İstanbul Başakşehir a donné lieu à une dénonciation particulièrement cocasse, celle du président turc. RT Erdoğan a en effet vu, dans cette affaire, une preuve supplémentaire du racisme terrible qui sévirait en France aujourd’hui. Outre l’aspect dérisoire de l’accrochage, rappelons qu’il tient aux déclarations supposées racistes du quatrième arbitre – Sebastian Coltescu, un pauvre diable de nationalité roumaine – à l’encontre d’un membre du staff turc – Pierre Webo, lui-même camerounais.

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Mais comme ça s’est passé à Paris, le nouvel ami d’Emmanuel Macron y a vu opportunément du racisme national. Le président français a dû apprécier cette semaine footballistique : son club de cœur, l’Olympique de Marseille, s’est pris une énième gifle dans la compétition européenne et termine dernière de son groupe. Tandis que le match du rival parisien a offert à Erdogan l’occasion d’un nouvel affront.

La troisième leçon est peut-être la plus troublante. Il s’agirait plutôt d’une énigme, celle du club parisien. Le Paris-Saint-Germain est résolument un club à part, traversant les compétitions comme un bizut. Ce club a souvent essuyé les plâtres sur la scène nationale, que ce soit en matière de discipline (décision inouïe de suspendre a posteriori un joueur pour simulation en 2003, initiée par un éphémère conseil national d’éthique), ou en matière d’arbitrage (penalties en cascade pour des tirages de maillot en 2006 – cette politique d’arbitrage fut sans suite).

A l’international, il a été un des premiers clubs condamnés au titre du fair-play financier. Il a aussi amèrement regretté l’absence d’assistance vidéo à l’arbitrage quand il a affronté Barcelone en 2017, lors d’une élimination historique. Deux ans plus tard, cette assistance fut introduite dans la compétition, et Paris en fit immédiatement les frais (élimination à la dernière minute contre Manchester). Mardi dernier, alors qu’aucun débordement venant des tribunes n’était à craindre, puisqu’elles étaient désertes, c’est sur le terrain du PSG et non ailleurs que l’UEFA envoya ce quatuor arbitral, dont Sebastian Coltescu qui officiait pour la dernière fois en Ligue des champions. Avec le PSG, le désastre arrive toujours in extremis.

Suite à cette affaire, les menaces de mort que cet homme a reçues doivent le perturber, sachant qu’il a déjà tenté plusieurs fois de se suicider dans le passé. Certains soirs, la magie du Paris-Saint-Germain qu’aiment à chanter ses supporters paraît bien noire. Ce 8 décembre, elle a rencontré la magie de l’antiracisme, pour aboutir à une illusion qui convaincra seulement ceux qui voulaient qu’elle soit. Pour les autres, le truc est trop gros.

Dans la France de 2020, le courage est en voie de disparition

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Alexandre Soljenitsyne en 1994 © LASKI/SIPA Numéro de reportage : 00679505_000025

42 années ont passé depuis le discours d’Harvard du grand penseur russe Alexandre Soljenitsyne sur le « déclin du courage » en Occident. Son pessimisme d’alors est devenu la lumière sombre de la France de notre temps.


Dans son discours de Harvard en 1978, Alexandre Soljenitsyne avait énoncé cette pensée forte : « Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui ».

Qu’aurait-il dit alors de la France de 2020 ?

On me pardonnera de me glisser tout petit dans l’ombre de ce géant mais cela fait des années que dans toutes mes interventions, spontanément ou en réponse, je souligne que le manque de courage, singulier et/ou collectif, est la plaie fondamentale de notre pays, de ses pouvoirs et de sa démocratie.

Je laisse évidemment de côté l’admirable courage de nos militaires qui risquent leur vie sur des terrains d’opérations où leur présence est nécessaire et, par décence républicaine, indiscutée.

Même avec cette exclusion, il reste tant d’exemples de ce déclin pressenti par Alexandre Soljenitsyne que je vais me livrer à un inventaire disparate mais qui peu ou prou sera à chaque fois caractéristique d’une faillite de cette vertu capitale.

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Un mot sur les mille épisodes de la vie sociale, de la sphère privée où l’invocation de la politesse, de la considération d’autrui et de la tolérance n’est que le masque qui sert à déguiser la faiblesse de la personnalité, son inaptitude à user d’une forme courtoise pour exprimer un fond vigoureux. Il y a une manière, dans nos existences, de dénaturer la courtoisie en la prenant comme prétexte à l’insignifiance.

L’authentique courage est de ne pas hurler avec les loups

Mais le vrai, l’authentique courage est de ne pas hurler avec les loups après ou, avant, quand on est assuré d’un soutien majoritaire.

Il est de ne pas systématiquement rétracter son opinion, sa conviction de la veille parce que la polémique, aussi injuste qu’elle soit, vous donne mauvaise conscience et qu’on préfère avoir tort avec beaucoup que raison tout seul.

Il n’est pas d’avoir une liberté à géométrie variable et de l’adapter à la qualité et à l’importance des contradicteurs, à l’intensité médiatique, à l’emprise de la bienséance, au souci moins de la vérité que de la décence imposée par d’autres.

Il n’est pas de se sentir tenu par l’obligation impérieuse et lâche, pour justifier l’absence de crachat sur le RN, de révéler qu’on ne votera jamais pour lui ou, pour avoir le droit de parler librement de Vichy, de Pétain et de l’Histoire de cette période – comme Eric Zemmour récemment – de montrer patte blanche en précisant, ce qui va de soi pour lui, qu’on n’est ni négationniste ni révisionniste. Le courage est d’oser exister sans filet de sécurité.

