Les 27 chefs d’Etat et de gouvernement réunis à Bruxelles ont échangé, le 24 juin, sur la loi hongroise qui interdit notamment « la promotion de l’homosexualité auprès des mineurs ».
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban a été la cible exclusive de ses collègues à l’exception du Premier ministre slovène qui a pris son parti et du Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki qui a rappelé que la Hongrie comme la Pologne « avait subi le communisme et l’oppression soviétique », mais en assurant que « les mentalités évoluent ». Le Premier ministre luxembourgeois, homosexuel, a semoncé Viktor Orban: « L’homosexualité, ce n’est pas un choix, tu nais comme cela » et avant le sommet le même avait dénoncé la confusion entre « pédophilie, pornographie et homosexualité ». Le Premier ministre belge n’a pas été en reste en déclarant : « Être homosexuel n’est pas un choix, être homophobe l’est ». Le Premier ministre néerlandais furieux a averti Viktor Orban qu’il pouvait activer l’article 50 du traité pour sortir de l’Union européenne. En quelque sorte, bon débarras.
Nous n’avons pas les mêmes valeurs…
Comment notre président aurait-il pu se tenir à l’écart d’un tel concert correspondant si bien aux valeurs dont il s’est fait le chantre, avec un zeste de condescendance et un peu de mépris pour ces pays d’Europe, « avec la montée, chez eux, de l’illibéralisme et d’un conservatisme anti-libéral ». On comprend bien que pour Emmanuel Macron il y a là deux plaies qu’il convient de pourfendre sans cesse puisque la question des valeurs pour l’Europe est « existentielle, principielle ». Qui oserait, avec mauvais esprit, souligner que si le président s’indigne à Bruxelles, en France en revanche les agressions contre les homosexuels se multiplient et trouvent trop rarement une juste répression ? Je n’aurais pas le courage intellectuel d’une Chantal Delsol qui, réfléchissant sur les raisons d’un antagonisme, s’interroge ainsi: « Comment comprendre qu’une communauté de liberté qui s’était étendue dans la joie après la chute du communisme, en soit venue à imposer si radicalement une seule vision éthique » ?
Il serait inconcevable de contester le fond de ce qui a été vigoureusement asséné à Viktor Orban même si on peut discuter qu’au nom de l’Europe on ait par principe le droit de s’immiscer dans les législations internes pour dénier à l’une – toujours la même – la liberté de considérer l’homosexualité autrement et, plus globalement, d’être attachée à une autre vision de la famille et de la société. Mais la manière avec laquelle on traite Orban est choquante, comme un enfant pris en faute, à mettre au coin, face à des maîtres tellement sûrs d’eux et, paraît-il, éthiquement et collectivement impeccables…
Des valeurs europénnes ou celles de l’idéologie diversitaire?
Ce Conseil européen qui choisit ses valeurs, en privilégie certaines tenant à un humanisme abstrait et en écarte d’autres qui seraient reliées à la sauvegarde des nations – Eric Zemmour a affirmé récemment que l’UE défendait l’idéologie diversitaire plus que les valeurs européennes – est-il vraiment fondé à user de cette forme à l’égard d’un pays et d’un Premier ministre qui n’ont pas plus à rougir que d’autres de leur histoire après de terrifiantes années de glaciation ?
Je n’aime pas le ton du Conseil européen à l’encontre de nations qui ne sont pas malfaisantes parce qu’elles ne partagent pas notre détestation pour le « conservatisme antilibéral ». Si les valeurs qui seraient si remarquables que l’Europe éclairée les partagerait obligatoirement doivent être ainsi jetées à la face de nations souveraines tels des diktats, on peut douter du futur.
Et craindre qu’un jour les progressistes autoproclamés se retrouvent entre eux après avoir chassé de leur cercle, par mépris et arrogance, les indignes décrétés tels ! Le Conseil européen, machine de guerre plus que d’apaisement et de compréhension ?
Pédagogisme. Si vous pensiez que la cause laïque, après tant d’attentats et de provocations, allait désormais de soi, détrompez-vous : les amis de la laïcité ouverte, comme les cuisses du même nom, n’ont pas dit leur dernier mot. Et Jean-Louis Bianco est leur prophète, si je puis dire…
À peine débarqué de l’Observatoire de la laïcité, le « machin », comme aurait dit De Gaulle, mis sur pied jadis par Jean-Marc Ayrault pour donner un job à Jean-Louis Bianco, l’ex-président a fondé une « Vigie de la laïcité » dont le souci immédiat, à en croire sa première newsletter, est de mettre des bâtons dans les roues du projet de Jean-Michel Blanquer de formation à la laïcité des enseignants. Mais il en est de même de tous les hommes de (petit) pouvoir. Bianco ronronnait depuis huit ans dans son Observatoire, l’idée d’une mise à pied le chagrine. Alors, il sonne la charge — et si possible l’hallali.
Le Café pédagogique, cet Observatoire de la doxa qui a anéanti l’École depuis vingt ans, avait prévenu : « Toute l’action de Jean-Michel Blanquer depuis 2017 vise la destruction de la culture pédagogique française et le remplacement des personnalités qui l’incarnent. Pourtant, toute cette communication ministérielle sur une laïcité d’exclusion a peu d’avenir dans le système éducatif. » Et d’insinuer qu’il s’agit juste pour le ministre de « préparer les élections » de l’année prochaine — en imaginant que Blanquer sera toujours là.
Approche « idéologique », dit la Vigie. Rappelons que selon la définition immortelle de Hannah Arendt, l’idéologie est ce qui n’a aucun rapport avec la réalité. Il faut donc prendre les déclarations de la « Vigie » comme une boussole qui indique le Sud.
Jean-Pierre Obin lors d’une interview sur France Inter en septembre 2020. Capture d’écran YouTube
Raisonnement en deux temps :
– On cite l’adversaire en le tronçonnant et on lui offre sans preuve un démenti global :
Sans citer la moindre source, l’auteur affirme : « Les dérives idéologiques que l’on connaît et qui affectent certains départements universitaires de sciences humaines ont pénétré quelques instituts (…) En guise de formation à la laïcité, on inflige parfois aux étudiants des cours ou des mémoires portant sur la ‘déconstruction’ du discours officiel sur la laïcité, prétendant mettre à jour le « racisme systémique » d’un État « post-colonial » et « islamophobe ». » M. Obin conclut en demandant un « contrôle » direct, par « le ministère chargé de l’Éducation nationale (…) sur la formation » délivré dans les INSPÉ, une fois encore, sans jamais simplement mentionner le nécessaire respect des règles de droit.
– Et on en tire la conclusion qu’à cette prémisse idéologique correspond une conclusion — l’action future du ministre — qui ne l’est pas moins :
« En conséquence, si l’objectif de formation des personnels de l’Éducation nationale à la laïcité ne peut qu’être soutenu (mais il a en réalité déjà fait l’objet de nombreuses préconisations antérieures), l’orientation générale proposée par le rapport de M. Obin est particulièrement problématique. Elle substitue à l’idée de formation fondée sur le droit, les outils d’une véritable « police de la pensée » en contradiction avec l’idée même d’une « République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». »
« Fondée sur le droit »… Le droit est malheureusement devenu, entre les pattes des manipulateurs de réel, un atelier à faire mentir les faits. La police de la pensée est dans tous les lieux d’exercice de la « cancel culture » : dans les universités où les projets de thèse sur le « genre » et ses avatars se multiplient, à l’IHESS, nid d’islamo-gauchistes convaincus que leurs convictions font office de réalité, et dans les médias, où les journalistes « de gauche » (il semble bien que ce soit un pléonasme) suggèrent que l’on fasse taire leurs confrères de droite — ou supposés tels. Voir Léa Salamé, qui à la remarque de Valérie Pécresse sur le fait qu’il fallait choisir entre la République — elle — et un néo-fascisme vert-rouge, s’est exclamée : « Ah, carrément ! » — ce qu’elle n’aurait pas lancé à tout homme politique selon son cœur évoquant le fameux « front républicain » destiné à bloquer Marine Le Pen. Voir Geoffroy de Lagasnerie, suggérant que l’on interdise de médias tous ceux qui ne pensent pas comme lui, et délimiter un périmètre de la pensée, comme le dit très bien Eugénie Bastié dans le Figaro, qui soit circonscrit à ses amis : à fasciste, fasciste et demi. Voir Jean-Louis Bianco et sa Vigie.
La laïcité est en si piteux état, après des années de concessions et de coups de canifs dans la loi de 1905, que je n’ai pas le cœur à ironiser davantage. C’est bien d’une guerre qu’il s’agit, et il faut être clair : il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté, et les sous-marins de l’islam wahhabite, qui se parent de belles plumes universitaires ou journalistiques, mériteront un jour ou l’autre de s’expliquer devant le peuple, qui encaisse longtemps jusqu’au jour où il ne fait plus de cadeaux.
PS. Je sais que les liens hypertexte alourdissent un peu la lecture. Mais d’un côté, les affirmations de ces adorateurs de la charia à venir sont si incroyables qu’il vaut mieux citer les références. Et d’autre part, retenez-bien leurs noms, il faudra quelque jour leur demander des comptes et leur présenter l’addition.
Chanteur, acteur, playboy d’opérette, merveilleux diffuseur d’un art de vivre décomplexé, Aldo Maccione est toujours présent dans notre imaginaire…
Aucune actualité sur Amazon depuis mars 2020 et la sortie de L’Animal en Blu-ray. Aucune biographie documentée. Aucune émission TV hagiographique sur le service public. Aucune thèse lacrymale et victimaire. Aucun colloque à visée rééducative. Aucune chaire de sociologie en branle. Aucun dossier thématique glorifiant le nanar et l’apnée boulevardière dans Télérama. Aucun penseur progressiste n’a même soulevé sa plume pour témoigner de ce large mouvement d’émancipation, de la drague foireuse à la symbolique métaphysique du string durant les années 1970/1980 comme derniers signes d’une civilisation éclairée. Aucune station balnéaire n’a encore donné son nom à une avenue ombragée ou à un rond-point fleuri. Aucune association intersectionnelle n’a défendu l’homme et l’acteur, la puissance comique et l’absurdité magnifiée, le topless et l’amitié franco-italienne, la fesse libre et la farce désenchantée. Aucun réactionnaire n’a déclaré sa flamme à ce trublion plus proche de Muray que de Duras.
Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette volonté toujours d’ignorer, de mépriser le bourreau des cœurs, le ringard transalpin, le héros au gros nez de notre jeunesse ? Pourquoi cet ostracisme honteux qui en dit long sur notre perte des valeurs et l’abandon de la gaudriole dans les usages de la civilité ? L’individu-procureur masqué nous tient en laisse. La blague est aujourd’hui forcément incomprise. La légèreté se chasse en meute. L’élan rieur est jugé parfaitement inconvenant alors que tant de minorités luttent pour leur survie médiatique.
Aldo Maccione, italo-disco
Alors, vous pensez bien que la « 7ème Compagnie » et « Plus beau que moi tu meurs » ne peuvent susciter que moqueries et opprobre. Et pourtant, quelle carrière improbable, quel souffle disruptif, quelle onde nostalgique, des Brutos aux comédies ensoleillées du dimanche soir ! Suivant les conseils d’Eddy Mitchell, j’ai décidé d’oublier de l’oublier. Aldo Maccione est vivant. Il apparaissait à l’écran et nous étions déjà en vacances. Au bord de l’eau.
Dans les éclaboussures et le marivaudage patelin, jamais dans l’aigreur, jamais dans le ressentiment, avec l’envie d’amuser la galerie, de plaire exagérément, de retrouver cette innocence gamine, de s’extraire d’une année poisseuse, de dire enfin merde aux dealers de l’ascèse. Pino d’Angio et Adriano Celentano, choristes de nos étés soyeux, assuraient la couverture musicale avec l’accent et cette morgue enchanteresse. J’entendais au loin les incantations de Righeira : « Vamos à la playa ». L’italo-disco est la plus belle avancée sociale après l’arrivée du graphite dans la composition des raquettes de tennis. Samantha et Sabrina, impudiques et solaires, s’ébrouaient dans la piscine de l’hôtel. Edwige Fenech gironde et spirituelle n’obéissait qu’à son désir. Les garçons lisaient Martin Veyron, les filles s’endormaient avec Emmanuelle Arsan. Sur le parking, les cabriolets Talbot Samba et Fiat Ritmo donnaient de la consistance aux apprentis-séducteurs. Le gin-fizz était la boisson des nuits trop courtes, la poudre Tang intriguait les enfants à l’heure du goûter.
Un guide bienveillant
C’est juré, cette année, sur la plage, je me lance, j’imiterai sa démarche décalée bravant le ridicule ; j’oserai sa parade désarticulée par provocation goguenarde et hommage sincère. Lui seul avait le bon tempo, la bonne inclinaison et cette raideur claudicante dans la jambe qui font toute la différence. Ah le charme de la lose, le romantisme du sable chaud, à la fois baromètre de notre humeur et surtout de notre absence de sérieux. Nous étions moins cons, moins sensibles à notre image, donc plus perméables à la rencontre. Aldo le turinois né en 1935 et habitant aux dernières nouvelles sur la Côte d’Azur, c’est beaucoup plus que Maccione. C’est un guide bienveillant dans la froide mondialisation, un strapontin pour le glandilleux et la tendresse taquine. Son compatriote Uderzo l’avait dessiné dans Astérix. Lelouch lui a taillé sur-mesure le costard du souffre-douleur toujours gai, du factotum traînard et essentiel à la mécanique du rire. Pierre Richard s’en est fait un mentor, un professor en échappées amoureuses et catastrophiques, en compagnon admirable des galères surjouées et des flirts chaotiques.
L’admirable Philippe Clair, réalisateur du bordel carnavalesque, dont l’œuvre commence tout juste à interroger les cinéphiles réfractaires au bonheur, l’a élevé en tête de gondole d’un cinéma débonnaire et décorseté. Chez ces gens-là, on savait apprécier le second degré troupier, l’érotico-godelureaux à destination des familles réunies, l’esthétique du pire avec le sourire. C’est-à-dire un art détaché de moraline et de prétentions pompeuses. La comédie humaine sans la quincaille idéologique et les avertissements sonores. Je veux donc ici, avant le changement de saison, et l’entrée dans l’été, réparer cette injustice. Aldo, le dragueur classe fut et reste notre soleil de minuit.
Il n’y a pas que les chroniques sexo ultra-woke de Maïa Mazaurette dans la vie! Sur France Inter, Giulia Foïs propage elle aussi sans relâche la théorie du genre et la doxa progressiste. Sans accepter la moindre contradiction, la benjamine – et la moins drôle – des sœurs Foïs entend bien vous rééduquer. Morceaux choisis.
Idéalement calibrées pour et par de pseudo-révolutionnaires qui préfèrent, à la rude lutte des classes, l’opportuniste lutte des places dans les médias ou les universités, les théories du genre et du néo-féminisme ont l’avantage de ne pas s’embarrasser de concepts complexes. Elles sont, pour tout dire, à la portée de n’importe qui. Giulia Foïs, sœur de la dame caca de la dernière Cérémonie des César, perpétue la tradition familiale en ramassant de son côté les crottes progressistes que l’actualité charrie. Elle déverse le résultat de sa récolte chaque semaine sur les ondes de la radio publique.
Oyez, Oyez, braves gens ! la propagande france-intériste !! Morceaux choisis de « Pas son genre », l’émission qu’elle produit et anime :
9 mars. 1) Giulia est contente : une enquête sur l’égalité femmes/hommes montre que 80% des personnes interrogées considèrent que « l’égalité de genre est un sujet important . » Cette enquête souligne qu’après l’égalité de genre et celle des salaires, les sujets qui semblent préoccuper prioritairement les sondés sont… « la santé sexuelle et reproductive des femmes » et… « lesoutien aux mouvements féministes. » Drôlement bien fichue cette enquête.
2) En Wallonie, on féminise les noms des rues, on “visibilise” les entreprises dirigées par des femmes, on sensibilise les médecins « aux violences gynécologiques. » C’est bien. Au Dakota, on interdit aux femmes transgenres (hommes au départ) de participer au sport féminin, en particulier dans les lycées. C’est mal. Comme ce sont des parents d’élèves qui se sont plaints de cette concurrence déloyale, Giulia Foïs saisit ce prétexte pour se moquer de la famille traditionnelle, qu’elle a en horreur, et pour ironiser sur une fausse « dévotion familiale » cachant difficilement une réelle transphobie, selon elle.
1 avril. 1) Sandra Muller a d’abord été condamnée puis a gagné en appel contre Éric Brion. Giulia est ravie. Nous aussi : après le dénouement de cette lamentable histoire, Sandra Muller a réintégré la faille spatio-temporelle qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
2) D’après l’IFOP, 22% des 18-30 ans ne se reconnaissent pas dans les catégories hommes/femmes. Après avoir vanté de « délicieux bonbons clitoris », Giulia promeut joyeusement une lingerie destinée aux non-binaires mais aussi aux hommes transgenres (femmes au départ) qui doivent composer avec « une vulve, un vagin, des règles. » La société Moodz propose un « joli boxer menstruel unisexe » (sic). La dentellière Giulia Foïs conclut : « Tout ce qui interroge le genre nous interroge nous, parce que tout ce qui secoue les normes nous donne de l’air à nous aussi, et parce que le centre a toujours eu besoin de la marge pour se décaler, et donc pour évoluer, je sais pas, un jour ou l’autre. »
27 mai. Le lesbianisme, dit Giulia, est l’allié du féminisme. Son slogan préféré : « Le féminisme c’est la théorie, le lesbianisme, la pratique. » Émule de Judith Butler, elle aussi veut troubler le genre pour déconstruire l’hétéronormativité qui nous « coincent dans des rôles et des modèles aussi genrés que millénaires. » Le programme est coffinien : les femmes doivent « s’autoriser à se passer des hommes, dans leur tête comme dans leur lit. […] N’avoir ni mari, ni enfants, devient la meilleure garantie, pour n’être jamais au service de quiconque. […] l’hétérosexualité n’est plus qu’une option, parmi d’autres. Les hommes ne sont plus qu’une option, parmi d’autres. »
1 juin. 1) Giulia est à la pointe de tous les combats progressistes. La série Sex and the City aussi. Cette dernière « révolutionnait les codes du genre » et « secouait la ménagère » en parlant « un peu plus souvent de masturbation que de layette. » Il y avait quand même un hic : les héroïnes étaient toutes… blanches. Ce temps-là est révolu, claironne Giulia : « La bande sera rejointe par trois femmes racisées, pour refléter le New York de 2021. » Si j’osais, je dirais que ça manque quand même d’actrices non-binaires “de petite taille” ou transgenres “en situation de handicap”…
2) Le mouvement LGBT et Giulia sautent de joie : la banque hollandaise Bund « va permettre aux personnes transgenres ou non binaires d’inscrire leur nom d’usage, celui qu’elles se sont choisies, sur leur Mastercard. » La banque surfe sur la vague LGBTesque, reconnaît toutefois avec regret la chroniqueuse qui semble découvrir qu’il y a des sociétés prêtes à toutes les filouteries “marketing” pour attirer de nouveaux clients.
3) Giulia est une locutrice acharnée de la novlangue progressiste. Transgenre, dit-elle, c’est déjà mieux que transsexuel, « mais on peut mieux faire encore ». Démonstration : si vous utilisez le préfixe trans c’est que vous considérez que « la norme, la normalité, c’est une femme née femme et un homme né homme. » Obscurantiste que vous êtes. Et la construction sociale et culturelle des dominants qui ont institué une norme sexuelle qui n’existe pas en réalité, qu’est-ce que vous en faites ? Heureusement, la branche canadienne de l’Unesco vient d’écrire un bréviaire à l’usage des journalistes dans lequel on trouve un mot permettant de désigner un transgenre sans référence, même lointaine, au système sexuel normatif : « personne aux deux esprits. » Giulia en pleurerait presque : « C’est joli, c’est poétique, et surtout ça rappelle qu’on a tous du masculin ET du féminin en nous. »
3 juin. 1) La fête des mères, qui « a été instaurée en 1940 par Pétain » et « perpétue un modèle de parentalité légèrement obsolète », doit disparaître, exige Giulia. « Deux papas, deux mamans, ou un.e seul.e, un beau-père, une belle-mère, qui on veut… Décomposée, recomposée, c’est ça la famille d’aujourd’hui. » Dans les écoles d’Alençon, nous apprend la cuculapralinesque chroniqueuse en lévitation, on ne fête plus ni les pères ni les mères mais …“les gens qu’on aime”.
