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Pourquoi avons-nous si peu d’empathie pour Emmanuel Macron?

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Je l’admets, je ne sais si c’est une faiblesse ou une force mais je ne me lasserai jamais d’aller chercher dans les tréfonds d’un être, en l’occurrence notre président de la République, les raisons d’une incompréhension, voire d’une désaffection…


Ce n’est pas d’aujourd’hui que sa psychologie singulière m’intéresse puisque dans le livre où je le faisais monologuer[tooltips content= »Moi, Emmanuel Macron, je me dis que…, Editions du Cerf, 2017″](1)[/tooltips] j’abordais déjà, en ayant osé me placer dans son esprit, un certain nombre de pensées et de problématiques qui me semblaient essentielles à son sujet.

En particulier, celle d’un Emmanuel Macron préférant une approche culturelle de la vie à l’appréhension simplement naturelle de celle-ci. Il ne s’agit pas de discuter ses choix politiques, son rapport avec l’écologie. Pas davantage que je n’ai l’intention de me pencher sur la réalité de sa culture littéraire et philosophique que certains, avec trop de mépris, lui dénient en la réduisant à sa proximité avec Paul Ricoeur et à ses travaux pour lui.

Ce n’est pas de cette culture banalement et classiquement entendue que j’ai envie de débattre mais de la profondeur d’une personnalité qui éprouve, malgré ses efforts, beaucoup de mal à franchir le mur la séparant d’une authentique empathie avec les citoyens, à instaurer une véritable relation avec le peuple.

Il a beau l’évoquer, l’invoquer et je ne suis pas de ceux qui tournent en dérision cette volonté chez lui. Le drame, à mon sens, est que justement cette empathie tant recherchée se dérobe parce qu’il y a dans son tempérament quelque chose qui crée de la distance, un obstacle qui bloque une adhésion sinon enthousiaste du moins large, à ce qu’il montre, à sa façon ostensible de tenter d’aller quérir ce qui lui est refusé. Plus cette appétence de sa part est éclatante et parfois même courageuse, plus l’élan vers lui paraît faire défaut. Il faut considérer que le souci vient de la perception qu’on a de ses attitudes. De la fabrication, un manque de naturel ?

Comme si on sentait instinctivement que ce n’est pas lui qui se présente dans sa vérité, dans son intégrité, mais une construction qu’il a édifiée, mettant en évidence une posture artificielle plus qu’une naturelle connivence. Emmanuel Macron, sur ce plan, se distingue nettement de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Un article récent dans M, le Magazine du Monde, « L’ombre des pères » n’a fait qu’ajouter une pierre importante à mon analyse tendant à déchiffrer un Emmanuel Macron fuyant l’instinct pour se réfugier dans le « réfléchi » vécu comme une protection, une éclatante singularité. Avec lui, rien comme tout le monde !

Pour reprendre les situations de FH et de NS, on relève que, quelles qu’aient été les difficultés, les irritations suscitées par leur père, ils n’ont jamais totalement déserté leur famille au profit d’une autre. Alors qu’Emmanuel Macron a d’une certaine manière abandonné la sienne. L’interrogation peut porter sur le rôle de son épouse ou sur sa propension à quitter les chemins ordinaires de la nature pour un éloignement inventif. Comme si la culture, ici aussi, l’avait détourné de la norme.

A lire ensuite, Jean-Paul Brighelli: 2020: le triomphe des médicastres

Pour écrire mon livre, j’avais notamment parcouru beaucoup d’entretiens que le ministre puis le candidat Macron avait accordés aux médias. J’avais été particulièrement frappé par une réponse sur les familles recomposées. Bien sûr il ne les accablait pas mais il allait même jusqu’à soutenir qu’elles valaient mieux, qu’elles étaient plus riches, plus intenses que les naturelles, ce qui paraît significatif d’une vision de rupture, d’une obsession de faire passer, pour tout, la culture avant la nature.

Puis-je aborder un registre délicat qui m’a conduit, dans mon dernier chapitre, à faire monologuer Emmanuel Macron sur sa relation avec son épouse et sur l’histoire de leur amour. Je suis persuadé que, outre le culot discutable d’avoir emprunté le « je » de EM, celui-ci, s’il m’a fait l’honneur de me lire, n’a pas apprécié cette audace de prétendre élucider une intimité et un lien fort à sa place, à leur place, avec une démarche sans doute jugée intempestive.

Pourtant j’ose persister. Entre la tradition officiellement convenable de nos présidents mais leurs libertés périphériques, et la normalité d’un amour conjugal classique, il me semble qu’Emmanuel Macron et son épouse s’adonnent à une entente d’un troisième type. Ils vivent une relation totalement hors norme. Je ne fais pas allusion à la différence d’âge mais, pour leur union, à son caractère exclusif, fusionnel, mêlant une sociabilité obligatoire à un repli, une incroyable autarcie sentimentale, un monde à deux artificiel à force d’être dénué de la pente classique qui tolère contradictions, critiques, mises en cause ; un amour qui en appelle plus, malgré l’inévitable lumière publique n’interdisant pas d’ailleurs comme une mièvrerie repliée, à la culture d’une forteresse qu’à la nature d’une expansion.

On perçoit ce que la nature, l’instinct, la spontanéité ont de globalement dangereux pour Emmanuel Macron : ils sont là, immédiats, trop évidents, pas maîtrisables, ils ne peuvent pas être « travaillés », détournés, dénaturés justement.

Peut-être le citoyen ressent-il qu’il est présidé par un homme intelligent chez qui la nature que nous avons tous en partage est privatisée par une culture qui le met à distance, loin de nous ?

Moi, Emmanuel Macron, je me dis que...

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#DisruptTexts: pour contrer la « culture du viol », des militants censurent… Homère


Dans le Massachusetts, une école s’est félicitée d’avoir retiré L’Odyssée d’Homère du programme scolaire, suscitant une tribune indignée du Wall Street Journal et déclenchant une violente polémique. L’analyse de Jean-Paul Brighelli, le « prof » de Causeur.


« Rape, murder!
It’s just a shot away »
(« Gimme Shelter », Jagger / Richards — la plus belle version est celle chantée en duo avec Lisa Fisher)

Les cinglées remettent ça. La « cancel culture » se félicite de la suppression de l’Odyssée dans les programmes scolaires. Pensez, un texte du VIIIe siècle av.JC dans lequel, paraît-il, Ulysse viole Nausicaa…

Jugez plutôt :

« Ulysse émergea des broussailles,
dans l’épaisse verdure, il tailla de sa grosse main
une branche feuillue pour cacher sa virilité. (…)
Ainsi Ulysse allait aborder, quoique nu,
Les jeunes filles aux beaux cheveux ; le besoin l’y forçait.
Effroyable, il parut, défiguré par la saumure,
Et toutes s’égaillèrent vers l’extrême pointe des grèves.
Seule resta l’enfant d’Alcinoos ; car Athéna
Lui donnait du courage et chassait la peur de ses membres… »

S’il est nu, c’est qu’il a reçu l’ordre d’Ino, la déesse blanche, de se dévêtir complètement, sur le radeau qui depuis dix-huit jours le brinquebale sur les flots, afin de surfer, au milieu de la tempête déclenchée par Poséidon, sur le voile magique qu’elle lui tend, et qu’il lui faudra jeter dans la mer vineuse dès qu’il aura touché terre. Sur ce, le « héros d’endurance », comme dit Homère, plutôt que d’aborder de front la jeune Nausicaa, venue là laver le linge sali par ses premières règles (« Tu n’as plus longtemps à rester jeune fille », lui a dit la déesse), lui adresse « des paroles mielleuses » afin d’obtenir d’elle un habit.

C’est ça, la scène de viol que les vierges (et qui le resteront) effarouchées des mouvements féministes contemporains ont repérée dans l’Odyssée. Culture du viol ! Mœurs antiques ! Et l’auteur est un Dead White Male — lui-même violeur en puissance sans doute, tout aveugle qu’il fût, à ce que dit la tradition…

Le mâle vient de plus loin. En 2015, cinq élèves de l’ENS-Lyon, laissées pour compte de toute intelligence, adressèrent une lettre ouverte aux membres du jury de l’Agrégation de Lettres, coupables d’avoir inscrit au programme un poème peu étudié d’André Chénier, l’Oaristys — imité de la 27ème idylle de Théocrite, c’était bien dans le goût du néo-classicisme fin de siècle. Lettre immédiatement signée par tout ce que la France compte de demeurés des divers sexes.

Que disent Chénier et le poète grec qu’il imite ?

« NAÏS. Tu déchires mon voile !… Où me cacher ! Hélas !
Me voilà nue ! où fuir !
DAPHNIS. À ton amant unie,
De plus riches habits couvriront tes appas.
NAÏS. Tu promets maintenant… Tu préviens mon envie ;
Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.
DAPHNIS. Oh non ! jamais… Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas
Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie.
NAÏS. Ah… Daphnis ! je me meurs… Apaise ton courroux, Diane.
DAPHNIS. Que crains-tu ? L’amour sera pour nous.
NAÏS. Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?
DAPHNIS. J’ai signé ma promesse.
NAÏS. J’entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse.
DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. »

image2Et de mettre en cause, dans la foulée, le cher vieux Ronsard, autre violeur célèbre — c’est vrai, c’est écrit sur les murs de la Sorbonne — se propose de violer Cassandre (ou Marie, ou Hélène, tout ça c’est de la chair fraîche pour le grand sourdingue de la poésie) :

« Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant. »

A lire aussi: La littérature nettoyée jusqu’à l’os

Cette « pluie d’or », qui n’est qu’une allusion transparente au mythe de Danaé, Maupassant en a donné une version moderne et plus limpide encore :

« Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi, je vous aime. » (Bel-Ami, II, 4)

Isabelle Barbéris, qui a dans son petit doigt plus d’intelligence que toutes ces pétroleuses ensemble, n’avait pas manqué de se moquer de leurs revendications hystériques. Peine perdue, les chiennes de mégarde en rajoutèrent une couche… Un certain François-Ronan Dubois (et pas celui dont on fait les pipes, un illuminé qui voit de la violence sexuelle dans la Princesse de Clèves, et pourquoi pas dans l’Imitation de Jésus-Christ ?) sauta sur l’occasion de se faire un nom dans le microcosme et rejoignit le chœur des pleureuses…

Il y a quatre ans, analysant en classe les Liaisons dangereuses, j’appris, à ma grande stupéfaction de Living White Male, que Valmont violait Cécile de Volanges — laquelle raconte ainsi la scène : 

« Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c’était comme malgré moi ; et puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. »

Syndrome de Stockholm, diront nos péronnelles.

Lesquelles, comme j’avais eu le front, en février dernier, de trouver que J’accuse est un très bon film qui aux derniers César écrasait — et de loin — le reste de la production française, s’en allèrent couvrir le lycée de graffitis d’une dialectique particulièrement fine :

unnamedQu’auraient-elles beuglé, ces sous-produits de copulations honteuses, si je leur avais fait étudier la Terre, où Zola se déchaîne et où une femme aide son mari à violer sa sœur :

« Et, tout d’un coup, elle comprit qu’il ne voulait pas la battre. Non ! il voulait autre chose, la chose qu’elle lui avait refusée si longtemps. Alors, elle trembla davantage, quand elle sentit sa force l’abandonner, elle vaillante, qui tapait dur autrefois, en jurant que jamais il n’y arriverait. Pourtant, elle n’était plus une gamine, elle avait eu vingt-trois ans à la Saint-Martin, une vraie femme à cette heure, la bouche rouge encore et les yeux larges, pareils à des écus. C’était en elle une sensation si tiède et si molle, que ses membres lui semblaient s’en engourdir.