Le courage n’est pas de flatter la Justice en la persuadant qu’elle a la moindre légitimité pour trancher les controverses historiques en apposant sur elles les gros sabots d’une législation ayant sacrifié les nuances et la complexité.

Le courage n’est pas de dévoyer le « en même temps »

Il n’est pas non plus de haïr la personne au lieu de combattre ses idées et de se vautrer dans le sommaire d’un langage appauvri pour massacrer une civilisation du dialogue, de ressasser l’humanisme pour faire l’impasse sur ses exigences concrètes.

Le courage n’est pas de dévoyer le « en même temps », de le faire passer d’un moyen de plénitude intellectuelle à la déplorable rançon d’un esprit qui ne sait pas assumer ses choix et leurs conséquences.

Emmanuel Macron lors de son interview accordée au média Brut.© BERTRAND GUAY / AFP
Emmanuel Macron lors de son interview accordée au média Brut.© BERTRAND GUAY / AFP

Quand le président de la République, effrayé par ce qu’il a pourtant initié ou déclaré – par exemple pour l’écologie avec la convention citoyenne, contre la police lors de l’entretien sur Brut – dès le lendemain cherche à se sauver la mise, il est aux antipodes du courage. Le Beauvau de la sécurité, qui pourtant en soi n’est pas une mauvaise idée, est gâché parce qu’il est gangrené par la repentance.

Par le désir pusillanime de se renier ou de proposer un événement seulement pour atténuer le choc de la démagogie antérieure.

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Le courage n’est pas non plus de prendre, par démagogie, les communautés les unes après les autres – « les jeunes puis le troisième âge… » – et de remplacer l’adresse à la France unie, aussi difficile que soit un verbe rassembleur, par une exploitation de ses « segments » (selon Arnaud Benedetti).

Le courage n’attend pas forcément l’estime

L’autorité de l’État, impartiale et digne de ce nom est aujourd’hui une immense béance parce que les coups de menton sans effet servent une frilosité politique qui n’a pas à s’accommoder du réel, encore moins à combattre ce qu’il a de pire. Le courage a ceci de douloureusement honorable qu’il discrimine, stigmatise, sanctionne et n’attend pas forcément l’estime. Il est le contraire de ce dans quoi notre France, notre monde aiment se lover : l’éthique verbeuse, l’illusion de l’action.

Je pourrais continuer à égrener dans tous ces secteurs, social, politique, médiatique, culturel et judiciaire, les signes d’une démocratie qui non seulement n’essaie même pas, dans une tension éprouvante, de se mettre à la hauteur de cette splendide vertu, mais la fuit parce qu’elle exige trop de soi, de nous, de ceux qu’on a élus, de ceux qui nous gouvernent, de celui qui préside.

Soljenitsyne avait tout prévu et je n’ose imaginer la stupéfaction indignée de ce héros du XXe siècle face à l’état de l’Occident, au délitement de la France. 42 années ont passé depuis son discours de Harvard et son pessimisme d’alors est devenu la lumière sombre de notre temps.

Faut-il, pour toujours, faire son deuil du courage ?

Le Carré n’a jamais écrit qu’une seule histoire…

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John le Carré chez lui à Londres, août 2018 © SIPA AP20757648_000001

Le plus terrible, quand on vieillit, c’est de voir s’effondrer, autour de soi, les chênes que l’on pensait éternels. Savoir que je ne trouverai plus jamais, sur l’étalage de mon libraire, de nouveau roman signé John le Carré est un déchirement. Retour de service aura été le dernier. C’est un rideau qui tombe définitivement. On est encore plus seul. Il fait encore plus froid.

Bien sûr, restent les livres.

Je suis venu à John Le Carré assez tard — vers vingt ans. Jusque là, ma vision du roman d’espionnage se limitait aux récits pleins de coups de feu et de belles filles, signés Ian Fleming ou Jean Bruce. J’ai donc lu l’Espion qui venait du froid dix ans après sa sortie — mais qu’y aurais-je compris en 1963, quand le maître-livre d’un ancien espion a déferlé sur le monde en se vendant à 20 millions d’exemplaires ?

Nous autres, les papy-boomers, avons vécu l’essentiel de notre vie dans le contexte de la guerre froide. Il est difficile d’expliquer aux jeunes crétins d’aujourd’hui, qui se plaignent dès qu’on leur écorche un ongle, que nous allions à l’école en nous demandant si, d’ici le soir, nous ne serions pas transformés en patates frites par un conflit qui serait brusquement passé du froid au chaud. Difficile de leur dire ce que nous ressentions quand un dirigeant communiste, à la tribune de l’ONU, martelait son pupitre à coups de chaussure. Nous n’y comprenions pas grand-chose, au fond. Nous pensions que cela se réglait, en coulisses, à grands coups de Walther PPK, tandis que des créatures vaporeuses vampaient les espions.

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Le Carré a remis l’espionnage sur ses pieds. Parce qu’il avait été lui-même un membre éminent de la corporation, il en connaissait tous les rouages. 

Lisez donc le Miroir aux espions, qu’il disait être son œuvre la plus fidèle aux arcanes de son art, et qui ne marcha pas très bien, en 1965. Le lecteur sortait des salles où se jouait Goldfinger, il voulait du champagne et des coups de feu, on lui proposait une intrigue tortueuse, avec des agents qui étaient avant tout des cerveaux sous de gros pardessus anonymes.

