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Les enfants du hasard

Les enfants du hasard
Ethan Hawke, Uma Thurman dans "Bienvenue à Gattaca" (1997) de Andrew Niccol © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage : REX43018115_000002

Personne ne songe plus vraiment à contester les changements législatifs sur la fin de vie ou l’avortement


Il en est qui aiment les symboles. C’est le jour que Pâques de l’an de grâce 2021 que « 343 femmes et personnes pouvant vivre une grossesse » ont choisi pour faire paraître un manifeste réclamant un allongement du délai légal d’accès à l’IVG. C’était dans le JDD. Comme prévu, toute la presse progressiste, c’est-à-dire la quasi-totalité de la presse, a repris ce texte et lui a donné l’écho qu’il méritait à ses yeux, l’imposant de la sorte dans ce « débat » dont elle contrôle tout à la fois le rythme, les sujets et les termes. Bien sûr aussi, cette initiative ne surprend guère, tant le sujet revient régulièrement dans ledit « débat », en particulier lorsqu’une nouvelle loi ironiquement appelée bioéthique est en préparation. Il s’agit d’un des piliers du féminisme, et comme son empire sur les démocraties libérales est désormais totalitaire, il nous tourmente de plus en plus. Pour les signataires de ce manifeste et, plus globalement, les féministes, l’allongement du délai d’accès à l’IVG ne fait en vérité pas « débat » : elles l’exigent.

L’idéologie libérale-libertaire à l’œuvre

De fait, l’enjeu est maigre : il est évident que le délai d’accès à l’IVG finira par être allongé. Car c’est inscrit dans son principe : dès lors qu’on estime qu’un individu est seul propriétaire de son corps, qu’il peut en faire ce que bon lui semble, que l’unique morale qui vaille en la matière est personnelle, rien ne saurait empêcher celui-ci de vendre un de ses reins, de louer son utérus ou de se le faire cureter à n’importe quel moment. Le corps des femmes est devenu le terrain de jeux préféré de l’idéologie libérale-libertaire. D’aucuns prétendent que, lorsque Simone Veil légalisa l’IVG en 1975, elle n’imaginait pas que celle-ci deviendrait un moyen de contraception ; que certaines femmes avorteraient trois, quatre, cinq fois dans leur vie ; que l’Etat en ferait la promotion dans les collèges. Certes, mais le nombre d’IVG pratiqué à l’époque était déjà considérable, sa pratique, déjà socialement admise, et sa légalisation en a simplement consacré le fondement et tellement facilité l’accès qu’elle est devenue un acte médical banal. Veil pensait l’IVG comme un dernier recours ? Le croire, c’était soit bêtise, soit naïveté. Si le nombre annuel d’IVG n’a, depuis, pas fortement augmenté, il se maintient à un niveau délirant, autour des 200 000.

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Au cœur de l’été 2020, le gouvernement a voté une énième loi bioéthique. Les médias de masse en ont peu parlé, moins pas désintérêt – au contraire, ça les passionne – que parce que ladite loi reprenait un amendement socialiste qui, si on l’avait discuté, aurait forcément indigné une majorité de Français : l’extension des motifs autorisant une interruption médicale de grossesse (IMG). Si, comme Houellebecq l’affirme dans son remarquable papier paru dans Le Figaro, « une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect », que dire de celle qui autorise l’avortement jusqu’au neuvième mois de grossesse ? Pour faire court, jusqu’alors, l’IMG n’était possible que si la grossesse était dangereuse pour la santé de la mère ; depuis l’été dernier, l’IMG peut être pratiquée du fait de « risques psychosociaux » ; l’acception de ces derniers est si large qu’on peut craindre qu’une femme qui n’aurait simplement plus envie d’être mère pourrait avorter jusqu’à la veille de son accouchement. Pour achever de rendre cette pratique abjecte, le législateur a prévu que l’état civil enregistre quand même le nourrisson tué par une injection létale mais avec la mention « mort-né ». Parce qu’il ne faut pas « culpabiliser » la femme qui, au lieu d’abandonner l’enfant dont elle ne voulait pas, a préféré l’euthanasier – on retombe alors sur Houellebecq et, comme lui, j’affirme qu’une civilisation qui autorise cela ne mérite même pas la seringue qui la fera disparaître.