« Buteau, la forçant toujours à reculer, parla enfin, d’une voix basse et ardente :
— Tu sais bien que ce n’est pas fini entre nous, que je te veux, que je t’aurai !
« Il avait réussi à l’acculer contre la meule, il la saisit aux épaules, la renversa. « Mais, à ce moment, elle se débattit, éperdue, dans l’habitude de sa longue résistance. Lui, la maintenait, en évitant les coups de pied.
« — Puisque t’es grosse à présent, foutue bête ! qu’est-ce que tu risques ?… Je n’en ajouterai pas un autre, va, pour sûr !
« Elle éclata en larmes, elle eut comme une crise, ne se défendant plus, les bras tordus, les jambes agitées de secousses nerveuses ; et il ne pouvait la prendre, il était jeté de côté, à chaque nouvelle tentative. Une colère le rendit brutal, il se tourna vers sa femme.
« — Nom de Dieu de feignante ! quand tu nous regarderas !… Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse !
« Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de ses yeux les lointains de l’horizon, puis les ramenant sur les deux autres, sans qu’un pli de sa face remuât. À l’appel de son homme, elle n’eut pas une hésitation, s’avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l’écarta, s’assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s’abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant, elle avait sa connaissance, et quand Buteau l’eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu’elle le serra de ses deux bras à l’étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s’en effrayèrent. »

Ah, ces corbeaux ! Sans doute, histoire d’étayer leur inculture, leur aurais-je conseillé la surenchère de naturalisme à laquelle se livre Faulkner dans Sanctuaire — « the most horrifying tale I could imagine », selon ses propres termes — quand Popeye, parce qu’il a l’aiguillette nouée, viole Temple avec un épi de maïs…

Si elles avaient eu quelque appétence pour l’histoire de l’art, je leur aurais conseillé le Viol des filles de Leucippe, de Rubens. Ou le sublime Intérieur de Degas. Ou, pour faire moi aussi dans l’intersectionnalité, ce tableau exceptionnel de Christiaen van Couwenbergh, le Viol de la négresse, qui date de 1632 et reste planqué dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Strasbourg, dont le conservateur a d’étranges pudeurs.

image3

La « cancel culture » a certainement de beaux jours devant elle. Non seulement on ne peut plus rien éditer susceptible de heurter la sensibilité des groupes et sous-groupes qui fleurissent chaque jour (alors que la fonction première de la littérature est justement d’ébranler les sensibilités), mais on ne peut plus rien lire sans le filtre imposé par ces mêmes terroristes de la culture.

Il fut un temps où c’était l’extrême-droite qui affirmait : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ». Désormais, c’est la Gauche bien-pensante qui veut faire des autodafés de livres. 

A lire aussi: Le musée d’Orsay, modèle de « décolonialisme »

C’est dire combien la Gauche a tourné pour se trouver aujourd’hui sur des positions fascistes. Cela explique sans doute pourquoi ce qu’il reste de vrais intellectuels sont aujourd’hui considérés comme de droite : ils étaient tous de gauche, de Debray à Finkielkraut en passant par Elisabeth Badinter, mais la gauche a si bien contourné le monde réel qu’ils se retrouvent de l’autre côté — puisqu’eux-mêmes n’ont pas bougé.

Certes, on ne plaisante pas avec le viol — même si un très grand nombre de plaintes pour viol n’aboutissent pas, faute d’éléments positifs (d’où la revendication insensée d’intervertir dans ce domaine l’ordre de la preuve, et d’imposer à l’accusé de prouver son innocence — « une femme ne ment pas », m’affirma une élève encore plus bête ou hypocrite que les autres). Mais il en est de la littérature comme de la pipe de Magritte : le récit d’un viol n’est pas un viol. Laclos a écrit le texte le plus féministe de toute la littérature française (eh oui, les hommes sont souvent plus féministes que les femmes, qui sont aliénées des pieds à la tête), Zola a eu les engagements que nous savons, Faulkner a eu le Nobel de littérature pour un épi de maïs. Le récit (ou la représentation d’un viol — voir tous les tableaux sur le thème du Viol de Lucrèce) sont des œuvres d’art, pas des anneaux d’ancrage des hystéries contemporaines. Et comme chantaient les Stones dans la même chanson : « I tell you love, sister, It’s just a kiss away ».

Thibault de Montaigu: le vent souffle où il veut

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Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.  (Évangile selon Saint-Jean 3-8)


Écrivain mondain et dandy, plus enclin aux plaisirs de la nuit qu’à réciter des psaumes ou prier, Thibault de Montaigu[tooltips content= »auteur des romans Les Anges brulent, Un jeune homme triste, Zanzibar, Voyage autour de mon sexe« ](1)[/tooltips], jeune hussard brillant, possédant un véritable talent littéraire et un certain sens de l’outrance – de la provocation diraient les bonnes âmes – ne semblait jusqu’à la publication de ce nouveau roman La Grâce, récompensé par le Prix de Flore 2020, ni posséder le sens du sacré ni celui de la révélation divine. 

Surgissement de la Grâce

Vivant avec son épouse et ses enfants à Buenos-Aires, entré dans une phase de dépression, il décide sur les conseils de Margarita, la psychothérapeute qu’il consulte, de s’attaquer à l’écriture d’un nouveau livre sur un sujet qui l’obsède, la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès meurtrier diabolique de toute sa famille. Il décide pour cela de suivre les traces du criminel, de son possible passage voire de sa présence dans un monastère, celui de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux dans le Vaucluse.

Seul, perdu, complétement étranger à la présence de Dieu en ce lieu, il écrit, noircit des feuilles comme il dit, lorsque la cloche annonçant les complies, dernier office du soir, sonne, une seule fois. Il sort et se rend dans la chapelle et tout à coup, sans prévenir, au milieu des prières et psaumes, la Grâce surgit, lumineuse.

A lire aussi, Pascal Louvrier: A lire, de grâce!

À ceux qui penseraient qu’il s’agit d’un artifice ou d’une mystification, d’un beau sujet de livre insincère, j’affirme sans hésitation que La Grâce est un roman d’une vérité abrupte, à l’écriture limpide et cristalline, crue parfois mais toujours pleine d’attention et de douceur même dans les moments où pudeur et impudeur se côtoient. 

Comme une enquête policière

Thibault de Montaigu conduit son récit passionnant comme une enquête policière. C’est un texte fort comme un roman mystique sur un chemin de foi, déconcertant et austère, ardu et clair. La grâce de l’auteur passe par sa conversion dans ce monastère mais bien plus par la force de son enquête sur l’itinéraire de vie et le tortueux et beau chemin parcouru par son oncle, Christian, pour devenir un moine franciscain.

La Grâce est un roman magnifique et fascinant par le double miracle de la foi qu’il révèle, celle qui touche l’auteur au même âge que son oncle Christian, 37 ans. Imprégné par la charité que le poverollo Saint François d’Assise enseignait avec simplicité et par l’amour glorieux de Sainte Marie-Madeleine pour le Christ, ce récit d’une conversion réelle devient matière littéraire, comme chez Saint Augustin, Huysmans, Bourget, Claudel. Montaigu nous parle de l’Incarnation dont Péguy dit dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc,  que c’est “La plus grande histoire du monde./ La plus grande histoire de jamais./ La seule grande histoire de jamais.” Il nous donne à entendre et comprendre la force spirituelle d’un parcours religieux – malgré le doute et les souffrances – entièrement tourné vers l’Espérance et l’Amour profond du Christ pour les pauvres ères. Le vent souffle où il veut.

La Grâce de Thibault de Montaigu, Plon.

La grâce - Prix de Flore 2020

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Le nouvel an avec Delon

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Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal. Pour les fêtes il faut absolument revoir ses classiques, à commencer par ceux avec Alain Delon, icône inclassable et rebelle du cinéma français. 


Un détail vestimentaire m’a d’abord choqué, puis amusé et finalement séduit. Chez un autre, cette faute de goût impardonnable disqualifierait à jamais l’acteur, l’artiste et donc le citoyen. Chez lui, la chaussette de tennis blanche portée sur grand écran était un parti pris esthétique. L’enfilait-il sans réfléchir ? Était-ce une provocation identitaire ou une marque d’indépendance folle, un engagement politique ou l’abandon des idéaux, une ironie mordante ou un confort personnel, une mode incomprise ou une volonté forcenée de s’extraire des normes ? Avec lui, les frontières ont toujours été incertaines, la réalité avait quelque chose d’outrancier et de folklorique, la dinguerie du personnage en devenait presque hypnotique.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Lectures pour une fin de civilisation: la Haine de la culture

Delon, l’inclassable 

C’est pourquoi on aime tant Delon, il est inclassable, inqualifiable, instable, innommable ; il joue avec nos nerfs et nos certitudes. Il brouille les fréquences d’une pensée rectiligne. Il nous empêche de regarder bêtement ses films, l’incongru est son territoire, le malaise notre horizon commun, il nous indique sa direction piégeuse et souvent mortifère. Comme d’autres acteurs, il n’essaye pas d’être intelligent, brillant, spirituel, élégant, charmeur ou vaguement donneur de leçons, tous ces artifices-là, cette gloriole mal digérée, ce manque d’amour qui déborde et salit le public, il les laisse aux besogneux et aux doublures.

Plein Soleil (1960) - Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Plein Soleil (1960) – Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL

Delon aura déréglé toutes nos boussoles intérieures, surtout dans l’étrange période qui va de la fin des années 1970 au début des années 1980. Le flic se faisait plus marlou, les dialogues plus métalliques, la lumière plus froide, évoluant d’un blanc laiteux avec Molinaro vers un halogène jaunâtre chez Deray, même les actrices n’avaient plus cette beauté factice, trop lisse, des Trente Glorieuses, une mélancolie insondable leur affermissait désormais le caractère.

De « L’Homme pressé » (1977) à « Pour la peau d’un flic » (1981), de Morand à Manchette, nous avions changé d’époque, j’étais perdu. Delon allait nous accompagner dans ces années molles qui fourbissaient leurs armes en secret. La sirupeuse décennie 90 ferait naître un monde plus radical et disloqué.

Avant ça, Delon préparait le terrain à notre déliquescence actuelle, la Gauche n’était pas encore arrivée au pouvoir, la guerre froide s’agitait dans les étoiles, la Chine regardait cette agitation avec sérénité, les classes moyennes rêvaient d’un magnétoscope et le chômage se creusait. L’heure était à la mobilisation générale. Au cinéma, les méchants, barbouzes et lobbys financiers, avaient des balafres sur le visage comme dans les romans de cape et d’épée. La violence était invisible donc menaçante.

Delon visionnaire réac

Dans cette société en transformation, Delon, visionnaire et poète, avait déjà tout compris des futurs équilibres précaires. Il œuvrait dans les sous-ensembles flous. Ses polars tantôt goguenards, tantôt asphyxiants, déroutaient. Quand il se voulait atrocement sentencieux, on sentait poindre le rire sauvage ; et quand il amusait la galerie, notre sang se glaçait. Là, résidait le talent réactionnaire de Delon, l’affranchi.

La caricature était son habit de lumière, il la portait sans forfanterie, sans insolence. À tort, j’ai longtemps cru qu’il en faisait trop. Chez les seconds couteaux, le second degré masque les failles, chez la star, c’est un étendard. Il avançait sans armure et sans reproche. Il acceptait les moqueries, il s’en délectait même. On était perpétuellement saisi par des émotions contradictoires.

La bizarrerie s’apparentait alors à une forme de pureté. Il faut absolument, durant les fêtes de fin d’année, revoir ces classiques un peu oubliés, un peu méprisés, à l’envoûtante sensation. Car on y (re)découvre un paysage en voie de scarification, une ville grise qui n’a pas encore revêtu ses façades éclatantes et des hommes en proie au doute.