Parce que Le Carré, comme Balzac au fond, n’a jamais écrit qu’une seule histoire : celle de la lutte avec les Magnificent Five, ce groupe d’ex-étudiants de Cambridge (Le Carré sortait d’Oxford) qui infiltra dans les années 1950-1960 les plus hautes sphères des services secrets britanniques, pour informer la « Maison Russie ». Kim Philby fit ainsi sauter la couverture sous laquelle opérait Cornwell. Il passera à Moscou avec Burgess et Maclean. 

La vraie « taupe », c’est Anthony Blunt, très connu et très estimable comme critique d’art. C’est lui que George Smiley, l’hypostase favorite de Le Carré, traque dans la fameuse trilogie qui commence avec la Taupe (Tinker Taylor Soldier Spy, 1974 — le film qu’en a tiré Tomas Alfredson en 2011, avec Gary Oldman dans le rôle de Smiley, est un bijou serti d’une atmosphère grisâtre fascinante), se continue avec Comme un collégien (1977) et s’achève avec les Gens de Smiley (1979). En face, Karla, le mythique espion russe. Poutine ou son  équivalent : Le Carré plaida pour un retournement d’alliances, considérant non sans raison que la Russie était un partenaire potentiel plus fiable que l’Amérique, dont il fustigeait à fil de plume la création la plus impérialiste, l’OTAN. Il faut lire la diatribe vitriolée « The United States has Gone Mad » que notre auteur publia dans le Times en janvier 2003 pour fustiger l’Opération Irak lancée par Bush Junior et appuyée par Tony Blair, le caniche à son maître, pour lequel Le Carré avait une détestation particulière.


« Fin de l’Histoire » ? Rien ne s’achève vraiment, la machine ne cesse de tourner. L’avant-dernier roman de Le Carré, l’Héritage des espions, revient, cinquante ans plus tard, sur les sacrifices de la Guerre froide, et les vies qu’il a bien fallu consentir à sacrifier en échange d’informations vitales. Des vies pour lesquelles notre bureaucratie actuelle, pleines de bons sentiments droits-de-l’hommistes, exige des explications, des réparations — et des têtes. C’est le dixième et dernier des romans où apparaît Smiley. 

L’écroulement du Mur ne marqua même pas une pause dans la production du romancier. Il n’était pas de ces gogos qui crurent à la fiction de la « victoire » de l’Occident sur l’Empire du Mal. Le « jeu » continuait. Il se déplaçait ailleurs (lire le Tailleur de Panama, 1998). Ou bien le KGB était, un temps, remplacé par des multinationales bien plus létales : ce qu’il dit des grands labos pharmaceutiques dans la Constance du jardinier (2001) devrait éclairer les grands naïfs qui croient que Pfizer vole à leur secours en ces temps de Covid — un nom qui par hasard rime assez bien avec « avide »…

Les jurés du Nobel, au lieu de se déconsidérer comme ils l’ont fait ces dernières années, auraient dû depuis longtemps couronner une œuvre d’une densité considérable et d’un bonheur d’écriture constant. Mais après tout, ils ont aussi raté Roth ou Kundera. Ils ont préféré distinguer un barde nasillard ou une poétesse inconnue. Grand bien leur fasse. Il nous reste à relire toute l’œuvre de Le Carré, au coin du feu — et ça, c’est quelque chose, même quand au dehors tombent, l’un après l’autre, les grands arbres.

Quand Aquilon en appelle à Jupiter

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Éoliennes dans un champ de blé, Mesnil-Raoul, juillet 2020.©Robin Letellier/SIPA Numéro de reportage :00974101_000030

Dans une lettre ouverte, les magnats de l’éolien national appellent Jupiter à la rescousse pour sauvegarder leur business.


Fallait-il qu’ils soient fébriles, pour que certains des grands magnats de l’éolien national, appuyés par des responsables politiques régionaux, en appellent d’urgence au président de la République, surtout dans la période actuelle, toute tournée vers d’autres urgences ?

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Dans une lettre ouverte, ils lui demandent son appui, pour sauvegarder un business florissant, qu’ils jugent en péril. En vérité, ils craignent bien peu, car se réclamant d’une légitimité écologique, inscrite dans l’officielle Programmation Pluriannuelle de l’énergie (2019-2028). Le texte prévoit qu’à l’échéance, 40% de l’électricité sera produite par des sources renouvelables (dont l’hydraulique). Une Bible que la Ministre en charge convoque à chaque occasion et qui ne stipule pas moins qu’un triplement des capacités éoliennes sur la période.

Mais ces opérateurs industriels, en réalité des hommes d’affaires, ne peuvent tolérer qu’un tel boulevard (tracé façon Haussmann, par nos gouvernants) soit encombré de chicanes, les barricades n’étant pas encore à l’ordre du jour.

Nos promoteurs et défenseurs de la cause du vent, s’inquiètent en effet de la multiplication des recours des riverains, auxquels on a pourtant coupé les ailes, en limitant drastiquement les possibilités de contestation, mais qui parviennent néanmoins à freiner (pouvant rarement s’opposer, in fine), la profitable dynamique économico-financière.

Ces entraves insupporteraient des pionniers audacieux qui prétendent avoir pris force risques au service d’une grande cause, au point d’appeler Jupiter à la rescousse.

Ils affichent d’emblée que les protestations qui iraient à l’encontre d’un consensus national, sont forcément illégitimes, surtout mises en regard de la maîtrise d’enjeux planétaires, dans laquelle le développement de l’éolien, en France, serait partie prenante ; rien de mieux pour convaincre que d’élever ainsi le débat !

Un vent mauvais [tooltips content= »Allusion au vocable utilisé dans un discours du Maréchal Pétain (12 08 1941 🙂
« Français, J’ai des choses graves à vous dire. De plusieurs régions de France je sens se lever depuis plusieurs semaines
un vent mauvais… ». « ](1)[/tooltips]
s’est-il levé ?