2) Les jeux vidéo prennent « des couleurs arc en ciel. » Une boîte française vient de créer “Tell me why” : « C’est un jeu narratif où vous entrez dans la peau de deux jumeaux, Alison et Tyler, avec ce qu’il faut de suspense et de rebondissements propres au genre (sic). Et puis, ce petit détail, tout de même : Tyler est né dans un corps de fille avant de faire sa transition. » Sur le site des très futés concepteurs de ce jeu, on peut lire : « Les deux personnages enquêtent sur une enfance floue et troublée.» Vivement un prochain jeu sanglant dans lequel un personnage “aux deux esprits” enquêtera sur le vol d’un boxer menstruel unisexe (voir plus haut).
Giulia cite souvent Virginie Despentes en exemple. Elle est pour l’écriture inclusive, bien entendu. Elle adore Judith Butler. Elle soutient ardemment Alice Coffin et pense que le dernier livre de Caroline De Haas est « fondamental. » Bref, Giulia Foïs et France Inter collaborent activement au travail de propagande des théories du genre et du néo-féminisme via une émission sans contradicteurs : « “Pas son genre” ne sera pas une émission de débat », avait prévenu la journaliste dans LeMonde, confirmant ainsi l’analyse d’Anne-Sophie Chazaud sur ce« néoprogressisme autoproclamé qui, investi de la certitude d’incarner le Bien, et culturellement dominant dans les institutions ayant traditionnellement en charge la fabrique du citoyen (éducation, médias,…), ne peut littéralement pas admettre que ses postulats soient erronés ou simplement battus en brèche non plus que simplement débattus. » Et qui, par conséquent, n’a plus qu’un objectif : nous rééduquer.
Vouloir continuer à entretenir en soi le désir de vivre n’est pas chose aisée. Nous nous y employons, faute de mieux. Nous n’attendons plus rien de la vie et pourtant nous redoutons de la perdre. Nos vieux démons nous poussent à franchir le seuil fatal sans vraiment y parvenir. Il est désespérant de demeurer si attaché à un monde dont nous avons épuisé les attraits. Il l’est encore plus de se calfeutrer dans un petit confort en attendant que la mort vienne nous cueillir. Il fut un temps où notre vanité l’emportait sur tout. Maintenant, c’est la couardise.
Étendu sur mon lit, j’écoute des mélodies d’autrefois en me demandant si je suis encore vivant. Le peu de lucidité qu’il me reste, me souffle la réponse : « Bien sûr que non ». J’hésite à vider le flacon de sirop mexicain qui m’enverrait directement ad patres. Mais soudain, je recule avec le vain espoir que demain sera un autre jour. Un jour sans fin.
Nous aurions tout donné pour cette fée
Qu’est-ce que l’amour, sinon s’emparer d’une autre vie, la coloniser, l’annexer à la nôtre? Même ce petit jeu nous lasse et finalement nous n’aspirons plus qu’à une existence solitaire peuplée de fantômes. Rien ne nous trouble plus que de les voir réapparaître dans notre vie quotidienne : nous aurions tout donné pour cette fée. Nous sommes maintenant prêts à tout sacrifier pour que cette épave disparaisse au plus vite. Nous feignons néanmoins d’avoir encore de l’affection pour elle et nous égrenons des souvenirs qui l’émeuvent autant qu’ils nous indiffèrent.
Mais nous n’en laissons rien paraître. Jeunes, nous étions des goujats. Vieux, des hypocrites un peu gâteux. Mais il arrive que nous préférions encore leur compagnie à la solitude, surtout quand la nuit tombe. Ce n’est pas glorieux, mais plus rien ne l’est.
Dans un palace lausannois
Blaise Pascal reprochait à Montaigne, lui qui avait écrit ce mot définitif : « La plus volontaire mort, c’est la plus belle », de ne penser qu’à mourir « lâchement et mollement par tout son livre. » Mourir lâchement et mollement, il fut un temps où je trouvais cela méprisable, moi aussi. Se faire seppuku, comme Mishima, avait quand même plus d’allure. Et me voici résigné à mourir lâchement et mollement dans un palace lausannois. Parfois, je tente de me ressaisir.
C’est une silhouette, un profil, un nom. Des bals de Venise aux défilés new-yorkais en passant par les salons parisiens, Jacqueline de Ribes est l’un des derniers témoins, l’une des dernières incarnations de ce qu’on appelait naguère le « grand monde ». Une existence loin du commun.
Quel travail ! Et quelle ambiance ! On ne peut pas dire que Dominique Bona ait ménagé sa peine. Son modèle, pour ce nouveau portrait, couronnement de son art de biographe – à la fois cursif, élégant, généreux, précis, renseigné (et récapitulé en 2019 dans un joli livre Mes vies secrètes (Folio), où l’on croise Zweig, Gary, Camille Claudel, Berthe Morisot, Michel Mohrt, etc.) –, son modèle, donc, cette fois : Jacqueline de Ribes (née en 1929 – on a quelque scrupule, aveu d’un vieux reste de civilisation, à mentionner son âge).
Inconnue du grand public mais connue du milieu
« C’est un grand danger que d’avoir un trop bel habit ou un trop beau profil. On risque de ne pas exiger de soi autre chose. Il en est qui naissent avec un visage triomphal et même si leur âme est servile, ils ont quelque chance de dominer. D’autres naissent presque sans visage, mais leur âme est “trône ou domination”. Leur mérite alors est grand parce qu’ils ont tout à faire, même à se faire un visage » : Jacqueline de Ribes, douée d’un profil incommensurable, n’a pas couru le « grand danger » qu’évoque Jouhandeau dans De l’abjection. Quant à la servilité de son âme : on repassera. Mais ces mots pourraient être l’alphabet – ou la grammaire – de la vie de Jacqueline de Ribes.
Inconnue du grand public, styliste célébrée (« J. R. Paris New York », 1983-1995), modèle d’innombrables couturiers, étoile (elle n’aime pas le mot « icône », vulgaire) d’un monde révolu et proustien à loisir, arbitre des élégances, reine d’un presque siècle – où l’on croise à ses débuts (et à sa fin, à lui) Étienne de Beaumont (son grand-oncle, ami de Proust et modèle du comte d’Orgel de Radiguet), le décorateur esthète Charles de Beistegui à Groussay ou à Venise (le fameux « bal du siècle », 1951, 1 000 invités), Alexis de Redé (le « bal oriental », 1969), sa meilleure amie Marie-Hélène de Rothschild (le « bal Proust », château de Ferrières, 1971), Christian Dior, Truman Capote (elle est un des Cygnes de la cinquième avenue réputés proches de Capote, avec Audrey Hepburn et Marella Agnelli), Diana Vreeland et Anna Wintour (les iconiques directrices du Harper’s Bazaar), Luchino Visconti (qui la rêvait en Oriane de Guermantes ; avant de mourir), le jeune Pierre Cardin, Valentino (qui la qualifie de « dernière reine de Paris »), Warhol (qui la surnomme en 1982 « the quintessential vicomtess ») et, dans les années 1980-1990, Yves Saint-Laurent (soutien et ami indéfectible de son Oriane) ou Jean-Paul Gaultier (sa collection printemps-été 1999, Divine Jacqueline, lui est dédiée), voire à la fin et jusqu’au bout, Jean d’Ormesson, bien sûr. On aurait pu faire beaucoup plus long pour les présentations (évoquer les dîners placés en l’honneur de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing ou de Jean-Marie Rouart) – difficilement plus court. On n’a mentionné ni la noblesse espagnole ni la noblesse italienne, à peine la High Society américaine, avatar de la Café Society du début du siècle – avant que la jet-set ne mette fin à cet art de vivre : alors, c’est Brigitte Bardot qui sera la reine. Bref. On a fait… bref.
La seule muse française du cinéma et de la mode
Sachez, quand même, que les soirées et les bals mythiques se succèdent, que toute la « Haute » est invitée, que les photographes sont triés sur le volet (Doisneau, Cecil Beaton, Richard Avedon, Irving Penn, etc.), que l’on est tantôt à Saint-Moritz et tantôt à Ibiza, que cela ressemble au Bottin mondain et que c’est… la vie de Jacqueline de Ribes : un festival, jusque dans les années 1990. Après, la santé se dégrade, les affaires périclitent, les enterrements se succèdent – à commencer par celui de sa mère, Paule de Beaumont (traductrice d’Hemingway et introductrice en France de Tennessee Williams ; rivale et peu maternelle, blessure non cicatrisée), et de son époux, Édouard de Ribes (banquier qui codirigeait, avec le père de Jacqueline, la banque Rivaud, créée par le grand-père maternel de Jacqueline et liquidée après un scandale financier à la fin des années 1990), qui l’accompagna de 1948 à 2013. Les 100 dernières pages sont crépusculaires : on vend les collections de bijoux, les robes (600), les tableaux, les meubles : fin d’une époque ? Non. Fin d’un monde : « Je suis celle par qui tout finit » (sic). Les civilisations sont mortelles, la civilisation – cette science – aussi. Relire Alice Coffin.
Dominique Bona a choisi (très bien) son entrée – et sa sortie. Entrée (premier chapitre) : les cent cinquante ans du Harper’s Bazaar, le soir du 19 avril 2017. À New York, sur la façade de l’Empire State Buildingdéfilent les photographies de Lauren Bacall, d’Audrey Hepburn, de Marylin, de Liz Taylor… et de Jacqueline de Ribes – qui a l’insigne honneur d’être la seule Française parmi cette dizaine de muses du cinéma et de la mode. La photographie est un des chefs-d’œuvre de Richard Avedon : on y voit le profil magnifique, le visage nu de Jacqueline de Ribes – écho parfait de la Néfertiti du musée de Berlin. Sortie (antépénultième chapitre) : sa consécration comme styliste – avec l’exposition en novembre 2015 au Costume Institute du Metropolitan Museum of Art(MET) de New York. Son titre ? « Jacqueline de Ribes – The Art of Style ». Seule l’exposition « Yves Saint-Laurent » (1983) aura attiré plus de monde.
Voilà. Le rideau tombe. Gatsby, c’est fini : « Je ne possédais pas les deux trucs supérieurs – le grand magnétisme animal ou l’argent. Mais j’avais les deux trucs juste en dessous, la beauté et l’intelligence. Aussi ai-je toujours eu la meilleure fille. » C’est dans les Carnets de Francis Scott Fitzgerald. Jacqueline de Ribes n’a pas eu la « meilleure fille », mais deux enfants (Élisabeth et Jean) et un grand amour – son époux, et quelques passions. En revanche, et c’est suffisamment rare pour être mentionné : outre le narcissisme considéré comme un des beaux-arts, elle avait les quatre « trucs ». Ce que Dominique Bona atteste à l’envi dans sa biographie majuscule dont la délicatesse (y compris dans un tangible dépit – qui lira comprendra), la subtilité et la pudeur honorent ses modèles Stefan Zweig et André Maurois.