À lire aussi, Thomas Morales: Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »

Maurice Ronet passe en éclaireur, la mort lui sied à merveille. Les « Michel » Auclair, Aumont et Duchaussoy donnent une patine inestimable à ces longs métrages. Mireille nous offre sa moue boudeuse et son carré platine. Alain ne sort jamais sans une veste trois quart en cuir et un pantalon de ville. Christopher Frank apparaît au générique de fin. Les parties de chasse finissent mal comme les histoires d’amour. Et puis, il y a ce parfum d’Italie, loin des mandolines et de la Dolce Vita, qui embaume la noirceur ambiante. Les rondeurs des fifties ont laissé place à des silhouettes tendrement acérées. Dalila Di Lazzaro et Ornella Muti prennent une pose naturellement tranchante. On a soudain l’envie oppressante de revoir le visage de Monica Guerritore. Je vous l’affirme, tout est délicieusement décalé et captivant. Mêmes les voitures fournies par le concessionnaire André Chardonnet, Lancia Gamma et Autobianchi A112 ont le charme suranné de la fin d’un monde.

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal

HOMME PRESSE (L') (1977) - COMBO DVD + BD

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Renée Saint-Cyr, comédienne de naissance


Dix ans avant sa mort, l’actrice aux allures d’aristocrate parle de sa pudeur, de son métier et de ceux et celles qu’elle a connus. Éloge de Mireille Darc, Jeanne Moreau et d’autres « gars bien ».


Le peuple français a aimé son propre reflet incarné par Jean Gabin, Bernard Blier, Jules Berry, Julien Carette, Viviane Romance, Danielle Darrieux et tant d’autres. Parmi ces figures populaires, il y a Renée Saint-Cyr (1904-2004), la mère du metteur en scène Georges Lautner. Dans cet entretien retrouvé, enregistré en 1994, elle nous parle d’hier, c’est-à-dire de jadis : de la nostalgie enrubannée, quel plus beau cadeau pour Noël !

À lire aussi, Philippe Bilger: Richard Burton, plus qu’un immense acteur

Rapidement proclamée vedette

Dès qu’elle paraît à l’écran, en 1933, dans Les Deux Orphelines, un mélodrame signé Maurice Tourneur, on la proclame vedette. Elle sait très habilement se glisser dans des rôles contrastés. Elle est la créature consentante au malheur, la délurée gracieuse ouvrant de grands yeux noirs où brille une effronterie honorable, ou encore la délicieuse Française affectée, à la moindre émotion, de cet « érythème de la jeune fille pudique » qui transforme les joues d’une pucelle en un cratère de volcan gagné par l’éruption.

C’est ainsi qu’elle est choisie par René Clair, Jean Grémillon, Christian-Jaque, Raymond Rouleau, Sacha Guitry, Vittorio De Sica, Louis Daquin, Albert Valentin… Puis son fils et quelques autres lui permettront d’être reconnue par les nouvelles générations.

Causeur. Tout paraît simple : vous étiez inconnue, vous apparaissez dans un film, le public vous acclame, les femmes veulent vous ressembler, les producteurs vous courtisent…

Renée Saint-Cyr. J’ai su dès mon premier essai que ce métier était fait pour moi, j’ai immédiatement trouvé facile de jouer la comédie. On est comédien comme on est prince : de naissance ! On n’a aucun mérite.

Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie

Affronter les contacts humains m’est difficile, je suis naturellement « empêchée ». Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie. Ce métier est une joie permanente, écrire, mon autre passion, est une ferveur entretenue. Après l’écriture d’un livre, j’éprouve un passage à vide, une dépression, toutes mes petites mécaniques quotidiennes foutent le camp. Je n’ai jamais éprouvé cela après un film. En société, ma pudeur m’embarrassait, devant une caméra, je n’avais plus peur de rien, même si je connaissais le trac. Bien sûr, j’ai voulu mériter ce métier, j’ai travaillé mes classiques avec Raymond Rouleau, Fernand Ledoux, Tania Balachova. Mais avais-je l’impression de travailler ? Je partageais un plaisir.

Jamais la moindre lassitude ?

Jamais ! À mes débuts, j’ai connu des rythmes de tournage très durs, les horaires syndicaux n’existaient pas. Pour D’amour et d’eau fraîche (1933), nous travaillions vingt-quatre heures d’affilée. Le metteur en scène, Félix Gandera, achetait de la coca à la pharmacie pour nous permettre de lutter contre la fatigue, c’était très efficace. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre, quand nous avons la chance de travailler. Nous exerçons notre passion, on nous paie bien, et parfois, même, on nous récompense ! En revanche, j’ai surmonté douloureusement ma pudeur originelle, surtout dans mon expression orale. J’ai mis un temps fou avant de pouvoir dire seulement « merde ! ».

Dans une scène de la série Palace, signée Jean-Michel Ribes (Canal +, 1988), vous proférez des obscénités avec votre voix d’aristocrate affranchie !

Edwige Feuillère me l’a reprochée cette scène : « On n’a pas le droit de faire dire de telles choses à une comédienne. » Mais si, Edwige, une comédienne peut tout dire ! Jean-Michel Ribes, je m’amuse follement dans sa compagnie. J’ai créé son premier grand spectacle, Il faut que le Sycomore coule, en 1972. Ribes m’a permis d’arracher mon étiquette de femme respectable ; avec lui, je me suis habillée aux puces, j’ai porté une perruque couleur carotte et j’ai dit des énormités !

Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman et il admire son père

Vous les avez tous connus, qui admirez-vous parmi les comédiens ?

Ils sont si nombreux ! Dans L’École des cocottes (1935, mis en scène par Pierre Colombier), j’avais Raimu pour partenaire : rendez-vous compte, Jules Raimu, sa voix de tonnerre, son œil intense, bref toute l’humanité du monde ! Dans une scène très émouvante, j’inondais sa forte épaule de mes larmes, qui jaillissaient sur la caméra !

J’aimais infiniment Pierre Richard-Wilm, un raffiné qui jouait merveilleusement bien du piano. J’ai été étonnée par Maurice Biraud, excellent interprète, plutôt pudique lui aussi, mais libéré au moment de jouer. Il était épatant dans La Grande Sauterelle (Georges Lautner, 1967, avec Mireille Darc et Hardy Krüger), où Francis Blanche avait un moment extraordinaire : des tempéraments, ces deux-là ! J’aurais voulu connaître Suzanne Flon, admirable dans tous ses emplois, comme Jeanne Moreau. J’aurais bien aimé soulever la carapace de Moreau : difficile, il faut une cuillère à escargot ! Elle aussi joue comme elle respire. C’est un gars bien, Moreau ! C’est rare, les gars bien, très rare ! Anny Duperey est un gars bien, comme Mireille Darc.

À lire aussi, Thomas Morales: Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »

Mireille Darc, un gars bien ?

Quand je dis cela d’une dame, c’est pour manifester toute l’estime qu’elle m’inspire. J’aime infiniment Venantino Venantini, que je vois souvent : il m’attendrit ce play-boy prolongé avec sa belle gueule burinée. Dans la famille, je compte évidemment Michel Audiard. Il m’a remis la médaille de la Légion d’honneur ; son discours commençait ainsi : « C’est bien la première fois que je vais te dire vous ! », car on doit vousoyer le récipiendaire. Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman. Et il admire son père – il m’a fait visiter son atelier : un grand sculpteur ! Il y en a un, que j’ai repéré très rapidement : Bertrand Blier. Il était stagiaire dans un film de mon fils, j’ai dit à Georges : « Celui-là, il fera son chemin. » Je ne me suis pas trompée. Il y a une parenté d’inspiration entre lui et Audiard, mais Blier va plus loin encore, et dans un autre genre. Voyez-vous, si je considère tous ceux que je viens d’évoquer et, si je m’inclus dans ce panorama, je me dis simplement qu’il faut du courage pour être soi-même. 

Une guerre civile dans les têtes

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Quand il s’agit de parler des banlieues et des musulmans, le réalisme disparaît, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives.


La simple évocation de la nécessité d’une réconciliation avec une majorité de musulmans rencontre l’incrédulité et le déni ou au contraire réveille la haine. Les uns estimant qu’il n’y a pas urgence et que, en réalité, l’islam ne pose aucun problème à l’Europe et qu’il n’y a pas de danger dans cette immigration de masse qui apporte ses propres valeurs. Les autres refusant d’entendre l’ambivalence de toute une population, plus diverse qu’il n’y paraît et composée d’êtres humains semblables à tous dans leurs aspirations et leurs failles, malgré une communautarisation nouvelle et spectaculaire.

À lire aussi, Aurélien Marq: «Musulmans de France», Tabligh, Millî Görüs: exiger la liberté de conscience 

Les réseaux sociaux abritent l’anonymat des ressentiments 

Les réseaux sociaux qui apportent des informations précieuses et introuvables ailleurs abritent également l’anonymat des ressentiments. Visiblement, il est plus facile de s’indigner et de dénoncer que d’entendre la possibilité de solutions à une crise majeure. Entre ceux qui veulent l’élimination et ceux qui proposent l’accueil sans limites, la discussion n’est plus possible, ni même souhaitée, les intentions véritables des uns et des autres restant hors de l’expression et même parfois de la conscience.

Le réalisme semble hors de portée, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives. On ne parvient même plus à faire la différence entre une immigration de masse hors de contrôle et la présence des minorités sur notre sol. La crise des banlieues appelées par les uns quartiers populaires et par les autres territoires perdus ou zones de non-droit prouve bien par le vocabulaire lui-même bien ce que j’appelle depuis longtemps « la guerre civile dans les têtes ».

Chacun choisit son bouc émissaire

Chacun ignore ou refuse de voir la complexité d’une situation rendue pour le moment insoluble par la multiplicité des responsabilités et se choisit tel ou tel bouc émissaire. Ce qu’on finit par oublier c’est le désastre actuel d’une société en proie à toutes sortes de maladies, depuis la violence plus ou moins visible des relations familiales et institutionnelles, la peur de complots réels ou imaginaires entrainant la haine des uns pour les autres, les dépressions silencieuses et étouffées et enfin la disparition de la confiance entre d’une part des segments entiers de la nation et d’autre part entre des dirigeants et une population soumise à des aléas qu’elle ne maîtrise pas.

Warm Blue: dystopie apocalyptique

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Le deuxième roman d’Elie Maucourant, jeune professeur de lettres modernes, nous offre une vision sombre de notre avenir. Le destin dystopique de l’humanité est le résultat, moins d’un complot ourdi par un petit nombre de méchants, que de sa propre indécision.


Roman foncièrement dystopique, à la frontière peut-être de l’apocalypse, Warm Blue nous plonge dans une atmosphère qui oscille entre Robocop et Mad Max. Le monde baigne dans une basse-fosse à ciel ouvert. Des dealers s’entretuent tranquillement tandis que les flics doivent baisser le regard de ceux qu’ils sont censés appréhender. Les masses survivent dans un quotidien déglingué dont le lecteur sentirait presque les effluves de cigarette et de sueur sous un ciel grisâtre qui se confond avec la bétonisation du monde. De Paris à Berlin, en passant par une réserve de Nouvelle-Zélande, c’est une époque où justement le monde n’existe en fin de compte peut-être plus.