Malgré une présentation des projets éoliens les parant de tous les avantages, dont la redynamisation économique du tissu rural (un argument qui en effet, laisse pantois) et qui prétend que toute difficulté est soluble dans une discussion apaisée, une contestation foncière s’est en effet instaurée dans le pays.

Elle tente de faire pièce à l’envahissement de nos contrées par des forêts de mats éoliens, de plus en plus démesurés, car devant aller chercher, toujours plus haut, le souffle sporadique et souvent poussif d’Aquilon.

Ainsi, cette fuite en hauteur permet-elle de déclarer « venteuses », des régions qui ne le sont guère et d’étendre encore, voire de généraliser, les implantations. Il n’est que de parcourir le pays (même si c’est moins facile ces derniers temps…) pour le constater et pour s’en désoler, plus un lieu n’est à l’abri, plaines et crêtes sont également frappées.

Dans leur supplique, les acteurs de ce déploiement (et leurs influents soutiens politiques) feignent de s’étonner qu’ici et là, partout en réalité, des fourches se lèvent. Certains que les arguments chevauchés balaieraient tous les obstacles, les uhlans des moulins, n’avaient pas auguré que le bon peuple serait un peu plus défiant et irait regarder derrière le paravent…

En particulier, alors qu’est mise en exergue la problématique des déchets nucléaires, bien qu’une solution pérenne existe, à laquelle on ne sait opposer que des arguments irrationnels et surtout des principes, s’inquiète-t-on suffisamment du réel impact écologique de ces technologies, dites vertes ?

En réalité, elles sont grosses consommatrices de matériaux de base (béton, acier), par comparaison, le nucléaire n’est qu’un « petit joueur » et les énormes fondations ferraillées, à l’échelle du gigantisme des machines, demeureront in situ pour bien longtemps. Elles sont aussi gourmandes en cuivre et en métaux rares, dont l’exploitation détruit des paysages et induit des pollutions conséquentes… mais ailleurs, loin des yeux énamourés des tenants des éoliennes, qui ne souhaitent pas s’interroger plus avant.

Sur le plan économique, le pays paye au prix fort l’inanité de ces orientations qui servent très largement des opportunistes financiers, portés par un air du temps, que leurs affidés politiques ont mis en mouvement. L’intérêt national y est bien peu servi, les matériels étant le plus souvent importés et même installés par les techniciens des fournisseurs. Certes, pour les futurs parcs offshores, une partie des équipements sera assemblée ou construit sous licence dans des usines françaises, mais en France, plus de 8000 mats sont déjà dressés !

Cette situation, trop longtemps tolérée, est aujourd’hui frontalement contestée.

Un substitut de dupe

Ces pseudo-leviers se révèlent en effet très dispendieux pour le citoyen-contribuable qui finance des conditions de rachat, hors marché, du courant produit, injecté prioritairement sur le réseau, que celui-ci en ait besoin ou pas. Des contrats au long cours (15-20 ans) garantissent une solide rémunération des investissements et on ne distingue pas bien les risques qu’auraient pris ces promoteurs. Tout au contraire, de confortables rentes ont ainsi été établies.

En France, le développement massif de l’éolien et du solaire a pour finalité de réduire les sources carbonées, les écrits du Ministère de la Transition Écologique en attestent, sans conteste ; or c’est pourtant l’angle d’attaque du problème, le plus inadéquat et sans surprise, le plus inefficace. Il s’agit, rien moins, que prétendre décarboner un système électrique, qui l’est déjà très largement !

Vouloir substituer une électricité décarbonée à une autre paraîtrait effectivement incongru, si celle-ci n’était pas nucléaire, cible de toujours d’écologistes aujourd’hui aux manettes. Pouvoir montrer à l’opinion que le nucléaire est finalement soluble dans le soleil et le vent, est une formidable opportunité, saisie à bras le corps. Qu’on ait pour cela recours à l’argutie et à l’idéologie (les travaux pratiques étant beaucoup moins probants), n’est apparemment pas un problème.

Mais ce remplacement, hors qu’il n’a aucun fondement logique, se révèle largement fictif, car ne donnant aucune garantie que le substitut rende le même service électrique (fourniture à la demande, coûts optimisés, services réseau).

Au motif qu’il y aurait toujours du vent quelque part, un nécessaire foisonnement est mis en avant par les promoteurs des moulins, et justifierait à lui seul qu’il faille en installer beaucoup et partout. Un argument qui se révèle une bien piètre ligne de défense, quand on l’examine de plus près, y compris à l’échelle du continent.

Faux dilemme

Il se disait, ici et là, que des opposants au développement inconsidéré de l’éolien avaient l’oreille du Président et certaines de ses déclarations récentes en attestaient effectivement. Il ne serait pas indifférent à cette fronde du terrain qui avait quelques arguments à faire valoir. En conséquence, il était grand temps, pour les promoteurs de la filière, de réagir, jurant, la main sur le cœur, qu’ils ne servent rien moins qu’une cause planétaire.

« Local contre global », une forme d’antagonisme, qui rappelle celle rencontrée durant la crise des Gilets jaunes, « fin du mois contre fin du monde », à la différence que cette fois, les deux positions se réclament de l’écologie !

Préservation des paysages contre décarbonation du système électrique, une opposition qui peut faire sens dans un pays où le système électrique est largement gazier ou charbonnier, mais certainement pas en France ou hydraulique et nucléaire produisent l’essentiel. Pour aller au fond des choses, c’est le problème lui-même qui est illégitime.

