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Jean Raspail, mon camarade de l’autre rive

Nous n’étions pas du même camp (des Saints) et pourtant…

Jean Raspail, mon camarade de l’autre rive
Jean Raspail © Alain Le BOT / Opale / Leemage.

Disparu le 13 juin, Jean Raspail (1925-2020) n’était pas la caricature d’écrivain identitaire auquel on a trop souvent réduit l’auteur du Camp des saints. Ce romantique en quête d’une monarchie mythique avait noué amitié avec son confrère communiste Jérôme Leroy. Qui lui rend ici hommage.


Est-il encore possible, aujourd’hui, d’aimer un auteur qui n’est pas du même bord que vous ? Ai-je même simplement le droit de dire que Jean Raspail, mort le 13 juin 2020, était cher à mon cœur, malgré mon engagement communiste ? Il y eut une époque, en tout cas, où ce fut possible, une époque pourtant infiniment plus dangereuse que la nôtre. Je pourrais parler, par exemple, de Drieu protégeant Paulhan, dont il connaissait pourtant les activités de résistant. L’estime mutuelle entre les deux hommes persista malgré tout, comme en témoigne Malraux : « Pour Drieu, Paulhan n’était pas un résistant, pour Paulhan, Drieu n’était pas un collaborateur. » Je pourrais aussi rappeler le schéma inverse, quand à la Libération, Aragon, chargé de l’épuration des écrivains, fait retirer de la liste noire le très maurassien Pierre Benoit dont il admirait l’œuvre romanesque.

Mais non, un écrivain n’est plus un écrivain. De nos jours, son œuvre se réduit à ce qui arrange les combattants idéologiques du moment. À peine Jean Raspail avait-il rejoint sa Patagonie au-delà des nuages, que les tweets du Rassemblement national saluaient l’auteur visionnaire du Camp des Saints devenu le prophète de la submersion migratoire, tandis que la presse progressiste, comme en miroir, ne voyait en lui que le sinistre supplétif d’un racisme qui ne disait pas son nom.

Alors, on me permettra une note plus personnelle. J’ai en ma possession quelques lettres de Jean Raspail. Il semblerait que nous éprouvions l’un pour l’autre, en sachant parfaitement qui nous étions, « d’où nous parlions », une curieuse sympathie. Je tiens évidemment ces lettres à la disposition des différentes polices de la pensée ou des amateurs curieux de littérature.

Le Camp des saints pose le dilemme de tout chrétien face à la violence: ou on tire sur les migrants et nous ne sommes plus chrétiens, ou nous disparaissons en tant que civilisation

Il y a eu, bien sûr, des cartes me remerciant des articles élogieux que j’ai pu lui consacrer à la lointaine époque où Le Quotidien de Paris m’avait ouvert ses pages « livres » entre 1990 et la disparition du journal, en 1994. Oui, ma passion pour Raspail ne date pas d’hier. Je crois bien que mon premier éblouissement remonte à mes 16 ans, avec Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie. Le roman avait été un grand succès en 1981. Mes parents l’avaient acheté, « C’est un type de droite, mais qu’est-ce que c’est beau ! », et je ne les remercierai jamais assez d’avoir eu cette ouverture d’esprit que j’espère encore toujours possible dans les familles de gauche.

De là est née une passion jamais démentie. Je trouvai vite en poche ce fameux Camp des Saints. Il me semble l’avoir lu à l’époque comme je lisais ces auteurs de science-fiction qui étaient des orfèvres de l’effondrement tels Barjavel, Ballard, John Brunner. Mais il y avait en plus, chez Raspail, une espèce d’aptitude à la rêverie et à l’esprit d’enfance, aurait dit Bernanos, qui me touchait au cœur. On pourra relire Le Jeu du roi, histoire d’un petit garçon qui est fasciné par la destinée d’Antoine de Tounens. Dédicace de Jean Raspail : « À Jérôme Leroy, pour JOUER : l’essentiel. Avec toutes mes amitiés. 23 février 1992. » Parce qu’il ne faudrait tout de même pas oublier que l’écrivain est un joueur, pas comme celui qui fait flamber les tapis des casinos, mais plutôt comme celui qui construit des châteaux de sable dans le bonheur ambigu de les voir détruits, malgré tous ses efforts de colmatage, par la marée montante.