Délabrement général

Les ultimes animaux vivants sont des clones parqués dans d’immenses réserves surveillées par des drones et des « Sentinels » ; derniers vestiges d’une dévastation menée par l’humanité à l’insu de son plein gré. Ces mêmes animaux qui attirent toujours une hyper-classe mondialisée pour qui le braconnage ou le safari illégal relèvent de l’encanaillement raisonnable. Le roman ne s’inscrit pas tant dans une dystopie issue de Huxley ou Orwell que dans le délabrement général. L’idée du bonheur mis en œuvre par le pouvoir, qu’il soit politique ou autre, n’est pas présente ici. L’avenir ressemble à une banlieue crasseuse de Stuttgart, comme le dirait Ballard. Paris est entièrement gangrénée par les conséquences ultimes d’un multiculturalisme jusquauboutiste, Berlin ne semble être plus que sa vie souterraine, et le reste du monde ne donne pas envie d’être connu. Nos trois protagonistes évoluent dans ce futur fait de rouille et de tétanos. Il n’y a plus rien, puisque même le rien est privatisé. L’État est anéanti au profit de la bureaucratie qui administre des choses et le gouvernement des citoyens vacille entre le souvenir et l’idéalisme. Il y a un vide du pouvoir, même directif. Ou alors évolue-t-il ailleurs, loin des hommes, dans des logiques absurdes qui échappent à tous. Les colonies martiennes paraissent être le seul semblant d’alternative, pour peu que la guerre civile qui gronde soit préférable à la vie de zombie.

Ni morale, ni solution

Mars, éternel fantasme des écrivains de Science-Fiction, occupe une place prépondérante dans le récit d’Elie Maucourant. Elle se situe en filigrane, évoquée parfois, avant de prendre la place qui lui revient dans la trame, au moment où le lecteur remonte les fils jusqu’à apercevoir les mains du marionnettiste. Parce que si l’idée d’une conjuration, d’un dessein à grande échelle et tissé dans l’ombre est la toile de fond sur laquelle nos protagonistes sont jetés en pâture, Elie Maucourant ne propose pas de morale, ni de réelle solution. « Nous sommes nos choix », professait Sartre d’une façon simpliste. Elie Maucourant pose les enjeux d’une façon différente : que sommes-nous si nous refusons de choisir ? Les enjeux qu’un choix soupesé peuvent-ils réellement faire de nous quelque chose de différent selon que l’on se prononce pour l’option A ou B ?

Il y a une thèse du pessimisme dans Warm Blue. Non pas que les problématiques exposées par l’auteur soient insolubles, mais que la solution recourt à un moyen trop extrême pour être soutenable pour l’individu. Le refus de choisir fait-il de nous des inconscients ou des êtres infiniment faibles ? Plus avant, avons-nous réellement envie de choisir quoi que ce soit ? En réalité, ce n’est pas le choix qui est effrayant, mais la décision, car c’est bien elle qui emporte des conséquences. Le choix n’est qu’une proposition, et c’est bien sur l’équilibre précaire de ce pivot qu’Elie Maucourant emmène le lecteur. Il faut composer avec le gouffre de l’indécision provoquée par manque de rationalisme, peut-être de cynisme, sans réconfort, ni rédemption.

Warm Blue: Tome 1 : Poison d'azur

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Warm Blue: Tome 2 : Bleu Libération

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Bertrand Lacarelle ou l’insurrection chevaleresque


Dans un essai inspiré, Ultra-Graal, Bertrand Lacarelle explore l’œuvre fondatrice de Chrétien de Troyes et célèbre le recours aux forêts cher à Ernst Jünger.


Plus Oultre, la magnifique devise de Charles-Quint, pourrait bien devenir celle de Bernard Lacarelle, preux d’Angers, qui, dans son dernier livre, lance une fraternelle exhortation à « réveiller les cœurs français », ô combien oublieux de leurs lumineuses origines. Comment comprendre Ultra-Graal, ce livre qui ne ressemble à rien (ce qui est souvent bon signe), sinon comme un fiévreux appel à l’insurrection chevaleresque, comme une volonté de revenir au XIIème siècle ? Ultra-Graal ? Un brûlot suzerainiste ; le manifeste de l’arthurienne sécession.

L’archipel perdu

Pour le frère Lacarelle, tout commence avec Chrétien de Troyes vers 1178 (après Jésus-Christ), le rhapsode qui, en composant Lancelot ou le chevalier de la charrette, puis Perceval ou le conte du Graal, fonde la littérature française comme Homère le fit pour la Grèce. Au tréfonds de notre âme, nous savons que, de Don Quichotte aux Trois Mousquetaires, la grande littérature est histoire de paladins sans peur et sans reproche.

Cette « si grande clartez » que chante Chrétien de Troyes est celle qui guide son lointain disciple Bertrand d’Angers, ultra réfugié dans la sylve ancestrale.

Manifeste spirituel

Manifeste spirituel et terreauriste (i.e. en faveur d’une écologie intégraale)Ultra-Graal déconcerte et fascine en tant que Grande Restauration de l’Âme Ardente et sans Limite, pour citer un graffiti qu’affectionne l’auteur. « Nous formons un archipel perdu dans l’océan conforme », s’exclame-t-il à bon droit.

Pourquoi ce livre attachant me fait-il songer au Grand d’Espagne de Roger Nimier ? Même race, mêmes nostalgies, même panache.

La suzeraineté ou la mort !

Bertrand Lacarelle, Ultra-Graal, 174 pages.

Ultra-Graal : La Cathédrale oubliée

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Lu Xun: “Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même!”

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Le billet du vaurien


Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. » Lu Xun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.

Délire lucide

Dans Le Journal d’un fou qui date de 1918, Lu Xun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité. 

Lu Xun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.

Survivre non pour ses amis, mais pour ses ennemis

Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t-il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.

Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : « Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais ! » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »

A relire: Culture chinoise: de Yu Dafu à « Suzhu River »

Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Lu Xun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekhov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : «  J’ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »

Refus du prix Nobel

Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.

Le Journal d'un Fou et autres nouvelles

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Ne dites plus « La curiosité est un vilain défaut »!

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« La curiosité est un vilain défaut » : j’ai toujours considéré que ce précepte d’une éducation à l’ancienne avait ses limites et en particulier était contradictoire avec l’ouverture d’esprit…


J’en suis d’autant plus persuadé au début de cette nouvelle année où, projetant un regard rétrospectif sur la précédente, il me semble que celle-ci, dans beaucoup de domaines, a manqué de cette belle vertu de curiosité pour s’abandonner à un narcissisme singulier et collectif.

L’ignorance assumée n’est pas grave. Ce qui l’est, c’est de croire qu’on sait ou, pire, d’être gangrené par l’arrogance d’un prétendu savoir. Démarche et prétention qui vous situent à mille lieues de la curiosité. Avec elle, on ne sait pas, on cherche à savoir, on écoute, on lit, on doute, on va voir, on ne déteste pas par principe. La curiosité ouvre des pistes quand on a pour obsession de les clôturer.

Je me souviens de ces moments sombrement magiques en cour d’assises où avant toute autre disposition d’esprit et d’âme j’étais d’abord habité par la curiosité. Quel être, quelle personnalité allais-je rencontrer ? Quel accusé aurais-je à découvrir ?

Se laisser dans l’existence, dans la multitude de ses facettes intellectuelles, politiques, culturelles, médiatiques ou intimes, la chance de pouvoir être surpris, l’opportunité de laisser une place à l’inattendu, à l’idée encore virtuelle, à l’opinion encore dans les limbes, avoir l’élégance de fuir le péremptoire, le sommaire. Cessons de nous imaginer telle une petite encyclopédie du tout et du rien, de nous installer comme dans une forteresse et de récuser toute curiosité d’autrui et du monde parce qu’elle serait dangereuse, que nous ne serions plus à l’aise dans nos pénates humaines !

A lire aussi, Gabriel Robin: Trotskistes 2.0

Nous avons moqué, pour la Covid-19, le pluralisme échevelé et contradictoire des médecins, professeurs et experts, les certitudes scientifiques qui nous étaient assénées et nous conduisaient d’un bord à l’autre de l’esprit, ces joutes médiatiques d’où on sortait en état de malaise parce qu’il n’était personne qui ne s’estimait pas sachant, irrécusable, infiniment légitime. Et ceux qui espéraient voir leur curiosité satisfaite, leur ignorance sinon comblée du moins atténuée, n’étaient pas pris au sérieux puisqu’il convenait principalement de faire semblant de savoir, chaque citoyen miraculeusement pourvu d’un bagage de spécialiste ! La curiosité apparaissait tel un aveu de faiblesse au lieu d’être une force.

Quand, pour ne pas sombrer dans une tolérance intelligente, une approche nuancée, équilibrée, on crache sur un tweet, sur un billet, sur un article, sur une œuvre, on se vante de s’être privé de toute curiosité, on formule des décrets expéditifs pour se faire plaisir et ressembler à de misérables petits Robespierre du quotidien, notre France se rengorge ! Elle est fière d’elle puisqu’elle a récusé la curiosité qui au fond n’est que la liberté de se donner le droit d’évoluer, de changer d’avis.

Être curieux, ce n’est pas être lâche mais le contraire ; se sentir suffisamment assuré pour aller vers ce qu’on n’est pas, vers des territoires qui devraient nous manquer puisqu’on ne les a pas encore fréquentés.

Lorsque, obstinément, quoi que fasse ou ne fasse pas un président de la République, on campe dans le même fixisme hostile, dans une inaltérable haine pour ne pas tomber dans le péché de l’attente, du suspens, de l’incertitude, on méprise la curiosité. Elle vous ferait trahir le Soi impérialiste s’imaginant capable de tout dire et de tout connaître sans avoir besoin de se rendre aux sources.

Quand Éric Dupond-Moretti affirme qu’il aurait fallu interdire le RN, il s’attire les suffrages de la démagogie faussement humaniste qui ne serait pas gênée de supprimer 20 à 25% de la France démocratique. Mais surtout, derrière cet affichage provocateur, il démontre qu’il se préfère à la curiosité et n’a pas envie de savoir pour stigmatiser, de s’informer pour éradiquer !

Difficile de passer sous silence « la tempête dans un verre de vin » qu’a suscitée le déjeuner entre Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal ! Parce que le premier avait une visée politique et que la seconde serait paraît-il infréquentable, il convenait de s’indigner au-delà de toute mesure d’une convivialité française qui n’aurait même pas dû avoir à se justifier ou alors seulement par la référence à une curiosité légitime et naturelle. À moins que le syndrome de guerre civile qui parfois menace la France ait atteint la restauration et qu’il faille dorénavant déjeuner « décent » ! Certaines réactions au sein de LREM ont été grotesques, par exemple celle d’Hugues Renson : à l’entendre, Bruno Roger-Petit avait commis un crime ! Quand un parti use de la foudre pour presque rien, c’est qu’il va mal pour l’essentiel.

A lire aussi, Louis Hausalter: « Marion Maréchal candidate, ce n’est pas pour 2022! »

Je pourrais prendre mille exemples, en 2020, de cette dérive, de cette propension à faire fi d’une vertu de moins en moins courtisée par un monde qui répugne à se nourrir d’autres lumières.

Puis-je faire un sort à ces condamnations qui relèvent de cette « culpabilité par accusation » qui a pourri notre climat judiciaire et médiatique et fait d’une inquisition dévoyée le nec plus ultra de la justice ? Ce qui fait défaut à ce paroxysme indécent est précisément de s’arrêter juste avant le moment où la curiosité devrait se mettre en branle. Englué dans un connu approximatif pour échapper à un inconnu qui serait déstabilisant ; sans curiosité, un confortable mais déplorable assoupissement !

Avec plus de curiosité individuelle et collective, la mauvaise foi diminuerait, la haine se réduirait, le mépris serait moins virulent, le langage se civiliserait et un système démocratique pervers ne tiendrait plus le haut du pavé !

Pourquoi avons-nous si peu d’empathie pour Emmanuel Macron?