À lire aussi, Bertrand Alliot: Foutues éoliennes

Le Président n’ignore rien de tout ça, mais en bon politique, soucieux de sa réélection, il voudra certainement envoyer des signaux aux deux camps, mais seule la Mécanique Quantique permet la superposition de situations antagonistes et son introduction dans notre constitution n’est pas encore d’actualité.

Baudelaire ne veut pas sauver Noël

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baudelaire baronian belgique
Portait de Baudelaire par Etienne Carjat. Wikipedia.

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


Y aura-t-il des fêtes de fin d’année ? Au-delà de l’aspect économique, c’est l’enjeu symbolique qui préoccupe le citoyen. Olivier Véran a annoncé l’éventuelle mauvaise nouvelle, à grand renfort de litotes, cette figure de style qui donne paradoxalement plus de relief aux situations qu’elle veut atténuer : « Quoi qu’il en soit, ce sera un Noël un peu spécial de ce point de vue-là. »

De ce point de vue-là, c’est-à-dire du point de vue d’une séparation obligée au moment où, précisément, on a besoin d’être ensemble. À ce titre, la comparaison discutable avec une guerre quand il s’agit de faire du virus un ennemi invisible prend une certaine pertinence avec les Fêtes. À lire les journaux des écrivains sous l’occupation, surtout ceux qui se trouvaient dans la Résistance, Noël ravive le sentiment d’anormalité de la situation. Dans son beau et digne Journal des années noires, Jean Guéhenno note à Noël 1943 : « J’écoute à la radio un fragment de L’Enfance du Christ : la fuite en Égypte. La grande phrase si souple, dix fois reprise, me parle avec insistance d’un refuge où doit trouver asile, en attendant l’heure, la pensée qui nous sauvera. Mais il n’est plus aujourd’hui, semble-t-il, de refuge, plus d’Égypte. »

Il n’existe plus d’Égypte, dit Guéhenno, en écoutant seul, Berlioz. C’est le même sentiment éprouvé par beaucoup aujourd’hui puisque même la famille, contaminations « intrafamiliales » obligent, n’est plus un îlot de sécurité, surtout si on en croit les propos du Dr Lenglet dans Le Figaro : « Noël est potentiellement un cluster national géant, intergénérationnel à l’origine d’une potentielle troisième vague. » Là, nous ne sommes plus dans la litote, mais dans l’hyperbole, du moins espérons-le.

Mais cette situation chagrinera-t-elle tout le monde ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il existe une solide tradition de la détestation des fêtes de fin d’année chez les écrivains. Prenons le Baudelaire des Petits poèmes en prose : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Est-ce que Paris et les grandes métropoles semi-confinées heurteraient aujourd’hui la sensibilité du dandy ombrageux ? En tout cas, nul doute qu’il frémirait d’inquiétude en entendant ce député macroniste pour qui « l’enjeu majeur, c’est que, d’ici au 1er décembre, on puisse alléger la contrainte pour que les courses de Noël se passent le mieux possible ». Baudelaire, lui, pensait plutôt que « parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ». Mais il est vrai qu’il n’était pas franchement du genre à adhérer à la République en marche…

Un siècle de fer

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Détail de la couverture de l'ouvrage © Éditions Pierre-Guillaume de Roux / Krisis.

La monumentale correspondance entre Ernst Jünger et Carl Schmitt  court des années trente aux années 80 et retrace deux itinéraires allemands tourmentés dans l’horreur nazie. 


Monumental ouvrage que publient Pierre-Guillaume de Roux et la revue Krisis avec cette traduction française de l’édition exhaustive (six cent cinquante pages de texte serré, plus de mille notes d’une désespérante érudition à l’allemande) de la Correspondance échangée, et ce durant plus d’un demi-siècle, entre deux géants de l’Allemagne du XXème siècle, Ernst Jünger, le grand écrivain issu des tranchées (1895-1998) et Carl Schmitt (1888-1985), le théoricien du grand espace et de la décision, et aussi, hélas, le « chef de file des juristes du IIIème Reich ».

Des premières lettres datant de 1930 adressées par l’ancien capitaine des troupes de choc à « Monsieur le Professeur » jusqu’aux derniers échanges parfois plus amers des années 80, le lecteur suit les développements d’une amitié complexe, paradoxale, non dénuée de crises, nourrie par l’immense culture de ces deux hommes à l’évidence supérieurs.

Reître méditatif et constitutionnaliste pète-sec

Il est vrai que ces deux esprits encyclopédiques, le « reître méditatif », pour citer Antoine Blondin, et le constitutionaliste pète-sec, se révèlent, sur la longue durée – cinquante-trois ans – bien différents malgré leurs liens profonds, comme leur commune méfiance pour le rousseauisme et pour toute forme d‘humanitarisme (et en fait de romantisme en politique), un même penchant pour Hobbes et Machiavel, une même défiance à l’égard de la technique et du règne des masses, un même refus de cette haine, typique d’après la catastrophe de 1914, pour l’ennemi (vu non comme adversaire digne d’estime mais comme exclu du genre humain – thème ô combien actuel).

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Pourtant, si Jünger garda toujours ses distances avec le régime hitlérien, Carl Schmitt prit, comme Heidegger, sa carte au parti unique. Plus grave, en 1934, après la Nuit des Longs Couteaux, il justifia ce bain de sang par un retentissant « Le Führer protège le droit » – texte qui ne lui fut jamais pardonné et qui lui valut, après 1945, un ostracisme tenace en Allemagne fédérale. 