Professeur de littérature à l’Université de Padoue, spécialiste de Leopardi, critique littéraire au Corriere della Sera depuis 40 ans, Mario Andrea Rigoni est l’éditeur en Italie de Cioran, dont il fut l’ami.
J’ignorais tout de cet intellectuel italien et je dois à Michel Orcel, écrivain et traducteur émérite, de faire connaissance avec un auteur lucide et raffiné, excellemment traduit par le mystérieux Louis-Charles Reynaldi.
Penseur asymétrique
Mario Andrea Rigoni est un penseur asystématique qui cisèle avec soin (« N’offrir que le fruit, sans les feuilles ») des aphorismes définitifs que j’ai lus avec jubilation, comme par exemple : « La beauté est l’éclair de l’absolu dans la misère du temps ». Ou encore « Bien connaître sa langue est une conquête, un exploit, le mérite et la gloire de quelques-uns ». S’y révèle une vision du monde d’une nette exigence, nourrie de Platon, de patristique gréco-latine et de bouddhisme japonais. Mario Andrea Rigoni est un seigneur.
En quelques mots sertis par lui avec goût, une vérité est rendue sans être appauvrie ni figée – du grand art : « Dans l’histoire du monde, on ne relève aucun véritable progrès, ni métaphysique, ni esthétique, ni même éthique. Rien qu’un admirable et vertigineux progrès technique, à la disposition du bien comme du mal. Mais, quand il concerne le bien, ce n’est jamais que comme un remède au mal. »
Fondi di cassetto est le titre du recueil, qui fait songer à Fond de cantine, les poèmes de Drieu la Rochelle, mais que le traducteur a changé en Impénétrable est le monde, ce qui a une autre densité. Rigoni distingue deux types de penseurs, les professeurs, qui peuplent colloques & bibliothèques, et les sages (Marc Aurèle, Leopardi, Nietzsche, Cioran), qui, eux, touchent aux vérités pérennes.
Et notre Rigoni de prophétiser : « Le viol de la langue est l’immanquable symptôme d’autres viols bien pires encore » ou « On nie aujourd’hui l’existence de ce que l’on appelait autrefois le caractère des peuples ; on repousse les hypostases métaphysiques ou les déterminismes biologiques, on redoute les implications raciales. » Mine de rien, Mario Andrea Rigoni vise juste.
Platon, compagnon d’insomnie
Le mal, vu par les Anciens qui dans leur sagesse ne lui attribuèrent en effet nul visage, comme par les Chrétiens, fait l’objet de réflexions désabusées : « Le Diable ne se révèle jamais au départ. Il se maquille, il est ambigu et insinuant. Il n’apparaît qu’à la fin de son oeuvre secrète, quand le mal est fait. »
Platon figure assurément parmi ses compagnons d’insomnie, un Platon vu comme réformateur de la vie intérieure davantage que comme utopiste politique. De même, Nonnos de Panopolis, poète de la basse Antiquité, lui inspire des lignes ferventes, où la figure de Dionysos s’apparente à celle du Galiléen.
Le Japon, « ce bloc de brumes et de ténèbres, impénétrable à l’œil occidental », lui inspire de jolies estampes sur la nature de cette civilisation polythéiste où « la beauté est toujours immanente, définie, ordonnée et cultivée », où « tout est jardin », « idéal d’harmonie calculée » et qui aurait plu, dit-il, au divin Platon. Botticelli est ainsi jugé digne d’être adoubé « japonais » ! Rigoni semble avoir bien perçu le caractère païen du Japon, entre animisme shintoïste et méditation zen : « Timidité, respect, élégance. »
Sur les traces de Cioran
Cioran, que Rigoni rencontra lors d’un colloque de Cerisy en compagnie de son ami Pierre Klossowski, est bien campé par cet autre insomniaque qu’est son éditeur italien : « Il ne se drape dans aucun jargon, où se dissimule le plus souvent l’escroquerie et le manque d’élégance. Il use d’un lexique commun et accessible à tous, intensément expressif et auréolé de poésie, jamais technique ni hermétique ». Lui aussi voit bien à quel point Cioran avait vaincu en lui ce virus du fanatisme, dont les innombrables variants circulèrent tant au siècle vingtième. De Cioran il cite cette déclaration qui m’enchante : « Je crois au destin comme un paysan ». Sagesse suprême sous le masque de la feinte ignorance.
Mario Andrea Rigoni, Impénétrable est le monde, Editions Arcadès Ambo.
La publication des derniers tomes des œuvres complètes de Tocqueville est l’occasion de se replonger dans son œuvre toujours de circonstance en 2021. Analyse de Philippe Bilger.
Alexis de Tocqueville, dont le moindre mérite n’était pas d’avoir ignoré les dangers qu’une démocratie pouvait se causer à elle-même si elle se laissait abuser par des « meneurs d’opinion », semble par sa réflexion totalement accordé avec notre monde d’aujourd’hui. Il comparait l’influence de ces « meneurs » à celle de l’ancienne Inquisition, quoique de nature différente mais avec des résultats similaires, et les dénonçait avec cette admirable formule: « Vous resterez parmi les hommes mais vous perdrez vos droits à l’humanité ». Quand j’ai lu cette profonde pensée, je n’ai cessé de la méditer, percevant que derrière son apparente simplicité elle ouvrait des perspectives aussi bien sur le plan politique que judiciaire par exemple.
J’aime que, pour demeurer dans le domaine des « meneurs d’opinion » – et on devine bien ceux qui de nos jours pourraient être concernés par cette analyse – Tocqueville ne songe pas à les sortir de notre condition humaine mais leur dénie de se prévaloir précisément des dignités, de l’honneur attachés à l’humain, de ce qu’être homme vous crédite, de ce qu’être homme vous assure comme légitimité et reconnaissance. Ce n’est donc pas tout d’être un homme, encore faut-il mériter de l’être et si on n’en est pas digne, on reste homme formellement, physiquement, mais on perd l’essentiel : la lumière pour soi et pour les autres, l’exemple d’une humanité qui vaut la peine.
Derrière ces « meneurs d’opinion », comment ne pas identifier aujourd’hui tous ceux, intellectuels, journalistes, débatteurs, essayistes, humoristes, artistes, bateleurs, qui seraient, si on examinait lucidement certains d’entre eux, leur comportement, leurs propos et leur influence discutable, régis par cette terrible observation de Tocqueville : ils seraient des nôtres certes mais ne nous honoreraient pas et ne s’honoreraient pas par leur présence, leur langage, leur contentement d’eux-mêmes.
Dans le domaine judiciaire, cette assertion est encore plus pertinente et me semble régler une fois pour toutes ce qu’il convient de dire de ces crimes tellement horribles qu’ils paraissent faire sortir leurs auteurs de notre humaine condition. Et avoir pu justifier donc, dans des temps révolus, la peine de mort puisqu’à proprement parler on ne s’imaginait pas tuer un homme comme nous mais une existence dont le mal était explicable par une sorte de sortilège exotique voire de sorcellerie. J’ai entendu requérir ainsi et c’était se faciliter honteusement la tâche : comme on ne pouvait pas admettre qu’un homme ait agi sur un mode aussi insensé, hors de l’ordinaire, il fallait bien qu’il ne fût pas humain et qu’il soit traité comme s’il était un mystère criminel absolu.
Alors que Tocqueville nous donne la clé de l’énigme. Le criminel « reste parmi les hommes » mais il n’a plus rien qui le rattache à ce à quoi son humanité lui aurait donné droit s’il avait été à la hauteur de celle-ci. Un homme donc mais séparé de nous. Non par son apparence mais à cause du gouffre effroyable qui le rend indigne de se revendiquer un homme avec l’aura, l’allure et la fierté qui s’y rattachent. Le criminel est parmi nous, avec nous mais il a « perdu ses droits à l’humanité ». Privé donc de l’essentiel.
Je mesure ce que cette fulgurante approche permet comme généralisation. Je n’en ai évidemment pas épuisé la richesse. Il me plaît de rendre hommage à Tocqueville, cet immense esprit. Pas seulement, comme souvent, pour ses intuitions historiques et sa vision de l’avenir mais pour cette singulière et mélancolique perception de nous-mêmes : on ne mérite pas toujours de se dire un homme.
Pour le député de la 6ème circonscription de l’Hérault, la PMA promeut un mensonge, car elle fait croire aux enfants qu’ils peuvent naître de deux femmes.
Emmanuelle Ménard déplore la terrible décadence éthique de cette prétendue « loi d’amour » portée par les députés de la majorité.
La loi bioéthique, qui doit être adoptée définitivement le 29 juin, permettra dès septembre aux femmes célibataires ou lesbiennes d’avoir recours à la PMA. Cette loi traite également de la recherche sur les cellules souches embryonnaires, l’embryon humain et la création d’embryons chimériques animal-homme. Entretien.
Causeur. Les opposants au projet de loi « PMA pour toutes », comme ses défenseurs l’appellent, affirment qu’il porte atteinte à la famille. De quelle façon ?
Emmanuelle Ménard. Avec cette loi, la famille perd sa réalité et sa vraisemblance biologiques ! En septembre 2019, quand la journaliste Myriam Encaoua demande à Agnès Buzyn« Un père, c’est une fonction symbolique. Cela peut-il être une femme ? », la ministre de la Santé répond : « Cela peut être une femme, évidemment. Cela peut être une altérité qui est trouvée ailleurs dans la famille, on le voit, cela peut être des oncles ou une grand-mère. Je crois que les enfants ont besoin d’amour, tout nous démontre aujourd’hui que ce qui compte, c’est la sérénité autour de l’enfant et cela, toutes les familles peuvent le garantir. »
Pour les progressistes, le père n’est donc pas indispensable dans la famille. C’est l’altérité qui l’est, et pas au sens sexué du terme. Contre tout principe de réalité… Dans le cas des femmes célibataires qui souhaitent avoir des enfants, n’importe qui dans l’entourage pourrait donc être la deuxième personne. « Ces femmes ont mûri leur projet parental » [1] diront les législateurs en faveur de la « PMA pour toutes ». On est donc loin du but premier de la PMA qui avait pour seul objet de « remédier à l’infertilité d’un couple ou d’éviter la transmission à l’enfant ou à un membre du couple d’une maladie d’une particulière gravité ; ce couple doit être composé d’un homme et d’une femme en âge de procréer » selon la loi de 1994. [2]
On sait pourtant à quel point les familles monoparentales peuvent être victimes de la précarité. La loi « PMA pour toutes » va en créer encore plus alors que, depuis longtemps, le législateur met en place des mesures exceptionnelles pour protéger ces familles. Même si une « femme seule » a une belle situation, elle peut, à tout moment, perdre son travail ou tomber malade. Sa situation est alors bien plus fragile puisqu’elle n’aura personne pour l’aider à s’occuper de ses enfants, contrairement aux familles avec deux parents. Cette loi crée une situation dégradée pour l’enfant dès sa naissance.