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Emmanuel Macron au fort de Brégançon le 30 décembre 2020 © Sebastien Nogier/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22526169_000002

Je l’admets, je ne sais si c’est une faiblesse ou une force mais je ne me lasserai jamais d’aller chercher dans les tréfonds d’un être, en l’occurrence notre président de la République, les raisons d’une incompréhension, voire d’une désaffection…


Ce n’est pas d’aujourd’hui que sa psychologie singulière m’intéresse puisque dans le livre où je le faisais monologuer[tooltips content= »Moi, Emmanuel Macron, je me dis que…, Editions du Cerf, 2017″](1)[/tooltips] j’abordais déjà, en ayant osé me placer dans son esprit, un certain nombre de pensées et de problématiques qui me semblaient essentielles à son sujet.

En particulier, celle d’un Emmanuel Macron préférant une approche culturelle de la vie à l’appréhension simplement naturelle de celle-ci. Il ne s’agit pas de discuter ses choix politiques, son rapport avec l’écologie. Pas davantage que je n’ai l’intention de me pencher sur la réalité de sa culture littéraire et philosophique que certains, avec trop de mépris, lui dénient en la réduisant à sa proximité avec Paul Ricoeur et à ses travaux pour lui.

Ce n’est pas de cette culture banalement et classiquement entendue que j’ai envie de débattre mais de la profondeur d’une personnalité qui éprouve, malgré ses efforts, beaucoup de mal à franchir le mur la séparant d’une authentique empathie avec les citoyens, à instaurer une véritable relation avec le peuple.

Il a beau l’évoquer, l’invoquer et je ne suis pas de ceux qui tournent en dérision cette volonté chez lui. Le drame, à mon sens, est que justement cette empathie tant recherchée se dérobe parce qu’il y a dans son tempérament quelque chose qui crée de la distance, un obstacle qui bloque une adhésion sinon enthousiaste du moins large, à ce qu’il montre, à sa façon ostensible de tenter d’aller quérir ce qui lui est refusé. Plus cette appétence de sa part est éclatante et parfois même courageuse, plus l’élan vers lui paraît faire défaut. Il faut considérer que le souci vient de la perception qu’on a de ses attitudes. De la fabrication, un manque de naturel ?

Comme si on sentait instinctivement que ce n’est pas lui qui se présente dans sa vérité, dans son intégrité, mais une construction qu’il a édifiée, mettant en évidence une posture artificielle plus qu’une naturelle connivence. Emmanuel Macron, sur ce plan, se distingue nettement de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.

Un article récent dans M, le Magazine du Monde, « L’ombre des pères » n’a fait qu’ajouter une pierre importante à mon analyse tendant à déchiffrer un Emmanuel Macron fuyant l’instinct pour se réfugier dans le « réfléchi » vécu comme une protection, une éclatante singularité. Avec lui, rien comme tout le monde !

Pour reprendre les situations de FH et de NS, on relève que, quelles qu’aient été les difficultés, les irritations suscitées par leur père, ils n’ont jamais totalement déserté leur famille au profit d’une autre. Alors qu’Emmanuel Macron a d’une certaine manière abandonné la sienne. L’interrogation peut porter sur le rôle de son épouse ou sur sa propension à quitter les chemins ordinaires de la nature pour un éloignement inventif. Comme si la culture, ici aussi, l’avait détourné de la norme.

A lire ensuite, Jean-Paul Brighelli: 2020: le triomphe des médicastres

Pour écrire mon livre, j’avais notamment parcouru beaucoup d’entretiens que le ministre puis le candidat Macron avait accordés aux médias. J’avais été particulièrement frappé par une réponse sur les familles recomposées. Bien sûr il ne les accablait pas mais il allait même jusqu’à soutenir qu’elles valaient mieux, qu’elles étaient plus riches, plus intenses que les naturelles, ce qui paraît significatif d’une vision de rupture, d’une obsession de faire passer, pour tout, la culture avant la nature.

Puis-je aborder un registre délicat qui m’a conduit, dans mon dernier chapitre, à faire monologuer Emmanuel Macron sur sa relation avec son épouse et sur l’histoire de leur amour. Je suis persuadé que, outre le culot discutable d’avoir emprunté le « je » de EM, celui-ci, s’il m’a fait l’honneur de me lire, n’a pas apprécié cette audace de prétendre élucider une intimité et un lien fort à sa place, à leur place, avec une démarche sans doute jugée intempestive.

Pourtant j’ose persister. Entre la tradition officiellement convenable de nos présidents mais leurs libertés périphériques, et la normalité d’un amour conjugal classique, il me semble qu’Emmanuel Macron et son épouse s’adonnent à une entente d’un troisième type. Ils vivent une relation totalement hors norme. Je ne fais pas allusion à la différence d’âge mais, pour leur union, à son caractère exclusif, fusionnel, mêlant une sociabilité obligatoire à un repli, une incroyable autarcie sentimentale, un monde à deux artificiel à force d’être dénué de la pente classique qui tolère contradictions, critiques, mises en cause ; un amour qui en appelle plus, malgré l’inévitable lumière publique n’interdisant pas d’ailleurs comme une mièvrerie repliée, à la culture d’une forteresse qu’à la nature d’une expansion.

On perçoit ce que la nature, l’instinct, la spontanéité ont de globalement dangereux pour Emmanuel Macron : ils sont là, immédiats, trop évidents, pas maîtrisables, ils ne peuvent pas être « travaillés », détournés, dénaturés justement.

Peut-être le citoyen ressent-il qu’il est présidé par un homme intelligent chez qui la nature que nous avons tous en partage est privatisée par une culture qui le met à distance, loin de nous ?

Moi, Emmanuel Macron, je me dis que...

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#DisruptTexts: pour contrer la « culture du viol », des militants censurent… Homère

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Image d'illustration Manoel Panev / Pixabay.

Dans le Massachusetts, une école s’est félicitée d’avoir retiré L’Odyssée d’Homère du programme scolaire, suscitant une tribune indignée du Wall Street Journal et déclenchant une violente polémique. L’analyse de Jean-Paul Brighelli, le « prof » de Causeur.


« Rape, murder!
It’s just a shot away »
(« Gimme Shelter », Jagger / Richards — la plus belle version est celle chantée en duo avec Lisa Fisher)

Les cinglées remettent ça. La « cancel culture » se félicite de la suppression de l’Odyssée dans les programmes scolaires. Pensez, un texte du VIIIe siècle av.JC dans lequel, paraît-il, Ulysse viole Nausicaa…

Jugez plutôt :

« Ulysse émergea des broussailles,
dans l’épaisse verdure, il tailla de sa grosse main
une branche feuillue pour cacher sa virilité. (…)
Ainsi Ulysse allait aborder, quoique nu,
Les jeunes filles aux beaux cheveux ; le besoin l’y forçait.
Effroyable, il parut, défiguré par la saumure,
Et toutes s’égaillèrent vers l’extrême pointe des grèves.
Seule resta l’enfant d’Alcinoos ; car Athéna
Lui donnait du courage et chassait la peur de ses membres… »

S’il est nu, c’est qu’il a reçu l’ordre d’Ino, la déesse blanche, de se dévêtir complètement, sur le radeau qui depuis dix-huit jours le brinquebale sur les flots, afin de surfer, au milieu de la tempête déclenchée par Poséidon, sur le voile magique qu’elle lui tend, et qu’il lui faudra jeter dans la mer vineuse dès qu’il aura touché terre. Sur ce, le « héros d’endurance », comme dit Homère, plutôt que d’aborder de front la jeune Nausicaa, venue là laver le linge sali par ses premières règles (« Tu n’as plus longtemps à rester jeune fille », lui a dit la déesse), lui adresse « des paroles mielleuses » afin d’obtenir d’elle un habit.

C’est ça, la scène de viol que les vierges (et qui le resteront) effarouchées des mouvements féministes contemporains ont repérée dans l’Odyssée. Culture du viol ! Mœurs antiques ! Et l’auteur est un Dead White Male — lui-même violeur en puissance sans doute, tout aveugle qu’il fût, à ce que dit la tradition…

Le mâle vient de plus loin. En 2015, cinq élèves de l’ENS-Lyon, laissées pour compte de toute intelligence, adressèrent une lettre ouverte aux membres du jury de l’Agrégation de Lettres, coupables d’avoir inscrit au programme un poème peu étudié d’André Chénier, l’Oaristys — imité de la 27ème idylle de Théocrite, c’était bien dans le goût du néo-classicisme fin de siècle. Lettre immédiatement signée par tout ce que la France compte de demeurés des divers sexes.

Que disent Chénier et le poète grec qu’il imite ?

« NAÏS. Tu déchires mon voile !… Où me cacher ! Hélas !
Me voilà nue ! où fuir !
DAPHNIS. À ton amant unie,
De plus riches habits couvriront tes appas.
NAÏS. Tu promets maintenant… Tu préviens mon envie ;
Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.
DAPHNIS. Oh non ! jamais… Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas
Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie.
NAÏS. Ah… Daphnis ! je me meurs… Apaise ton courroux, Diane.
DAPHNIS. Que crains-tu ? L’amour sera pour nous.
NAÏS. Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?
DAPHNIS. J’ai signé ma promesse.
NAÏS. J’entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse.
DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. »

image2Et de mettre en cause, dans la foulée, le cher vieux Ronsard, autre violeur célèbre — c’est vrai, c’est écrit sur les murs de la Sorbonne — se propose de violer Cassandre (ou Marie, ou Hélène, tout ça c’est de la chair fraîche pour le grand sourdingue de la poésie) :

« Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant. »

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Cette « pluie d’or », qui n’est qu’une allusion transparente au mythe de Danaé, Maupassant en a donné une version moderne et plus limpide encore :

« Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi, je vous aime. » (Bel-Ami, II, 4)

Isabelle Barbéris, qui a dans son petit doigt plus d’intelligence que toutes ces pétroleuses ensemble, n’avait pas manqué de se moquer de leurs revendications hystériques. Peine perdue, les chiennes de mégarde en rajoutèrent une couche… Un certain François-Ronan Dubois (et pas celui dont on fait les pipes, un illuminé qui voit de la violence sexuelle dans la Princesse de Clèves, et pourquoi pas dans l’Imitation de Jésus-Christ ?) sauta sur l’occasion de se faire un nom dans le microcosme et rejoignit le chœur des pleureuses…

Il y a quatre ans, analysant en classe les Liaisons dangereuses, j’appris, à ma grande stupéfaction de Living White Male, que Valmont violait Cécile de Volanges — laquelle raconte ainsi la scène : 

« Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c’était comme malgré moi ; et puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. »

Syndrome de Stockholm, diront nos péronnelles.

Lesquelles, comme j’avais eu le front, en février dernier, de trouver que J’accuse est un très bon film qui aux derniers César écrasait — et de loin — le reste de la production française, s’en allèrent couvrir le lycée de graffitis d’une dialectique particulièrement fine :

unnamedQu’auraient-elles beuglé, ces sous-produits de copulations honteuses, si je leur avais fait étudier la Terre, où Zola se déchaîne et où une femme aide son mari à violer sa sœur :

« Et, tout d’un coup, elle comprit qu’il ne voulait pas la battre. Non ! il voulait autre chose, la chose qu’elle lui avait refusée si longtemps. Alors, elle trembla davantage, quand elle sentit sa force l’abandonner, elle vaillante, qui tapait dur autrefois, en jurant que jamais il n’y arriverait. Pourtant, elle n’était plus une gamine, elle avait eu vingt-trois ans à la Saint-Martin, une vraie femme à cette heure, la bouche rouge encore et les yeux larges, pareils à des écus. C’était en elle une sensation si tiède et si molle, que ses membres lui semblaient s’en engourdir.

