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Eugénie Bastié : « Observer la vie intellectuelle m’a rendue moins péremptoire »


Dans La Guerre des idées[tooltips content= » Robert Laffont, mars 2021″]1[/tooltips], la journaliste et essayiste Eugénie Bastié observe avec finesse le champ de bataille intellectuel français. De cette mêlée souvent médiocre émergent des gagnants – conservateurs, populistes, gauche radicale – et des perdants – libéraux et socio-démocrates. Malgré les sectarismes qui veulent interdire la contradiction, les idées retrouvent le pouvoir


Causeur. Vous revenez d’un long voyage au pays des idées. Qu’avez-vous appris, et peut-être d’abord sur vous ?

Eugénie Bastié. J’ai beaucoup appris sur moi-même. Et j’ai sans doute changé. Je suis sortie d’une dimension purement polémique pour me placer en position d’observatrice de la vie intellectuelle française. J’ai appris à mettre plus de côté mes convictions, ma vision du monde. J’ai compris à quel point le pluralisme est précieux, d’autant qu’aujourd’hui il est menacé. Pour interroger des gens qui ne partagent pas mes convictions, j’ai dû me mettre à leur place, tenter de comprendre leur généalogie intellectuelle ; ça m’a décentré de mes propres convictions et appris à faire place aux idées de l’autre. Cela m’a donné le goût de l’affrontement d’idées, au-dessus de la mêlée – moins dans le combat et plus dans le débat. Ainsi, j’ai redécouvert la pensée libérale à laquelle j’étais plutôt hostile. En somme, ça m’a rendu moins péremptoire.

S’interroger sur la vie intellectuelle des dernières décennies, c’est s’interroger sur une hégémonie. Pourquoi est-ce la gauche qui a toujours défini les termes du débat ?

Depuis la fin du XIXe siècle, il y a toujours eu plus d’intellectuels de gauche que de droite. À l’origine, le terme est employé par les écrivains de droite pour qualifier (et même pour disqualifier) les penseurs de gauche pendant l’affaire Dreyfus. Barrès l’utilise pour désigner des auteurs férus d’abstraction, éloignés de ce qu’on appelle aujourd’hui les préoccupations concrètes des gens. Raymond Boudon s’est interrogé dans une conférence sur la quasi-inexistence des intellectuels libéraux. Il y a plusieurs explications à cette surreprésentation de la gauche chez les intellectuels : à gauche, on veut changer le monde, donc on tourne davantage vers l’idéologie et l’abstraction ; il y a aussi une raison sociologique d’après Robert Nozick : les universitaires dépendants de l’État ne vont pas le critiquer, alors qu’ils sont naturellement hostiles au marché, qui ne les récompense pas.

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En réalité, la gauche, ayant renoncé à changer le monde, est devenue le camp du Bien autour des années 1980. Et cette supériorité morale ne lui est même pas contestée par la droite.

Oui, ça continue aujourd’hui. Dans son dernier livre, Élisabeth Roudinesco traite Paul Yonnet de fasciste alors que dans les années 1990, il disait la même chose qu’elle aujourd’hui, à savoir que l’antiracisme produisait le retour de la race dans le débat public. Elle dénonce le brouillage entre les sexes tout en affirmant que la Manif pour tous était un déferlement de haine. Quant à la droite, longtemps, elle a renoncé à théoriser ce qui lui paraissait aller de soi. Si la Manif pour tous a été un moment de cristallisation, c’est précisément parce que les choses qui lui semblaient évidentes (famille, différence des sexes) ne l’étaient plus, d’où la nécessité de repenser ses fondements théoriques.

Résultat, on serait bien en peine de définir la droite.

En effet, on s’aperçoit que la droite en tant que famille idéologique n’existe pas. Aujourd’hui, il y a trois grands courants : la droite libérale, qui est en peine car le libéralisme subit aujourd’hui un krach idéologique après avoir été la pensée dominante dans les années 1980-1990 ; la pensée conservatrice qui a connu un petit renouveau, notamment sous le quinquennat de François Hollande autour de ces questions de la famille et du genre ; enfin, une droite populiste. Ces trois courants se sont un peu ressoudés récemment face au mouvement « woke » de la gauche américaine et maintenant française : on voit par exemple des macronistes, qui traitaient les conservateurs de fascistes, déchaînés contre la cancel culture et le woke. Le Covid a également eu pour effet de rapprocher les libéraux, comme Gaspard Koenig et les conservateurs, comme Pierre Manent, sur la question des libertés.

Jean-Paul Sartre et Michel Foucault rencontrent des dissidents soviétiques, juin 1977. © DESPATIN && GOBELI/Opale/Leemage
Jean-Paul Sartre et Michel Foucault rencontrent des dissidents soviétiques, juin 1977. © DESPATIN && GOBELI/Opale/Leemage

Revenons à la généalogie. Avec Le Rappel à l’ordre, de Daniel Lindenberg, on a vu le retour des listes noires.

Alain Finkielkraut ou Jacques Julliard regrettent la parenthèse enchantée des années 1980-1990. Pour eux, c’était le temps du débat, du dialogue : mais c’était aussi celui du consensus mou. Ils ont confondu le dialogue avec l’absence d’adversaire ou, comme l’a dit Baudrillard, avec la « grève des événements ». Le communisme était à terre et la droite conservatrice n’existait pas, d’où le triomphe du libéralisme.

Je pense qu’ils se trompent : dans la vie intellectuelle, la norme, c’est l’affrontement, que ce soit à la fin du XIXe siècle, dans les années 1930, ou dans les années 1960-1970 à l’université où sévissait une hégémonie marxiste. Quand Sartre dit que « tout anticommuniste est un chien », c’est une phrase d’une violence inouïe. Même aujourd’hui, personne ne dirait cela à la télévision. La différence, c’est que Sartre ne dit pas « tout anticommuniste offense mon Moi profond et mon identité ».

La liberté des réseaux sociaux, c’est la liberté de la jungle, c’est-à-dire la loi de la meute et du plus fort, comme dit Marx la liberté du renard dans le poulailler.

Une autre différence est que, les affrontements intellectuels, passés à la moulinette des réseaux sociaux, entraînent bannissements et lynchages. Un système dans lequel on peut perdre son travail pour un mot de travers (ou pas), cela rappelle le stalinisme.

Quand de Gaulle a réintégré Pierre Boutang à l’université, dans les années 1960, il y a eu des pétitions d’intellectuels (Derrida, Deleuze, etc.). La nouveauté, aujourd’hui, c’est que trois sectarismes coexistent : celui de l’extrême gauche intellectuelle, de Sartre et Beauvoir (la droite est pluraliste parce que « la vérité est une et l’erreur multiple ») à Geoffroy de Lagasnerie qui ose proclamer « il n’y a pas de penseurs de droite » ; celui de la loi et de la judiciarisation qui voit des intellectuels traduits en justice pour leurs propos et écrits, on songe à Pascal Bruckner, Georges Bensoussan ou Éric Zemmour ; enfin le sectarisme de la compassion : je t’interdis de parler parce que tu me blesses, tout discours sur le genre, la race, etc., pouvant être interprété comme une agression directe. Trois sectarismes, trois bonnes raisons de censurer l’adversaire.

Nous pensons volontiers que la liberté d’expression est menacée, mais en même temps on peut dire absolument n’importe quoi. Comment se débrouiller avec ce paradoxe ?

La liberté des réseaux sociaux, c’est la liberté de la jungle, c’est-à-dire la loi de la meute et du plus fort, comme dit Marx la liberté du renard dans le poulailler. La vraie liberté exige un certain cadre et des règles, à commencer par la rationalité, l’universalité du jugement. Cette liberté intellectuelle est menacée, mais paradoxalement la France est une des terres de résistance parce que nous sommes moins dans l’émotion pure que les pays anglo-saxons. Est-ce parce que ce délire post-moderne a été inventé par les penseurs de la French Theory ? Leur grande idée, que la neutralité et la rationalité n’existent pas, que ce sont des constructions occidentales, que toute pensée universelle est en fait un discours produit par les dominants. Ce qui explique le déni de certaines réalités : tout est construit, y compris le réel, la délinquance, l’insécurité ou l’islam radical. Tout est construction, sauf ce qui arrange la gauche. Aujourd’hui, on arrive aux limites de cette méthode : le réel ressurgit, mais on n’a plus les armes pour le défendre. Cependant, une lueur d’espoir : il n’y a qu’en France où une partie de la gauche s’élève contre les théories du genre et de la race nées de ce relativisme.

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En effet, avec Michéa, Guilluy et Onfray, nous avons la spécificité d’avoir une gauche réac – quoique Michéa récuse le terme « gauche » –, un courant que l’on pourrait qualifier de social-populiste. Mais ne sont-ils pas relativement isolés ?

Oui, mais en termes d’influence, cela irrigue énormément. Ils incarnent une mutation de la gauche qui ne souscrit ni aux dérives identitaires ni au réformisme et se concentre sur la défense des classes populaires. Cette gauche-là a une énorme influence intellectuelle, même si elle est méprisée par les universitaires de gauche. Michel Onfray est sans doute l’un des penseurs les plus connus et les plus influents.

 Il y a un facteur de dégradation du débat public et de la vie des idées que vous négligez, c’est la baisse générale du niveau. Or, elle est déterminante dans la disparition de la nuance. Pour accepter la nuance, il faut pouvoir penser deux choses en même temps.

Cette baisse de niveau est indéniable. Dans les années 1960-1970, des livres d’intellectuels complexes étaient des succès de librairie (Lacan, par exemple, vendait 60 000 exemplaires). Aujourd’hui, quand un livre de sciences sociales se vend à 2 000 ou 3 000 exemplaires, on considère que c’est une réussite. Ce qui marche en librairie, ce sont les livres de développement personnel. Seuls deux ou trois essais par an dépassent les 30 000 exemplaires. Le temps de cerveau disponible est aujourd’hui capté par les écrans plutôt que par le savoir et la réflexion. En outre, la profession d’universitaire n’attire plus les esprits brillants ni les chercheurs férus de savoir et de transmission. Il y a cinquante ans, un universitaire était un notable, aujourd’hui, c’est un prolétaire.

Autre facteur de sclérose, l’existence de vaches sacrées, et pas seulement les lubies féministes ou antiracistes. Par exemple, très peu de gens se hasardent à dénoncer notre merveilleux système social qui est censé faire partie de notre ADN.

Dans les années 1980-1990, un vent de liberté intellectuelle a soufflé, mais la liberté économique n’est jamais véritablement arrivée au pouvoir, au contraire, on sacralise de plus en plus le rôle de l’État. Le libéralisme, comme proposition intellectuelle, subit un krach parce qu’il n’a pas su répondre à la demande de protection des peuples. Au contraire, en applaudissant à la mondialisation, il a entériné le mauvais coup porté aux classes moyennes occidentales. Toutefois, il pourrait retrouver une actualité à la faveur de la pandémie et de l’entrisme de l’État dans les moindres gestes de la vie quotidienne. Je crois que, dans les années qui viennent, nous retrouverons le goût de la liberté, car notre société a quelque chose d’étouffant.

On parle beaucoup de l’ère du clash, mais en réalité on a peur de la dispute intellectuelle.

Vous êtes bien optimiste… En attendant, dans notre drôle de pays, nous arrivons à nous empailler pour savoir qui a gagné la bataille culturelle – d’ailleurs, aucun courant ne veut assumer sa victoire comme si le victimisme gagnait la vie des idées. Alors, selon vous, qui détient aujourd’hui l’hégémonie ?

Je n’ai pas de réponse évidente à cette question. Nous vivons un phénomène d’archipellisation – pour reprendre le terme de Jérôme Fourquet – de la vie intellectuelle. Chacun parle à son camp et marque des points dans ses territoires idéologiques. La gauche reste hégémonique à l’université, même s’il y a débat entre la gauche universaliste et la gauche néo-identitaire. Mais l’université est complètement coupée de la société. La droite progresse dans les médias, avec de nouvelles chaînes de télévision, de nouveaux journaux, etc. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui, on manque de cet espace de débats où des esprits très différents pouvaient se rencontrer et dialoguer. Ainsi, il n’y a plus de grandes émissions de télévision où se rencontrent des personnalités de bords très opposés comme « Apostrophes » ou « Ce soir (ou jamais !) ». On parle beaucoup de l’ère du clash, mais en réalité on a peur de la dispute intellectuelle.

Vous bottez en touche… Donc, personne n’a gagné ?

Il y a un renouveau conservateur et populiste, avec le regain de la nation et des frontières. Plus personne ne considère que l’immigration est une chance en soi, que le multiculturalisme est un bienfait absolu. Même la gauche identitaire déteste le multiculturalisme. Les grands gagnants de la bataille sont donc les conservateurs, les populistes et la gauche radicale qui a connu une véritable résurrection depuis 2005. Aujourd’hui, la gauche bourdieusienne est hégémonique à gauche. Les grands perdants sont les libéraux et la pensée sociale-démocrate.

Vous vous gardez de la déploration, au contraire, vous trouvez beaucoup de raisons d’espérer, notamment des penseurs américains peu connus ici. Tout de même, est-ce que la vie intellectuelle, ce n’était pas mieux avant ?

Je suis partagée. Effectivement, j’ai tendance à penser que les grandes heures de la pensée française sont derrière nous. Au début du XIXe siècle et même dans les années 1970-1980, la joute était d’un autre niveau. Cependant, il y a un regain de la passion intellectuelle. Je suis née en 1991, on parlait alors de la « fin de l’histoire », le règne de la démocratie et du marché devait advenir. Aujourd’hui, j’ai le sentiment de vivre un tournant historique où les idées retrouvent un pouvoir. Pour le pire – avec le sectarisme et l’ostracisme – et pour le meilleur, car à nouveau, les idées peuvent changer le monde.

David Lisnard: la culture sauvera les Français

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David Lisnard, maire de Cannes et figure montante de la droite, n’en finit pas d’occuper le terrain des idées. Causeur publie les bonnes feuilles de La culture nous sauvera, l’essai coécrit avec Christophe Tardieu publié ce jour et offrant de nombreuses propositions[tooltips content= »Editions de l’Observatoire, avril 2021″]1[/tooltips]


Si le maire le mieux élu de France —dont la gestion efficace et volontariste de la vaccination Covid-19 à Cannes a prodigieusement agacé Olivier Véran et sa politique vaccinale de l’escargot — n’est encore officiellement candidat à rien, il ne manque pas de convictions et s’apprête à lancer une plateforme programmatique musclée pour sortir la France du déclin. Pour incarner ce plan de sauvetage, par exemple à l’élection présidentielle, sa réponse aux médias est inlassablement la même: on verra plus tard, les idées d’abord…

Dans le grand entretien qu’il nous avait accordé il y a quelques semaines (Voir notre entretien du 18 mars 2021), David Lisnard dessinait déjà les contours d’un programme et d’une philosophie politique, sans langue de bois, et sans reculer devant les sujets qui fâchent. Le constat est accablant, et sans doute partagé par une majorité de Français : la France s’enlise depuis trente ans dans un mal-être anxiogène, et les pouvoirs successifs se sont contentés de gérer « au mieux » un déclin que l’immobilisme politique rend inéluctable et accélère. Crise économique, chômage croissant, crise de l’éducation, terrorisme, ensauvagement de la société, baisse de la richesse par habitant, perte de souveraineté numérique, désindustrialisation, islamogauchisme, montée des populismes, mode suicidaire de la « décroissance » écolo, recul des valeurs républicaines chez les jeunes… N’en jetez plus, tous les signaux sont au rouge ! Et la crise sociale post-Covid qui s’annonce devrait générer des gilets jaunes à la chaîne.

David Lisnard le soulignait, la France —comme l’Europe—, a renoncé à être une puissance au profit du statu quo, alors qu’elle dispose des atouts et des talents pour rayonner dans tous les domaines. Parmi les solutions proposées, outre le retour de la culture du risque en lieu et place du mortifère « principe de précaution », la restauration de l’autorité de l’État, la confiance dans le progrès et la science, dans l’éducation des fondamentaux à l’école, les investissements massifs dans les nouvelles technologies, ou encore la fin de l’État obèse et de l’infantilisation des Français, le maire de Cannes insistait longuement dans notre entretien sur le rôle capital de la culture pour inverser la pente du déclin.

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Dans La culture nous sauvera, essai coécrit avec Christophe Tardieu, et dont nous vous proposons quelques extraits, David Lisnard précise sa pensée. Si la culture à elle seule ne peut remettre la société française sur le chemin de la prospérité et de l’apaisement, elle peut fortement participer à guérir notre pays du mal-être collectif qui le ronge. Pour les auteurs, la France doit redevenir la patrie de la culture, fière de ses racines, et projetée vers l’avenir. La culture, comme l’éducation, serait une « exigence civilisationnelle et une ardente nécessité économique et sociale ». Le livre est dédié, ce n’est pas anecdotique, à Samuel Paty et à toutes les victimes de l’obscurantisme.

EXTRAITS

Le fléau « woke » 

Nul ne peut contester qu’il existe aujourd’hui une fragilité majeure de la nation comme communauté de règles, de modes de vie, de valeurs et de destin. Des statues de personnages célèbres déboulonnées à l’écriture inclusive en réalité excluante, des censures universitaires émanant des woke ou des décolonialistes montrent que le passé historique, la langue française et la transmission du savoir sont l’objet d’attaques sectaires, sous le vocable bien trouvé aux États-Unis de « cancel culture » (culture de l’annulation).

Cette situation est insupportable pour ceux qui aiment leur pays, ce qui est évidemment notre cas. C’est pourquoi, il nous semble essentiel de mobiliser nos forces et de nous concentrer sur les moyens de sortir de ces multiples crises qui, à terme, sont potentiellement destructrices de notre société. Or, il existe un domaine qui peut contribuer à éviter à la France de tomber dans le maelstrom. Il s’agit du secteur culturel.

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Une économie qui rapporte

Qui sait que le produit intérieur brut des industries culturelles en France atteint 2,3 % de notre PIB ? Qu’avec 45 milliards d’euros de chiffre d’affaires, les ressources du secteur culturel sont supérieures à celles de notre industrie automobile et pharmaceutique ? Qui aurait imaginé l’importance de l’emploi dans la culture avec 620 000 emplois directs et le double de personnes qui touchent un revenu lié aux activités culturelles ? Qui se doute que sur les 90 millions de touristes qui visitaient annuellement la France avant la crise sanitaire du Covid-19 et dépensaient 42 milliards d’euros, pas loin des deux tiers avaient effectué au moins une visite culturelle ? Qui aurait pu croire que les biens culturels français ont une croissance de leurs exportations qui est le double de celles des autres biens de consommation?