Si tous deux partagent une méfiance séculaire, catholique ou protestante, à l’égard des Juifs, Jünger ne versa jamais dans l’antisémitisme, allant jusqu’à saluer, dans le Paris de 1942, un médecin juif porteur de l’étoile jaune (« J’ai toujours salué l’Etoile » écrira-t-il au Docteur Sée un demi-siècle plus tard). Schmitt ne fit pas preuve de la même modération, lui qui accumula des articles peu ambigus sur la question juive. D’où l’amertume du juriste proscrit après la guerre lorsqu’il compara son propre exil intérieur sans fin et la (relative) renaissance littéraire de Jünger, pourtant lui aussi soumis à des critiques malveillantes.

Avantage Jünger

Cette correspondance est d’une densité peu commune ; elle illustre un état de la culture qui appartient à une époque je le crains révolue, quand deux amis évoquent des auteurs grecs ou latins dans le texte, Mallarmé et Rivarol en français, Bosch et Breughel, Schopenhauer et le mage Hamann, que Jünger plaçait très haut.

Entre les lignes, car tous deux connurent la surveillance et même les menaces explicites de la police secrète, nous lisons des allusions au « Grand Tribunal de l’Inquisition » (le parti unique, vu par Jünger, dès 1934), à la guerre « démonique », à la chute dans la zoologie et à la détresse spirituelle de leur temps.

Deux hommes complexes, l’un, le chevalier de l’Ordre Pour le Mérite, plus attachant, l’autre, plus qu’ambigu (et disons-le, déplaisant malgré son étincelante intelligence), surgissent de cette Correspondance, qui se révèle comme le portrait en pointillé d’un siècle de fer.

Ernst Jünger & Carl Schmitt, Correspondance 1930-1983, Pierre-Guillaume de Roux et Krisis, 654 pages.

Les philosophes plutôt que les virologues

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Olivier Véran, le ministre de la Santé © GAILLARD/Pool/SIPA Numéro de reportage: 00993861_000046

Le billet du vaurien


Il vaut mieux prêter attention aux philosophes qu’aux virologues : les premiers ont une vision holistique du monde, les seconds adoptent la position du docteur Knock, quand ils ne se prennent pas tout simplement pour le père Ubu. Quiconque a lu Jean Amery ou l’enquête du docteur Lifton sur les médecins nazis n’aura pas manqué d’être surpris par l’inhumanité dépourvue de toute idéologie, hormis sanitaire, des carabins réquisitionnés par le Troisième Reich pour faire l’ignoble travail qui répugnait même aux SS les plus convaincus. 

Un pays sans visage

J’y songeais en lisant le manifeste d’un des philosophes les plus importants de ce siècle, Giorgio Agamben, manifeste passé presque inaperçu et qui s’intitule: Un pays sans visage. Il débute par une citation de Cicéron: « Ce qu’on appelle un visage ne peut exister chez aucun animal excepté l’homme et il exprime le caractère. » Ce que le visage exprime, n’est pas seulement l’état d’âme d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa manière de s’exposer et de se communiquer aux autres hommes. « Il est le lieu même de la politique », insiste Agamben. 

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Intuitivement, dès lors que le masque a été imposé, j’ai aussitôt pensé avec Agamben qu’un pays qui renonce à son propre visage et oblige de couvrir avec des masques – autrement dit : des muselières – en tout lieu le visage de ses propres citoyens est, alors, un pays qui a effacé de soi toute dimension politique : Olivier Véran en est l’illustration parfaite. Sans aucune preuve scientifique de son efficacité et de son innocuité, le masque a effacé toute trace d’humanité dans un espace vide soumis à chaque instant à un contrôle sans limites. 

Préserver ses illusions

Que nous reste-t-il maintenant sinon à adresser des messages à des hommes sans visage ? On en vient à se demander si la mort ne serait pas préférable. Les optimistes se raccrochent à l’idée que demain ou après-demain, avec l’arrivée des vaccins, on pourra à nouveau vivre comme avant. Ce qui caractérise les optimistes, c’est qu’ils se raccrocheraient à la queue d’un serpent pour préserver leurs illusions. Eux aussi devront déchanter, le monde de demain ne sera pas le même que celui d’hier « en un peu pire », selon la formule de Houellebecq. Il sera sans âme. 

À titre personnel, je refuse de vivre dans un pays sans visage.

Quoi qu’il m’en coûte !

René Fallet, Bourbonnais d’honneur

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René Fallet, 1978 © ANDERSEN ULF/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA30051922_000005

Le Braconnier de Dieu ressort dans une édition illustrée et commentée


Il y a des écrivains qui ont la gueule de l’emploi. Méfions-nous en ! Leur besace est pleine de malices et de mystères. On croit les connaître et on les classe, un peu trop vite, dans la catégorie des godelureaux de la Communale, ces élèves turbulents, à l’imagination poissonneuse, un peu soupe au lait, ayant le zinc comme horizon indépassable et ce côté populo de la banlieue sud-est en bandoulière. Vous pensez bien qu’un fils de cheminot, ex-zazou aux racines paysannes devenu bistrotier en chef des lettres françaises est, par nature, un gars inoffensif. 

La belle tête du Français moyen

Les élites peuvent dormir tranquille. Chacun son métier, les vaches seront bien gardées. À René Fallet (1927-1983) anar rigolard, la comédie piquante des petites gens, employés de commerce, banlieusards en rupture de ban et idiots des campagnes ; aux autres, les penseurs qui écrivent pour l’Histoire, les « grands » sujets nobélisables. Regardez cette belle tête de Français moyen, la moustache en porte-étendard, les lunettes à l’épaisse monture pour brouiller les pistes, le béret pour amuser la galerie, une vraie publicité ambulante pour un apéritif vinique disparu. Fallet ne trompait pas sur la marchandise. Il faisait couleur locale. Il pêchait, il pédalait et il consommait sans modération. Il écrivait à hauteur de selles.