« Buteau, la forçant toujours à reculer, parla enfin, d’une voix basse et ardente :
— Tu sais bien que ce n’est pas fini entre nous, que je te veux, que je t’aurai !
« Il avait réussi à l’acculer contre la meule, il la saisit aux épaules, la renversa. « Mais, à ce moment, elle se débattit, éperdue, dans l’habitude de sa longue résistance. Lui, la maintenait, en évitant les coups de pied.
« — Puisque t’es grosse à présent, foutue bête ! qu’est-ce que tu risques ?… Je n’en ajouterai pas un autre, va, pour sûr !
« Elle éclata en larmes, elle eut comme une crise, ne se défendant plus, les bras tordus, les jambes agitées de secousses nerveuses ; et il ne pouvait la prendre, il était jeté de côté, à chaque nouvelle tentative. Une colère le rendit brutal, il se tourna vers sa femme.
« — Nom de Dieu de feignante ! quand tu nous regarderas !… Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse !
« Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de ses yeux les lointains de l’horizon, puis les ramenant sur les deux autres, sans qu’un pli de sa face remuât. À l’appel de son homme, elle n’eut pas une hésitation, s’avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l’écarta, s’assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s’abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant, elle avait sa connaissance, et quand Buteau l’eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu’elle le serra de ses deux bras à l’étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s’en effrayèrent. »

Ah, ces corbeaux ! Sans doute, histoire d’étayer leur inculture, leur aurais-je conseillé la surenchère de naturalisme à laquelle se livre Faulkner dans Sanctuaire — « the most horrifying tale I could imagine », selon ses propres termes — quand Popeye, parce qu’il a l’aiguillette nouée, viole Temple avec un épi de maïs…

Si elles avaient eu quelque appétence pour l’histoire de l’art, je leur aurais conseillé le Viol des filles de Leucippe, de Rubens. Ou le sublime Intérieur de Degas. Ou, pour faire moi aussi dans l’intersectionnalité, ce tableau exceptionnel de Christiaen van Couwenbergh, le Viol de la négresse, qui date de 1632 et reste planqué dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Strasbourg, dont le conservateur a d’étranges pudeurs.

image3

La « cancel culture » a certainement de beaux jours devant elle. Non seulement on ne peut plus rien éditer susceptible de heurter la sensibilité des groupes et sous-groupes qui fleurissent chaque jour (alors que la fonction première de la littérature est justement d’ébranler les sensibilités), mais on ne peut plus rien lire sans le filtre imposé par ces mêmes terroristes de la culture.

Il fut un temps où c’était l’extrême-droite qui affirmait : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ». Désormais, c’est la Gauche bien-pensante qui veut faire des autodafés de livres. 

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C’est dire combien la Gauche a tourné pour se trouver aujourd’hui sur des positions fascistes. Cela explique sans doute pourquoi ce qu’il reste de vrais intellectuels sont aujourd’hui considérés comme de droite : ils étaient tous de gauche, de Debray à Finkielkraut en passant par Elisabeth Badinter, mais la gauche a si bien contourné le monde réel qu’ils se retrouvent de l’autre côté — puisqu’eux-mêmes n’ont pas bougé.

Certes, on ne plaisante pas avec le viol — même si un très grand nombre de plaintes pour viol n’aboutissent pas, faute d’éléments positifs (d’où la revendication insensée d’intervertir dans ce domaine l’ordre de la preuve, et d’imposer à l’accusé de prouver son innocence — « une femme ne ment pas », m’affirma une élève encore plus bête ou hypocrite que les autres). Mais il en est de la littérature comme de la pipe de Magritte : le récit d’un viol n’est pas un viol. Laclos a écrit le texte le plus féministe de toute la littérature française (eh oui, les hommes sont souvent plus féministes que les femmes, qui sont aliénées des pieds à la tête), Zola a eu les engagements que nous savons, Faulkner a eu le Nobel de littérature pour un épi de maïs. Le récit (ou la représentation d’un viol — voir tous les tableaux sur le thème du Viol de Lucrèce) sont des œuvres d’art, pas des anneaux d’ancrage des hystéries contemporaines. Et comme chantaient les Stones dans la même chanson : « I tell you love, sister, It’s just a kiss away ».

Thibault de Montaigu: le vent souffle où il veut

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Thibault de Montaigu photographié en 2010 © BALTEL/SIPA

Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.  (Évangile selon Saint-Jean 3-8)


Écrivain mondain et dandy, plus enclin aux plaisirs de la nuit qu’à réciter des psaumes ou prier, Thibault de Montaigu[tooltips content= »auteur des romans Les Anges brulent, Un jeune homme triste, Zanzibar, Voyage autour de mon sexe« ](1)[/tooltips], jeune hussard brillant, possédant un véritable talent littéraire et un certain sens de l’outrance – de la provocation diraient les bonnes âmes – ne semblait jusqu’à la publication de ce nouveau roman La Grâce, récompensé par le Prix de Flore 2020, ni posséder le sens du sacré ni celui de la révélation divine. 

Surgissement de la Grâce

Vivant avec son épouse et ses enfants à Buenos-Aires, entré dans une phase de dépression, il décide sur les conseils de Margarita, la psychothérapeute qu’il consulte, de s’attaquer à l’écriture d’un nouveau livre sur un sujet qui l’obsède, la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès meurtrier diabolique de toute sa famille. Il décide pour cela de suivre les traces du criminel, de son possible passage voire de sa présence dans un monastère, celui de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux dans le Vaucluse.

Seul, perdu, complétement étranger à la présence de Dieu en ce lieu, il écrit, noircit des feuilles comme il dit, lorsque la cloche annonçant les complies, dernier office du soir, sonne, une seule fois. Il sort et se rend dans la chapelle et tout à coup, sans prévenir, au milieu des prières et psaumes, la Grâce surgit, lumineuse.

A lire aussi, Pascal Louvrier: A lire, de grâce!

À ceux qui penseraient qu’il s’agit d’un artifice ou d’une mystification, d’un beau sujet de livre insincère, j’affirme sans hésitation que La Grâce est un roman d’une vérité abrupte, à l’écriture limpide et cristalline, crue parfois mais toujours pleine d’attention et de douceur même dans les moments où pudeur et impudeur se côtoient. 

Comme une enquête policière

Thibault de Montaigu conduit son récit passionnant comme une enquête policière. C’est un texte fort comme un roman mystique sur un chemin de foi, déconcertant et austère, ardu et clair. La grâce de l’auteur passe par sa conversion dans ce monastère mais bien plus par la force de son enquête sur l’itinéraire de vie et le tortueux et beau chemin parcouru par son oncle, Christian, pour devenir un moine franciscain.

La Grâce est un roman magnifique et fascinant par le double miracle de la foi qu’il révèle, celle qui touche l’auteur au même âge que son oncle Christian, 37 ans. Imprégné par la charité que le poverollo Saint François d’Assise enseignait avec simplicité et par l’amour glorieux de Sainte Marie-Madeleine pour le Christ, ce récit d’une conversion réelle devient matière littéraire, comme chez Saint Augustin, Huysmans, Bourget, Claudel. Montaigu nous parle de l’Incarnation dont Péguy dit dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc,  que c’est “La plus grande histoire du monde./ La plus grande histoire de jamais./ La seule grande histoire de jamais.” Il nous donne à entendre et comprendre la force spirituelle d’un parcours religieux – malgré le doute et les souffrances – entièrement tourné vers l’Espérance et l’Amour profond du Christ pour les pauvres ères. Le vent souffle où il veut.

La Grâce de Thibault de Montaigu, Plon.

La grâce - Prix de Flore 2020

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Le nouvel an avec Delon

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Alain Delon lors du festival de Cannes 2019. © Vianney Le Caer/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22337577_000052

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal. Pour les fêtes il faut absolument revoir ses classiques, à commencer par ceux avec Alain Delon, icône inclassable et rebelle du cinéma français. 


Un détail vestimentaire m’a d’abord choqué, puis amusé et finalement séduit. Chez un autre, cette faute de goût impardonnable disqualifierait à jamais l’acteur, l’artiste et donc le citoyen. Chez lui, la chaussette de tennis blanche portée sur grand écran était un parti pris esthétique. L’enfilait-il sans réfléchir ? Était-ce une provocation identitaire ou une marque d’indépendance folle, un engagement politique ou l’abandon des idéaux, une ironie mordante ou un confort personnel, une mode incomprise ou une volonté forcenée de s’extraire des normes ? Avec lui, les frontières ont toujours été incertaines, la réalité avait quelque chose d’outrancier et de folklorique, la dinguerie du personnage en devenait presque hypnotique.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Lectures pour une fin de civilisation: la Haine de la culture

Delon, l’inclassable 

C’est pourquoi on aime tant Delon, il est inclassable, inqualifiable, instable, innommable ; il joue avec nos nerfs et nos certitudes. Il brouille les fréquences d’une pensée rectiligne. Il nous empêche de regarder bêtement ses films, l’incongru est son territoire, le malaise notre horizon commun, il nous indique sa direction piégeuse et souvent mortifère. Comme d’autres acteurs, il n’essaye pas d’être intelligent, brillant, spirituel, élégant, charmeur ou vaguement donneur de leçons, tous ces artifices-là, cette gloriole mal digérée, ce manque d’amour qui déborde et salit le public, il les laisse aux besogneux et aux doublures.

Plein Soleil (1960) - Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Plein Soleil (1960) – Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL

Delon aura déréglé toutes nos boussoles intérieures, surtout dans l’étrange période qui va de la fin des années 1970 au début des années 1980. Le flic se faisait plus marlou, les dialogues plus métalliques, la lumière plus froide, évoluant d’un blanc laiteux avec Molinaro vers un halogène jaunâtre chez Deray, même les actrices n’avaient plus cette beauté factice, trop lisse, des Trente Glorieuses, une mélancolie insondable leur affermissait désormais le caractère.

De « L’Homme pressé » (1977) à « Pour la peau d’un flic » (1981), de Morand à Manchette, nous avions changé d’époque, j’étais perdu. Delon allait nous accompagner dans ces années molles qui fourbissaient leurs armes en secret. La sirupeuse décennie 90 ferait naître un monde plus radical et disloqué.

Avant ça, Delon préparait le terrain à notre déliquescence actuelle, la Gauche n’était pas encore arrivée au pouvoir, la guerre froide s’agitait dans les étoiles, la Chine regardait cette agitation avec sérénité, les classes moyennes rêvaient d’un magnétoscope et le chômage se creusait. L’heure était à la mobilisation générale. Au cinéma, les méchants, barbouzes et lobbys financiers, avaient des balafres sur le visage comme dans les romans de cape et d’épée. La violence était invisible donc menaçante.

Delon visionnaire réac

Dans cette société en transformation, Delon, visionnaire et poète, avait déjà tout compris des futurs équilibres précaires. Il œuvrait dans les sous-ensembles flous. Ses polars tantôt goguenards, tantôt asphyxiants, déroutaient. Quand il se voulait atrocement sentencieux, on sentait poindre le rire sauvage ; et quand il amusait la galerie, notre sang se glaçait. Là, résidait le talent réactionnaire de Delon, l’affranchi.

La caricature était son habit de lumière, il la portait sans forfanterie, sans insolence. À tort, j’ai longtemps cru qu’il en faisait trop. Chez les seconds couteaux, le second degré masque les failles, chez la star, c’est un étendard. Il avançait sans armure et sans reproche. Il acceptait les moqueries, il s’en délectait même. On était perpétuellement saisi par des émotions contradictoires.

La bizarrerie s’apparentait alors à une forme de pureté. Il faut absolument, durant les fêtes de fin d’année, revoir ces classiques un peu oubliés, un peu méprisés, à l’envoûtante sensation. Car on y (re)découvre un paysage en voie de scarification, une ville grise qui n’a pas encore revêtu ses façades éclatantes et des hommes en proie au doute.