Il existe une culture française, n’en déplaise au président Macron 

Nous croyons en la force universelle de l’œuvre artistique comme en la grandeur culturelle de la France, à son potentiel, tout en étant lucides sur les affaiblissements et parfois les renoncements résultant de décennies de déconstruction post-soixante-huitarde.

Contrairement à une affirmation entendue en 2017 par celui qui est devenu président de la République, selon laquelle « il n’y a pas de culture française » mais « une culture en France », nous pensons, bien au contraire, qu’il existe bel et bien une culture française et qu’elle est même consubstantielle par définition à notre pays, à notre peuple, à notre nation : quand la culture va mal, la France aussi. Cette culture française n’est pas figée, bien sûr, elle est une réalité subtile qui dépasse les modes et le temps. Elle est construite sur les fondations de la logique aristotélicienne, du théâtre grec, de la pensée romaine, de la beauté antique, bâtie avec l’art chrétien du Moyen Âge, magnifiée à la Renaissance, autour des humanités. Elle trouvera son apogée aux XVIIe et XVIIIe siècles, et encore de grands moments de gloire avec ses artistes au XIXe siècle. La culture française d’aujourd’hui, si vivante, est issue de cette histoire.

Comment nier en effet qu’il existe bien une architecture française, un roman français, une poésie française, un cinéma français, des mouvements artistiques français, une chanson française et tant d’autres formes artistiques dont on reconnaît l’origine à la première vision ? Il serait totalement absurde de considérer que cette culture française est par nature supérieure aux autres, mais il est encore plus ridicule de penser qu’un artiste de notre pays est coupé de toutes références culturelles et de sa propre histoire.

Nous n’avons pas honte de dire que notre culture française est spécifique, pour ne pas dire singulière, et riche, pour ne pas dire brillante. Force est de constater qu’elle est aussi un exemple pour le monde entier, ce qui n’empêche qu’elle a pu bénéficier par le passé et encore maintenant, d’heureuses influences extérieures. C’est cette force et cette qualité de la culture française qui sont aujourd’hui en péril, par relativisme paresseux, contraintes excessives sur la création, renoncement à en faire une exigence individuelle et une ambition nationale. Voilà qui donne du sens au combat qu’il faut livrer pour la culture, qui conjugue enracinement et universalité, effort et créativité, héritage et rupture, émancipation et cohésion, prospérité et panache.

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La culture, antidote à l’ensauvagement ?

« Ensauvagement » de la société : le terme, volontairement polémique, a été lâché par Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, dans une interview donnée au quotidien Le Figaro. La question n’est pas ici de juger de la réalité de cette situation, donc de l’opportunité de l’usage de ce terme. En revanche, ce vocable qui semble devenu structurant dans le débat politique du moment est intéressant pour l’objet du présent ouvrage en considérant son antonyme : « civilisé ». La condamnation d’une société perçue comme de retour à un état de violence sauvage exige, par symétrie, la nécessité de rétablir les voies de la civilité qui constitue l’être humain dans une civilisation. La culture, qui est faite d’un ensemble de liens sociaux, d’élévations intellectuelles et de codes comportementaux communs, construit précisément notre civilisation.

Les réponses immédiates doivent être policières et judiciaires face à cet ensauvagement, aux formes hélas croissantes de délinquance juvénile, aux forces centrifuges qui fragmentent la nation française : l’individualisme exacerbé, le consumérisme, les communautarismes et l’économie parallèle fondée sur le trafic de stupéfiants… L’injection de civilité, c’est-à-dire un partage organisé et massif de culture par des connaissances liées à des valeurs chargées de sens, s’impose davantage.

Les représentations culturelles communes qui permettent des échanges apaisés et un bon niveau de sociabilité sont le fruit d’apprentissages qui exigent méthode, rigueur, efforts, ce qui n’exclut pas les plaisirs ludiques. Elles sont par ailleurs porteuses à la fois d’enracinement et d’universalité. C’est l’un des enjeux majeurs de l’éducation artistique et culturelle (EAC) pour tous les élèves, c’est-à-dire offrir à chaque enfant, adolescent et jeune adulte de notre pays l’apprentissage de connaissances culturelles communes, la rencontre physique avec des artistes ainsi que la découverte de grandes œuvres et le partage des émotions qu’elles suscitent. Elle doit devenir la grande politique nationale pour renforcer la société, stimuler les individus dans leur capacité émancipatrice et les rassembler au-delà de leurs particularités identitaires. Un peuple mûr et majeur qui s’élève grâce à l’éducation artistique et culturelle devient le ciment de la nation, évitant ainsi le danger de l’explosion en populations antagonistes.

Le but d’une éducation culturelle et d’une instruction artistique de qualité est bien de « déghettoïser » les esprits, d’ouvrir l’horizon des connaissances, de contribuer à doter chaque individu de confiance en soi et en la société, de fournir les clefs de l’épanouissement personnel et de transmettre suffisamment d’éléments de patrimoine intellectuel commun. Chaque Français doit pouvoir disposer d’un savoir culturel porteur de fierté commune, donc de cohésion sociale et de cohérence nationale. C’est ainsi que nous pourrons, en France, faire sens et faire lien – ces deux exigences qui, selon Régis Debray, constituent la vocation même du politique. L’éducation artistique et culturelle peut contribuer à apporter ce « supplément d’âme », ce « sacré laïc » dont a besoin la France pour résister aux forces centrifuges de destruction. Nous en serons quittes pour accepter et affronter les procès en sorcellerie conservatrice ou en reproduction de représentations mentales aliénantes… En l’époque actuelle « déconstruite » par les décennies postmodernes, c’est bien le relativisme, c’est-à-dire cette volonté de n’instaurer aucune hiérarchie, qui conduit à une forme de nihilisme mettant en péril la liberté, l’égalité et la fraternité.

2022: pas de réindustrialisation possible sans souveraineté monétaire


La pandémie semble bouleverser bien des points de vue et il parait aujourd’hui probable que les politiques industrielles constitueront une pièce majeure des débats lors de l’échéance présidentielle de 2022.


Toutefois, on parlera beaucoup d’industrie, mais beaucoup moins du vecteur monétaire et la question de l’euro ne sera plus à l’ordre du jour. Dans un monde qui ne remettra pas en question l’économie de marché, l’industrie, comme les autres activités, se déploie dans un canevas monétaire qui vient en dessiner la structure et les contours. Côté structure, ce sont les prix relatifs du capital et du travail qui viennent dessiner le choix de la combinaison productive. Si le prix du travail diminue et que celui du capital augmente on privilégiera des organisations plus utilisatrices de travail. Côté contour, c’est bien un système de prix qui vient fixer le poids et la qualité de la production par rapport à celui des services, la part des importations et des exportations, etc.

De l’importance du taux de change, outil perdu

On voit aussi que le système de prix est lui-même hiérarchisé et que l’un d’entre eux, le taux de change,  est en réalité la clé de voûte de l’ensemble, avec d’emblée un statut de variable explicative, au moins partielle, de la totalité  macroéconomique étudiée.

Très simplement dans le cas de l’Europe, c’est bien un taux de change d’un type nouveau qui va massivement redessiner la macro économie grecque depuis le début du 21ième siècle. Parce que ce taux devient étranger à la réalité grecque – cotation élevée de l’euro contre Drachme de valeur faible – les investissements se détourneront de la production au profit du commerce et de la distribution. Produire dans une zone déjà peu industrialisée avec un taux de change élevé n’est guère rationnel, et ce qui pouvait être exporté avec un taux de change faible ne l’est plus avec un taux plus élevé. Par contre distribuer devient très rationnel et le taux de change élevé devient gain de pouvoir d’achat international. On comprend par conséquent la suite des évènements : on produit moins, on consomme davantage, une consommation elle-même aidée par une autre distribution, celle du crédit…. et donc l’endettement est au bout du chemin.

Ce petit rappel d’une grande banalité doit être au cœur des réflexions de ceux qui dans beaucoup de mouvements politiques veulent reconstruire les bases industrielles de la France.

En allant plus loin, ce même petit rappel montre à quel point le taux de change était un outil essentiel hélas perdu. Pour un pays comme la Grèce et bien d’autres pays du sud, son abandon vient dessiner un système de prix aux conséquences majeures :

Le taux de l’intérêt se trouve plus faible qu’à l’époque de la Drachme, de la Peseta, de la Lire, du Franc, etc ; Le niveau de  dépense publique se trouve moins contraint que par le passé ; les contraintes en terme de recettes fiscales fléchissent ; l’endettement privé qu’elle qu’en soit sa destination devient plus aisé ; les importations moins coûteuses peuvent croître ; le prix du travail devient trop élevé ; l’investissement interne devient moins rentable ; l’investissement externe l’est davantage ; les exportations deviennent peu compétitives ; le coût des services explose  etc.

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Ces modifications d’un système de prix orchestrées par un taux de change inadapté va aussi développer des effets majeurs sur les soldes financiers traditionnels, ceux désignés par les comptables nationaux par les expressions classiques suivantes : « secteur des administrations publiques », « secteur privé » (ménages et entreprises financières ou non), et « reste du monde ».

Comptablement  la somme algébrique des soldes financiers de ces trois secteurs est égale à zéro. Ainsi quand la somme des soldes internes est négative (administration publique + secteur privé) cela signifie que le reste du monde bénéficie d’un solde positif d’un même montant… ou autre façon, plus simple, de s’exprimer : le pays entre en déficit au regard de son extérieur.

Soldes financiers dans le rouge

Quand par conséquent le vecteur monétaire est inadapté – dans le cas de l’Europe du sud, lorsque le taux de change est trop élevé par rapport au reste du monde y compris l’Europe du nord – l’évolution des soldes financiers devient problématique : déficit des administrations publiques, excédent du reste du monde (donc déficit de la balance extérieure du pays) et solde de l’économie interne qui n’est que la conséquence des deux premiers. Deux situations possibles : si le déficit des administrations publiques est inférieur à celui de la balance extérieure, le secteur privé devient déficitaire ; à l’inverse si le déficit des administrations publiques est supérieur à celui de la balance extérieure le secteur privé devient excédentaire.

Dans le premier cas, à solde extérieur donné, le secteur privé laisse apparaître un déficit financier résultant d’une alimentation trop faible en termes de ressources publiques. A solde public donné, ce même secteur privé souffre d’une fuite de ressources vers l’extérieur. Le secteur privé (entreprises et ménages) s’étiole.

Dans le second cas, le secteur privé souffre d’une fuite vers l’extérieur mais se trouve surcompensée par l’alimentation publique.

Bien évidemment le second cas est préférable mais il se heurte à l’absence de souveraineté monétaire. En effet la grande question est de savoir comment financer le surplus de dépense publique, et un financement qui relève, on le comprend mieux maintenant, de la monétisation. Cette dernière ne pose pas de problème insoluble lorsque le pays concerné est monétairement souverain. Même lorsque la banque centrale est indépendante et que la dette publique fait l’objet d’un marché, un pays monétairement souverain développe une coopération entre sa banque centrale et son administration du Trésor. C’est en particulier le cas des Etats-Unis où la Réserve fédérale soutient les « primary dealers » (l’équivalent des spécialistes en valeurs du Trésor de notre agence France Trésor) et veille à l’implication et  la rentabilité de ces derniers afin d’assurer le bon placement de la totalité des bons du Trésor. Avec une telle coopération, même le gigantesque déficit engendré par les plans Biden se trouve financé avec des taux durablement faibles. Bien évidemment une telle coopération suppose une attention sur les risques inflationnistes, toutefois eux-mêmes maitrisables en raison d’un retour à forte croissance et donc à forte exigence en termes de disponibilités monétaires.

La France corsetée

L’Union Européenne est l’inverse d’une zone de souveraineté monétaire et donc les pays du sud handicapés par une fuite vers l’extérieur (taux de change trop élevé) ne peuvent compenser le saignement du secteur privé par un déficit lourd des administrations publiques. La BCE ne peut – au moins jusqu’à maintenant- répondre facilement et directement aux appels des Trésors en difficulté dans le sud de la zone. Ce fût le cas de la Grèce avec une BCE qui ferme le robinet. C’est potentiellement encore le cas de l’ensemble du sud si la même BCE n’arrive pas à s’extirper de la main allemande.

Présentement, tant que la BCE reste encore ce qu’elle est, les réformes structurelles se doivent de rester à la mode. Puisque le secteur privé (ensemble entreprises et ménages) ne peut compenser le saignement (tendance fondamentale au déficit extérieur résultant d’un taux de change irréaliste) par la dérive des finances publiques, la solution réside dans sa dévaluation interne : moins d’Etat social, diminution du coût du travail, baisse du montant des retraites, etc. Et une baisse d’autant plus forte qu’il faut aussi rendre plus compétitif le sous-ensemble entreprises du secteur privé : baisse de l’impôt sur les sociétés, disparition des impôts de production, allégement de la normalisation et de la réglementation, etc. Ajoutons que cette recherche de compétitivité doit aussi se faire compte tenu d’un partenaire nouveau : un environnement économique et climatique qui doit de plus en plus être respecté, ce qui oblige à une grande rigueur sur les objectifs de la dévaluation interne.

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Tant que fondamentalement le corset monétaire reste ce qu’il est, il est très difficile pour une éventuelle politique industrielle de s’abstraire de la logique des réformes structurelles. C’est en particulier ce que l’on constate en France avec le plan de relance: pas de retour à une stratégie de branche, pas de vision claire à long terme et simple accompagnement de la logique de la recherche de compétitivité.

Bien sûr la BCE va probablement évoluer. Toutefois même en faisant disparaitre les dettes du sud par inondation monétaire ciblée, la question du saignement par le déséquilibre extérieur restera posée.

Une réindustrialisation est un processus difficile. Sans souveraineté monétaire permettant le choix du taux de change, la démarche s’avère impossible. La contrainte monétaire sera pourtant totalement exclue des débats à l’occasion de la future élection présidentielle française. A l’inverse on voit déjà se dessiner des morceaux de programmes où l’on retrouve «ripolinés » les vieux slogans de la compétitivité et de la concurrence : « capitalisme responsable avec objectifs sociaux », « performance ESG » (environnement/social/gouvernance), « fin de la logique du « fair value » dans les normes  comptables »  etc. La liste n’est limitée que par le manque d’imagination des joueurs sur les marchés politiques. Des joueurs qui, bien sagement, persistent à jouer à l’intérieur des règles du jeu d’aujourd’hui.

Tant qu’il y aura des DVD


Loin, bien loin, d’une cérémonie communautariste et autocentrée en forme de… césarienne accouchant de figures sanguinolentes et scatologiques, le cinéma en DVD et Blu-ray se porte bien et fait de beaux enfants.


À Toulon

L’Étrange Monsieur Victor, de Jean Grémillon Combo Blu-ray/DVD édité par Gaumont

Il serait plus que temps de réhabiliter une bonne fois pour toutes la figure de Jean Grémillon au sein du cinéma français. Entamée dans les années 1920 et achevée à la fin des années 1960, son œuvre s’avère certes inégale au fil des années. Mais elle recèle en son centre, de 1936 à 1943, une série de pépites pures qui justifient à elles seules de considérer Grémillon comme un immense cinéaste. Avec Gueule d’amour, Remorques, Lumières d’été et Le ciel est à vous notamment, le cinéaste raconte avec un incroyable brio des tragédies du quotidien en faisant de Gabin et Madeleine Renaud ses parfaits porte-parole. Sans oublier L’Étrange Monsieur Victor qui fait l’objet d’une restauration et d’une remarquable édition chez Pathé. Détournant les contraintes d’une commande faite pour mettre Raimu au centre de l’écran, Grémillon parvient à injecter son savoir-faire et son univers. L’acteur de Pagnol incarne le rôle-titre, soit un honnête commerçant installé sur le port de Toulon, qui s’avère être la nuit un redoutable chef de bande et receleur, expert en cambriolages juteux. Jusqu’au jour où ce personnage descendra sa pente tandis que quelques autres autour de lui remonteront la leur et s’émanciperont. Filmé par d’autres, ce scénario de la duplicité aurait pu produire un film sympathique mettant en majesté un Raimu plus César que jamais dans sa façon de régenter ses petits mondes familiaux, boutiquiers et mafieux. Mais c’était sans compter avec un cinéaste bien décidé à s’emparer de l’acteur-roi pour le conduire vers des zones de clair-obscur dont il n’avait pas l’habitude. C’est si vrai qu’à la sortie du film Raimu exprima sa déception pour ne pas dire sa colère, reprochant au Normand Grémillon d’avoir peint Toulon, sa ville natale, au sombre noir et blanc d’un presque expressionnisme allemand ! Or, le cinéaste filme cette ville comme personne, lui donnant une complexité remarquable, filmant le port et les ruelles sombres, les criques rocheuses et les intérieurs bourgeois. Raimu se trompait lourdement, mais les acteurs, même les plus grands, passent souvent à côté de ce que les cinéastes leur font faire d’immense. C’est le propre des marionnettes ingrates à l’égard de celui qui sait tirer adroitement leurs ficelles. Gardant en permanence le cap sur le thème central de la dualité, Grémillon éclaire magistralement son film et les scènes clés, en se servant notamment des persiennes de l’appartement de Monsieur Victor.

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Elles strient l’écran et les visages au gré de l’intrigue, découpant les décors et les âmes d’un noir très noir et d’un blanc très pur. À la noirceur grandissante de Raimu-Victor s’oppose ainsi la superbe vraie-fausse candeur de son épouse incarnée à la perfection par Madeleine Renaud qui doit à Grémillon ses plus beaux rôles de cinéma.