La « charge mentale » dont la presse ne vous parle pas

Il ne faut pas « culpabiliser »… On entend cela tout le temps, quand il est question des femmes. C’est profond, quand on y songe, et c’est même la clef. C’est nier de la façon la plus complète l’éthique de responsabilité. Si une femme couche, elle peut tomber enceinte. C’est comme ça, ce n’est pas de ma faute, c’est biologique, comme les chromosomes XX et XY qui font, n’en déplaise aux partisans du genre, qu’on vient fille ou garçon au monde. Du coup, pour ne pas être grosse, une femme peut soit s’abstenir – ce qui n’est pas sympa, j’en conviens –, soit user des nombreux moyens de contraception à sa disposition. Elle peut être, en plus de propriétaire, responsable de son corps : sachant qu’elle peut enfanter, elle peut mettre tout en œuvre, si elle ne le désire pas, pour s’en prémunir. Mais je ne l’accable pas. Le progressisme lui assène chaque jour qu’elle doit jouir pour être, que son vagin est le principal voire l’unique instrument de sa liberté, que si elle n’a pas fait une partouze avant dix-huit ans, elle ne connaît pas le plaisir. Et c’est ainsi qu’on se retrouve avec des adolescentes qui, en soirée, s’enivrent jusqu’au coma éthylique pour trouver le courage de coucher et des quadras célibataires, lectrices de Beauvoir et Duras, qui se demandent encore, entre deux séances de psychanalyse, ce qu’elles vont bien pouvoir faire de leur vie. La « charge mentale » qui s’abat sur les femmes, ce n’est pas tant, du moins en France, celle exercée par le patriarcat que celle du discours féministe qui les assomme d’injonctions contradictoires – « sois une mère exemplaire », « n’aie pas d’enfant », « baise comme une star du porno », « ne couche pas », « tu es en tout l’égale des hommes », « exige des passe-droits », etc.

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Oui, il en va de l’IVG comme – pour reprendre un concept fumeux à la mode – de « l’emprise » : la femme est consubstantiellement une victime et il appartiendrait à la société, par le truchement du droit, de la protéger de… De quoi, en vérité, sinon de la biologie, encore une fois ? C’est elle qui fait que les femmes peuvent donner la vie et, dans le magnifique et terrible jeu de la séduction, décide qui sera dominé et dominant –sauf les féministes, chacun sait que ce n’est pas toujours, loin s’en faut, l’homme qui gouverne le couple. Et c’est parce que la biologie gène, empêche de facto l’égalité totale entre hommes et femmes que les féministes lui mènent une guerre terrible ; elles exigent plus exactement que la science la corrige. Lorsque, adolescent, je regardai Bienvenue à Gattaca, qui reste l’un de mes films préférés, je n’aurais jamais imaginé que, pour mes contemporains, ce pouvait être autre chose qu’un cauchemar. Je me trompai : de loi bioéthique en loi bioéthique, au fil des progrès de la technique, nous nous dirigeons vers un monde de ce genre, où les enfants se conçoivent dans des laboratoires. Le gauchisme aura, comme d’habitude, fait le nid du capital. Mais aussi celui de l’inévitable réaction à ce désastre anthropologique : le retour du religieux. Et tandis que l’Eglise catholique, à laquelle les progressistes continuent de s’en prendre sans relâche alors même qu’elle se soumet misérablement à la modernité, l’islam, qui ne cède rien, risque de devenir l’unique refuge de ceux qui refusent d’être, selon l’expression de Primo de Rivera, des « enfants du hasard ».


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Nicolas Lévine est un pseudonyme. Historien, il travaille dans la fonction publique au plus près du sommet de l'Etat et écrit pour "Causeur". Dernière publication : "L'incident", 2020, Ring.

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