Même s’il passait parfois dans le poste avec Brassens, Blondin, Doisneau ou Coluche, il n’était pas bégueule. Il était des nôtres, de la France d’en bas, des fins de mois acrobatiques et des bonheurs accessibles, des pinces à vélo et du jardin potager. Ce type-là avait les mêmes rêves qu’un retraité des Postes, un coin de nature, loin des achélèmes et du béton armé, une rivière à fleur de cannes et un café pour retrouver les copains, les soirs de cafard. Il vous narrait, chers lecteurs, des histoires d’amours ancillaires et d’épopées folkloriques, d’échappées éthyliques et de troussages verdoyants. Fallet avait vocation à distraire le travailleur comme l’auteur-intello à donner la migraine. Le sérieux le saoulait. Aux jeunes premiers, il a préféré le pinardier comme héros tragique.

Fallet picaresque

Ces romans picaresques s’adaptaient jadis fort bien au cinéma et enregistraient des millions d’entrées avec Gabin, Carmet, Trintignant ou Darry Cowl en vedettes. Fallet mijotait des contes comme la ménagère cuisine, une tortore pas compliquée et drôlement savoureuse. Avec un rien, un moine trappiste ou un bredin de l’Allier, on se tapait un de ces gueuletons de lecture. Voilà le récit imagé que certains médias font d’habitude de René Fallet, amuseur public des Trente Glorieuses. 

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On colporte cette sérénade par ignorance ou par malveillance. Car, la prose de Fallet est explosive. Ce fut peut-être notre dernier moraliste sous l’uniforme du garde-champêtre. Il avançait toujours masqué, une manière de se débarrasser des emmerdeurs. Ce Zorro du Bourbonnais divertit très agréablement le lecteur, c’est une certitude, on se marre même franchement, sa langue gouleyante coule comme l’eau vive, puis, par effraction, au détour d’un chemin de halage, on est saisi par sa noirceur, un constat accablant sur la modernité triomphante, sa vacuité et son immonde dessein. Fallet a été le témoin de notre effondrement, pas seulement celui des Halles mais aussi nos vieux chaînons sociaux, de notre carcasse qu’on appelle aujourd’hui art de vivre. Ne vous méprenez pas ! Fallet n’est pas un tendre, son amertume est inconsolable. On peut dissocier pour le plaisir de la glose, sa prose acide et sa veine plus comique, ses huis-clos psychologiques, presque oppressants et ses débordements estivaux, demeure, malgré tout, une rage souvent jouissive. Une hargne à déconstruire le discours bien-pensant. Une forme de désolation qui cogne dans les tempes et qui emporte souvent, les larmes et les rires jouent un mano à mano dont le vainqueur est plus qu’incertain. Ce qui fait de Fallet un grand écrivain du XXème siècle. 

Braconnier de Dieu

Pour les fêtes de Noël, l’éditeur auvergnat Bleu autour ressort Le Braconnier de Dieu (1973) sous la direction de Marie-Paule Caire-Jabinet dans une édition illustrée et commentée par les proches de l’auteur (Agathe Fallet, Gérard Pussey) et quelques érudits de belle tenue, notamment notre fringant confrère, Philibert Humm, hussard au pied marin et amateur de deux roues antiques. Ce document est surtout l’occasion de voyager dans l’inestimable Bourbonnais. Bleu autour a également publié, cette année, La fabrique d’une province française un essai signé Antoine Paillet qui vous permettra de vous familiariser avec les richesses de cette terre rurale et si intime. Entre nous, quel autre roman français commence par cette phrase admirable d’équilibre et de nostalgie, goguenarde et pétillante: « Ce fut en allant voter Pompidou que Frère Grégoire rencontra le péché ».

Le Braconnier de Dieu de René Fallet – Bleu autour

Le folklore américain

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Bret Easton Ellis revient, et il n'est pas content ! © JOEL SAGET / AFP

Ce moi-ci, pour oublier ma laisse d’un kilomètre, je me suis transporté en rêve à quelques milliers de miles, entre L.A. et Washington D.C., auprès de mes amis Trump et Bret Easton Ellis. 


MAKE AMERICA SMALL AGAIN
Mardi 3 novembre – Mercredi 20 janvier

L’Amérique a perdu un grand président. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les antitrumpistes primaires.
En 2016, Mr Orange était à peine élu que les élites libérales ont commencé de se lamenter sur les drames d’une « ère Trump » même pas inaugurée.
Mieux : dès le printemps 2017, les critiques littéraires et cinématographiques les plus pointus se sont mis à dénicher un peu partout dans les nouveautés, tels des œufs de Pâques, des « métaphores » de ladite ère Trump. Je vous en fais un de mémoire, façon Télérama : « Racisme, violence, inégalités : un regard cru sur l’Amérique de l’ère Trump ».
Et tout ça à propos d’œuvres entièrement conçues et réalisées sous le règne d’Obama ; mais dire ça, c’est faire peu de cas du génie visionnaire de l’artiste, n’est-ce pas ?
Aujourd’hui encore, et malgré la chute de ce Saddam U.S., le cauchemar est loin d’être fini, apprend-on. Dans son éditorial du 5 novembre, Le Monde résume sobrement l’état d’esprit de l’intelligentsia transatlantique : même défait aujourd’hui, le trumpisme restera un « héritage durable de la politique des États-Unis ».
Avec ses 72 millions d’électeurs rednecks, son Sénat rouge sang et sa Cour suprême désormais facho pour trente ans, ce diable pourrait bien saboter une « ère Biden » qui s’annonçait pourtant radieuse. Voire, horresco referens, revenir au pouvoir dans quatre ans…
En tout cas, le camp démocrate a tout intérêt à brandir ce scénario d’épouvante. Pas de gentils sans méchant ! Imagine-t-on Stephen King écrivant un Ça, chapitre 2 sans retour du Clown tueur ?