"L'Étrange Monsieur Victor" © Gaumont
« L’Étrange Monsieur Victor » © Gaumont

Le film oscille de la sorte entre comédie et tragédie, entre pittoresque et réalisme, dans une sorte d’équilibre aussi parfait que précaire, assumé par le cinéaste et redouté par son acteur principal et son producteur, Raoul Ploquin. Ce dernier fit même appel au juge-arbitre René Clair quand il s’agit de supprimer une scène où selon lui il ne se passait rien. Il obtint gain de cause, mais Grémillon la réinjecta dans le montage final, l’estimant à juste titre essentielle. Cette anecdote révélatrice, on la découvre dans les bonus impeccables de ce coffret, à travers un documentaire d’une heure ainsi qu’un commentaire audio intégral du film. Très malicieusement, Pathé sort au même moment un autre polar patrimonial français, Copie conforme, de Jean Dréville : une autre star, Louis Jouvet, incarne à son tour un être double, entre honnêteté et délinquance… Le dialoguiste n’était autre que le génial Henri Jeanson dont on apprend qu’il avait à sa sortie littéralement assassiné L’Étrange Monsieur Victor en le traitant de « navet ». Preuve irréfutable que l’on peut être un immense auteur et passer à côté d’un chef-d’œuvre écrit et réalisé par d’autres. Si Copie conforme se laisse voir sans déplaisir, face au film de Jean Grémillon, il apparaît comme une aimable pochade donnant à Jouvet l’occasion d’un rôle à transformations. L’Étrange Monsieur Victor est lui un véritable diamant noir.


À Dawson City

Je suis un aventurier, d’Anthony Mann Coffret Blu-ray et DVD édité par Sidonis

Réalisé en 1954 par l’un des grands cinéastes du western, Anthony Mann, Je suis un aventurier affiche clairement la couleur d’un film picaresque, aux rebondissements multiples et qui ne manque pas d’humour. James Stewart, qui aura en fin de compte tourné cinq westerns avec Mann, incarne à la perfection Jeff Webster dépossédé de son troupeau par un shérif corrompu et qui, après l’avoir récupéré, achète une concession aurifère à Dawson City. Et c’est là que ses vrais ennuis commencent… Sur fond de montagnes Rocheuses, le gentil n’est pas l’habituel sauveur de la veuve et de l’orphelin, tandis que le méchant s’avère plus charmant que les clichés ordinaires. Mann s’affranchit également des codes traditionnels pour raconter le quotidien des chercheurs d’or. Introduit par Patrick Brion et Bertrand Tavernier, prolongé par un véritable petit album aussi pertinent qu’illustré, ce coffret permet de découvrir ou de redécouvrir un véritable chef-d’œuvre qui fait quelque peu bande à part dans le grand paysage américain du film de cow-boys.


À Rome

Où est la liberté ?, de Roberto Rossellini Combo Blu-ray/DVD, édité par Tamasa

"Où est la liberté ?" © Tamasa
« Où est la liberté ? » © Tamasa

Film de 1952 considéré comme mineur dans l’œuvre de Rossellini, ce film mérite pourtant d’être redécouvert comme le pendant tragi-comique d’Europe 51, l’un des chefs-d’œuvre du maître italien. Et d’abord parce qu’il met en scène le génial Toto, le « Picasso du rire » selon la belle expression du critique Jean A. Gili qui signe le livret inclus dans ce coffret. Heureux d’être libéré de prison après dix-neuf ans derrière les barreaux, Toto se retrouve impliqué à son insu dans une affaire d’escroquerie et se voit expulsé de son logement : il tente malgré tout de préserver et de savourer sa liberté retrouvée. Le film, sur le mode du divertissement, s’avère être d’une très grande élégance et d’un humour ravageur. La farce et la fable virent au jeu de massacre, mais avec la touche rossellinienne jusqu’au bout et envers et contre tout pourrait-on dire : le cinéaste respecte manifestement ses personnages pris dans les filets d’une existence qui ressemble à un parcours du combattant permanent.

Les enfants du hasard

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Personne ne songe plus vraiment à contester les changements législatifs sur la fin de vie ou l’avortement


Il en est qui aiment les symboles. C’est le jour que Pâques de l’an de grâce 2021 que « 343 femmes et personnes pouvant vivre une grossesse » ont choisi pour faire paraître un manifeste réclamant un allongement du délai légal d’accès à l’IVG. C’était dans le JDD. Comme prévu, toute la presse progressiste, c’est-à-dire la quasi-totalité de la presse, a repris ce texte et lui a donné l’écho qu’il méritait à ses yeux, l’imposant de la sorte dans ce « débat » dont elle contrôle tout à la fois le rythme, les sujets et les termes. Bien sûr aussi, cette initiative ne surprend guère, tant le sujet revient régulièrement dans ledit « débat », en particulier lorsqu’une nouvelle loi ironiquement appelée bioéthique est en préparation. Il s’agit d’un des piliers du féminisme, et comme son empire sur les démocraties libérales est désormais totalitaire, il nous tourmente de plus en plus. Pour les signataires de ce manifeste et, plus globalement, les féministes, l’allongement du délai d’accès à l’IVG ne fait en vérité pas « débat » : elles l’exigent.

L’idéologie libérale-libertaire à l’œuvre

De fait, l’enjeu est maigre : il est évident que le délai d’accès à l’IVG finira par être allongé. Car c’est inscrit dans son principe : dès lors qu’on estime qu’un individu est seul propriétaire de son corps, qu’il peut en faire ce que bon lui semble, que l’unique morale qui vaille en la matière est personnelle, rien ne saurait empêcher celui-ci de vendre un de ses reins, de louer son utérus ou de se le faire cureter à n’importe quel moment. Le corps des femmes est devenu le terrain de jeux préféré de l’idéologie libérale-libertaire. D’aucuns prétendent que, lorsque Simone Veil légalisa l’IVG en 1975, elle n’imaginait pas que celle-ci deviendrait un moyen de contraception ; que certaines femmes avorteraient trois, quatre, cinq fois dans leur vie ; que l’Etat en ferait la promotion dans les collèges. Certes, mais le nombre d’IVG pratiqué à l’époque était déjà considérable, sa pratique, déjà socialement admise, et sa légalisation en a simplement consacré le fondement et tellement facilité l’accès qu’elle est devenue un acte médical banal. Veil pensait l’IVG comme un dernier recours ? Le croire, c’était soit bêtise, soit naïveté. Si le nombre annuel d’IVG n’a, depuis, pas fortement augmenté, il se maintient à un niveau délirant, autour des 200 000.

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Au cœur de l’été 2020, le gouvernement a voté une énième loi bioéthique. Les médias de masse en ont peu parlé, moins pas désintérêt – au contraire, ça les passionne – que parce que ladite loi reprenait un amendement socialiste qui, si on l’avait discuté, aurait forcément indigné une majorité de Français : l’extension des motifs autorisant une interruption médicale de grossesse (IMG). Si, comme Houellebecq l’affirme dans son remarquable papier paru dans Le Figaro, « une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect », que dire de celle qui autorise l’avortement jusqu’au neuvième mois de grossesse ? Pour faire court, jusqu’alors, l’IMG n’était possible que si la grossesse était dangereuse pour la santé de la mère ; depuis l’été dernier, l’IMG peut être pratiquée du fait de « risques psychosociaux » ; l’acception de ces derniers est si large qu’on peut craindre qu’une femme qui n’aurait simplement plus envie d’être mère pourrait avorter jusqu’à la veille de son accouchement. Pour achever de rendre cette pratique abjecte, le législateur a prévu que l’état civil enregistre quand même le nourrisson tué par une injection létale mais avec la mention « mort-né ». Parce qu’il ne faut pas « culpabiliser » la femme qui, au lieu d’abandonner l’enfant dont elle ne voulait pas, a préféré l’euthanasier – on retombe alors sur Houellebecq et, comme lui, j’affirme qu’une civilisation qui autorise cela ne mérite même pas la seringue qui la fera disparaître.

La « charge mentale » dont la presse ne vous parle pas

Il ne faut pas « culpabiliser »… On entend cela tout le temps, quand il est question des femmes. C’est profond, quand on y songe, et c’est même la clef. C’est nier de la façon la plus complète l’éthique de responsabilité. Si une femme couche, elle peut tomber enceinte. C’est comme ça, ce n’est pas de ma faute, c’est biologique, comme les chromosomes XX et XY qui font, n’en déplaise aux partisans du genre, qu’on vient fille ou garçon au monde. Du coup, pour ne pas être grosse, une femme peut soit s’abstenir – ce qui n’est pas sympa, j’en conviens –, soit user des nombreux moyens de contraception à sa disposition. Elle peut être, en plus de propriétaire, responsable de son corps : sachant qu’elle peut enfanter, elle peut mettre tout en œuvre, si elle ne le désire pas, pour s’en prémunir. Mais je ne l’accable pas. Le progressisme lui assène chaque jour qu’elle doit jouir pour être, que son vagin est le principal voire l’unique instrument de sa liberté, que si elle n’a pas fait une partouze avant dix-huit ans, elle ne connaît pas le plaisir. Et c’est ainsi qu’on se retrouve avec des adolescentes qui, en soirée, s’enivrent jusqu’au coma éthylique pour trouver le courage de coucher et des quadras célibataires, lectrices de Beauvoir et Duras, qui se demandent encore, entre deux séances de psychanalyse, ce qu’elles vont bien pouvoir faire de leur vie. La « charge mentale » qui s’abat sur les femmes, ce n’est pas tant, du moins en France, celle exercée par le patriarcat que celle du discours féministe qui les assomme d’injonctions contradictoires – « sois une mère exemplaire », « n’aie pas d’enfant », « baise comme une star du porno », « ne couche pas », « tu es en tout l’égale des hommes », « exige des passe-droits », etc.

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Oui, il en va de l’IVG comme – pour reprendre un concept fumeux à la mode – de « l’emprise » : la femme est consubstantiellement une victime et il appartiendrait à la société, par le truchement du droit, de la protéger de… De quoi, en vérité, sinon de la biologie, encore une fois ? C’est elle qui fait que les femmes peuvent donner la vie et, dans le magnifique et terrible jeu de la séduction, décide qui sera dominé et dominant –sauf les féministes, chacun sait que ce n’est pas toujours, loin s’en faut, l’homme qui gouverne le couple. Et c’est parce que la biologie gène, empêche de facto l’égalité totale entre hommes et femmes que les féministes lui mènent une guerre terrible ; elles exigent plus exactement que la science la corrige. Lorsque, adolescent, je regardai Bienvenue à Gattaca, qui reste l’un de mes films préférés, je n’aurais jamais imaginé que, pour mes contemporains, ce pouvait être autre chose qu’un cauchemar. Je me trompai : de loi bioéthique en loi bioéthique, au fil des progrès de la technique, nous nous dirigeons vers un monde de ce genre, où les enfants se conçoivent dans des laboratoires. Le gauchisme aura, comme d’habitude, fait le nid du capital. Mais aussi celui de l’inévitable réaction à ce désastre anthropologique : le retour du religieux. Et tandis que l’Eglise catholique, à laquelle les progressistes continuent de s’en prendre sans relâche alors même qu’elle se soumet misérablement à la modernité, l’islam, qui ne cède rien, risque de devenir l’unique refuge de ceux qui refusent d’être, selon l’expression de Primo de Rivera, des « enfants du hasard ».

Le courage: juste milieu entre la peur et l’audace

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Je suis prêt à subir les foudres de ceux qui ne comprendront jamais qu’il n’y a pas de petits sujets. Rapprocher des événements même de nature très inégale peut être une incomparable source d’enseignement.


Ce seront donc mes quatre leçons sans frontières : d’Erdogan à Lecœuvre, en passant par l’Algérie et Emmanuel Macron. Par ordre décroissant de gravité.

Ursula Von Der Leyen reléguée sur le canapé 

Double mépris, en Turquie, de Recep Erdogan à l’égard de l’Europe et de la valeur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Le président du Conseil européen Charles Michel est installé sur une chaise dorée à côté de lui tandis que Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, demeure d’abord interdite, avec un « hum » d’attente, avant de devoir aller s’installer quelques mètres plus loin sur un canapé, face au ministre des Affaires étrangères. Charles Michel avait le choix entre trois attitudes honorables : quitter tout de suite les lieux avec Ursula Von Der Leyen, exiger une autre chaise dorée ou, au pire, laisser sa place à cette dernière et ostensiblement rejoindre le canapé. Il a opté pour une quatrième, déshonorante. Il n’a pas bougé et a laissé faire. Le double mépris d’Erdogan a gagné. Scandaleux manque de courage. Le voyage du Premier ministre Jean Castex en Algérie a été annulé au dernier moment par les autorités algériennes parce qu’elles considéraient que la délégation française était trop chiche. Grossièreté qui montre que la propension française à la repentance historique à sens unique non seulement est traitée à la légère, mais engendre une situation pire qu’avant: notre faiblesse emplie de masochisme délie l’Algérie de toute courtoisie diplomatique. Normal: délétère manque de courage.

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Quelques outrances liées au président de la République. On pourrait en rire si elles ne faisaient pas pleurer la démocratie. Un « léchomètre à Macron – Top six des plus beaux fayotages du quinquennat » a permis à Marianne de faire un classement dans ce registre qui n’est pas entravé par notre monarchie républicaine mais au contraire amplifié. On trouve, pour ces éloges défiant toute mesure, Jean-Michel Blanquer, BHL, Christophe Castaner, Frédéric Mitterrand, Bruno Le Maire et Richard Ferrand. Difficile d’établir une hiérarchie. Il paraît qu’Emmanuel Macron s’est lui-même offusqué du dithyrambe de Blanquer. Pour une fois BHL n’est pas le plus flagorneur. Castaner fait fort mais le vainqueur me semble devoir être Richard Ferrand qui trouve le moyen de célébrer Emmanuel Macron comme une synthèse exemplaire de tous les présidents de la Ve République. Navrante obséquiosité. Pas assez de courage pour rester dans la dignité et la plausibilité des appréciations. Ceux qui jugent sur Twitter que je dis parfois trop de bien – il m’arrive aussi d’écrire ou de proférer du mal puisque je déteste les hostilités et les adhésions en bloc – du président se rendront compte que je reste modéré !

« Effrayante » Hoshi 

Enfin Fabien Lecœuvre. Un épisode dérisoire mais très révélateur de l’abaissement au quotidien. Ce producteur et chroniqueur très bavard a qualifié une chanteuse que je ne connaissais pas, Hoshi, « d’effrayante » en vantant l’apparence d’autres artistes. À cette goujaterie il aurait été simple de répliquer, si on déniait le droit et la liberté de Fabien Lecœuvre à une telle expression, par une réaction personnelle du même type, genre « tu t’es regardé ! », ou même plus vigoureuse. L’affaire se serait arrêtée là et on n’aurait pas consacré tant de temps à cette péripétie ridicule. Mais c’était sans compter sur les réseaux sociaux qui ont ajouté une indignation hypertrophiée à ce minuscule incident. Comme cela est trop habituel, Fabien Lecœuvre s’est excusé, a été suspendu « provisoirement » d’Europe 1 et a fait preuve d’une repentance sur le mode d’un procès stalinien au petit pied. Se couvrant de cendres, il a déclaré que « ses propos sont inadmissibles et indignes de l’amour que je porte à la chanson française ». C’est bien pire que l’avoir définie comme « effrayante »: cette contrition lâche et pompeuse est le signe sombre de ce qu’on a fait de l’humain. Cette absence de tout courage, qui en l’occurrence n’assume pas et se flagelle, est déprimante. Car le courage est bien la vertu qui manque à ces quatre leçons sans frontières : il faut les apprendre toutes.

La démocratie, commerce non essentiel?

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Dès le 15 mai, tout sera rouvert, c’est promis, sauf les élections.


Dernière minute !! Selon différents médias, dans la foulée des questions au gouvernement, Jean Castex prononcerait et soumettrait au vote à l’Assemblée nationale, ce mardi, le maintien des élections régionales et départementales au mois de juin.

Ce qui est bien, avec Emmanuel Macron, c’est qu’on y voit tout de suite plus clair. Il a un calendrier bien en tête, notre souverain virologue, depuis qu’il a décidé du troisième confinement le 31 mars. D’abord, il a évité de le faire un 1er avril, ce qui aurait pu être gênant. Ensuite, il a annoncé que du 6 au 9 avril, les écoles, collèges et lycée fermeraient leurs portes et assureraient les cours « en distanciel ». On a vu que tout était parfaitement rôdé. Bien entendu, la plupart des élèves et des enseignants n’ont pas pu se connecter mais bon. La faute à Blanquer ? Pensez-vous, Blanquer ne se trompe jamais. Est-ce sa faute à lui si l’hébergeur OVH n’a pas fait son boulot ? OVH a répliqué assez sèchement qu’il n’y était pour rien, mais on les connaît ces gens-là : incapables de reconnaître leurs erreurs, contrairement au gouvernement. Blanquer a alors annoncé qu’en plus d’OVH, les plateformes pédagogiques avaient été victimes de cyberattaques venues de l’étranger. La faute à Poutine ? A Xi-Jin Ping ? Aux deux ? On sait depuis longtemps, c’est bien connu, qu’une des plus grandes angoisses de la Chine et de la Russie est que madame Lopez, professeur des 3e 2 au collège Jacques-Prévert du Raincy puisse donner son cours d’histoire par écrans interposés. Et puis, nous a finalement dit Blanquer à qui décidément tout le monde en veut, c’est la faute aux collectivités locales qui n’avaient pas installé les « tuyaux » adéquats.

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Mais ce n’est pas cela qui va perturber le calendrier pour autant. Ce mauvais moment oublié, tout le monde est autorisé à prendre les vacances de Pâques à la maison et à faire du tourisme dans un rayon de dix kilomètres (j’ai testé pour vous, à Lille : ça permet une jolie promenade le long du canal de la Deûle entre la Citadelle et disons jusqu’à Wambrechies, et même soyons fous, jusqu’à ce que l’écluse de Quesnoy-sur-Deûle soit en vue).  Mais poursuivons, le 26 avril, les écoles reprendront, puis à partir du 3 mai, les collèges et les lycées. Gardons une pensée émue pour la 3ème 2 de Madame Lopez qui sera en distanciel la semaine du 26 avril au 3 mai.