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Maurice Ronet passe en éclaireur, la mort lui sied à merveille. Les « Michel » Auclair, Aumont et Duchaussoy donnent une patine inestimable à ces longs métrages. Mireille nous offre sa moue boudeuse et son carré platine. Alain ne sort jamais sans une veste trois quart en cuir et un pantalon de ville. Christopher Frank apparaît au générique de fin. Les parties de chasse finissent mal comme les histoires d’amour. Et puis, il y a ce parfum d’Italie, loin des mandolines et de la Dolce Vita, qui embaume la noirceur ambiante. Les rondeurs des fifties ont laissé place à des silhouettes tendrement acérées. Dalila Di Lazzaro et Ornella Muti prennent une pose naturellement tranchante. On a soudain l’envie oppressante de revoir le visage de Monica Guerritore. Je vous l’affirme, tout est délicieusement décalé et captivant. Mêmes les voitures fournies par le concessionnaire André Chardonnet, Lancia Gamma et Autobianchi A112 ont le charme suranné de la fin d’un monde.

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal

HOMME PRESSE (L') (1977) - COMBO DVD + BD

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Renée Saint-Cyr, comédienne de naissance

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Renée Saint-Cyr.©LIDO/SIPA 00183120_000003

Dix ans avant sa mort, l’actrice aux allures d’aristocrate parle de sa pudeur, de son métier et de ceux et celles qu’elle a connus. Éloge de Mireille Darc, Jeanne Moreau et d’autres « gars bien ».


Le peuple français a aimé son propre reflet incarné par Jean Gabin, Bernard Blier, Jules Berry, Julien Carette, Viviane Romance, Danielle Darrieux et tant d’autres. Parmi ces figures populaires, il y a Renée Saint-Cyr (1904-2004), la mère du metteur en scène Georges Lautner. Dans cet entretien retrouvé, enregistré en 1994, elle nous parle d’hier, c’est-à-dire de jadis : de la nostalgie enrubannée, quel plus beau cadeau pour Noël !

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Rapidement proclamée vedette

Dès qu’elle paraît à l’écran, en 1933, dans Les Deux Orphelines, un mélodrame signé Maurice Tourneur, on la proclame vedette. Elle sait très habilement se glisser dans des rôles contrastés. Elle est la créature consentante au malheur, la délurée gracieuse ouvrant de grands yeux noirs où brille une effronterie honorable, ou encore la délicieuse Française affectée, à la moindre émotion, de cet « érythème de la jeune fille pudique » qui transforme les joues d’une pucelle en un cratère de volcan gagné par l’éruption.

C’est ainsi qu’elle est choisie par René Clair, Jean Grémillon, Christian-Jaque, Raymond Rouleau, Sacha Guitry, Vittorio De Sica, Louis Daquin, Albert Valentin… Puis son fils et quelques autres lui permettront d’être reconnue par les nouvelles générations.

Causeur. Tout paraît simple : vous étiez inconnue, vous apparaissez dans un film, le public vous acclame, les femmes veulent vous ressembler, les producteurs vous courtisent…

Renée Saint-Cyr. J’ai su dès mon premier essai que ce métier était fait pour moi, j’ai immédiatement trouvé facile de jouer la comédie. On est comédien comme on est prince : de naissance ! On n’a aucun mérite.

Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie

Affronter les contacts humains m’est difficile, je suis naturellement « empêchée ». Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie. Ce métier est une joie permanente, écrire, mon autre passion, est une ferveur entretenue. Après l’écriture d’un livre, j’éprouve un passage à vide, une dépression, toutes mes petites mécaniques quotidiennes foutent le camp. Je n’ai jamais éprouvé cela après un film. En société, ma pudeur m’embarrassait, devant une caméra, je n’avais plus peur de rien, même si je connaissais le trac. Bien sûr, j’ai voulu mériter ce métier, j’ai travaillé mes classiques avec Raymond Rouleau, Fernand Ledoux, Tania Balachova. Mais avais-je l’impression de travailler ? Je partageais un plaisir.

Jamais la moindre lassitude ?

Jamais ! À mes débuts, j’ai connu des rythmes de tournage très durs, les horaires syndicaux n’existaient pas. Pour D’amour et d’eau fraîche (1933), nous travaillions vingt-quatre heures d’affilée. Le metteur en scène, Félix Gandera, achetait de la coca à la pharmacie pour nous permettre de lutter contre la fatigue, c’était très efficace. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre, quand nous avons la chance de travailler. Nous exerçons notre passion, on nous paie bien, et parfois, même, on nous récompense ! En revanche, j’ai surmonté douloureusement ma pudeur originelle, surtout dans mon expression orale. J’ai mis un temps fou avant de pouvoir dire seulement « merde ! ».

Dans une scène de la série Palace, signée Jean-Michel Ribes (Canal +, 1988), vous proférez des obscénités avec votre voix d’aristocrate affranchie !

Edwige Feuillère me l’a reprochée cette scène : « On n’a pas le droit de faire dire de telles choses à une comédienne. » Mais si, Edwige, une comédienne peut tout dire ! Jean-Michel Ribes, je m’amuse follement dans sa compagnie. J’ai créé son premier grand spectacle, Il faut que le Sycomore coule, en 1972. Ribes m’a permis d’arracher mon étiquette de femme respectable ; avec lui, je me suis habillée aux puces, j’ai porté une perruque couleur carotte et j’ai dit des énormités !

Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman et il admire son père

Vous les avez tous connus, qui admirez-vous parmi les comédiens ?

Ils sont si nombreux ! Dans L’École des cocottes (1935, mis en scène par Pierre Colombier), j’avais Raimu pour partenaire : rendez-vous compte, Jules Raimu, sa voix de tonnerre, son œil intense, bref toute l’humanité du monde ! Dans une scène très émouvante, j’inondais sa forte épaule de mes larmes, qui jaillissaient sur la caméra !

J’aimais infiniment Pierre Richard-Wilm, un raffiné qui jouait merveilleusement bien du piano. J’ai été étonnée par Maurice Biraud, excellent interprète, plutôt pudique lui aussi, mais libéré au moment de jouer. Il était épatant dans La Grande Sauterelle (Georges Lautner, 1967, avec Mireille Darc et Hardy Krüger), où Francis Blanche avait un moment extraordinaire : des tempéraments, ces deux-là ! J’aurais voulu connaître Suzanne Flon, admirable dans tous ses emplois, comme Jeanne Moreau. J’aurais bien aimé soulever la carapace de Moreau : difficile, il faut une cuillère à escargot ! Elle aussi joue comme elle respire. C’est un gars bien, Moreau ! C’est rare, les gars bien, très rare ! Anny Duperey est un gars bien, comme Mireille Darc.

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Mireille Darc, un gars bien ?

Quand je dis cela d’une dame, c’est pour manifester toute l’estime qu’elle m’inspire. J’aime infiniment Venantino Venantini, que je vois souvent : il m’attendrit ce play-boy prolongé avec sa belle gueule burinée. Dans la famille, je compte évidemment Michel Audiard. Il m’a remis la médaille de la Légion d’honneur ; son discours commençait ainsi : « C’est bien la première fois que je vais te dire vous ! », car on doit vousoyer le récipiendaire. Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman. Et il admire son père – il m’a fait visiter son atelier : un grand sculpteur ! Il y en a un, que j’ai repéré très rapidement : Bertrand Blier. Il était stagiaire dans un film de mon fils, j’ai dit à Georges : « Celui-là, il fera son chemin. » Je ne me suis pas trompée. Il y a une parenté d’inspiration entre lui et Audiard, mais Blier va plus loin encore, et dans un autre genre. Voyez-vous, si je considère tous ceux que je viens d’évoquer et, si je m’inclus dans ce panorama, je me dis simplement qu’il faut du courage pour être soi-même. 

Une guerre civile dans les têtes

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Pancarte pour le "vivre ensemble" à la marche contre l'islamophobie le 10 novembre 2019. © SEVGI/SIPA Numéro de reportage : 00931703_000006

Quand il s’agit de parler des banlieues et des musulmans, le réalisme disparaît, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives.


La simple évocation de la nécessité d’une réconciliation avec une majorité de musulmans rencontre l’incrédulité et le déni ou au contraire réveille la haine. Les uns estimant qu’il n’y a pas urgence et que, en réalité, l’islam ne pose aucun problème à l’Europe et qu’il n’y a pas de danger dans cette immigration de masse qui apporte ses propres valeurs. Les autres refusant d’entendre l’ambivalence de toute une population, plus diverse qu’il n’y paraît et composée d’êtres humains semblables à tous dans leurs aspirations et leurs failles, malgré une communautarisation nouvelle et spectaculaire.

À lire aussi, Aurélien Marq: «Musulmans de France», Tabligh, Millî Görüs: exiger la liberté de conscience 

Les réseaux sociaux abritent l’anonymat des ressentiments 

Les réseaux sociaux qui apportent des informations précieuses et introuvables ailleurs abritent également l’anonymat des ressentiments. Visiblement, il est plus facile de s’indigner et de dénoncer que d’entendre la possibilité de solutions à une crise majeure. Entre ceux qui veulent l’élimination et ceux qui proposent l’accueil sans limites, la discussion n’est plus possible, ni même souhaitée, les intentions véritables des uns et des autres restant hors de l’expression et même parfois de la conscience.

Le réalisme semble hors de portée, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives. On ne parvient même plus à faire la différence entre une immigration de masse hors de contrôle et la présence des minorités sur notre sol. La crise des banlieues appelées par les uns quartiers populaires et par les autres territoires perdus ou zones de non-droit prouve bien par le vocabulaire lui-même bien ce que j’appelle depuis longtemps « la guerre civile dans les têtes ».

Chacun choisit son bouc émissaire

Chacun ignore ou refuse de voir la complexité d’une situation rendue pour le moment insoluble par la multiplicité des responsabilités et se choisit tel ou tel bouc émissaire. Ce qu’on finit par oublier c’est le désastre actuel d’une société en proie à toutes sortes de maladies, depuis la violence plus ou moins visible des relations familiales et institutionnelles, la peur de complots réels ou imaginaires entrainant la haine des uns pour les autres, les dépressions silencieuses et étouffées et enfin la disparition de la confiance entre d’une part des segments entiers de la nation et d’autre part entre des dirigeants et une population soumise à des aléas qu’elle ne maîtrise pas.

Warm Blue: dystopie apocalyptique

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Mel Gibson Mad Max 3 Au-delà du dôme du tonnerre REX FEATURES/SIPA REX43021352_000005

Le deuxième roman d’Elie Maucourant, jeune professeur de lettres modernes, nous offre une vision sombre de notre avenir. Le destin dystopique de l’humanité est le résultat, moins d’un complot ourdi par un petit nombre de méchants, que de sa propre indécision.


Roman foncièrement dystopique, à la frontière peut-être de l’apocalypse, Warm Blue nous plonge dans une atmosphère qui oscille entre Robocop et Mad Max. Le monde baigne dans une basse-fosse à ciel ouvert. Des dealers s’entretuent tranquillement tandis que les flics doivent baisser le regard de ceux qu’ils sont censés appréhender. Les masses survivent dans un quotidien déglingué dont le lecteur sentirait presque les effluves de cigarette et de sueur sous un ciel grisâtre qui se confond avec la bétonisation du monde. De Paris à Berlin, en passant par une réserve de Nouvelle-Zélande, c’est une époque où justement le monde n’existe en fin de compte peut-être plus.