C’est intéressant de souligner que la mention « il n’existe pas de droit à l’enfant », que le Sénat avait ajoutée dans le texte, a été supprimée par les députés…
Coralie Dubost, député LREM et rapporteur du Projet de loi, a parlé de « la liberté de devenir parent » le 11 juin 2021, alors qu’elle était invitée de l’émission « Parlement Hebdo » …
Oui ! C’est leur volonté de mettre en avant le parent d’intention qui remplace le parent biologique. D’ailleurs, en juin dernier, lors de l’examen du texte en troisième lecture par la Commission spéciale, Coralie Dubost affirmait aussi le « droit à l’amour » pour justifier la finalité de cette loi. Les députés LREM ne semblent pas se rendre compte de ce qu’ils votent ; ils prétendent que les femmes qui souhaitent la PMA « ont le droit d’être heureuses », mais personne ne dit le contraire ! Je leur réponds « vous allez priver l’enfant de père », mais c’est un dialogue de sourds car les référentiels sont trop opposés. Nous ne sommes pas là pour répondre à un besoin d’amour : les législateurs ne légifèrent pas sur l’amour ! La mission des parlementaires est justement de dépassionner les débats. La douleur des femmes (due à une infertilité ou à une stérilité…), c’est malheureux, mais ce n’est pas ce qui est en jeu. C’est à la recherche médicale de s’occuper de ces problèmes, pas au Parlement !
Selon vous, faudra-t-il un jour revenir sur ce projet de loi bioéthique ?
Oui. Il y a déjà un projet de recours devant le Conseil Constitutionnel. À cause de cette loi, il y aura demain des enfants « avec père » et des enfants « sans père ». Au nom de l’égalité entre les différents couples (hétérosexuels et homosexuels) et les « femmes seules » (et demain, vous verrez que ça sera au nom de l’égalité entre couples d’hommes et couples de femmes), ce sont les enfants qui sont discriminés. Même si, avec cette loi, lorsqu’il atteindra ses 18 ans, l’enfant pourra accéder à l’identité de son « géniteur » – puisque nous n’avons plus le droit de parler de père –, il n’aura pas la possibilité de faire établir le lien de filiation entre ce dernier et lui. La loi l’interdit, même en cas d’accord entre les deux parties ! Un enfant né d’adultère, lui, a ce droit aujourd’hui. D’ailleurs, c’est la Cour européenne qui le rappelle puisque le droit au respect de la vie privée, protégé par l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, « comprend non seulement le droit de chacun de connaître son ascendance, mais aussi le droit à la reconnaissance juridique de sa filiation ». La Cour n’hésite pas à affirmer que l’intérêt de l’enfant est « avant tout de connaître la vérité́ sur ses origines » et dans « l’établissement de sa filiation réelle ». Je vous garantis que, dans 18 ans, lorsque cette loi produira ses premiers effets, les enfants nés de PMA se retourneront contre l’État – qui aura permis une telle injustice, une telle discrimination et de telles souffrances – pour faire établir leur filiation réelle.
Au-delà de la question de l’ouverture de la PMA « pour toutes », j’aimerais également revenir sur des points trop peu médiatisés et qui mettent en danger notre modèle bioéthique. Je pense notamment à l’autorisation de chimères animal-homme, à l’extension de la recherche sur l’embryon in vitro jusqu’à 14 jours, à l’autorisation de création de gamètes ou la création de modèle embryonnaire in vitro pour la recherche alors même que la création d’embryons pour la recherche est formellement interdite par l’article 18 de la Convention d’Oviedo et donc contraire aux engagements internationaux de la France…
La procédure de la « question préalable » permet d’éviter un nouvel examen du projet de loi par les sénateurs. Qu’est-ce que cela implique ?
C’est regrettable car si le texte n’est pas modifié au Sénat, cela signifie que les députés ne pourront pas déposer d’amendements lors du retour du texte devant l’Assemblée. Il est donc en passe d’être adopté définitivement « tel quel ». Mais je vous avoue que je comprends la position du Sénat : le gouvernement et sa majorité ont balayé quasiment toutes les modifications apportées par les sénateurs. Il y a donc un ras-le-bol de leur côté. Ce n’est pas que le Sénat ne veut plus débattre ; déposer une question préalable est en fait un moyen de montrer leur opposition, c’est une procédure protestataire. Cela fait deux fois que le gouvernement revient au texte initial. Ce serait donc une perte de temps de le réexaminer une fois encore. Résultat : le texte va revenir à l’Assemblée nationale très rapidement et les députés ne pourront plus rien faire pour défendre les droits de l’enfant.
Aujourd’hui, ce ne sont plus les droits de l’enfant qui comptent, mais bien le droit à l’enfant. Les législateurs se placent du côté des adultes et de leur désir d’enfant. L’enfant devient un objet de consommation. C’est intéressant de souligner que la mention « il n’existe pas de droit à l’enfant », que le Sénat avait ajoutée dans le texte, a été supprimée par les députés…
En vertu de ce « droit à l’enfant », il est à craindre que, demain, au nom de l’égalité entre couples de femmes et couples d’hommes, et cela même sans repasser devant le législateur, la Gestation pour autrui (GPA) soit autorisée par le juge. D’ailleurs cette loi fait déjà un pas vers la légalisation de la GPA puisqu’elle autorise la transcription dans l’état civil d’un acte ou d’un jugement étranger qui reconnaît un enfant né d’une gestation pour autrui, et qui mentionne comme mère une « femme autre que celle qui a accouché » ou « deux pères » … En clair, elle reconnaît et légalise les conséquences d’une GPA pratiquée à l’étranger…
C’est toujours quand les Français sont en vacances, l’été et de nuit, que de tels projets sont votés ! Cette fois, pour la troisième lecture à l’Assemblée, l’actualité était accaparée par la gifle de Macron. Ce sont pourtant des sujets anthropologiques cruciaux…
En 2020, lors de la deuxième lecture du projet de loi, les débats s’étaient terminés le 31 juillet, à 3h du matin dans la nuit du vendredi au samedi. Cette fois-ci, la gifle de Macron a occupé l’espace médiatique et les sujets bioéthiques n’ont quasiment pas été abordés dans les médias. C’est pourtant le futur de toute une génération qui se joue !
Nous sommes en période électorale et le projet de loi bioéthique n’est pas une priorité dans le débat public. Ajoutez à cela une volonté de faire taire les députés qui s’y opposent, par le biais d’une procédure spécifique qui réduit terriblement les temps de parole des parlementaires ! Sur ma page Facebook, j’avais partagé un montage où l’on voit avec quelle rapidité les amendements proposés étaient rejetés. À peine examinés ! Les glissements bioéthiques sont sans fin. Lors de l’adoption de la loi sur le « mariage homosexuel », on nous avait certifié, la main sur le cœur, que la PMA n’en serait pas sa conséquence logique. Aujourd’hui, on nous fait la même promesse avec la GPA. On voit bien ce que valent ces engagements ! D’ailleurs, un des rapporteurs de cette loi l’a bien dit en introduction : ce n’est qu’une étape. Demain, nous aurons la PMA post-mortem et la GPA, bien sûr ! Quand donc va s’arrêter ce « progrès » ? Quand nous occuperons-nous enfin de l’intérêt supérieur de l’enfant ?
[1]L’article 1 du chapitre 1 du titre 1 du projet de loi relatif à la bioéthique a modifié le code de la santé publique : « Art. L. 2141-2. – L’assistance médicale à la procréation est destinée à répondre à un projet parental. Tout couple formé d’un homme et d’une femme ou de deux femmes ou toute femme non mariée ont accès à l’assistance médicale à la procréation après les entretiens particuliers des demandeurs avec les membres de l’équipe médicale clinicobiologique pluridisciplinaire effectués selon les modalités prévues à l’article L. 2141-10.
[2]Depuis la loi de bioéthique du 29 juillet 1994 “relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain, à l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP) et au diagnostic prénatal”, confirmée lors des révisions de 2004 et 2011, la France avait choisi d’inscrire l’AMP dans le seul champ médical : “L’AMP a pour objet de remédier à l’infertilité d’un couple ou d’éviter la transmission à l’enfant ou à un membre du couple d’une maladie d’une particulière gravité ; ce couple doit être composé d’un homme et d’une femme en âge de procréer”.
La semaine de Causeur revient sur les cinq articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.
Les 27 chefs d’Etat et de gouvernement réunis à Bruxelles ont échangé, le 24 juin, sur la loi hongroise qui interdit notamment « la promotion de l’homosexualité auprès des mineurs ».
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban a été la cible exclusive de ses collègues à l’exception du Premier ministre slovène qui a pris son parti et du Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki qui a rappelé que la Hongrie comme la Pologne « avait subi le communisme et l’oppression soviétique », mais en assurant que « les mentalités évoluent ». Le Premier ministre luxembourgeois, homosexuel, a semoncé Viktor Orban: « L’homosexualité, ce n’est pas un choix, tu nais comme cela » et avant le sommet le même avait dénoncé la confusion entre « pédophilie, pornographie et homosexualité ». Le Premier ministre belge n’a pas été en reste en déclarant : « Être homosexuel n’est pas un choix, être homophobe l’est ». Le Premier ministre néerlandais furieux a averti Viktor Orban qu’il pouvait activer l’article 50 du traité pour sortir de l’Union européenne. En quelque sorte, bon débarras.