Emmanuel Macron lit des études

A partir du 3 mai, tout le monde sera en classe : « Je n’ai pas conditionné la réouverture des maternelles et des écoles, puis des collèges et des lycées, à des indicateurs sanitaires. Pourquoi ? Parce que ces trois semaines d’absence physique de cours sont déjà un effort important » a même déclaré au Parisien Macron qui doit avoir lu une étude sur la question précisant que le virus obéit quand le surveillant qui fait la grille lui parle un peu fermement. Mieux, le 15 mai, on va rouvrir les terrasses, les lieux culturels et des commerces fermés.

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Et enfin, les 13 et 20 juin, nous pourrons voter pour les élections régionales. Ah, mais non, en fait, peut-être pas… Il faudrait voir à ne pas faire n’importe quoi. On pourrait aussi bien les repousser, ce serait peut-être plus prudent nous dit-on du côté du gouvernement, du président de l’Assemblée nationale, du Modem et de LREM. Parce qu’avec le virus, on ne sait jamais.

Emmanuel Macron a lu une autre étude : le virus aurait une prédilection pour les bureaux de vote. Cela n’a évidemment rien à voir avec le fait qu’une déroute totale menacerait la majorité. D’ailleurs, est-on bien sûr que la démocratie soit un commerce essentiel ? Ce n’est en tout cas pas l’avis de Blanquer qui a donné l’exemple en renonçant, la mort dans l’âme, à se présenter en Ile-de-France alors qu’un triomphe l’attendait et qu’il aurait surement eu la voix de madame Lopez.

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Thomas Chatterton Williams: autoportrait en noir et blanc

« Désapprendre l’idée de race », écrit Thomas Chatterton Williams en sous-titre de son essai. Et dès le début, il explique (fort bien) comment est implantée l’idée de race dans les individus. Ainsi, lui qui est métis, né d’un père noir et d’une mère blanche, se voit noir. Du moins aux Etats-Unis, où règne toujours dans les consciences la « one-drop rule » — même si elle n’est plus appliquée légalement : une goutte de sang noir suffit à faire de vous un Noir, comme une goutte de café dans le lait en fait du café au lait.

Mais l’auteur, journaliste au New York Times Magazine, a vécu et vit toujours en France. Notre pays a toujours été considéré comme un Eden anti-racial par les Noirs américains, de Josephine Baker à Chester Himes en passant par Charlie Parker.  Williams est de surcroît marié à une Blanche : le livre commence par la naissance de sa fille, blonde aux yeux bleus et à la peau porcelaine — mais techniquement « noire » s’il faut en croire les préjugés américains, qui perpétuent la ségrégation alors même qu’elle a été abolie. Et en France, a-t-il remarqué dès le début, on ne classifie pas les Blancs et les Noirs de la même manière : non seulement il ne viendrait à l’idée de personne d’exiger un certificat génétique prouvant que vous avez tel degré de négritude dans le sang, mais la perception du Noir et du Blanc est toute différente. D’ailleurs, Williams a été considéré comme « maghrébin » à de multiples reprises. Et sommé de parler arabe…

Neymar: « Je ne suis pas noir, vous savez »

Bien sûr, la division américaine entre Blancs et Noirs existe chez nous — dans la tête des indigénistes et autres militants de l’UNEF qui au nom de la pensée de gauche se sont mis en tête de réhabiliter le racisme.

A lire aussi, du même auteur: Oui, Monsieur Blanquer, il faut dissoudre l’UNEF!

Nous ne sommes pas les seuls à avoir une vision non manichéenne des races — nous qui avons aboli le terme. « Au Brésil, explique-t-il, une goutte de sang blanc rend la personne non-noire ». Et de raconter qu’«en 2010, quand un journaliste a demandé à Neymar da Silva Santos Júnior, la superstar du football au teint basané et aux cheveux frisés de père noir et de mère blanche, s’il avait déjà été victime de racisme, il avait eu cette célèbre réponse : « Jamais. Ni sur le terrain ni en dehors. Je ne suis pas noir, vous savez ». »

Le livre raconte comment l’auteur s’est extirpé de cette vision raciale — au gré des études (et manifestement, plus vous avez fait d’études, moins vous êtes enclin à vous ranger dans une case de couleur pré-définie), des rencontres et des voyages. Le racisme témoigne toujours d’une étroitesse de vues, qu’elle soit due à un enfermement dans une crétinerie native, des a-priori hérités des parents, une incapacité à relativiser en comparant des cultures différentes.

Nous sommes aujourd’hui assignés à résidence par les racistes — et ils ne sont pas à l’extrême-droite, sauf survivants cacochymes de la Deuxième Guerre mondiale. Les théories raciales d’Hitler sont aujourd’hui véhiculées par la gauche « intersectionnelle », qui instrumentalise des concepts américains pour tenter d’insérer en France une opposition qui n’est pas dans notre culture.

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Williams a fini par procéder à une analyse de son ADN, qui lui a révélé qu’il était majoritairement « blanc ». La génétique est impitoyable : le National Geographic a publié une étude concernant des dizaines de personnes aux caractéristiques génétiques similaires — jusqu’à en sélectionner six qui avaient exactement « le même héritage racial, à savoir 32% Europe du Nord, 28% Europe du Sud, 21% Afrique subsaharienne et 14% Asie du sud-est / Afrique du nord » et comme l’explique l’auteur de l’étude, « les individus avaient beau paraître identiques sur un diagramme circulaire, ils ne se ressemblaient pas du tout entre eux et s’identifiaient très différemment sur le plan ethnique et racial ». D’où la grande découverte de l’auteur : le concept de race n’est pas figé, mais « fluide ». Il dépend de données qui n’ont rien à voir avec la « race » : coutumes, éducation, culture, contraintes de groupe, assignation à résidence.

Brighelli n’est pas suédois

Une étude généalogique un peu sérieuse ouvre des perspectives abyssales. Je suis à moitié corse, à moitié catalano-provençal. Mais en fait, les ancêtres communs de mes père et mère sont toscans — quasiment du même village. Quant à la souche « corse » (via mon arrière-grand-mère paternelle), elle est composée, en admettant qu’elle remonte assez loin, de tout ce qui est passé en dans l’île : Etrusques, Carthaginois (eux-mêmes Moyen-orientaux), Grecs, Romains, Arabes (installés dans le sud de l’île pendant près de deux siècles, et pirates turco-mauresques qui cinq siècles durant vinrent de temps en temps déposer des messages génétiques), Pisans, Génois, Français de toutes origines, et dernièrement touristes de nationalités diverses. Et je me prétendrais « blanc » ? Pourquoi pas scandinave — les Vikings ont bien dû faire relâche dans une île qui fournissait les plus beaux mâts de navire de Méditerranée…

Il faut être taré comme le sont les militants indigénistes, les étudiants « éveillés » (ou « woke », comme on dit en franglais) et les sociologues pour se revendiquer Noir, Maghrébin (ô mon ami « algérien », tu veux que je te raconte quels peuples sont venus violer tes grands-mères depuis que des étrangers se sont mêlés aux Berbères originels ? Tu veux parier que tu as du sang vandale ou turc ?) ou « Breton », comme dit l’autre… Oui, la « race » est un concept fluide — si fluide qu’il nous glisse entre les doigts. Et ma foi, c’est très bien comme ça.

Thomas Chatterton Williams, Autoportrait en noir et blanc / Désapprendre l’idée de race, Grasset, 2021.

L’assimilation, une chance pour la France

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La France sortira-t-elle un jour des grands débats sur l’assimilation?


On peut se le demander tant l’actualité politique ou la vie intellectuelle sont occupées par la question. Le socialiste Manuel Valls vient de faire son «grand retour» en librairie avec Pas une goutte de sang français (Grasset). De son côté, Raphaël Doan a publié un essai remarqué Le rêve de l’assimilation (Passés Composés). Dans la majorité, Aurore Bergé part en croisade contre le rappeur Médine…

Vincent Coussedière prend la plume à son tour pour livrer son avis sur l’assimilation. Spécialiste du populisme, le professeur de philosophie se penche sur la question dans son dernier ouvrage Éloge de l’assimilation, critique de l’idéologie migratoire. Il déplore le fait que l’immigration soit désormais considérée comme un phénomène ordinaire, que personne ne remet plus en question.

Replacer la question du point de vue de la nation

Son livre invite à s’interroger sur la tradition française d’accueil des populations étrangères. Assimilation, intégration, inclusion: que faut-il faire de ces populations étrangères qui arrivent en grand nombre sur notre sol ? Jusqu’à la moitié du XXe siècle, il “s’agissait de se placer du point de vue de la nation”. L’assimilation était largement prédominante. L’immigré devait être avant tout utile à la nation et assimilable à elle. “Or, observe Coussedière, dès la fin des années 1970, un certain nombre de conflits sociaux se transformèrent, dans une logique sartrienne, en conflits identitaires, la reconnaissance de l’identité de l’immigré et particulièrement de son appartenance à l’islam, prenant le pas sur les revendications classiques d’égalité économique.” Depuis les années 1980, on change ainsi de paradigme. Vraisemblablement dans la continuité du mouvement de mai 68, c’est le respect de l’identité de l’étranger qui prime. Dès lors, ce ne sont plus les intérêts de la nation qui prévalent comme du temps de Charles de Gaulle, mais bien les besoins de ces nouvelles populations.

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L’intégration offre l’avantage de préserver les identités propres aux arrivants, tout en les incluant dans notre société. C’est le fameux « vivre ensemble ». Étrangers chez eux, Français en société, telle était l’idée… L’auteur cite Jürgen Habermas pour qui la différence entre le plan des mœurs, relevant du cercle privé, et celui de la citoyenneté, relevant de la sphère publique, n’empêcherait pas d’arriver à une volonté commune. Mais séparer la sphère publique de la sphère privée est impossible pour un musulman qui voit toute sa vie réglée par la charia.

Renouer avec un projet national

Jusqu’alors, la laïcité et les valeurs de la République étaient le cadre offert par la nation française aux candidats à l’assimilation. Mais les défaillances de ce système sont désormais flagrantes. Le port du voile dans l’espace public montre à quel point cette idéologie migratoire a été naïve. L’essayiste cite Malika Sorel: « Nous ne sommes plus confrontés à un phénomène migratoire classique, mais à des phénomènes de diasporas. Les migrants n’ont plus besoin de se plier aux us et coutumes des Français. L’État lui-même a joué un rôle majeur dans la dégradation de l’insertion et de l’intégration. » Vincent Coussedière évoque également cette « soumission » à l’étranger, dont Michel Houellebecq a fait un roman.

Selon lui, l’idéologie migratoire repose sur trois verrous: un verrou affectif qui déplace sur la figure de l’immigré la honte du sort fait aux juifs, aux Noirs ou aux colonisés; un verrou théorique du libéralisme concret qui flatte l’identité propre à chaque individu; et un verrou militant de l’engagement des médias et du droit pour défendre les immigrés et leur représentation victimaire. Le philosophe analyse longuement la pensée de Sartre qui a posé les bases de l’idéologie multiculturelle en France: “Sartre ne s’est (…) pas préoccupé du sort réel des Juifs, des Noirs, des colonisés, des immigrés, il ne s’est pas préoccupé des torts qui leur sont fait en matière de droits et de liberté, il s’est préoccupé d’un tort essentiellement “moral”, d’un tort porté à la reconnaissance de leur identité.” Coussedière dénonce les amalgames faits trop souvent entre patriotisme et xénophobie, entre nationalisme et racisme, entre racisme et antiracisme. « Une relation équilibrée aux étrangers sera de nouveau possible dès lors que nous aurons renoué avec la fierté, non d’une simple identité, mais de la grandeur d’un projet national. » Pour les Grecs, filiation et éducation étaient les conditions nécessaires pour appartenir à la Cité. Avec notre droit du sol, on en est bien loin! La faiblesse de notre modèle français, qui a honte de lui-même, ne peut s’imposer face à la masse critique de l’immigration.

La solution : une assimilation sélective 

Coussedière plaide pour qu’on revienne à une assimilation plus sélective. Il parle ainsi d’ « exclusion inclusive » des immigrés. Exclure l’immigré si ses modèles culturels sont incompatibles avec les nôtres, et l’inclure si ses modèles sont compatibles ou s’il accepte de s’en libérer pour s’assimiler à la France. Pour lui, il ne faut tout simplement plus considérer les immigrés comme des victimes, mais comme des êtres politiques avec un projet.

On ne peut que lui donner raison. Pour assimiler, il faut effectivement séduire, donner envie aux gens de s’intégrer. Mais la France d’aujourd’hui est-elle séduisante pour ceux qui arrivent? La binationalité n’est-elle pas une aberration française de plus? Un individu peut-il être citoyen de deux pays à la fois dans cette logique de renforcement de l’assimilation?

Eloge de l'assimilation: Critique de l'idéologie migratoire

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«Madame Claude» interdit aux moins de 16 ans

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Et si l’on revoyait le film de Just Jaeckin dans sa version restaurée avec Françoise Fabian en mère maquerelle de haut standing?


Il y a un plaisir non coupable à revoir ce film de mai 1977 dans notre époque qui chasse le téton et prône l’émancipation par l’auto-entreprenariat. Dans les vapeurs d’alcôve, poudrée à saturation, avec ce grain voilé si caractéristique de la décennie, censé alors rehausser la qualité esthétique de l’image, surgissait une « Madame Claude » des beaux quartiers. Habillée par Guy Laroche, chapeautée à la Garbo, les lèvres soulignées d’un rouge carmin, à l’arrière d’une limousine Mercedes avec chauffeur, Françoise Fabian passait de la Maud de Rohmer à la Claude de Jaeckin sans se départir de son aura tentatrice. Elle possédait cet érotisme sulfureux qui fut longtemps l’apanage des bourgeoises-amazones avant qu’elles ne se décident à militer pour les droits de l’Homme et renoncent à leur charme vénéneux. Le réseau de call-girls de « Madame Claude » avait ce côté poisseux des dessous de la République, sa fesse sombre, arrangements policiers et renseignements sous la couette, toute la mythologie du « gai Paris » avec Giscard à la barre. Diplomatie à l’horizontale et parties de chasse en Sologne, la France tirait ses dernières cartouches des Trente Glorieuses. Autrefois, les grands de ce monde apprenaient notre langue en pratiquant le sexe hautement tarifé. Ils visitaient la capitale, le gland à la main, l’Assimil dans la braguette. Aujourd’hui comme hier, sur Netflix en biopic ou en VHS fatiguée, la prostitution de luxe est un sujet vendeur, fourre-tout, où le bon peuple peut nourrir sa haine des puissants et leur prêter toutes les turpitudes possibles. On peut faire dire tout et son contraire à ce fait de société. Des souvenirs polissons au trafic d’êtres humains, de l’accessoire au servage, de l’anecdotique au pathétique, de la gaudriole au salace, l’échelle des valeurs varie au gré des indignations. En 1977, Just Jaeckin photographe de mode starisé par « Emmanuelle » s’empare des « Mémoires de Madame Claude » écrites par Jacques Quoirez, le frère de Françoise Sagan, présenté dans la littérature de l’époque comme testeur en chef du réseau. Son rôle est tenu à l’écran par un Maurice Ronet, initiateur crépusculaire, avec juste le dégoût nécessaire pour rendre son personnage crédible. Dans ce polar légèrement dénudé, entre CIA et barbouzeries, casting international et agence de tops models, il n’y a pas de vérité historique à rechercher. Serge Gainsbourg signe la musique et Françoise Fabian, au mental d’acier délicatement ébréché, fascine par sa sécheresse et cette voix soupçonneuse qui semble toujours agresser pour mieux séduire. Elle fait du macrotage en jupons, une leçon de management à destination des jeunes travailleuses du sexe. Ce qui pouvait sembler un peu kitsch et démonstratif en 1977 prend une patine en 2021 dans cette version master haute définition qui comprend en bonus le documentaire « Les confessions de Madame Claude » d’une durée de 55 minutes. Certains flottements de la caméra, le flou comme mise en scène suggestive, font de cette œuvre parfois sous-estimée, à mi-chemin entre le thriller et l’étude de mœurs, un moment hors du temps. Avouons-le, terriblement addictif dans l’évocation d’un passé fantasmé et dont même les errements esthétiques forment de belles rides sur la pellicule. Just Jaeckin, promoteur inspiré d’un art de vivre décadent, filme avec volupté cette fin des années 1970. Quand la permission et la soumission jouait un entrelacs malsain. Jaeckin fut le talentueux étalagiste de la vitrine France. Le film s’ouvre ainsi sur le nez aquilin d’un Concorde de la British Airways. Il fait appel aux mannequins Dayle Haddon, Vibeke Knudsen et Yva Setterborg pour capter l’attention du spectateur. Rappelons pour mémoire les mensurations de Marie-Christine Deshayes, également à l’affiche du film et mannequin de l’agence Elite, ère John Casablancas, située rue d’Artois dans le VIIIème arrondissement : Hauteur 1,76/Poitrine 85/Taille 60/Hanches 89/Confection 38/40/Chaussures 40/ Gants 7½/ Cheveux bruns/ Yeux bruns. Pour faire peur, il fallait un méchant dans l’histoire, un affairiste fou à l’accent tranchant et à la blondeur gominée, Klaus Kinski en est la caricature. Il est embauché et on lui octroie un fils, le tout jeune comédien Pascal Greggory. Après La Mandarine de Molinaro, Murray Head continue à interpréter les jeunes anglais désœuvrés. Il est bizarrement doublé par Pierre Arditi ce qui rend le visionnage décalé mais pas désagréable pour autant. Et puis surtout, Jaeckin recrute deux seconds rôles de premier plan du cinéma français : André Falcon et François Perrot. Il suffit de les voir pour que notre mémoire se mette à tournoyer. Ils ont la raideur administrative nécessaire à leur fonction. Madame Claude est comme ces parfums, un peu trop voluptueux et chargés, qui ouvrent les vannes du passé.

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Eugénie Bastié : « Observer la vie intellectuelle m’a rendue moins péremptoire »

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Eugénie Bastié © HANNAH ASSOULINE

Dans La Guerre des idées[tooltips content= » Robert Laffont, mars 2021″]1[/tooltips], la journaliste et essayiste Eugénie Bastié observe avec finesse le champ de bataille intellectuel français. De cette mêlée souvent médiocre émergent des gagnants – conservateurs, populistes, gauche radicale – et des perdants – libéraux et socio-démocrates. Malgré les sectarismes qui veulent interdire la contradiction, les idées retrouvent le pouvoir


Causeur. Vous revenez d’un long voyage au pays des idées. Qu’avez-vous appris, et peut-être d’abord sur vous ?