COMMENT J’AI LIBÉRÉ MA CRÉATIVITÉ 
Jeudi 12 novembre

Une amie m’a prêté le best-seller mondial de Julia Cameron, Libérez votre créativité (J’ai Lu, 345 pp, 7,60 €). « Toi qui écris, ça peut toujours te servir. » Comment devais-je le prendre ?
En tout cas je l’ai pris. Une méthode révolutionnaire pour « chasser blocages et inhibitions et stimuler [mon] élan créateur », ça ne se refuse pas. Au pire, ça pourrait toujours faire l’objet d’un papier, voire d’une chronique entière.
Hélas ! Ça commence bien mal. Le premier commandement de ce programme consiste à « rédiger chaque jour ses pages du matin ». Rédhibitoire pour moi, qui vis à l’heure néo-zélandaise.
À moins que le mot « matin » puisse être remplacé sans dommage par « heure du réveil ». Malheureusement, dans son livre, Julia n’en souffle mot. Quelqu’un aurait-il son numéro de téléphone, que je lui pose la question ?
Promis, je tiendrai compte du décalage horaire.

ELLIS ISLAND 
Mercredi 18 novembre

« J’aime l’idée d’être un auteur vieillissant qui fout en l’air son image. » C’est cette phrase de Bret Easton Ellis, interviewé par Beigbeder dans le Fig Mag, qui m’a donné envie de lire White – sa première « non-fiction », comme on dit connement.
Jusqu’à présent, Ellis était l’auteur à succès de romans sulfureux, dont American Psycho. Gay de surcroît, il était classé a priori « intello-libéral », malgré quelques dérapages.
Avec ce pamphlet, BEE brûle ses vaisseaux, dégonflant tour à tour les baudruches intellectuelles de l’époque : « inclusion », communautarismes et victimisation généralisée, sur fond de « likable » unique et obligatoire sous peine d’ostracisme.
Tout a commencé il y a dix ans sur Twitter. Parfois, la nuit, Bret s’installe devant son clavier, une bouteille de tequila à portée de main, et raconte ce qui lui passe par la tête.
Entre deux shots, il signale ainsi des trucs à lire et à voir, ou à fuir, explique pourquoi « c’est une mauvaise idée de faire l’amour en regardant Game of Thrones » ou compare Amour de Michael Haneke, tout juste oscarisé, à « La Maison du lac dirigé par Hitler ». Bret est un chahuteur.
Preuve qu’il ne se relit pas toujours : une nuit, le distrait commande de la drogue sur son compte public. « Ivre, je pensais que j’envoyais un texto », plaide-t-il.
Au fil de ses provocs, certains « followers » se transforment en « haters », qui se disent « offensés » par ses prises de position. C’est qu’on ne peut pas dire n’importe quoi sur Twitter !
– Où d’autre ? répond-il.
Premier scandale en 2010 : Katheryn Bigelow reçoit l’Oscar du meilleur réalisateur pour Démineurs. Et BEE de tweeter : « Si le metteur en scène avait été un homme, jamais il n’aurait eu l’Oscar. »
Aussitôt, partout on hurle à la misogynie, voire à la gynophobie ; mais il s’en fout. Au contraire, l’épisode réveille en lui le « mauvais garçon », qui désormais va troller à tous les vents et contre le vent. Son plus grand plaisir : écrire des horreurs telles que ces messieurs-dames de l’élite libérale « serrent leur collier » d’indignation en le lisant.
Après les femmes, il s’en prend donc aux « milléniaux », qualifiés de « génération dégonflée », puis à sa propre « communauté » (« gays identitaires » et « gays grand public ») et même à Black Lives Matter pour son look déplorable qui, assure-t-il en esthète, nuit considérablement à la cause.
Mais le plus gros succès de Bret sur Twitter n’est pas prémédité. En 2016, avec la campagne présidentielle, l’hystérie anti-Trump a gagné chez ses amis, et les « résistants » se planquent. Un soir qu’il dîne à West Hollywood (« WeHo » pour les intimes) avec deux couples d’amis branchés, il est ainsi témoin d’un double coming out politique.
L’un après l’autre, l’un entraînant l’autre, ces quatre obamistes de toujours finissent par le confesser, soulagés, sous l’œil amène de Bret : cette fois c’est décidé, ils vont voter Trump, parce que y en a marre – mais surtout faut pas le dire.
À peine rentré chez lui, notre ami, éméché mais pas trop, balance le scoop sans citer les noms : « Il y a des trumpistes à WeHo ! »
Puis il s’endort paisiblement… jusqu’à ce que son petit ami le réveille en sursaut : « Putain, qu’est-ce que tu as tweeté ? » De fait il découvre, sidéré, des milliers de reprises et commentaires, et des dizaines de demandes d’interview. Sans compter, abricot sur le gâteau, un retweet de @realDonaldTrump en personne !
Après ça, tu peux mourir. Lui, il est juste passé aux podcasts.

HAPPY BIRTHDAY Mr PRESIDENT ! 
Dimanche 22 novembre

Pour fêter le 130ème anniversaire de sa naissance, un bon mot du général de Gaulle : « Je ne respecte que les gens qui me résistent. Malheureusement, je ne peux pas les supporter. »

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