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John le Carré ou la solitude de l’espion de fond

Le romancier britannique était le maître du roman d'espionnage

John le Carré ou la solitude de l’espion de fond
John le Carré en 2017 CHRISTIAN CHARISIUS / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP

Le créateur de George Smiley vient de nous quitter à l’âge de 89 ans. L’ancien agent du MI6 avait signé une vingtaine de romans dont les best-sellers La Taupe ou L’espion qui venait du froid…


Avec la chute du mur de Berlin, le roman d’espionnage a connu sa crise de 29. Ce genre romanesque était à l’affrontement Est-Ouest ce que le roman de la Table ronde était à la quête du Graal : leur seule raison d’exister.

Parmi les très rares survivants qui ont réussi une reconversion dans notre monde multipolaire, il y avait John le Carré qui vient de disparaître.

De l’importance du pseudonyme

John le Carré était un pseudonyme. Celui de David Cornwell né à Poole en 1931, fils d’un père escroc charmant et d’une mère qui l’abandonne à cinq ans.  Le Carré donne une explication qui est évidemment une fausse piste : il aurait vu depuis un bus à impériale l’enseigne d’un magasin portant ce nom, en français dans le texte, comme on dit, et aurait aimé la minuscule du « le » dans « le Carré ». C’est seulement en 1996 qu’il déclare dans un entretien : « On m’a si souvent demandé pourquoi j’ai choisi ce nom ridicule que l’imagination de l’écrivain m’est venue en aide. Cela a suffi à tout le monde pendant des années. Mais les mensonges ne résistent pas au temps qui passe. Aujourd’hui, je ressens un horrible besoin de vérité. Et la vérité, c’est que je ne sais pas. »

La question du pseudonyme est moins anodine qu’il n’y paraît. Elle est même une porte d’entrée idéale pour comprendre  son univers romanesque. Il y a bien sûr une raison biographique à ce pseudonyme. Quand le Carré publie son premier roman, au début des années 60, il est encore membre des services secrets. Mais ce pseudonyme est aussi une métaphore de la couverture utilisée par l’agent double, cette figure centrale de son univers romanesque. L’agent double, c’est l’écrivain. L’agent double, c’est celui qui ne sait plus la frontière exacte entre la réalité et la fiction.

Lecteurs égarés et ravis

Le Carré a eu l’intuition que le monde fonctionnait uniquement par opposition, comme chez les présocratiques. Est contre Ouest pendant la guerre froide et plus tard Nord contre Sud. L’agent double, c’est celui qui comprend qu’au sein de chaque camp, d’autres oppositions se font jour, à l’infini, dans une mise en abyme vertigineuse. Des exemples ? À l’Ouest, les Anglais s’opposent aux Américains derrière la fiction de la « relation spéciale » et chez les Anglais eux-mêmes, les espions s’opposent au reste de la société, en se considérant tantôt comme des parias, tantôt comme des seigneurs.

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Au sein-même du Cirque, le nom donné par le Carré aux services secrets,  les rivalités entre deux services, le Pilotage et les Opérations clandestines, aboutissent à une guerre sourde, absurde, et souvent meurtrière. Pire, cette schizophrénie touche l’agent double lui-même, manipulateur manipulé qui ne sait plus vraiment, à la longue, quel maître il sert. Il est vrai que l’auteur lui-même a multiplié avec un plaisir parfois pervers,  dans sa vie et dans ses livres les fausses pistes, les chausse-trappes, les impasses et les portes dérobées. On peut y voir  là encore un des aspects de son génie littéraire qui a égaré tant de lecteurs ravis de leur égarement. Rétention d’information de la part des personnages, documents falsifiés présentés sur le même plan que les authentiques, enregistrements caviardés, dialogues construits comme une opération d’intoxication, la narration de le Carré est en parfaite adéquation avec ses histoires qui se résument toutes à de subtiles déstabilisations, y compris et surtout celle du lecteur.

Refus de l’héroïsation

Le Carré, depuis des premiers romans, L’Appel du mort ou L’Espion qui venait du froid refuse l’héroïsation de ses personnages. La qualification fréquente d’ « anti-héros » pour parler de son personnage fétiche, George Smiley, et de son groupe, est tout aussi réductrice. Smiley a été le personnage principal des plus grands  romans de le Carré sur trente ans.  Il est régulièrement présenté comme  l’anti James Bond. Il faut dire que Bond est désormais réduit, dans l’imaginaire collectif, à son incarnation cinématographique dans des films qui ont évolué de plus en plus vers la performance hollywoodienne.

Parfaitement contemporains, Smiley et Bond auraient pu se croiser et sympathiser. Il y a un vrai courage physique chez Smiley malgré ses grosses lunettes et son allure de bureaucrate, tandis que James Bond n’est pas simplement un beau gosse musclé et arrogant. Ils auraient pu se retrouver dans un pub près de Whitehall et se consoler mutuellement : Bond aurait parlé de la comtesse Tracy, assassinée au début de sa lune de miel dans Au service secret de sa Majesté et Smiley de sa très volage épouse Lady Ann qui est même tombée dans les bras de Bill Hayden, hiérarque du Cirque et agent soviétique infiltré,  démasqué par Smiley dans La taupe.

Mais le Carré, dans la lignée de Joseph Conrad, de Graham Greene ou de Somerset Maugham, avait su faire de l’espion un symbole de la condition humaine et de l’inquiétude métaphysique très contemporaine qui va avec : la recherche désespérée d’une identité.

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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