Eugénie Bastié. J’ai beaucoup appris sur moi-même. Et j’ai sans doute changé. Je suis sortie d’une dimension purement polémique pour me placer en position d’observatrice de la vie intellectuelle française. J’ai appris à mettre plus de côté mes convictions, ma vision du monde. J’ai compris à quel point le pluralisme est précieux, d’autant qu’aujourd’hui il est menacé. Pour interroger des gens qui ne partagent pas mes convictions, j’ai dû me mettre à leur place, tenter de comprendre leur généalogie intellectuelle ; ça m’a décentré de mes propres convictions et appris à faire place aux idées de l’autre. Cela m’a donné le goût de l’affrontement d’idées, au-dessus de la mêlée – moins dans le combat et plus dans le débat. Ainsi, j’ai redécouvert la pensée libérale à laquelle j’étais plutôt hostile. En somme, ça m’a rendu moins péremptoire.

S’interroger sur la vie intellectuelle des dernières décennies, c’est s’interroger sur une hégémonie. Pourquoi est-ce la gauche qui a toujours défini les termes du débat ?

Depuis la fin du XIXe siècle, il y a toujours eu plus d’intellectuels de gauche que de droite. À l’origine, le terme est employé par les écrivains de droite pour qualifier (et même pour disqualifier) les penseurs de gauche pendant l’affaire Dreyfus. Barrès l’utilise pour désigner des auteurs férus d’abstraction, éloignés de ce qu’on appelle aujourd’hui les préoccupations concrètes des gens. Raymond Boudon s’est interrogé dans une conférence sur la quasi-inexistence des intellectuels libéraux. Il y a plusieurs explications à cette surreprésentation de la gauche chez les intellectuels : à gauche, on veut changer le monde, donc on tourne davantage vers l’idéologie et l’abstraction ; il y a aussi une raison sociologique d’après Robert Nozick : les universitaires dépendants de l’État ne vont pas le critiquer, alors qu’ils sont naturellement hostiles au marché, qui ne les récompense pas.

À lire aussi : Eugénie Bastié: “Entre l’orgie et la pénitence, je ne sais pas ce qui triomphera après l’épidémie”

En réalité, la gauche, ayant renoncé à changer le monde, est devenue le camp du Bien autour des années 1980. Et cette supériorité morale ne lui est même pas contestée par la droite.

Oui, ça continue aujourd’hui. Dans son dernier livre, Élisabeth Roudinesco traite Paul Yonnet de fasciste alors que dans les années 1990, il disait la même chose qu’elle aujourd’hui, à savoir que l’antiracisme produisait le retour de la race dans le débat public. Elle dénonce le brouillage entre les sexes tout en affirmant que la Manif pour tous était un déferlement de haine. Quant à la droite, longtemps, elle a renoncé à théoriser ce qui lui paraissait aller de soi. Si la Manif pour tous a été un moment de cristallisation, c’est précisément parce que les choses qui lui semblaient évidentes (famille, différence des sexes) ne l’étaient plus, d’où la nécessité de repenser ses fondements théoriques.

Résultat, on serait bien en peine de définir la droite.

En effet, on s’aperçoit que la droite en tant que famille idéologique n’existe pas. Aujourd’hui, il y a trois grands courants : la droite libérale, qui est en peine car le libéralisme subit aujourd’hui un krach idéologique après avoir été la pensée dominante dans les années 1980-1990 ; la pensée conservatrice qui a connu un petit renouveau, notamment sous le quinquennat de François Hollande autour de ces questions de la famille et du genre ; enfin, une droite populiste. Ces trois courants se sont un peu ressoudés récemment face au mouvement « woke » de la gauche américaine et maintenant française : on voit par exemple des macronistes, qui traitaient les conservateurs de fascistes, déchaînés contre la cancel culture et le woke. Le Covid a également eu pour effet de rapprocher les libéraux, comme Gaspard Koenig et les conservateurs, comme Pierre Manent, sur la question des libertés.

Jean-Paul Sartre et Michel Foucault rencontrent des dissidents soviétiques, juin 1977. © DESPATIN && GOBELI/Opale/Leemage
Jean-Paul Sartre et Michel Foucault rencontrent des dissidents soviétiques, juin 1977. © DESPATIN && GOBELI/Opale/Leemage

Revenons à la généalogie. Avec Le Rappel à l’ordre, de Daniel Lindenberg, on a vu le retour des listes noires.

Alain Finkielkraut ou Jacques Julliard regrettent la parenthèse enchantée des années 1980-1990. Pour eux, c’était le temps du débat, du dialogue : mais c’était aussi celui du consensus mou. Ils ont confondu le dialogue avec l’absence d’adversaire ou, comme l’a dit Baudrillard, avec la « grève des événements ». Le communisme était à terre et la droite conservatrice n’existait pas, d’où le triomphe du libéralisme.

Je pense qu’ils se trompent : dans la vie intellectuelle, la norme, c’est l’affrontement, que ce soit à la fin du XIXe siècle, dans les années 1930, ou dans les années 1960-1970 à l’université où sévissait une hégémonie marxiste. Quand Sartre dit que « tout anticommuniste est un chien », c’est une phrase d’une violence inouïe. Même aujourd’hui, personne ne dirait cela à la télévision. La différence, c’est que Sartre ne dit pas « tout anticommuniste offense mon Moi profond et mon identité ».

La liberté des réseaux sociaux, c’est la liberté de la jungle, c’est-à-dire la loi de la meute et du plus fort, comme dit Marx la liberté du renard dans le poulailler.

Une autre différence est que, les affrontements intellectuels, passés à la moulinette des réseaux sociaux, entraînent bannissements et lynchages. Un système dans lequel on peut perdre son travail pour un mot de travers (ou pas), cela rappelle le stalinisme.

Quand de Gaulle a réintégré Pierre Boutang à l’université, dans les années 1960, il y a eu des pétitions d’intellectuels (Derrida, Deleuze, etc.). La nouveauté, aujourd’hui, c’est que trois sectarismes coexistent : celui de l’extrême gauche intellectuelle, de Sartre et Beauvoir (la droite est pluraliste parce que « la vérité est une et l’erreur multiple ») à Geoffroy de Lagasnerie qui ose proclamer « il n’y a pas de penseurs de droite » ; celui de la loi et de la judiciarisation qui voit des intellectuels traduits en justice pour leurs propos et écrits, on songe à Pascal Bruckner, Georges Bensoussan ou Éric Zemmour ; enfin le sectarisme de la compassion : je t’interdis de parler parce que tu me blesses, tout discours sur le genre, la race, etc., pouvant être interprété comme une agression directe. Trois sectarismes, trois bonnes raisons de censurer l’adversaire.

Nous pensons volontiers que la liberté d’expression est menacée, mais en même temps on peut dire absolument n’importe quoi. Comment se débrouiller avec ce paradoxe ?

La liberté des réseaux sociaux, c’est la liberté de la jungle, c’est-à-dire la loi de la meute et du plus fort, comme dit Marx la liberté du renard dans le poulailler. La vraie liberté exige un certain cadre et des règles, à commencer par la rationalité, l’universalité du jugement. Cette liberté intellectuelle est menacée, mais paradoxalement la France est une des terres de résistance parce que nous sommes moins dans l’émotion pure que les pays anglo-saxons. Est-ce parce que ce délire post-moderne a été inventé par les penseurs de la French Theory ? Leur grande idée, que la neutralité et la rationalité n’existent pas, que ce sont des constructions occidentales, que toute pensée universelle est en fait un discours produit par les dominants. Ce qui explique le déni de certaines réalités : tout est construit, y compris le réel, la délinquance, l’insécurité ou l’islam radical. Tout est construction, sauf ce qui arrange la gauche. Aujourd’hui, on arrive aux limites de cette méthode : le réel ressurgit, mais on n’a plus les armes pour le défendre. Cependant, une lueur d’espoir : il n’y a qu’en France où une partie de la gauche s’élève contre les théories du genre et de la race nées de ce relativisme.

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En effet, avec Michéa, Guilluy et Onfray, nous avons la spécificité d’avoir une gauche réac – quoique Michéa récuse le terme « gauche » –, un courant que l’on pourrait qualifier de social-populiste. Mais ne sont-ils pas relativement isolés ?

Oui, mais en termes d’influence, cela irrigue énormément. Ils incarnent une mutation de la gauche qui ne souscrit ni aux dérives identitaires ni au réformisme et se concentre sur la défense des classes populaires. Cette gauche-là a une énorme influence intellectuelle, même si elle est méprisée par les universitaires de gauche. Michel Onfray est sans doute l’un des penseurs les plus connus et les plus influents.

 Il y a un facteur de dégradation du débat public et de la vie des idées que vous négligez, c’est la baisse générale du niveau. Or, elle est déterminante dans la disparition de la nuance. Pour accepter la nuance, il faut pouvoir penser deux choses en même temps.

Cette baisse de niveau est indéniable. Dans les années 1960-1970, des livres d’intellectuels complexes étaient des succès de librairie (Lacan, par exemple, vendait 60 000 exemplaires). Aujourd’hui, quand un livre de sciences sociales se vend à 2 000 ou 3 000 exemplaires, on considère que c’est une réussite. Ce qui marche en librairie, ce sont les livres de développement personnel. Seuls deux ou trois essais par an dépassent les 30 000 exemplaires. Le temps de cerveau disponible est aujourd’hui capté par les écrans plutôt que par le savoir et la réflexion. En outre, la profession d’universitaire n’attire plus les esprits brillants ni les chercheurs férus de savoir et de transmission. Il y a cinquante ans, un universitaire était un notable, aujourd’hui, c’est un prolétaire.

Autre facteur de sclérose, l’existence de vaches sacrées, et pas seulement les lubies féministes ou antiracistes. Par exemple, très peu de gens se hasardent à dénoncer notre merveilleux système social qui est censé faire partie de notre ADN.

Dans les années 1980-1990, un vent de liberté intellectuelle a soufflé, mais la liberté économique n’est jamais véritablement arrivée au pouvoir, au contraire, on sacralise de plus en plus le rôle de l’État. Le libéralisme, comme proposition intellectuelle, subit un krach parce qu’il n’a pas su répondre à la demande de protection des peuples. Au contraire, en applaudissant à la mondialisation, il a entériné le mauvais coup porté aux classes moyennes occidentales. Toutefois, il pourrait retrouver une actualité à la faveur de la pandémie et de l’entrisme de l’État dans les moindres gestes de la vie quotidienne. Je crois que, dans les années qui viennent, nous retrouverons le goût de la liberté, car notre société a quelque chose d’étouffant.

On parle beaucoup de l’ère du clash, mais en réalité on a peur de la dispute intellectuelle.

Vous êtes bien optimiste… En attendant, dans notre drôle de pays, nous arrivons à nous empailler pour savoir qui a gagné la bataille culturelle – d’ailleurs, aucun courant ne veut assumer sa victoire comme si le victimisme gagnait la vie des idées. Alors, selon vous, qui détient aujourd’hui l’hégémonie ?

Je n’ai pas de réponse évidente à cette question. Nous vivons un phénomène d’archipellisation – pour reprendre le terme de Jérôme Fourquet – de la vie intellectuelle. Chacun parle à son camp et marque des points dans ses territoires idéologiques. La gauche reste hégémonique à l’université, même s’il y a débat entre la gauche universaliste et la gauche néo-identitaire. Mais l’université est complètement coupée de la société. La droite progresse dans les médias, avec de nouvelles chaînes de télévision, de nouveaux journaux, etc. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui, on manque de cet espace de débats où des esprits très différents pouvaient se rencontrer et dialoguer. Ainsi, il n’y a plus de grandes émissions de télévision où se rencontrent des personnalités de bords très opposés comme « Apostrophes » ou « Ce soir (ou jamais !) ». On parle beaucoup de l’ère du clash, mais en réalité on a peur de la dispute intellectuelle.

Vous bottez en touche… Donc, personne n’a gagné ?

Il y a un renouveau conservateur et populiste, avec le regain de la nation et des frontières. Plus personne ne considère que l’immigration est une chance en soi, que le multiculturalisme est un bienfait absolu. Même la gauche identitaire déteste le multiculturalisme. Les grands gagnants de la bataille sont donc les conservateurs, les populistes et la gauche radicale qui a connu une véritable résurrection depuis 2005. Aujourd’hui, la gauche bourdieusienne est hégémonique à gauche. Les grands perdants sont les libéraux et la pensée sociale-démocrate.

Vous vous gardez de la déploration, au contraire, vous trouvez beaucoup de raisons d’espérer, notamment des penseurs américains peu connus ici. Tout de même, est-ce que la vie intellectuelle, ce n’était pas mieux avant ?

Je suis partagée. Effectivement, j’ai tendance à penser que les grandes heures de la pensée française sont derrière nous. Au début du XIXe siècle et même dans les années 1970-1980, la joute était d’un autre niveau. Cependant, il y a un regain de la passion intellectuelle. Je suis née en 1991, on parlait alors de la « fin de l’histoire », le règne de la démocratie et du marché devait advenir. Aujourd’hui, j’ai le sentiment de vivre un tournant historique où les idées retrouvent un pouvoir. Pour le pire – avec le sectarisme et l’ostracisme – et pour le meilleur, car à nouveau, les idées peuvent changer le monde.

David Lisnard: la culture sauvera les Français

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Christophe Tardieu et David Lisnard © Hannah Assouline

David Lisnard, maire de Cannes et figure montante de la droite, n’en finit pas d’occuper le terrain des idées. Causeur publie les bonnes feuilles de La culture nous sauvera, l’essai coécrit avec Christophe Tardieu publié ce jour et offrant de nombreuses propositions[tooltips content= »Editions de l’Observatoire, avril 2021″]1[/tooltips]


Si le maire le mieux élu de France —dont la gestion efficace et volontariste de la vaccination Covid-19 à Cannes a prodigieusement agacé Olivier Véran et sa politique vaccinale de l’escargot — n’est encore officiellement candidat à rien, il ne manque pas de convictions et s’apprête à lancer une plateforme programmatique musclée pour sortir la France du déclin. Pour incarner ce plan de sauvetage, par exemple à l’élection présidentielle, sa réponse aux médias est inlassablement la même: on verra plus tard, les idées d’abord…

Dans le grand entretien qu’il nous avait accordé il y a quelques semaines (Voir notre entretien du 18 mars 2021), David Lisnard dessinait déjà les contours d’un programme et d’une philosophie politique, sans langue de bois, et sans reculer devant les sujets qui fâchent. Le constat est accablant, et sans doute partagé par une majorité de Français : la France s’enlise depuis trente ans dans un mal-être anxiogène, et les pouvoirs successifs se sont contentés de gérer « au mieux » un déclin que l’immobilisme politique rend inéluctable et accélère. Crise économique, chômage croissant, crise de l’éducation, terrorisme, ensauvagement de la société, baisse de la richesse par habitant, perte de souveraineté numérique, désindustrialisation, islamogauchisme, montée des populismes, mode suicidaire de la « décroissance » écolo, recul des valeurs républicaines chez les jeunes… N’en jetez plus, tous les signaux sont au rouge ! Et la crise sociale post-Covid qui s’annonce devrait générer des gilets jaunes à la chaîne.

David Lisnard le soulignait, la France —comme l’Europe—, a renoncé à être une puissance au profit du statu quo, alors qu’elle dispose des atouts et des talents pour rayonner dans tous les domaines. Parmi les solutions proposées, outre le retour de la culture du risque en lieu et place du mortifère « principe de précaution », la restauration de l’autorité de l’État, la confiance dans le progrès et la science, dans l’éducation des fondamentaux à l’école, les investissements massifs dans les nouvelles technologies, ou encore la fin de l’État obèse et de l’infantilisation des Français, le maire de Cannes insistait longuement dans notre entretien sur le rôle capital de la culture pour inverser la pente du déclin.

À lire aussi:  «La guerre contre l’islamisme est un combat idéologique et culturel»

Dans La culture nous sauvera, essai coécrit avec Christophe Tardieu, et dont nous vous proposons quelques extraits, David Lisnard précise sa pensée. Si la culture à elle seule ne peut remettre la société française sur le chemin de la prospérité et de l’apaisement, elle peut fortement participer à guérir notre pays du mal-être collectif qui le ronge. Pour les auteurs, la France doit redevenir la patrie de la culture, fière de ses racines, et projetée vers l’avenir. La culture, comme l’éducation, serait une « exigence civilisationnelle et une ardente nécessité économique et sociale ». Le livre est dédié, ce n’est pas anecdotique, à Samuel Paty et à toutes les victimes de l’obscurantisme.

EXTRAITS

Le fléau « woke » 

Nul ne peut contester qu’il existe aujourd’hui une fragilité majeure de la nation comme communauté de règles, de modes de vie, de valeurs et de destin. Des statues de personnages célèbres déboulonnées à l’écriture inclusive en réalité excluante, des censures universitaires émanant des woke ou des décolonialistes montrent que le passé historique, la langue française et la transmission du savoir sont l’objet d’attaques sectaires, sous le vocable bien trouvé aux États-Unis de « cancel culture » (culture de l’annulation).

Cette situation est insupportable pour ceux qui aiment leur pays, ce qui est évidemment notre cas. C’est pourquoi, il nous semble essentiel de mobiliser nos forces et de nous concentrer sur les moyens de sortir de ces multiples crises qui, à terme, sont potentiellement destructrices de notre société. Or, il existe un domaine qui peut contribuer à éviter à la France de tomber dans le maelstrom. Il s’agit du secteur culturel.

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Une économie qui rapporte

Qui sait que le produit intérieur brut des industries culturelles en France atteint 2,3 % de notre PIB ? Qu’avec 45 milliards d’euros de chiffre d’affaires, les ressources du secteur culturel sont supérieures à celles de notre industrie automobile et pharmaceutique ? Qui aurait imaginé l’importance de l’emploi dans la culture avec 620 000 emplois directs et le double de personnes qui touchent un revenu lié aux activités culturelles ? Qui se doute que sur les 90 millions de touristes qui visitaient annuellement la France avant la crise sanitaire du Covid-19 et dépensaient 42 milliards d’euros, pas loin des deux tiers avaient effectué au moins une visite culturelle ? Qui aurait pu croire que les biens culturels français ont une croissance de leurs exportations qui est le double de celles des autres biens de consommation?