Nous n’avons pas les mêmes valeurs…
Comment notre président aurait-il pu se tenir à l’écart d’un tel concert correspondant si bien aux valeurs dont il s’est fait le chantre, avec un zeste de condescendance et un peu de mépris pour ces pays d’Europe, « avec la montée, chez eux, de l’illibéralisme et d’un conservatisme anti-libéral ». On comprend bien que pour Emmanuel Macron il y a là deux plaies qu’il convient de pourfendre sans cesse puisque la question des valeurs pour l’Europe est « existentielle, principielle ». Qui oserait, avec mauvais esprit, souligner que si le président s’indigne à Bruxelles, en France en revanche les agressions contre les homosexuels se multiplient et trouvent trop rarement une juste répression ? Je n’aurais pas le courage intellectuel d’une Chantal Delsol qui, réfléchissant sur les raisons d’un antagonisme, s’interroge ainsi: « Comment comprendre qu’une communauté de liberté qui s’était étendue dans la joie après la chute du communisme, en soit venue à imposer si radicalement une seule vision éthique » ?
Il serait inconcevable de contester le fond de ce qui a été vigoureusement asséné à Viktor Orban même si on peut discuter qu’au nom de l’Europe on ait par principe le droit de s’immiscer dans les législations internes pour dénier à l’une – toujours la même – la liberté de considérer l’homosexualité autrement et, plus globalement, d’être attachée à une autre vision de la famille et de la société. Mais la manière avec laquelle on traite Orban est choquante, comme un enfant pris en faute, à mettre au coin, face à des maîtres tellement sûrs d’eux et, paraît-il, éthiquement et collectivement impeccables…
Des valeurs europénnes ou celles de l’idéologie diversitaire?
Ce Conseil européen qui choisit ses valeurs, en privilégie certaines tenant à un humanisme abstrait et en écarte d’autres qui seraient reliées à la sauvegarde des nations – Eric Zemmour a affirmé récemment que l’UE défendait l’idéologie diversitaire plus que les valeurs européennes – est-il vraiment fondé à user de cette forme à l’égard d’un pays et d’un Premier ministre qui n’ont pas plus à rougir que d’autres de leur histoire après de terrifiantes années de glaciation ?
Je n’aime pas le ton du Conseil européen à l’encontre de nations qui ne sont pas malfaisantes parce qu’elles ne partagent pas notre détestation pour le « conservatisme antilibéral ». Si les valeurs qui seraient si remarquables que l’Europe éclairée les partagerait obligatoirement doivent être ainsi jetées à la face de nations souveraines tels des diktats, on peut douter du futur.
Et craindre qu’un jour les progressistes autoproclamés se retrouvent entre eux après avoir chassé de leur cercle, par mépris et arrogance, les indignes décrétés tels ! Le Conseil européen, machine de guerre plus que d’apaisement et de compréhension ?
Pédagogisme. Si vous pensiez que la cause laïque, après tant d’attentats et de provocations, allait désormais de soi, détrompez-vous : les amis de la laïcité ouverte, comme les cuisses du même nom, n’ont pas dit leur dernier mot. Et Jean-Louis Bianco est leur prophète, si je puis dire…
À peine débarqué de l’Observatoire de la laïcité, le « machin », comme aurait dit De Gaulle, mis sur pied jadis par Jean-Marc Ayrault pour donner un job à Jean-Louis Bianco, l’ex-président a fondé une « Vigie de la laïcité » dont le souci immédiat, à en croire sa première newsletter, est de mettre des bâtons dans les roues du projet de Jean-Michel Blanquer de formation à la laïcité des enseignants. Mais il en est de même de tous les hommes de (petit) pouvoir. Bianco ronronnait depuis huit ans dans son Observatoire, l’idée d’une mise à pied le chagrine. Alors, il sonne la charge — et si possible l’hallali.
Le Café pédagogique, cet Observatoire de la doxa qui a anéanti l’École depuis vingt ans, avait prévenu : « Toute l’action de Jean-Michel Blanquer depuis 2017 vise la destruction de la culture pédagogique française et le remplacement des personnalités qui l’incarnent. Pourtant, toute cette communication ministérielle sur une laïcité d’exclusion a peu d’avenir dans le système éducatif. » Et d’insinuer qu’il s’agit juste pour le ministre de « préparer les élections » de l’année prochaine — en imaginant que Blanquer sera toujours là.
Approche « idéologique », dit la Vigie. Rappelons que selon la définition immortelle de Hannah Arendt, l’idéologie est ce qui n’a aucun rapport avec la réalité. Il faut donc prendre les déclarations de la « Vigie » comme une boussole qui indique le Sud.
Jean-Pierre Obin lors d’une interview sur France Inter en septembre 2020. Capture d’écran YouTube
Raisonnement en deux temps :
– On cite l’adversaire en le tronçonnant et on lui offre sans preuve un démenti global :
Sans citer la moindre source, l’auteur affirme : « Les dérives idéologiques que l’on connaît et qui affectent certains départements universitaires de sciences humaines ont pénétré quelques instituts (…) En guise de formation à la laïcité, on inflige parfois aux étudiants des cours ou des mémoires portant sur la ‘déconstruction’ du discours officiel sur la laïcité, prétendant mettre à jour le « racisme systémique » d’un État « post-colonial » et « islamophobe ». » M. Obin conclut en demandant un « contrôle » direct, par « le ministère chargé de l’Éducation nationale (…) sur la formation » délivré dans les INSPÉ, une fois encore, sans jamais simplement mentionner le nécessaire respect des règles de droit.
– Et on en tire la conclusion qu’à cette prémisse idéologique correspond une conclusion — l’action future du ministre — qui ne l’est pas moins :
« En conséquence, si l’objectif de formation des personnels de l’Éducation nationale à la laïcité ne peut qu’être soutenu (mais il a en réalité déjà fait l’objet de nombreuses préconisations antérieures), l’orientation générale proposée par le rapport de M. Obin est particulièrement problématique. Elle substitue à l’idée de formation fondée sur le droit, les outils d’une véritable « police de la pensée » en contradiction avec l’idée même d’une « République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». »
« Fondée sur le droit »… Le droit est malheureusement devenu, entre les pattes des manipulateurs de réel, un atelier à faire mentir les faits. La police de la pensée est dans tous les lieux d’exercice de la « cancel culture » : dans les universités où les projets de thèse sur le « genre » et ses avatars se multiplient, à l’IHESS, nid d’islamo-gauchistes convaincus que leurs convictions font office de réalité, et dans les médias, où les journalistes « de gauche » (il semble bien que ce soit un pléonasme) suggèrent que l’on fasse taire leurs confrères de droite — ou supposés tels. Voir Léa Salamé, qui à la remarque de Valérie Pécresse sur le fait qu’il fallait choisir entre la République — elle — et un néo-fascisme vert-rouge, s’est exclamée : « Ah, carrément ! » — ce qu’elle n’aurait pas lancé à tout homme politique selon son cœur évoquant le fameux « front républicain » destiné à bloquer Marine Le Pen. Voir Geoffroy de Lagasnerie, suggérant que l’on interdise de médias tous ceux qui ne pensent pas comme lui, et délimiter un périmètre de la pensée, comme le dit très bien Eugénie Bastié dans le Figaro, qui soit circonscrit à ses amis : à fasciste, fasciste et demi. Voir Jean-Louis Bianco et sa Vigie.
La laïcité est en si piteux état, après des années de concessions et de coups de canifs dans la loi de 1905, que je n’ai pas le cœur à ironiser davantage. C’est bien d’une guerre qu’il s’agit, et il faut être clair : il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté, et les sous-marins de l’islam wahhabite, qui se parent de belles plumes universitaires ou journalistiques, mériteront un jour ou l’autre de s’expliquer devant le peuple, qui encaisse longtemps jusqu’au jour où il ne fait plus de cadeaux.
PS. Je sais que les liens hypertexte alourdissent un peu la lecture. Mais d’un côté, les affirmations de ces adorateurs de la charia à venir sont si incroyables qu’il vaut mieux citer les références. Et d’autre part, retenez-bien leurs noms, il faudra quelque jour leur demander des comptes et leur présenter l’addition.
Chanteur, acteur, playboy d’opérette, merveilleux diffuseur d’un art de vivre décomplexé, Aldo Maccione est toujours présent dans notre imaginaire…
Aucune actualité sur Amazon depuis mars 2020 et la sortie de L’Animal en Blu-ray. Aucune biographie documentée. Aucune émission TV hagiographique sur le service public. Aucune thèse lacrymale et victimaire. Aucun colloque à visée rééducative. Aucune chaire de sociologie en branle. Aucun dossier thématique glorifiant le nanar et l’apnée boulevardière dans Télérama. Aucun penseur progressiste n’a même soulevé sa plume pour témoigner de ce large mouvement d’émancipation, de la drague foireuse à la symbolique métaphysique du string durant les années 1970/1980 comme derniers signes d’une civilisation éclairée. Aucune station balnéaire n’a encore donné son nom à une avenue ombragée ou à un rond-point fleuri. Aucune association intersectionnelle n’a défendu l’homme et l’acteur, la puissance comique et l’absurdité magnifiée, le topless et l’amitié franco-italienne, la fesse libre et la farce désenchantée. Aucun réactionnaire n’a déclaré sa flamme à ce trublion plus proche de Muray que de Duras.
Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette volonté toujours d’ignorer, de mépriser le bourreau des cœurs, le ringard transalpin, le héros au gros nez de notre jeunesse ? Pourquoi cet ostracisme honteux qui en dit long sur notre perte des valeurs et l’abandon de la gaudriole dans les usages de la civilité ? L’individu-procureur masqué nous tient en laisse. La blague est aujourd’hui forcément incomprise. La légèreté se chasse en meute. L’élan rieur est jugé parfaitement inconvenant alors que tant de minorités luttent pour leur survie médiatique.
Aldo Maccione, italo-disco
Alors, vous pensez bien que la « 7ème Compagnie » et « Plus beau que moi tu meurs » ne peuvent susciter que moqueries et opprobre. Et pourtant, quelle carrière improbable, quel souffle disruptif, quelle onde nostalgique, des Brutos aux comédies ensoleillées du dimanche soir ! Suivant les conseils d’Eddy Mitchell, j’ai décidé d’oublier de l’oublier. Aldo Maccione est vivant. Il apparaissait à l’écran et nous étions déjà en vacances. Au bord de l’eau.