A lire aussi, Thomas Morales: Raspail est mort, vive le Roi!

Ce que j’aimais, ce que j’aime toujours profondément, dans l’œuvre de Jean Raspail, c’est qu’il est le prince inquiet d’un royaume mental dans lequel les figures obsédantes de la décadence et de l’agonie ont inscrit leurs courbes sombres et somptueuses. Il y a chez lui un romantisme réactionnaire qui ne s’est jamais démenti, celui d’un poète des derniers carrés, des ultimes remparts : une poignée de hussards pour défendre un Occident chrétien sur une plage ou bien quelques jeunes gens que l’on dirait sortis d’un vitrail pour restaurer la monarchie dans la France désenchantée de la fin du siècle dernier comme dans Sire. On retrouve cette inquiétude dans ce qui est peut-être mon roman préféré de lui, Sept cavaliers, qui raconte une ultime mission pour sauver un pays mythique dans une chevauchée héroïque qui tient autant du baroud d’honneur que du voyage initiatique. C’est un miracle littéraire placé sous le signe d’Apollinaire, un Rivages des Syrtes sans la brume et réécrit avec l’énergie d’un Hemingway.

Alors, évidemment, quand j’ai reçu une longue lettre de Jean Raspail en octobre 2008 pour me parler de mon roman La Minute prescrite pour l’assaut, qui racontait certes une fin du monde, mais dont le personnage principal était un communiste désabusé roulant en décapotable dans l’apocalypse, j’ai évidemment été surpris et touché à la fois. Ma modestie dut-elle en souffrir, je vais citer les dernières lignes de cette lettre : « Je vous souhaite bonne chance. Nos trompettes respectives ont quelques dissonances, nous appartenons à des escadrons différents, mais c’est vous, à présent, qui conduisez la charge. Pardonnez mon lyrisme et fermons le ban. »

Qu’on rassure ses thuriféraires de droite : Jean Raspail n’était pas devenu communiste et nous nous sommes simplement rendu compte que nos divergences idéologiques ne pouvaient masquer longtemps une parenté de tempéraments, un sentiment aigu et partagé que nous vivions dans un monde qui allait mourir sous nos yeux. Nous avions compris que nos utopies respectives, une monarchie douce et pure comme une église romane pour lui et pour moi un communisme que j’imagine comme la toile ensoleillée de Signac, Au temps d’harmonie, qu’on peut voir à la mairie de Montreuil, disparaîtraient avec nous et que nous étions condamnés à nous en faire les chantres obstinés, mais sans illusion.

La deuxième lettre dont j’aimerais vous parler, je l’ai reçue en 2011, après un article sur le site de Causeur à propos d’une réédition du Camp des Saints, où je m’efforçais de défendre, presque contre Jean Raspail lui-même, la récupération exclusivement droitière du livre dont certains à gauche demandaient l’interdiction. Pour aller vite, je disais que ce livre posait surtout le dilemme de tout chrétien face à la violence : ou on tire sur les migrants et nous ne sommes plus chrétiens, ou nous disparaissons en tant que civilisation. Dans les deux cas, nous ne serons plus nous-mêmes. Jean Raspail, dans sa lettre à en-tête de la « Cavalerie Margravine », me disait notamment : « J’en ai appris autant sur vous que sur moi […]. J’ai dû faire suivre d’un scotch d’Islay bien tassé. »

Sachez que moi aussi, cher Jean Raspail, grâce à votre œuvre, j’en ai appris autant sur vous que sur moi.

Et que je ne vous en remercierai jamais assez en levant un verre à votre mémoire. Du scotch d’Islay, bien entendu.

Le Camp des Saints ; précédé de Big Other

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Septembre 2020 – Causeur #82

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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