Il existe une culture française, n’en déplaise au président Macron 

Nous croyons en la force universelle de l’œuvre artistique comme en la grandeur culturelle de la France, à son potentiel, tout en étant lucides sur les affaiblissements et parfois les renoncements résultant de décennies de déconstruction post-soixante-huitarde.

Contrairement à une affirmation entendue en 2017 par celui qui est devenu président de la République, selon laquelle « il n’y a pas de culture française » mais « une culture en France », nous pensons, bien au contraire, qu’il existe bel et bien une culture française et qu’elle est même consubstantielle par définition à notre pays, à notre peuple, à notre nation : quand la culture va mal, la France aussi. Cette culture française n’est pas figée, bien sûr, elle est une réalité subtile qui dépasse les modes et le temps. Elle est construite sur les fondations de la logique aristotélicienne, du théâtre grec, de la pensée romaine, de la beauté antique, bâtie avec l’art chrétien du Moyen Âge, magnifiée à la Renaissance, autour des humanités. Elle trouvera son apogée aux XVIIe et XVIIIe siècles, et encore de grands moments de gloire avec ses artistes au XIXe siècle. La culture française d’aujourd’hui, si vivante, est issue de cette histoire.

Comment nier en effet qu’il existe bien une architecture française, un roman français, une poésie française, un cinéma français, des mouvements artistiques français, une chanson française et tant d’autres formes artistiques dont on reconnaît l’origine à la première vision ? Il serait totalement absurde de considérer que cette culture française est par nature supérieure aux autres, mais il est encore plus ridicule de penser qu’un artiste de notre pays est coupé de toutes références culturelles et de sa propre histoire.

Nous n’avons pas honte de dire que notre culture française est spécifique, pour ne pas dire singulière, et riche, pour ne pas dire brillante. Force est de constater qu’elle est aussi un exemple pour le monde entier, ce qui n’empêche qu’elle a pu bénéficier par le passé et encore maintenant, d’heureuses influences extérieures. C’est cette force et cette qualité de la culture française qui sont aujourd’hui en péril, par relativisme paresseux, contraintes excessives sur la création, renoncement à en faire une exigence individuelle et une ambition nationale. Voilà qui donne du sens au combat qu’il faut livrer pour la culture, qui conjugue enracinement et universalité, effort et créativité, héritage et rupture, émancipation et cohésion, prospérité et panache.

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La culture, antidote à l’ensauvagement ?

« Ensauvagement » de la société : le terme, volontairement polémique, a été lâché par Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, dans une interview donnée au quotidien Le Figaro. La question n’est pas ici de juger de la réalité de cette situation, donc de l’opportunité de l’usage de ce terme. En revanche, ce vocable qui semble devenu structurant dans le débat politique du moment est intéressant pour l’objet du présent ouvrage en considérant son antonyme : « civilisé ». La condamnation d’une société perçue comme de retour à un état de violence sauvage exige, par symétrie, la nécessité de rétablir les voies de la civilité qui constitue l’être humain dans une civilisation. La culture, qui est faite d’un ensemble de liens sociaux, d’élévations intellectuelles et de codes comportementaux communs, construit précisément notre civilisation.

Les réponses immédiates doivent être policières et judiciaires face à cet ensauvagement, aux formes hélas croissantes de délinquance juvénile, aux forces centrifuges qui fragmentent la nation française : l’individualisme exacerbé, le consumérisme, les communautarismes et l’économie parallèle fondée sur le trafic de stupéfiants… L’injection de civilité, c’est-à-dire un partage organisé et massif de culture par des connaissances liées à des valeurs chargées de sens, s’impose davantage.

Les représentations culturelles communes qui permettent des échanges apaisés et un bon niveau de sociabilité sont le fruit d’apprentissages qui exigent méthode, rigueur, efforts, ce qui n’exclut pas les plaisirs ludiques. Elles sont par ailleurs porteuses à la fois d’enracinement et d’universalité. C’est l’un des enjeux majeurs de l’éducation artistique et culturelle (EAC) pour tous les élèves, c’est-à-dire offrir à chaque enfant, adolescent et jeune adulte de notre pays l’apprentissage de connaissances culturelles communes, la rencontre physique avec des artistes ainsi que la découverte de grandes œuvres et le partage des émotions qu’elles suscitent. Elle doit devenir la grande politique nationale pour renforcer la société, stimuler les individus dans leur capacité émancipatrice et les rassembler au-delà de leurs particularités identitaires. Un peuple mûr et majeur qui s’élève grâce à l’éducation artistique et culturelle devient le ciment de la nation, évitant ainsi le danger de l’explosion en populations antagonistes.

Le but d’une éducation culturelle et d’une instruction artistique de qualité est bien de « déghettoïser » les esprits, d’ouvrir l’horizon des connaissances, de contribuer à doter chaque individu de confiance en soi et en la société, de fournir les clefs de l’épanouissement personnel et de transmettre suffisamment d’éléments de patrimoine intellectuel commun. Chaque Français doit pouvoir disposer d’un savoir culturel porteur de fierté commune, donc de cohésion sociale et de cohérence nationale. C’est ainsi que nous pourrons, en France, faire sens et faire lien – ces deux exigences qui, selon Régis Debray, constituent la vocation même du politique. L’éducation artistique et culturelle peut contribuer à apporter ce « supplément d’âme », ce « sacré laïc » dont a besoin la France pour résister aux forces centrifuges de destruction. Nous en serons quittes pour accepter et affronter les procès en sorcellerie conservatrice ou en reproduction de représentations mentales aliénantes… En l’époque actuelle « déconstruite » par les décennies postmodernes, c’est bien le relativisme, c’est-à-dire cette volonté de n’instaurer aucune hiérarchie, qui conduit à une forme de nihilisme mettant en péril la liberté, l’égalité et la fraternité.

2022: pas de réindustrialisation possible sans souveraineté monétaire

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La Banque Centrale Européenne à Francfort, Allemagne, le 19 novembre 2019. Auteurs : imageBROKER/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30191769_000021

La pandémie semble bouleverser bien des points de vue et il parait aujourd’hui probable que les politiques industrielles constitueront une pièce majeure des débats lors de l’échéance présidentielle de 2022.


Toutefois, on parlera beaucoup d’industrie, mais beaucoup moins du vecteur monétaire et la question de l’euro ne sera plus à l’ordre du jour. Dans un monde qui ne remettra pas en question l’économie de marché, l’industrie, comme les autres activités, se déploie dans un canevas monétaire qui vient en dessiner la structure et les contours. Côté structure, ce sont les prix relatifs du capital et du travail qui viennent dessiner le choix de la combinaison productive. Si le prix du travail diminue et que celui du capital augmente on privilégiera des organisations plus utilisatrices de travail. Côté contour, c’est bien un système de prix qui vient fixer le poids et la qualité de la production par rapport à celui des services, la part des importations et des exportations, etc.

De l’importance du taux de change, outil perdu

On voit aussi que le système de prix est lui-même hiérarchisé et que l’un d’entre eux, le taux de change,  est en réalité la clé de voûte de l’ensemble, avec d’emblée un statut de variable explicative, au moins partielle, de la totalité  macroéconomique étudiée.

Très simplement dans le cas de l’Europe, c’est bien un taux de change d’un type nouveau qui va massivement redessiner la macro économie grecque depuis le début du 21ième siècle. Parce que ce taux devient étranger à la réalité grecque – cotation élevée de l’euro contre Drachme de valeur faible – les investissements se détourneront de la production au profit du commerce et de la distribution. Produire dans une zone déjà peu industrialisée avec un taux de change élevé n’est guère rationnel, et ce qui pouvait être exporté avec un taux de change faible ne l’est plus avec un taux plus élevé. Par contre distribuer devient très rationnel et le taux de change élevé devient gain de pouvoir d’achat international. On comprend par conséquent la suite des évènements : on produit moins, on consomme davantage, une consommation elle-même aidée par une autre distribution, celle du crédit…. et donc l’endettement est au bout du chemin.

Ce petit rappel d’une grande banalité doit être au cœur des réflexions de ceux qui dans beaucoup de mouvements politiques veulent reconstruire les bases industrielles de la France.

En allant plus loin, ce même petit rappel montre à quel point le taux de change était un outil essentiel hélas perdu. Pour un pays comme la Grèce et bien d’autres pays du sud, son abandon vient dessiner un système de prix aux conséquences majeures :

Le taux de l’intérêt se trouve plus faible qu’à l’époque de la Drachme, de la Peseta, de la Lire, du Franc, etc ; Le niveau de  dépense publique se trouve moins contraint que par le passé ; les contraintes en terme de recettes fiscales fléchissent ; l’endettement privé qu’elle qu’en soit sa destination devient plus aisé ; les importations moins coûteuses peuvent croître ; le prix du travail devient trop élevé ; l’investissement interne devient moins rentable ; l’investissement externe l’est davantage ; les exportations deviennent peu compétitives ; le coût des services explose  etc.

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Ces modifications d’un système de prix orchestrées par un taux de change inadapté va aussi développer des effets majeurs sur les soldes financiers traditionnels, ceux désignés par les comptables nationaux par les expressions classiques suivantes : « secteur des administrations publiques », « secteur privé » (ménages et entreprises financières ou non), et « reste du monde ».

Comptablement  la somme algébrique des soldes financiers de ces trois secteurs est égale à zéro. Ainsi quand la somme des soldes internes est négative (administration publique + secteur privé) cela signifie que le reste du monde bénéficie d’un solde positif d’un même montant… ou autre façon, plus simple, de s’exprimer : le pays entre en déficit au regard de son extérieur.

Soldes financiers dans le rouge

Quand par conséquent le vecteur monétaire est inadapté – dans le cas de l’Europe du sud, lorsque le taux de change est trop élevé par rapport au reste du monde y compris l’Europe du nord – l’évolution des soldes financiers devient problématique : déficit des administrations publiques, excédent du reste du monde (donc déficit de la balance extérieure du pays) et solde de l’économie interne qui n’est que la conséquence des deux premiers. Deux situations possibles : si le déficit des administrations publiques est inférieur à celui de la balance extérieure, le secteur privé devient déficitaire ; à l’inverse si le déficit des administrations publiques est supérieur à celui de la balance extérieure le secteur privé devient excédentaire.

Dans le premier cas, à solde extérieur donné, le secteur privé laisse apparaître un déficit financier résultant d’une alimentation trop faible en termes de ressources publiques. A solde public donné, ce même secteur privé souffre d’une fuite de ressources vers l’extérieur. Le secteur privé (entreprises et ménages) s’étiole.

Dans le second cas, le secteur privé souffre d’une fuite vers l’extérieur mais se trouve surcompensée par l’alimentation publique.

Bien évidemment le second cas est préférable mais il se heurte à l’absence de souveraineté monétaire. En effet la grande question est de savoir comment financer le surplus de dépense publique, et un financement qui relève, on le comprend mieux maintenant, de la monétisation. Cette dernière ne pose pas de problème insoluble lorsque le pays concerné est monétairement souverain. Même lorsque la banque centrale est indépendante et que la dette publique fait l’objet d’un marché, un pays monétairement souverain développe une coopération entre sa banque centrale et son administration du Trésor. C’est en particulier le cas des Etats-Unis où la Réserve fédérale soutient les « primary dealers » (l’équivalent des spécialistes en valeurs du Trésor de notre agence France Trésor) et veille à l’implication et  la rentabilité de ces derniers afin d’assurer le bon placement de la totalité des bons du Trésor. Avec une telle coopération, même le gigantesque déficit engendré par les plans Biden se trouve financé avec des taux durablement faibles. Bien évidemment une telle coopération suppose une attention sur les risques inflationnistes, toutefois eux-mêmes maitrisables en raison d’un retour à forte croissance et donc à forte exigence en termes de disponibilités monétaires.

La France corsetée

L’Union Européenne est l’inverse d’une zone de souveraineté monétaire et donc les pays du sud handicapés par une fuite vers l’extérieur (taux de change trop élevé) ne peuvent compenser le saignement du secteur privé par un déficit lourd des administrations publiques. La BCE ne peut – au moins jusqu’à maintenant- répondre facilement et directement aux appels des Trésors en difficulté dans le sud de la zone. Ce fût le cas de la Grèce avec une BCE qui ferme le robinet. C’est potentiellement encore le cas de l’ensemble du sud si la même BCE n’arrive pas à s’extirper de la main allemande.

Présentement, tant que la BCE reste encore ce qu’elle est, les réformes structurelles se doivent de rester à la mode. Puisque le secteur privé (ensemble entreprises et ménages) ne peut compenser le saignement (tendance fondamentale au déficit extérieur résultant d’un taux de change irréaliste) par la dérive des finances publiques, la solution réside dans sa dévaluation interne : moins d’Etat social, diminution du coût du travail, baisse du montant des retraites, etc. Et une baisse d’autant plus forte qu’il faut aussi rendre plus compétitif le sous-ensemble entreprises du secteur privé : baisse de l’impôt sur les sociétés, disparition des impôts de production, allégement de la normalisation et de la réglementation, etc. Ajoutons que cette recherche de compétitivité doit aussi se faire compte tenu d’un partenaire nouveau : un environnement économique et climatique qui doit de plus en plus être respecté, ce qui oblige à une grande rigueur sur les objectifs de la dévaluation interne.

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Tant que fondamentalement le corset monétaire reste ce qu’il est, il est très difficile pour une éventuelle politique industrielle de s’abstraire de la logique des réformes structurelles. C’est en particulier ce que l’on constate en France avec le plan de relance: pas de retour à une stratégie de branche, pas de vision claire à long terme et simple accompagnement de la logique de la recherche de compétitivité.

Bien sûr la BCE va probablement évoluer. Toutefois même en faisant disparaitre les dettes du sud par inondation monétaire ciblée, la question du saignement par le déséquilibre extérieur restera posée.

Une réindustrialisation est un processus difficile. Sans souveraineté monétaire permettant le choix du taux de change, la démarche s’avère impossible. La contrainte monétaire sera pourtant totalement exclue des débats à l’occasion de la future élection présidentielle française. A l’inverse on voit déjà se dessiner des morceaux de programmes où l’on retrouve «ripolinés » les vieux slogans de la compétitivité et de la concurrence : « capitalisme responsable avec objectifs sociaux », « performance ESG » (environnement/social/gouvernance), « fin de la logique du « fair value » dans les normes  comptables »  etc. La liste n’est limitée que par le manque d’imagination des joueurs sur les marchés politiques. Des joueurs qui, bien sagement, persistent à jouer à l’intérieur des règles du jeu d’aujourd’hui.

Tant qu’il y aura des DVD

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James Stewart dans "Je suis un aventurier" de Anthony Mann

Loin, bien loin, d’une cérémonie communautariste et autocentrée en forme de… césarienne accouchant de figures sanguinolentes et scatologiques, le cinéma en DVD et Blu-ray se porte bien et fait de beaux enfants.


À Toulon

L’Étrange Monsieur Victor, de Jean Grémillon Combo Blu-ray/DVD édité par Gaumont

Il serait plus que temps de réhabiliter une bonne fois pour toutes la figure de Jean Grémillon au sein du cinéma français. Entamée dans les années 1920 et achevée à la fin des années 1960, son œuvre s’avère certes inégale au fil des années. Mais elle recèle en son centre, de 1936 à 1943, une série de pépites pures qui justifient à elles seules de considérer Grémillon comme un immense cinéaste. Avec Gueule d’amour, Remorques, Lumières d’été et Le ciel est à vous notamment, le cinéaste raconte avec un incroyable brio des tragédies du quotidien en faisant de Gabin et Madeleine Renaud ses parfaits porte-parole. Sans oublier L’Étrange Monsieur Victor qui fait l’objet d’une restauration et d’une remarquable édition chez Pathé. Détournant les contraintes d’une commande faite pour mettre Raimu au centre de l’écran, Grémillon parvient à injecter son savoir-faire et son univers. L’acteur de Pagnol incarne le rôle-titre, soit un honnête commerçant installé sur le port de Toulon, qui s’avère être la nuit un redoutable chef de bande et receleur, expert en cambriolages juteux. Jusqu’au jour où ce personnage descendra sa pente tandis que quelques autres autour de lui remonteront la leur et s’émanciperont. Filmé par d’autres, ce scénario de la duplicité aurait pu produire un film sympathique mettant en majesté un Raimu plus César que jamais dans sa façon de régenter ses petits mondes familiaux, boutiquiers et mafieux. Mais c’était sans compter avec un cinéaste bien décidé à s’emparer de l’acteur-roi pour le conduire vers des zones de clair-obscur dont il n’avait pas l’habitude. C’est si vrai qu’à la sortie du film Raimu exprima sa déception pour ne pas dire sa colère, reprochant au Normand Grémillon d’avoir peint Toulon, sa ville natale, au sombre noir et blanc d’un presque expressionnisme allemand ! Or, le cinéaste filme cette ville comme personne, lui donnant une complexité remarquable, filmant le port et les ruelles sombres, les criques rocheuses et les intérieurs bourgeois. Raimu se trompait lourdement, mais les acteurs, même les plus grands, passent souvent à côté de ce que les cinéastes leur font faire d’immense. C’est le propre des marionnettes ingrates à l’égard de celui qui sait tirer adroitement leurs ficelles. Gardant en permanence le cap sur le thème central de la dualité, Grémillon éclaire magistralement son film et les scènes clés, en se servant notamment des persiennes de l’appartement de Monsieur Victor.

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Elles strient l’écran et les visages au gré de l’intrigue, découpant les décors et les âmes d’un noir très noir et d’un blanc très pur. À la noirceur grandissante de Raimu-Victor s’oppose ainsi la superbe vraie-fausse candeur de son épouse incarnée à la perfection par Madeleine Renaud qui doit à Grémillon ses plus beaux rôles de cinéma.