Dans les éclaboussures et le marivaudage patelin, jamais dans l’aigreur, jamais dans le ressentiment, avec l’envie d’amuser la galerie, de plaire exagérément, de retrouver cette innocence gamine, de s’extraire d’une année poisseuse, de dire enfin merde aux dealers de l’ascèse. Pino d’Angio et Adriano Celentano, choristes de nos étés soyeux, assuraient la couverture musicale avec l’accent et cette morgue enchanteresse. J’entendais au loin les incantations de Righeira : « Vamos à la playa ». L’italo-disco est la plus belle avancée sociale après l’arrivée du graphite dans la composition des raquettes de tennis. Samantha et Sabrina, impudiques et solaires, s’ébrouaient dans la piscine de l’hôtel. Edwige Fenech gironde et spirituelle n’obéissait qu’à son désir. Les garçons lisaient Martin Veyron, les filles s’endormaient avec Emmanuelle Arsan. Sur le parking, les cabriolets Talbot Samba et Fiat Ritmo donnaient de la consistance aux apprentis-séducteurs. Le gin-fizz était la boisson des nuits trop courtes, la poudre Tang intriguait les enfants à l’heure du goûter.
Un guide bienveillant
C’est juré, cette année, sur la plage, je me lance, j’imiterai sa démarche décalée bravant le ridicule ; j’oserai sa parade désarticulée par provocation goguenarde et hommage sincère. Lui seul avait le bon tempo, la bonne inclinaison et cette raideur claudicante dans la jambe qui font toute la différence. Ah le charme de la lose, le romantisme du sable chaud, à la fois baromètre de notre humeur et surtout de notre absence de sérieux. Nous étions moins cons, moins sensibles à notre image, donc plus perméables à la rencontre. Aldo le turinois né en 1935 et habitant aux dernières nouvelles sur la Côte d’Azur, c’est beaucoup plus que Maccione. C’est un guide bienveillant dans la froide mondialisation, un strapontin pour le glandilleux et la tendresse taquine. Son compatriote Uderzo l’avait dessiné dans Astérix. Lelouch lui a taillé sur-mesure le costard du souffre-douleur toujours gai, du factotum traînard et essentiel à la mécanique du rire. Pierre Richard s’en est fait un mentor, un professor en échappées amoureuses et catastrophiques, en compagnon admirable des galères surjouées et des flirts chaotiques.
L’admirable Philippe Clair, réalisateur du bordel carnavalesque, dont l’œuvre commence tout juste à interroger les cinéphiles réfractaires au bonheur, l’a élevé en tête de gondole d’un cinéma débonnaire et décorseté. Chez ces gens-là, on savait apprécier le second degré troupier, l’érotico-godelureaux à destination des familles réunies, l’esthétique du pire avec le sourire. C’est-à-dire un art détaché de moraline et de prétentions pompeuses. La comédie humaine sans la quincaille idéologique et les avertissements sonores. Je veux donc ici, avant le changement de saison, et l’entrée dans l’été, réparer cette injustice. Aldo, le dragueur classe fut et reste notre soleil de minuit.
La productrice et féministe Julia Foïs Image: capture d'écran YouTube.
Il n’y a pas que les chroniques sexo ultra-woke de Maïa Mazaurette dans la vie! Sur France Inter, Giulia Foïs propage elle aussi sans relâche la théorie du genre et la doxa progressiste. Sans accepter la moindre contradiction, la benjamine – et la moins drôle – des sœurs Foïs entend bien vous rééduquer. Morceaux choisis.
Idéalement calibrées pour et par de pseudo-révolutionnaires qui préfèrent, à la rude lutte des classes, l’opportuniste lutte des places dans les médias ou les universités, les théories du genre et du néo-féminisme ont l’avantage de ne pas s’embarrasser de concepts complexes. Elles sont, pour tout dire, à la portée de n’importe qui. Giulia Foïs, sœur de la dame caca de la dernière Cérémonie des César, perpétue la tradition familiale en ramassant de son côté les crottes progressistes que l’actualité charrie. Elle déverse le résultat de sa récolte chaque semaine sur les ondes de la radio publique.
Oyez, Oyez, braves gens ! la propagande france-intériste !! Morceaux choisis de « Pas son genre », l’émission qu’elle produit et anime :
9 mars. 1) Giulia est contente : une enquête sur l’égalité femmes/hommes montre que 80% des personnes interrogées considèrent que « l’égalité de genre est un sujet important . » Cette enquête souligne qu’après l’égalité de genre et celle des salaires, les sujets qui semblent préoccuper prioritairement les sondés sont… « la santé sexuelle et reproductive des femmes » et… « lesoutien aux mouvements féministes. » Drôlement bien fichue cette enquête.
2) En Wallonie, on féminise les noms des rues, on “visibilise” les entreprises dirigées par des femmes, on sensibilise les médecins « aux violences gynécologiques. » C’est bien. Au Dakota, on interdit aux femmes transgenres (hommes au départ) de participer au sport féminin, en particulier dans les lycées. C’est mal. Comme ce sont des parents d’élèves qui se sont plaints de cette concurrence déloyale, Giulia Foïs saisit ce prétexte pour se moquer de la famille traditionnelle, qu’elle a en horreur, et pour ironiser sur une fausse « dévotion familiale » cachant difficilement une réelle transphobie, selon elle.
1 avril. 1) Sandra Muller a d’abord été condamnée puis a gagné en appel contre Éric Brion. Giulia est ravie. Nous aussi : après le dénouement de cette lamentable histoire, Sandra Muller a réintégré la faille spatio-temporelle qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
2) D’après l’IFOP, 22% des 18-30 ans ne se reconnaissent pas dans les catégories hommes/femmes. Après avoir vanté de « délicieux bonbons clitoris », Giulia promeut joyeusement une lingerie destinée aux non-binaires mais aussi aux hommes transgenres (femmes au départ) qui doivent composer avec « une vulve, un vagin, des règles. » La société Moodz propose un « joli boxer menstruel unisexe » (sic). La dentellière Giulia Foïs conclut : « Tout ce qui interroge le genre nous interroge nous, parce que tout ce qui secoue les normes nous donne de l’air à nous aussi, et parce que le centre a toujours eu besoin de la marge pour se décaler, et donc pour évoluer, je sais pas, un jour ou l’autre. »
27 mai. Le lesbianisme, dit Giulia, est l’allié du féminisme. Son slogan préféré : « Le féminisme c’est la théorie, le lesbianisme, la pratique. » Émule de Judith Butler, elle aussi veut troubler le genre pour déconstruire l’hétéronormativité qui nous « coincent dans des rôles et des modèles aussi genrés que millénaires. » Le programme est coffinien : les femmes doivent « s’autoriser à se passer des hommes, dans leur tête comme dans leur lit. […] N’avoir ni mari, ni enfants, devient la meilleure garantie, pour n’être jamais au service de quiconque. […] l’hétérosexualité n’est plus qu’une option, parmi d’autres. Les hommes ne sont plus qu’une option, parmi d’autres. »
1 juin. 1) Giulia est à la pointe de tous les combats progressistes. La série Sex and the City aussi. Cette dernière « révolutionnait les codes du genre » et « secouait la ménagère » en parlant « un peu plus souvent de masturbation que de layette. » Il y avait quand même un hic : les héroïnes étaient toutes… blanches. Ce temps-là est révolu, claironne Giulia : « La bande sera rejointe par trois femmes racisées, pour refléter le New York de 2021. » Si j’osais, je dirais que ça manque quand même d’actrices non-binaires “de petite taille” ou transgenres “en situation de handicap”…
2) Le mouvement LGBT et Giulia sautent de joie : la banque hollandaise Bund « va permettre aux personnes transgenres ou non binaires d’inscrire leur nom d’usage, celui qu’elles se sont choisies, sur leur Mastercard. » La banque surfe sur la vague LGBTesque, reconnaît toutefois avec regret la chroniqueuse qui semble découvrir qu’il y a des sociétés prêtes à toutes les filouteries “marketing” pour attirer de nouveaux clients.
3) Giulia est une locutrice acharnée de la novlangue progressiste. Transgenre, dit-elle, c’est déjà mieux que transsexuel, « mais on peut mieux faire encore ». Démonstration : si vous utilisez le préfixe trans c’est que vous considérez que « la norme, la normalité, c’est une femme née femme et un homme né homme. » Obscurantiste que vous êtes. Et la construction sociale et culturelle des dominants qui ont institué une norme sexuelle qui n’existe pas en réalité, qu’est-ce que vous en faites ? Heureusement, la branche canadienne de l’Unesco vient d’écrire un bréviaire à l’usage des journalistes dans lequel on trouve un mot permettant de désigner un transgenre sans référence, même lointaine, au système sexuel normatif : « personne aux deux esprits. » Giulia en pleurerait presque : « C’est joli, c’est poétique, et surtout ça rappelle qu’on a tous du masculin ET du féminin en nous. »
3 juin. 1) La fête des mères, qui « a été instaurée en 1940 par Pétain » et « perpétue un modèle de parentalité légèrement obsolète », doit disparaître, exige Giulia. « Deux papas, deux mamans, ou un.e seul.e, un beau-père, une belle-mère, qui on veut… Décomposée, recomposée, c’est ça la famille d’aujourd’hui. » Dans les écoles d’Alençon, nous apprend la cuculapralinesque chroniqueuse en lévitation, on ne fête plus ni les pères ni les mères mais …“les gens qu’on aime”.
2) Les jeux vidéo prennent « des couleurs arc en ciel. » Une boîte française vient de créer “Tell me why” : « C’est un jeu narratif où vous entrez dans la peau de deux jumeaux, Alison et Tyler, avec ce qu’il faut de suspense et de rebondissements propres au genre (sic). Et puis, ce petit détail, tout de même : Tyler est né dans un corps de fille avant de faire sa transition. » Sur le site des très futés concepteurs de ce jeu, on peut lire : « Les deux personnages enquêtent sur une enfance floue et troublée.» Vivement un prochain jeu sanglant dans lequel un personnage “aux deux esprits” enquêtera sur le vol d’un boxer menstruel unisexe (voir plus haut).
Giulia cite souvent Virginie Despentes en exemple. Elle est pour l’écriture inclusive, bien entendu. Elle adore Judith Butler. Elle soutient ardemment Alice Coffin et pense que le dernier livre de Caroline De Haas est « fondamental. » Bref, Giulia Foïs et France Inter collaborent activement au travail de propagande des théories du genre et du néo-féminisme via une émission sans contradicteurs : « “Pas son genre” ne sera pas une émission de débat », avait prévenu la journaliste dans LeMonde, confirmant ainsi l’analyse d’Anne-Sophie Chazaud sur ce« néoprogressisme autoproclamé qui, investi de la certitude d’incarner le Bien, et culturellement dominant dans les institutions ayant traditionnellement en charge la fabrique du citoyen (éducation, médias,…), ne peut littéralement pas admettre que ses postulats soient erronés ou simplement battus en brèche non plus que simplement débattus. » Et qui, par conséquent, n’a plus qu’un objectif : nous rééduquer.