Délabrement général

Les ultimes animaux vivants sont des clones parqués dans d’immenses réserves surveillées par des drones et des « Sentinels » ; derniers vestiges d’une dévastation menée par l’humanité à l’insu de son plein gré. Ces mêmes animaux qui attirent toujours une hyper-classe mondialisée pour qui le braconnage ou le safari illégal relèvent de l’encanaillement raisonnable. Le roman ne s’inscrit pas tant dans une dystopie issue de Huxley ou Orwell que dans le délabrement général. L’idée du bonheur mis en œuvre par le pouvoir, qu’il soit politique ou autre, n’est pas présente ici. L’avenir ressemble à une banlieue crasseuse de Stuttgart, comme le dirait Ballard. Paris est entièrement gangrénée par les conséquences ultimes d’un multiculturalisme jusquauboutiste, Berlin ne semble être plus que sa vie souterraine, et le reste du monde ne donne pas envie d’être connu. Nos trois protagonistes évoluent dans ce futur fait de rouille et de tétanos. Il n’y a plus rien, puisque même le rien est privatisé. L’État est anéanti au profit de la bureaucratie qui administre des choses et le gouvernement des citoyens vacille entre le souvenir et l’idéalisme. Il y a un vide du pouvoir, même directif. Ou alors évolue-t-il ailleurs, loin des hommes, dans des logiques absurdes qui échappent à tous. Les colonies martiennes paraissent être le seul semblant d’alternative, pour peu que la guerre civile qui gronde soit préférable à la vie de zombie.

Ni morale, ni solution

Mars, éternel fantasme des écrivains de Science-Fiction, occupe une place prépondérante dans le récit d’Elie Maucourant. Elle se situe en filigrane, évoquée parfois, avant de prendre la place qui lui revient dans la trame, au moment où le lecteur remonte les fils jusqu’à apercevoir les mains du marionnettiste. Parce que si l’idée d’une conjuration, d’un dessein à grande échelle et tissé dans l’ombre est la toile de fond sur laquelle nos protagonistes sont jetés en pâture, Elie Maucourant ne propose pas de morale, ni de réelle solution. « Nous sommes nos choix », professait Sartre d’une façon simpliste. Elie Maucourant pose les enjeux d’une façon différente : que sommes-nous si nous refusons de choisir ? Les enjeux qu’un choix soupesé peuvent-ils réellement faire de nous quelque chose de différent selon que l’on se prononce pour l’option A ou B ?

Il y a une thèse du pessimisme dans Warm Blue. Non pas que les problématiques exposées par l’auteur soient insolubles, mais que la solution recourt à un moyen trop extrême pour être soutenable pour l’individu. Le refus de choisir fait-il de nous des inconscients ou des êtres infiniment faibles ? Plus avant, avons-nous réellement envie de choisir quoi que ce soit ? En réalité, ce n’est pas le choix qui est effrayant, mais la décision, car c’est bien elle qui emporte des conséquences. Le choix n’est qu’une proposition, et c’est bien sur l’équilibre précaire de ce pivot qu’Elie Maucourant emmène le lecteur. Il faut composer avec le gouffre de l’indécision provoquée par manque de rationalisme, peut-être de cynisme, sans réconfort, ni rédemption.

Warm Blue: Tome 1 : Poison d'azur

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Warm Blue: Tome 2 : Bleu Libération

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Bertrand Lacarelle ou l’insurrection chevaleresque

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Bertrand Lacarelle Photo D.R.

Dans un essai inspiré, Ultra-Graal, Bertrand Lacarelle explore l’œuvre fondatrice de Chrétien de Troyes et célèbre le recours aux forêts cher à Ernst Jünger.


Plus Oultre, la magnifique devise de Charles-Quint, pourrait bien devenir celle de Bernard Lacarelle, preux d’Angers, qui, dans son dernier livre, lance une fraternelle exhortation à « réveiller les cœurs français », ô combien oublieux de leurs lumineuses origines. Comment comprendre Ultra-Graal, ce livre qui ne ressemble à rien (ce qui est souvent bon signe), sinon comme un fiévreux appel à l’insurrection chevaleresque, comme une volonté de revenir au XIIème siècle ? Ultra-Graal ? Un brûlot suzerainiste ; le manifeste de l’arthurienne sécession.

L’archipel perdu

Pour le frère Lacarelle, tout commence avec Chrétien de Troyes vers 1178 (après Jésus-Christ), le rhapsode qui, en composant Lancelot ou le chevalier de la charrette, puis Perceval ou le conte du Graal, fonde la littérature française comme Homère le fit pour la Grèce. Au tréfonds de notre âme, nous savons que, de Don Quichotte aux Trois Mousquetaires, la grande littérature est histoire de paladins sans peur et sans reproche.

Cette « si grande clartez » que chante Chrétien de Troyes est celle qui guide son lointain disciple Bertrand d’Angers, ultra réfugié dans la sylve ancestrale.

Manifeste spirituel

Manifeste spirituel et terreauriste (i.e. en faveur d’une écologie intégraale)Ultra-Graal déconcerte et fascine en tant que Grande Restauration de l’Âme Ardente et sans Limite, pour citer un graffiti qu’affectionne l’auteur. « Nous formons un archipel perdu dans l’océan conforme », s’exclame-t-il à bon droit.

Pourquoi ce livre attachant me fait-il songer au Grand d’Espagne de Roger Nimier ? Même race, mêmes nostalgies, même panache.

La suzeraineté ou la mort !

Bertrand Lacarelle, Ultra-Graal, 174 pages.

Ultra-Graal : La Cathédrale oubliée

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Lu Xun: “Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même!”

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L'écrivain chinois Lu Xun Photo: DR

Le billet du vaurien


Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. » Lu Xun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.

Délire lucide

Dans Le Journal d’un fou qui date de 1918, Lu Xun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité. 

Lu Xun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.

Survivre non pour ses amis, mais pour ses ennemis

Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t-il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.

Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : « Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais ! » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »

A relire: Culture chinoise: de Yu Dafu à « Suzhu River »

Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Lu Xun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekhov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : «  J’ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »

Refus du prix Nobel

Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.

Le Journal d'un Fou et autres nouvelles

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Ne dites plus « La curiosité est un vilain défaut »!

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Le conseiller du chef de l'Etat Bruno Roger-Petit a déjeuné le 14 octobre avec Marion Maréchal, selon le Monde. Un rendez-vous qui fait stupidement jaser la majorité. Photos: Hannah Assouline / Philippe Wojazer/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22112326_000003

« La curiosité est un vilain défaut » : j’ai toujours considéré que ce précepte d’une éducation à l’ancienne avait ses limites et en particulier était contradictoire avec l’ouverture d’esprit…


J’en suis d’autant plus persuadé au début de cette nouvelle année où, projetant un regard rétrospectif sur la précédente, il me semble que celle-ci, dans beaucoup de domaines, a manqué de cette belle vertu de curiosité pour s’abandonner à un narcissisme singulier et collectif.

L’ignorance assumée n’est pas grave. Ce qui l’est, c’est de croire qu’on sait ou, pire, d’être gangrené par l’arrogance d’un prétendu savoir. Démarche et prétention qui vous situent à mille lieues de la curiosité. Avec elle, on ne sait pas, on cherche à savoir, on écoute, on lit, on doute, on va voir, on ne déteste pas par principe. La curiosité ouvre des pistes quand on a pour obsession de les clôturer.

Je me souviens de ces moments sombrement magiques en cour d’assises où avant toute autre disposition d’esprit et d’âme j’étais d’abord habité par la curiosité. Quel être, quelle personnalité allais-je rencontrer ? Quel accusé aurais-je à découvrir ?

Se laisser dans l’existence, dans la multitude de ses facettes intellectuelles, politiques, culturelles, médiatiques ou intimes, la chance de pouvoir être surpris, l’opportunité de laisser une place à l’inattendu, à l’idée encore virtuelle, à l’opinion encore dans les limbes, avoir l’élégance de fuir le péremptoire, le sommaire. Cessons de nous imaginer telle une petite encyclopédie du tout et du rien, de nous installer comme dans une forteresse et de récuser toute curiosité d’autrui et du monde parce qu’elle serait dangereuse, que nous ne serions plus à l’aise dans nos pénates humaines !

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Nous avons moqué, pour la Covid-19, le pluralisme échevelé et contradictoire des médecins, professeurs et experts, les certitudes scientifiques qui nous étaient assénées et nous conduisaient d’un bord à l’autre de l’esprit, ces joutes médiatiques d’où on sortait en état de malaise parce qu’il n’était personne qui ne s’estimait pas sachant, irrécusable, infiniment légitime. Et ceux qui espéraient voir leur curiosité satisfaite, leur ignorance sinon comblée du moins atténuée, n’étaient pas pris au sérieux puisqu’il convenait principalement de faire semblant de savoir, chaque citoyen miraculeusement pourvu d’un bagage de spécialiste ! La curiosité apparaissait tel un aveu de faiblesse au lieu d’être une force.

Quand, pour ne pas sombrer dans une tolérance intelligente, une approche nuancée, équilibrée, on crache sur un tweet, sur un billet, sur un article, sur une œuvre, on se vante de s’être privé de toute curiosité, on formule des décrets expéditifs pour se faire plaisir et ressembler à de misérables petits Robespierre du quotidien, notre France se rengorge ! Elle est fière d’elle puisqu’elle a récusé la curiosité qui au fond n’est que la liberté de se donner le droit d’évoluer, de changer d’avis.

Être curieux, ce n’est pas être lâche mais le contraire ; se sentir suffisamment assuré pour aller vers ce qu’on n’est pas, vers des territoires qui devraient nous manquer puisqu’on ne les a pas encore fréquentés.

Lorsque, obstinément, quoi que fasse ou ne fasse pas un président de la République, on campe dans le même fixisme hostile, dans une inaltérable haine pour ne pas tomber dans le péché de l’attente, du suspens, de l’incertitude, on méprise la curiosité. Elle vous ferait trahir le Soi impérialiste s’imaginant capable de tout dire et de tout connaître sans avoir besoin de se rendre aux sources.

Quand Éric Dupond-Moretti affirme qu’il aurait fallu interdire le RN, il s’attire les suffrages de la démagogie faussement humaniste qui ne serait pas gênée de supprimer 20 à 25% de la France démocratique. Mais surtout, derrière cet affichage provocateur, il démontre qu’il se préfère à la curiosité et n’a pas envie de savoir pour stigmatiser, de s’informer pour éradiquer !

Difficile de passer sous silence « la tempête dans un verre de vin » qu’a suscitée le déjeuner entre Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal ! Parce que le premier avait une visée politique et que la seconde serait paraît-il infréquentable, il convenait de s’indigner au-delà de toute mesure d’une convivialité française qui n’aurait même pas dû avoir à se justifier ou alors seulement par la référence à une curiosité légitime et naturelle. À moins que le syndrome de guerre civile qui parfois menace la France ait atteint la restauration et qu’il faille dorénavant déjeuner « décent » ! Certaines réactions au sein de LREM ont été grotesques, par exemple celle d’Hugues Renson : à l’entendre, Bruno Roger-Petit avait commis un crime ! Quand un parti use de la foudre pour presque rien, c’est qu’il va mal pour l’essentiel.

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Je pourrais prendre mille exemples, en 2020, de cette dérive, de cette propension à faire fi d’une vertu de moins en moins courtisée par un monde qui répugne à se nourrir d’autres lumières.

Puis-je faire un sort à ces condamnations qui relèvent de cette « culpabilité par accusation » qui a pourri notre climat judiciaire et médiatique et fait d’une inquisition dévoyée le nec plus ultra de la justice ? Ce qui fait défaut à ce paroxysme indécent est précisément de s’arrêter juste avant le moment où la curiosité devrait se mettre en branle. Englué dans un connu approximatif pour échapper à un inconnu qui serait déstabilisant ; sans curiosité, un confortable mais déplorable assoupissement !

Avec plus de curiosité individuelle et collective, la mauvaise foi diminuerait, la haine se réduirait, le mépris serait moins virulent, le langage se civiliserait et un système démocratique pervers ne tiendrait plus le haut du pavé !