"L'Étrange Monsieur Victor" © Gaumont
« L’Étrange Monsieur Victor » © Gaumont

Le film oscille de la sorte entre comédie et tragédie, entre pittoresque et réalisme, dans une sorte d’équilibre aussi parfait que précaire, assumé par le cinéaste et redouté par son acteur principal et son producteur, Raoul Ploquin. Ce dernier fit même appel au juge-arbitre René Clair quand il s’agit de supprimer une scène où selon lui il ne se passait rien. Il obtint gain de cause, mais Grémillon la réinjecta dans le montage final, l’estimant à juste titre essentielle. Cette anecdote révélatrice, on la découvre dans les bonus impeccables de ce coffret, à travers un documentaire d’une heure ainsi qu’un commentaire audio intégral du film. Très malicieusement, Pathé sort au même moment un autre polar patrimonial français, Copie conforme, de Jean Dréville : une autre star, Louis Jouvet, incarne à son tour un être double, entre honnêteté et délinquance… Le dialoguiste n’était autre que le génial Henri Jeanson dont on apprend qu’il avait à sa sortie littéralement assassiné L’Étrange Monsieur Victor en le traitant de « navet ». Preuve irréfutable que l’on peut être un immense auteur et passer à côté d’un chef-d’œuvre écrit et réalisé par d’autres. Si Copie conforme se laisse voir sans déplaisir, face au film de Jean Grémillon, il apparaît comme une aimable pochade donnant à Jouvet l’occasion d’un rôle à transformations. L’Étrange Monsieur Victor est lui un véritable diamant noir.


À Dawson City

Je suis un aventurier, d’Anthony Mann Coffret Blu-ray et DVD édité par Sidonis

Réalisé en 1954 par l’un des grands cinéastes du western, Anthony Mann, Je suis un aventurier affiche clairement la couleur d’un film picaresque, aux rebondissements multiples et qui ne manque pas d’humour. James Stewart, qui aura en fin de compte tourné cinq westerns avec Mann, incarne à la perfection Jeff Webster dépossédé de son troupeau par un shérif corrompu et qui, après l’avoir récupéré, achète une concession aurifère à Dawson City. Et c’est là que ses vrais ennuis commencent… Sur fond de montagnes Rocheuses, le gentil n’est pas l’habituel sauveur de la veuve et de l’orphelin, tandis que le méchant s’avère plus charmant que les clichés ordinaires. Mann s’affranchit également des codes traditionnels pour raconter le quotidien des chercheurs d’or. Introduit par Patrick Brion et Bertrand Tavernier, prolongé par un véritable petit album aussi pertinent qu’illustré, ce coffret permet de découvrir ou de redécouvrir un véritable chef-d’œuvre qui fait quelque peu bande à part dans le grand paysage américain du film de cow-boys.


À Rome

Où est la liberté ?, de Roberto Rossellini Combo Blu-ray/DVD, édité par Tamasa

"Où est la liberté ?" © Tamasa
« Où est la liberté ? » © Tamasa

Film de 1952 considéré comme mineur dans l’œuvre de Rossellini, ce film mérite pourtant d’être redécouvert comme le pendant tragi-comique d’Europe 51, l’un des chefs-d’œuvre du maître italien. Et d’abord parce qu’il met en scène le génial Toto, le « Picasso du rire » selon la belle expression du critique Jean A. Gili qui signe le livret inclus dans ce coffret. Heureux d’être libéré de prison après dix-neuf ans derrière les barreaux, Toto se retrouve impliqué à son insu dans une affaire d’escroquerie et se voit expulsé de son logement : il tente malgré tout de préserver et de savourer sa liberté retrouvée. Le film, sur le mode du divertissement, s’avère être d’une très grande élégance et d’un humour ravageur. La farce et la fable virent au jeu de massacre, mais avec la touche rossellinienne jusqu’au bout et envers et contre tout pourrait-on dire : le cinéaste respecte manifestement ses personnages pris dans les filets d’une existence qui ressemble à un parcours du combattant permanent.

Les enfants du hasard

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Ethan Hawke, Uma Thurman dans "Bienvenue à Gattaca" (1997) de Andrew Niccol © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage : REX43018115_000002

Personne ne songe plus vraiment à contester les changements législatifs sur la fin de vie ou l’avortement


Il en est qui aiment les symboles. C’est le jour que Pâques de l’an de grâce 2021 que « 343 femmes et personnes pouvant vivre une grossesse » ont choisi pour faire paraître un manifeste réclamant un allongement du délai légal d’accès à l’IVG. C’était dans le JDD. Comme prévu, toute la presse progressiste, c’est-à-dire la quasi-totalité de la presse, a repris ce texte et lui a donné l’écho qu’il méritait à ses yeux, l’imposant de la sorte dans ce « débat » dont elle contrôle tout à la fois le rythme, les sujets et les termes. Bien sûr aussi, cette initiative ne surprend guère, tant le sujet revient régulièrement dans ledit « débat », en particulier lorsqu’une nouvelle loi ironiquement appelée bioéthique est en préparation. Il s’agit d’un des piliers du féminisme, et comme son empire sur les démocraties libérales est désormais totalitaire, il nous tourmente de plus en plus. Pour les signataires de ce manifeste et, plus globalement, les féministes, l’allongement du délai d’accès à l’IVG ne fait en vérité pas « débat » : elles l’exigent.

L’idéologie libérale-libertaire à l’œuvre

De fait, l’enjeu est maigre : il est évident que le délai d’accès à l’IVG finira par être allongé. Car c’est inscrit dans son principe : dès lors qu’on estime qu’un individu est seul propriétaire de son corps, qu’il peut en faire ce que bon lui semble, que l’unique morale qui vaille en la matière est personnelle, rien ne saurait empêcher celui-ci de vendre un de ses reins, de louer son utérus ou de se le faire cureter à n’importe quel moment. Le corps des femmes est devenu le terrain de jeux préféré de l’idéologie libérale-libertaire. D’aucuns prétendent que, lorsque Simone Veil légalisa l’IVG en 1975, elle n’imaginait pas que celle-ci deviendrait un moyen de contraception ; que certaines femmes avorteraient trois, quatre, cinq fois dans leur vie ; que l’Etat en ferait la promotion dans les collèges. Certes, mais le nombre d’IVG pratiqué à l’époque était déjà considérable, sa pratique, déjà socialement admise, et sa légalisation en a simplement consacré le fondement et tellement facilité l’accès qu’elle est devenue un acte médical banal. Veil pensait l’IVG comme un dernier recours ? Le croire, c’était soit bêtise, soit naïveté. Si le nombre annuel d’IVG n’a, depuis, pas fortement augmenté, il se maintient à un niveau délirant, autour des 200 000.

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Au cœur de l’été 2020, le gouvernement a voté une énième loi bioéthique. Les médias de masse en ont peu parlé, moins pas désintérêt – au contraire, ça les passionne – que parce que ladite loi reprenait un amendement socialiste qui, si on l’avait discuté, aurait forcément indigné une majorité de Français : l’extension des motifs autorisant une interruption médicale de grossesse (IMG). Si, comme Houellebecq l’affirme dans son remarquable papier paru dans Le Figaro, « une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect », que dire de celle qui autorise l’avortement jusqu’au neuvième mois de grossesse ? Pour faire court, jusqu’alors, l’IMG n’était possible que si la grossesse était dangereuse pour la santé de la mère ; depuis l’été dernier, l’IMG peut être pratiquée du fait de « risques psychosociaux » ; l’acception de ces derniers est si large qu’on peut craindre qu’une femme qui n’aurait simplement plus envie d’être mère pourrait avorter jusqu’à la veille de son accouchement. Pour achever de rendre cette pratique abjecte, le législateur a prévu que l’état civil enregistre quand même le nourrisson tué par une injection létale mais avec la mention « mort-né ». Parce qu’il ne faut pas « culpabiliser » la femme qui, au lieu d’abandonner l’enfant dont elle ne voulait pas, a préféré l’euthanasier – on retombe alors sur Houellebecq et, comme lui, j’affirme qu’une civilisation qui autorise cela ne mérite même pas la seringue qui la fera disparaître.

La « charge mentale » dont la presse ne vous parle pas

Il ne faut pas « culpabiliser »… On entend cela tout le temps, quand il est question des femmes. C’est profond, quand on y songe, et c’est même la clef. C’est nier de la façon la plus complète l’éthique de responsabilité. Si une femme couche, elle peut tomber enceinte. C’est comme ça, ce n’est pas de ma faute, c’est biologique, comme les chromosomes XX et XY qui font, n’en déplaise aux partisans du genre, qu’on vient fille ou garçon au monde. Du coup, pour ne pas être grosse, une femme peut soit s’abstenir – ce qui n’est pas sympa, j’en conviens –, soit user des nombreux moyens de contraception à sa disposition. Elle peut être, en plus de propriétaire, responsable de son corps : sachant qu’elle peut enfanter, elle peut mettre tout en œuvre, si elle ne le désire pas, pour s’en prémunir. Mais je ne l’accable pas. Le progressisme lui assène chaque jour qu’elle doit jouir pour être, que son vagin est le principal voire l’unique instrument de sa liberté, que si elle n’a pas fait une partouze avant dix-huit ans, elle ne connaît pas le plaisir. Et c’est ainsi qu’on se retrouve avec des adolescentes qui, en soirée, s’enivrent jusqu’au coma éthylique pour trouver le courage de coucher et des quadras célibataires, lectrices de Beauvoir et Duras, qui se demandent encore, entre deux séances de psychanalyse, ce qu’elles vont bien pouvoir faire de leur vie. La « charge mentale » qui s’abat sur les femmes, ce n’est pas tant, du moins en France, celle exercée par le patriarcat que celle du discours féministe qui les assomme d’injonctions contradictoires – « sois une mère exemplaire », « n’aie pas d’enfant », « baise comme une star du porno », « ne couche pas », « tu es en tout l’égale des hommes », « exige des passe-droits », etc.

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Oui, il en va de l’IVG comme – pour reprendre un concept fumeux à la mode – de « l’emprise » : la femme est consubstantiellement une victime et il appartiendrait à la société, par le truchement du droit, de la protéger de… De quoi, en vérité, sinon de la biologie, encore une fois ? C’est elle qui fait que les femmes peuvent donner la vie et, dans le magnifique et terrible jeu de la séduction, décide qui sera dominé et dominant –sauf les féministes, chacun sait que ce n’est pas toujours, loin s’en faut, l’homme qui gouverne le couple. Et c’est parce que la biologie gène, empêche de facto l’égalité totale entre hommes et femmes que les féministes lui mènent une guerre terrible ; elles exigent plus exactement que la science la corrige. Lorsque, adolescent, je regardai Bienvenue à Gattaca, qui reste l’un de mes films préférés, je n’aurais jamais imaginé que, pour mes contemporains, ce pouvait être autre chose qu’un cauchemar. Je me trompai : de loi bioéthique en loi bioéthique, au fil des progrès de la technique, nous nous dirigeons vers un monde de ce genre, où les enfants se conçoivent dans des laboratoires. Le gauchisme aura, comme d’habitude, fait le nid du capital. Mais aussi celui de l’inévitable réaction à ce désastre anthropologique : le retour du religieux. Et tandis que l’Eglise catholique, à laquelle les progressistes continuent de s’en prendre sans relâche alors même qu’elle se soumet misérablement à la modernité, l’islam, qui ne cède rien, risque de devenir l’unique refuge de ceux qui refusent d’être, selon l’expression de Primo de Rivera, des « enfants du hasard ».

Le courage: juste milieu entre la peur et l’audace

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Hoshi © LAURENT VU/SIPA Numéro de reportage : 00945063_000020

Je suis prêt à subir les foudres de ceux qui ne comprendront jamais qu’il n’y a pas de petits sujets. Rapprocher des événements même de nature très inégale peut être une incomparable source d’enseignement.


Ce seront donc mes quatre leçons sans frontières : d’Erdogan à Lecœuvre, en passant par l’Algérie et Emmanuel Macron. Par ordre décroissant de gravité.

Ursula Von Der Leyen reléguée sur le canapé 

Double mépris, en Turquie, de Recep Erdogan à l’égard de l’Europe et de la valeur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Le président du Conseil européen Charles Michel est installé sur une chaise dorée à côté de lui tandis que Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, demeure d’abord interdite, avec un « hum » d’attente, avant de devoir aller s’installer quelques mètres plus loin sur un canapé, face au ministre des Affaires étrangères. Charles Michel avait le choix entre trois attitudes honorables : quitter tout de suite les lieux avec Ursula Von Der Leyen, exiger une autre chaise dorée ou, au pire, laisser sa place à cette dernière et ostensiblement rejoindre le canapé. Il a opté pour une quatrième, déshonorante. Il n’a pas bougé et a laissé faire. Le double mépris d’Erdogan a gagné. Scandaleux manque de courage. Le voyage du Premier ministre Jean Castex en Algérie a été annulé au dernier moment par les autorités algériennes parce qu’elles considéraient que la délégation française était trop chiche. Grossièreté qui montre que la propension française à la repentance historique à sens unique non seulement est traitée à la légère, mais engendre une situation pire qu’avant: notre faiblesse emplie de masochisme délie l’Algérie de toute courtoisie diplomatique. Normal: délétère manque de courage.

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Quelques outrances liées au président de la République. On pourrait en rire si elles ne faisaient pas pleurer la démocratie. Un « léchomètre à Macron – Top six des plus beaux fayotages du quinquennat » a permis à Marianne de faire un classement dans ce registre qui n’est pas entravé par notre monarchie républicaine mais au contraire amplifié. On trouve, pour ces éloges défiant toute mesure, Jean-Michel Blanquer, BHL, Christophe Castaner, Frédéric Mitterrand, Bruno Le Maire et Richard Ferrand. Difficile d’établir une hiérarchie. Il paraît qu’Emmanuel Macron s’est lui-même offusqué du dithyrambe de Blanquer. Pour une fois BHL n’est pas le plus flagorneur. Castaner fait fort mais le vainqueur me semble devoir être Richard Ferrand qui trouve le moyen de célébrer Emmanuel Macron comme une synthèse exemplaire de tous les présidents de la Ve République. Navrante obséquiosité. Pas assez de courage pour rester dans la dignité et la plausibilité des appréciations. Ceux qui jugent sur Twitter que je dis parfois trop de bien – il m’arrive aussi d’écrire ou de proférer du mal puisque je déteste les hostilités et les adhésions en bloc – du président se rendront compte que je reste modéré !

« Effrayante » Hoshi 

Enfin Fabien Lecœuvre. Un épisode dérisoire mais très révélateur de l’abaissement au quotidien. Ce producteur et chroniqueur très bavard a qualifié une chanteuse que je ne connaissais pas, Hoshi, « d’effrayante » en vantant l’apparence d’autres artistes. À cette goujaterie il aurait été simple de répliquer, si on déniait le droit et la liberté de Fabien Lecœuvre à une telle expression, par une réaction personnelle du même type, genre « tu t’es regardé ! », ou même plus vigoureuse. L’affaire se serait arrêtée là et on n’aurait pas consacré tant de temps à cette péripétie ridicule. Mais c’était sans compter sur les réseaux sociaux qui ont ajouté une indignation hypertrophiée à ce minuscule incident. Comme cela est trop habituel, Fabien Lecœuvre s’est excusé, a été suspendu « provisoirement » d’Europe 1 et a fait preuve d’une repentance sur le mode d’un procès stalinien au petit pied. Se couvrant de cendres, il a déclaré que « ses propos sont inadmissibles et indignes de l’amour que je porte à la chanson française ». C’est bien pire que l’avoir définie comme « effrayante »: cette contrition lâche et pompeuse est le signe sombre de ce qu’on a fait de l’humain. Cette absence de tout courage, qui en l’occurrence n’assume pas et se flagelle, est déprimante. Car le courage est bien la vertu qui manque à ces quatre leçons sans frontières : il faut les apprendre toutes.

La démocratie, commerce non essentiel?

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La président Macron en visite à l'usine de Delpharm, Saint-Remy-sur-Avre (28), 9 avril 2021 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 01013530_000017

Dès le 15 mai, tout sera rouvert, c’est promis, sauf les élections.


Dernière minute !! Selon différents médias, dans la foulée des questions au gouvernement, Jean Castex prononcerait et soumettrait au vote à l’Assemblée nationale, ce mardi, le maintien des élections régionales et départementales au mois de juin.

Ce qui est bien, avec Emmanuel Macron, c’est qu’on y voit tout de suite plus clair. Il a un calendrier bien en tête, notre souverain virologue, depuis qu’il a décidé du troisième confinement le 31 mars. D’abord, il a évité de le faire un 1er avril, ce qui aurait pu être gênant. Ensuite, il a annoncé que du 6 au 9 avril, les écoles, collèges et lycée fermeraient leurs portes et assureraient les cours « en distanciel ». On a vu que tout était parfaitement rôdé. Bien entendu, la plupart des élèves et des enseignants n’ont pas pu se connecter mais bon. La faute à Blanquer ? Pensez-vous, Blanquer ne se trompe jamais. Est-ce sa faute à lui si l’hébergeur OVH n’a pas fait son boulot ? OVH a répliqué assez sèchement qu’il n’y était pour rien, mais on les connaît ces gens-là : incapables de reconnaître leurs erreurs, contrairement au gouvernement. Blanquer a alors annoncé qu’en plus d’OVH, les plateformes pédagogiques avaient été victimes de cyberattaques venues de l’étranger. La faute à Poutine ? A Xi-Jin Ping ? Aux deux ? On sait depuis longtemps, c’est bien connu, qu’une des plus grandes angoisses de la Chine et de la Russie est que madame Lopez, professeur des 3e 2 au collège Jacques-Prévert du Raincy puisse donner son cours d’histoire par écrans interposés. Et puis, nous a finalement dit Blanquer à qui décidément tout le monde en veut, c’est la faute aux collectivités locales qui n’avaient pas installé les « tuyaux » adéquats.

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Mais ce n’est pas cela qui va perturber le calendrier pour autant. Ce mauvais moment oublié, tout le monde est autorisé à prendre les vacances de Pâques à la maison et à faire du tourisme dans un rayon de dix kilomètres (j’ai testé pour vous, à Lille : ça permet une jolie promenade le long du canal de la Deûle entre la Citadelle et disons jusqu’à Wambrechies, et même soyons fous, jusqu’à ce que l’écluse de Quesnoy-sur-Deûle soit en vue).  Mais poursuivons, le 26 avril, les écoles reprendront, puis à partir du 3 mai, les collèges et les lycées. Gardons une pensée émue pour la 3ème 2 de Madame Lopez qui sera en distanciel la semaine du 26 avril au 3 mai.

Emmanuel Macron lit des études

A partir du 3 mai, tout le monde sera en classe : « Je n’ai pas conditionné la réouverture des maternelles et des écoles, puis des collèges et des lycées, à des indicateurs sanitaires. Pourquoi ? Parce que ces trois semaines d’absence physique de cours sont déjà un effort important » a même déclaré au Parisien Macron qui doit avoir lu une étude sur la question précisant que le virus obéit quand le surveillant qui fait la grille lui parle un peu fermement. Mieux, le 15 mai, on va rouvrir les terrasses, les lieux culturels et des commerces fermés.

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Et enfin, les 13 et 20 juin, nous pourrons voter pour les élections régionales. Ah, mais non, en fait, peut-être pas… Il faudrait voir à ne pas faire n’importe quoi. On pourrait aussi bien les repousser, ce serait peut-être plus prudent nous dit-on du côté du gouvernement, du président de l’Assemblée nationale, du Modem et de LREM. Parce qu’avec le virus, on ne sait jamais.

Emmanuel Macron a lu une autre étude : le virus aurait une prédilection pour les bureaux de vote. Cela n’a évidemment rien à voir avec le fait qu’une déroute totale menacerait la majorité. D’ailleurs, est-on bien sûr que la démocratie soit un commerce essentiel ? Ce n’est en tout cas pas l’avis de Blanquer qui a donné l’exemple en renonçant, la mort dans l’âme, à se présenter en Ile-de-France alors qu’un triomphe l’attendait et qu’il aurait surement eu la voix de madame Lopez.

Vivonne

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Thomas Chatterton Williams: autoportrait en noir et blanc

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« Désapprendre l’idée de race », écrit Thomas Chatterton Williams en sous-titre de son essai. Et dès le début, il explique (fort bien) comment est implantée l’idée de race dans les individus. Ainsi, lui qui est métis, né d’un père noir et d’une mère blanche, se voit noir. Du moins aux Etats-Unis, où règne toujours dans les consciences la « one-drop rule » — même si elle n’est plus appliquée légalement : une goutte de sang noir suffit à faire de vous un Noir, comme une goutte de café dans le lait en fait du café au lait.

Mais l’auteur, journaliste au New York Times Magazine, a vécu et vit toujours en France. Notre pays a toujours été considéré comme un Eden anti-racial par les Noirs américains, de Josephine Baker à Chester Himes en passant par Charlie Parker.  Williams est de surcroît marié à une Blanche : le livre commence par la naissance de sa fille, blonde aux yeux bleus et à la peau porcelaine — mais techniquement « noire » s’il faut en croire les préjugés américains, qui perpétuent la ségrégation alors même qu’elle a été abolie. Et en France, a-t-il remarqué dès le début, on ne classifie pas les Blancs et les Noirs de la même manière : non seulement il ne viendrait à l’idée de personne d’exiger un certificat génétique prouvant que vous avez tel degré de négritude dans le sang, mais la perception du Noir et du Blanc est toute différente. D’ailleurs, Williams a été considéré comme « maghrébin » à de multiples reprises. Et sommé de parler arabe…

Neymar: « Je ne suis pas noir, vous savez »

Bien sûr, la division américaine entre Blancs et Noirs existe chez nous — dans la tête des indigénistes et autres militants de l’UNEF qui au nom de la pensée de gauche se sont mis en tête de réhabiliter le racisme.

A lire aussi, du même auteur: Oui, Monsieur Blanquer, il faut dissoudre l’UNEF!

Nous ne sommes pas les seuls à avoir une vision non manichéenne des races — nous qui avons aboli le terme. « Au Brésil, explique-t-il, une goutte de sang blanc rend la personne non-noire ». Et de raconter qu’«en 2010, quand un journaliste a demandé à Neymar da Silva Santos Júnior, la superstar du football au teint basané et aux cheveux frisés de père noir et de mère blanche, s’il avait déjà été victime de racisme, il avait eu cette célèbre réponse : « Jamais. Ni sur le terrain ni en dehors. Je ne suis pas noir, vous savez ». »

Le livre raconte comment l’auteur s’est extirpé de cette vision raciale — au gré des études (et manifestement, plus vous avez fait d’études, moins vous êtes enclin à vous ranger dans une case de couleur pré-définie), des rencontres et des voyages. Le racisme témoigne toujours d’une étroitesse de vues, qu’elle soit due à un enfermement dans une crétinerie native, des a-priori hérités des parents, une incapacité à relativiser en comparant des cultures différentes.

Nous sommes aujourd’hui assignés à résidence par les racistes — et ils ne sont pas à l’extrême-droite, sauf survivants cacochymes de la Deuxième Guerre mondiale. Les théories raciales d’Hitler sont aujourd’hui véhiculées par la gauche « intersectionnelle », qui instrumentalise des concepts américains pour tenter d’insérer en France une opposition qui n’est pas dans notre culture.

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Williams a fini par procéder à une analyse de son ADN, qui lui a révélé qu’il était majoritairement « blanc ». La génétique est impitoyable : le National Geographic a publié une étude concernant des dizaines de personnes aux caractéristiques génétiques similaires — jusqu’à en sélectionner six qui avaient exactement « le même héritage racial, à savoir 32% Europe du Nord, 28% Europe du Sud, 21% Afrique subsaharienne et 14% Asie du sud-est / Afrique du nord » et comme l’explique l’auteur de l’étude, « les individus avaient beau paraître identiques sur un diagramme circulaire, ils ne se ressemblaient pas du tout entre eux et s’identifiaient très différemment sur le plan ethnique et racial ». D’où la grande découverte de l’auteur : le concept de race n’est pas figé, mais « fluide ». Il dépend de données qui n’ont rien à voir avec la « race » : coutumes, éducation, culture, contraintes de groupe, assignation à résidence.

Brighelli n’est pas suédois

Une étude généalogique un peu sérieuse ouvre des perspectives abyssales. Je suis à moitié corse, à moitié catalano-provençal. Mais en fait, les ancêtres communs de mes père et mère sont toscans — quasiment du même village. Quant à la souche « corse » (via mon arrière-grand-mère paternelle), elle est composée, en admettant qu’elle remonte assez loin, de tout ce qui est passé en dans l’île : Etrusques, Carthaginois (eux-mêmes Moyen-orientaux), Grecs, Romains, Arabes (installés dans le sud de l’île pendant près de deux siècles, et pirates turco-mauresques qui cinq siècles durant vinrent de temps en temps déposer des messages génétiques), Pisans, Génois, Français de toutes origines, et dernièrement touristes de nationalités diverses. Et je me prétendrais « blanc » ? Pourquoi pas scandinave — les Vikings ont bien dû faire relâche dans une île qui fournissait les plus beaux mâts de navire de Méditerranée…

Il faut être taré comme le sont les militants indigénistes, les étudiants « éveillés » (ou « woke », comme on dit en franglais) et les sociologues pour se revendiquer Noir, Maghrébin (ô mon ami « algérien », tu veux que je te raconte quels peuples sont venus violer tes grands-mères depuis que des étrangers se sont mêlés aux Berbères originels ? Tu veux parier que tu as du sang vandale ou turc ?) ou « Breton », comme dit l’autre… Oui, la « race » est un concept fluide — si fluide qu’il nous glisse entre les doigts. Et ma foi, c’est très bien comme ça.

Thomas Chatterton Williams, Autoportrait en noir et blanc / Désapprendre l’idée de race, Grasset, 2021.

L’assimilation, une chance pour la France

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Vincent Coussedière © D.R.

La France sortira-t-elle un jour des grands débats sur l’assimilation?


On peut se le demander tant l’actualité politique ou la vie intellectuelle sont occupées par la question. Le socialiste Manuel Valls vient de faire son «grand retour» en librairie avec Pas une goutte de sang français (Grasset). De son côté, Raphaël Doan a publié un essai remarqué Le rêve de l’assimilation (Passés Composés). Dans la majorité, Aurore Bergé part en croisade contre le rappeur Médine…

Vincent Coussedière prend la plume à son tour pour livrer son avis sur l’assimilation. Spécialiste du populisme, le professeur de philosophie se penche sur la question dans son dernier ouvrage Éloge de l’assimilation, critique de l’idéologie migratoire. Il déplore le fait que l’immigration soit désormais considérée comme un phénomène ordinaire, que personne ne remet plus en question.

Replacer la question du point de vue de la nation

Son livre invite à s’interroger sur la tradition française d’accueil des populations étrangères. Assimilation, intégration, inclusion: que faut-il faire de ces populations étrangères qui arrivent en grand nombre sur notre sol ? Jusqu’à la moitié du XXe siècle, il “s’agissait de se placer du point de vue de la nation”. L’assimilation était largement prédominante. L’immigré devait être avant tout utile à la nation et assimilable à elle. “Or, observe Coussedière, dès la fin des années 1970, un certain nombre de conflits sociaux se transformèrent, dans une logique sartrienne, en conflits identitaires, la reconnaissance de l’identité de l’immigré et particulièrement de son appartenance à l’islam, prenant le pas sur les revendications classiques d’égalité économique.” Depuis les années 1980, on change ainsi de paradigme. Vraisemblablement dans la continuité du mouvement de mai 68, c’est le respect de l’identité de l’étranger qui prime. Dès lors, ce ne sont plus les intérêts de la nation qui prévalent comme du temps de Charles de Gaulle, mais bien les besoins de ces nouvelles populations.

À lire aussi, Rapaël Doan: « L’assimilation est par nature antiraciste »

L’intégration offre l’avantage de préserver les identités propres aux arrivants, tout en les incluant dans notre société. C’est le fameux « vivre ensemble ». Étrangers chez eux, Français en société, telle était l’idée… L’auteur cite Jürgen Habermas pour qui la différence entre le plan des mœurs, relevant du cercle privé, et celui de la citoyenneté, relevant de la sphère publique, n’empêcherait pas d’arriver à une volonté commune. Mais séparer la sphère publique de la sphère privée est impossible pour un musulman qui voit toute sa vie réglée par la charia.

Renouer avec un projet national

Jusqu’alors, la laïcité et les valeurs de la République étaient le cadre offert par la nation française aux candidats à l’assimilation. Mais les défaillances de ce système sont désormais flagrantes. Le port du voile dans l’espace public montre à quel point cette idéologie migratoire a été naïve. L’essayiste cite Malika Sorel: « Nous ne sommes plus confrontés à un phénomène migratoire classique, mais à des phénomènes de diasporas. Les migrants n’ont plus besoin de se plier aux us et coutumes des Français. L’État lui-même a joué un rôle majeur dans la dégradation de l’insertion et de l’intégration. » Vincent Coussedière évoque également cette « soumission » à l’étranger, dont Michel Houellebecq a fait un roman.

Selon lui, l’idéologie migratoire repose sur trois verrous: un verrou affectif qui déplace sur la figure de l’immigré la honte du sort fait aux juifs, aux Noirs ou aux colonisés; un verrou théorique du libéralisme concret qui flatte l’identité propre à chaque individu; et un verrou militant de l’engagement des médias et du droit pour défendre les immigrés et leur représentation victimaire. Le philosophe analyse longuement la pensée de Sartre qui a posé les bases de l’idéologie multiculturelle en France: “Sartre ne s’est (…) pas préoccupé du sort réel des Juifs, des Noirs, des colonisés, des immigrés, il ne s’est pas préoccupé des torts qui leur sont fait en matière de droits et de liberté, il s’est préoccupé d’un tort essentiellement “moral”, d’un tort porté à la reconnaissance de leur identité.” Coussedière dénonce les amalgames faits trop souvent entre patriotisme et xénophobie, entre nationalisme et racisme, entre racisme et antiracisme. « Une relation équilibrée aux étrangers sera de nouveau possible dès lors que nous aurons renoué avec la fierté, non d’une simple identité, mais de la grandeur d’un projet national. » Pour les Grecs, filiation et éducation étaient les conditions nécessaires pour appartenir à la Cité. Avec notre droit du sol, on en est bien loin! La faiblesse de notre modèle français, qui a honte de lui-même, ne peut s’imposer face à la masse critique de l’immigration.

La solution : une assimilation sélective 

Coussedière plaide pour qu’on revienne à une assimilation plus sélective. Il parle ainsi d’ « exclusion inclusive » des immigrés. Exclure l’immigré si ses modèles culturels sont incompatibles avec les nôtres, et l’inclure si ses modèles sont compatibles ou s’il accepte de s’en libérer pour s’assimiler à la France. Pour lui, il ne faut tout simplement plus considérer les immigrés comme des victimes, mais comme des êtres politiques avec un projet.

On ne peut que lui donner raison. Pour assimiler, il faut effectivement séduire, donner envie aux gens de s’intégrer. Mais la France d’aujourd’hui est-elle séduisante pour ceux qui arrivent? La binationalité n’est-elle pas une aberration française de plus? Un individu peut-il être citoyen de deux pays à la fois dans cette logique de renforcement de l’assimilation?

Eloge de l'assimilation: Critique de l'idéologie migratoire

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Le Rêve de l'assimilation: De la Grèce antique à nos jours

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«Madame Claude» interdit aux moins de 16 ans

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"Madame Claude" avec Francoise Fabian, 1977 © NANA PRODUCTIONS/SIPA Numéro de reportage : 00494401_000001

Et si l’on revoyait le film de Just Jaeckin dans sa version restaurée avec Françoise Fabian en mère maquerelle de haut standing?


Il y a un plaisir non coupable à revoir ce film de mai 1977 dans notre époque qui chasse le téton et prône l’émancipation par l’auto-entreprenariat. Dans les vapeurs d’alcôve, poudrée à saturation, avec ce grain voilé si caractéristique de la décennie, censé alors rehausser la qualité esthétique de l’image, surgissait une « Madame Claude » des beaux quartiers. Habillée par Guy Laroche, chapeautée à la Garbo, les lèvres soulignées d’un rouge carmin, à l’arrière d’une limousine Mercedes avec chauffeur, Françoise Fabian passait de la Maud de Rohmer à la Claude de Jaeckin sans se départir de son aura tentatrice. Elle possédait cet érotisme sulfureux qui fut longtemps l’apanage des bourgeoises-amazones avant qu’elles ne se décident à militer pour les droits de l’Homme et renoncent à leur charme vénéneux. Le réseau de call-girls de « Madame Claude » avait ce côté poisseux des dessous de la République, sa fesse sombre, arrangements policiers et renseignements sous la couette, toute la mythologie du « gai Paris » avec Giscard à la barre. Diplomatie à l’horizontale et parties de chasse en Sologne, la France tirait ses dernières cartouches des Trente Glorieuses. Autrefois, les grands de ce monde apprenaient notre langue en pratiquant le sexe hautement tarifé. Ils visitaient la capitale, le gland à la main, l’Assimil dans la braguette. Aujourd’hui comme hier, sur Netflix en biopic ou en VHS fatiguée, la prostitution de luxe est un sujet vendeur, fourre-tout, où le bon peuple peut nourrir sa haine des puissants et leur prêter toutes les turpitudes possibles. On peut faire dire tout et son contraire à ce fait de société. Des souvenirs polissons au trafic d’êtres humains, de l’accessoire au servage, de l’anecdotique au pathétique, de la gaudriole au salace, l’échelle des valeurs varie au gré des indignations. En 1977, Just Jaeckin photographe de mode starisé par « Emmanuelle » s’empare des « Mémoires de Madame Claude » écrites par Jacques Quoirez, le frère de Françoise Sagan, présenté dans la littérature de l’époque comme testeur en chef du réseau. Son rôle est tenu à l’écran par un Maurice Ronet, initiateur crépusculaire, avec juste le dégoût nécessaire pour rendre son personnage crédible. Dans ce polar légèrement dénudé, entre CIA et barbouzeries, casting international et agence de tops models, il n’y a pas de vérité historique à rechercher. Serge Gainsbourg signe la musique et Françoise Fabian, au mental d’acier délicatement ébréché, fascine par sa sécheresse et cette voix soupçonneuse qui semble toujours agresser pour mieux séduire. Elle fait du macrotage en jupons, une leçon de management à destination des jeunes travailleuses du sexe. Ce qui pouvait sembler un peu kitsch et démonstratif en 1977 prend une patine en 2021 dans cette version master haute définition qui comprend en bonus le documentaire « Les confessions de Madame Claude » d’une durée de 55 minutes. Certains flottements de la caméra, le flou comme mise en scène suggestive, font de cette œuvre parfois sous-estimée, à mi-chemin entre le thriller et l’étude de mœurs, un moment hors du temps. Avouons-le, terriblement addictif dans l’évocation d’un passé fantasmé et dont même les errements esthétiques forment de belles rides sur la pellicule. Just Jaeckin, promoteur inspiré d’un art de vivre décadent, filme avec volupté cette fin des années 1970. Quand la permission et la soumission jouait un entrelacs malsain. Jaeckin fut le talentueux étalagiste de la vitrine France. Le film s’ouvre ainsi sur le nez aquilin d’un Concorde de la British Airways. Il fait appel aux mannequins Dayle Haddon, Vibeke Knudsen et Yva Setterborg pour capter l’attention du spectateur. Rappelons pour mémoire les mensurations de Marie-Christine Deshayes, également à l’affiche du film et mannequin de l’agence Elite, ère John Casablancas, située rue d’Artois dans le VIIIème arrondissement : Hauteur 1,76/Poitrine 85/Taille 60/Hanches 89/Confection 38/40/Chaussures 40/ Gants 7½/ Cheveux bruns/ Yeux bruns. Pour faire peur, il fallait un méchant dans l’histoire, un affairiste fou à l’accent tranchant et à la blondeur gominée, Klaus Kinski en est la caricature. Il est embauché et on lui octroie un fils, le tout jeune comédien Pascal Greggory. Après La Mandarine de Molinaro, Murray Head continue à interpréter les jeunes anglais désœuvrés. Il est bizarrement doublé par Pierre Arditi ce qui rend le visionnage décalé mais pas désagréable pour autant. Et puis surtout, Jaeckin recrute deux seconds rôles de premier plan du cinéma français : André Falcon et François Perrot. Il suffit de les voir pour que notre mémoire se mette à tournoyer. Ils ont la raideur administrative nécessaire à leur fonction. Madame Claude est comme ces parfums, un peu trop voluptueux et chargés, qui ouvrent les vannes du passé.

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