Vouloir continuer à entretenir en soi le désir de vivre n’est pas chose aisée. Nous nous y employons, faute de mieux. Nous n’attendons plus rien de la vie et pourtant nous redoutons de la perdre. Nos vieux démons nous poussent à franchir le seuil fatal sans vraiment y parvenir. Il est désespérant de demeurer si attaché à un monde dont nous avons épuisé les attraits. Il l’est encore plus de se calfeutrer dans un petit confort en attendant que la mort vienne nous cueillir. Il fut un temps où notre vanité l’emportait sur tout. Maintenant, c’est la couardise.
Étendu sur mon lit, j’écoute des mélodies d’autrefois en me demandant si je suis encore vivant. Le peu de lucidité qu’il me reste, me souffle la réponse : « Bien sûr que non ». J’hésite à vider le flacon de sirop mexicain qui m’enverrait directement ad patres. Mais soudain, je recule avec le vain espoir que demain sera un autre jour. Un jour sans fin.
Nous aurions tout donné pour cette fée
Qu’est-ce que l’amour, sinon s’emparer d’une autre vie, la coloniser, l’annexer à la nôtre? Même ce petit jeu nous lasse et finalement nous n’aspirons plus qu’à une existence solitaire peuplée de fantômes. Rien ne nous trouble plus que de les voir réapparaître dans notre vie quotidienne : nous aurions tout donné pour cette fée. Nous sommes maintenant prêts à tout sacrifier pour que cette épave disparaisse au plus vite. Nous feignons néanmoins d’avoir encore de l’affection pour elle et nous égrenons des souvenirs qui l’émeuvent autant qu’ils nous indiffèrent.
Mais nous n’en laissons rien paraître. Jeunes, nous étions des goujats. Vieux, des hypocrites un peu gâteux. Mais il arrive que nous préférions encore leur compagnie à la solitude, surtout quand la nuit tombe. Ce n’est pas glorieux, mais plus rien ne l’est.
Dans un palace lausannois
Blaise Pascal reprochait à Montaigne, lui qui avait écrit ce mot définitif : « La plus volontaire mort, c’est la plus belle », de ne penser qu’à mourir « lâchement et mollement par tout son livre. » Mourir lâchement et mollement, il fut un temps où je trouvais cela méprisable, moi aussi. Se faire seppuku, comme Mishima, avait quand même plus d’allure. Et me voici résigné à mourir lâchement et mollement dans un palace lausannois. Parfois, je tente de me ressaisir.
C’est une silhouette, un profil, un nom. Des bals de Venise aux défilés new-yorkais en passant par les salons parisiens, Jacqueline de Ribes est l’un des derniers témoins, l’une des dernières incarnations de ce qu’on appelait naguère le « grand monde ». Une existence loin du commun.
Quel travail ! Et quelle ambiance ! On ne peut pas dire que Dominique Bona ait ménagé sa peine. Son modèle, pour ce nouveau portrait, couronnement de son art de biographe – à la fois cursif, élégant, généreux, précis, renseigné (et récapitulé en 2019 dans un joli livre Mes vies secrètes (Folio), où l’on croise Zweig, Gary, Camille Claudel, Berthe Morisot, Michel Mohrt, etc.) –, son modèle, donc, cette fois : Jacqueline de Ribes (née en 1929 – on a quelque scrupule, aveu d’un vieux reste de civilisation, à mentionner son âge).
Inconnue du grand public mais connue du milieu
« C’est un grand danger que d’avoir un trop bel habit ou un trop beau profil. On risque de ne pas exiger de soi autre chose. Il en est qui naissent avec un visage triomphal et même si leur âme est servile, ils ont quelque chance de dominer. D’autres naissent presque sans visage, mais leur âme est “trône ou domination”. Leur mérite alors est grand parce qu’ils ont tout à faire, même à se faire un visage » : Jacqueline de Ribes, douée d’un profil incommensurable, n’a pas couru le « grand danger » qu’évoque Jouhandeau dans De l’abjection. Quant à la servilité de son âme : on repassera. Mais ces mots pourraient être l’alphabet – ou la grammaire – de la vie de Jacqueline de Ribes.
Inconnue du grand public, styliste célébrée (« J. R. Paris New York », 1983-1995), modèle d’innombrables couturiers, étoile (elle n’aime pas le mot « icône », vulgaire) d’un monde révolu et proustien à loisir, arbitre des élégances, reine d’un presque siècle – où l’on croise à ses débuts (et à sa fin, à lui) Étienne de Beaumont (son grand-oncle, ami de Proust et modèle du comte d’Orgel de Radiguet), le décorateur esthète Charles de Beistegui à Groussay ou à Venise (le fameux « bal du siècle », 1951, 1 000 invités), Alexis de Redé (le « bal oriental », 1969), sa meilleure amie Marie-Hélène de Rothschild (le « bal Proust », château de Ferrières, 1971), Christian Dior, Truman Capote (elle est un des Cygnes de la cinquième avenue réputés proches de Capote, avec Audrey Hepburn et Marella Agnelli), Diana Vreeland et Anna Wintour (les iconiques directrices du Harper’s Bazaar), Luchino Visconti (qui la rêvait en Oriane de Guermantes ; avant de mourir), le jeune Pierre Cardin, Valentino (qui la qualifie de « dernière reine de Paris »), Warhol (qui la surnomme en 1982 « the quintessential vicomtess ») et, dans les années 1980-1990, Yves Saint-Laurent (soutien et ami indéfectible de son Oriane) ou Jean-Paul Gaultier (sa collection printemps-été 1999, Divine Jacqueline, lui est dédiée), voire à la fin et jusqu’au bout, Jean d’Ormesson, bien sûr. On aurait pu faire beaucoup plus long pour les présentations (évoquer les dîners placés en l’honneur de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing ou de Jean-Marie Rouart) – difficilement plus court. On n’a mentionné ni la noblesse espagnole ni la noblesse italienne, à peine la High Society américaine, avatar de la Café Society du début du siècle – avant que la jet-set ne mette fin à cet art de vivre : alors, c’est Brigitte Bardot qui sera la reine. Bref. On a fait… bref.
La seule muse française du cinéma et de la mode
Sachez, quand même, que les soirées et les bals mythiques se succèdent, que toute la « Haute » est invitée, que les photographes sont triés sur le volet (Doisneau, Cecil Beaton, Richard Avedon, Irving Penn, etc.), que l’on est tantôt à Saint-Moritz et tantôt à Ibiza, que cela ressemble au Bottin mondain et que c’est… la vie de Jacqueline de Ribes : un festival, jusque dans les années 1990. Après, la santé se dégrade, les affaires périclitent, les enterrements se succèdent – à commencer par celui de sa mère, Paule de Beaumont (traductrice d’Hemingway et introductrice en France de Tennessee Williams ; rivale et peu maternelle, blessure non cicatrisée), et de son époux, Édouard de Ribes (banquier qui codirigeait, avec le père de Jacqueline, la banque Rivaud, créée par le grand-père maternel de Jacqueline et liquidée après un scandale financier à la fin des années 1990), qui l’accompagna de 1948 à 2013. Les 100 dernières pages sont crépusculaires : on vend les collections de bijoux, les robes (600), les tableaux, les meubles : fin d’une époque ? Non. Fin d’un monde : « Je suis celle par qui tout finit » (sic). Les civilisations sont mortelles, la civilisation – cette science – aussi. Relire Alice Coffin.
Dominique Bona a choisi (très bien) son entrée – et sa sortie. Entrée (premier chapitre) : les cent cinquante ans du Harper’s Bazaar, le soir du 19 avril 2017. À New York, sur la façade de l’Empire State Buildingdéfilent les photographies de Lauren Bacall, d’Audrey Hepburn, de Marylin, de Liz Taylor… et de Jacqueline de Ribes – qui a l’insigne honneur d’être la seule Française parmi cette dizaine de muses du cinéma et de la mode. La photographie est un des chefs-d’œuvre de Richard Avedon : on y voit le profil magnifique, le visage nu de Jacqueline de Ribes – écho parfait de la Néfertiti du musée de Berlin. Sortie (antépénultième chapitre) : sa consécration comme styliste – avec l’exposition en novembre 2015 au Costume Institute du Metropolitan Museum of Art(MET) de New York. Son titre ? « Jacqueline de Ribes – The Art of Style ». Seule l’exposition « Yves Saint-Laurent » (1983) aura attiré plus de monde.
Voilà. Le rideau tombe. Gatsby, c’est fini : « Je ne possédais pas les deux trucs supérieurs – le grand magnétisme animal ou l’argent. Mais j’avais les deux trucs juste en dessous, la beauté et l’intelligence. Aussi ai-je toujours eu la meilleure fille. » C’est dans les Carnets de Francis Scott Fitzgerald. Jacqueline de Ribes n’a pas eu la « meilleure fille », mais deux enfants (Élisabeth et Jean) et un grand amour – son époux, et quelques passions. En revanche, et c’est suffisamment rare pour être mentionné : outre le narcissisme considéré comme un des beaux-arts, elle avait les quatre « trucs ». Ce que Dominique Bona atteste à l’envi dans sa biographie majuscule dont la délicatesse (y compris dans un tangible dépit – qui lira comprendra), la subtilité et la pudeur honorent ses modèles Stefan Zweig et André Maurois.
Professeur de littérature à l’Université de Padoue, spécialiste de Leopardi, critique littéraire au Corriere della Sera depuis 40 ans, Mario Andrea Rigoni est l’éditeur en Italie de Cioran, dont il fut l’ami.
J’ignorais tout de cet intellectuel italien et je dois à Michel Orcel, écrivain et traducteur émérite, de faire connaissance avec un auteur lucide et raffiné, excellemment traduit par le mystérieux Louis-Charles Reynaldi.
Penseur asymétrique
Mario Andrea Rigoni est un penseur asystématique qui cisèle avec soin (« N’offrir que le fruit, sans les feuilles ») des aphorismes définitifs que j’ai lus avec jubilation, comme par exemple : « La beauté est l’éclair de l’absolu dans la misère du temps ». Ou encore « Bien connaître sa langue est une conquête, un exploit, le mérite et la gloire de quelques-uns ». S’y révèle une vision du monde d’une nette exigence, nourrie de Platon, de patristique gréco-latine et de bouddhisme japonais. Mario Andrea Rigoni est un seigneur.
En quelques mots sertis par lui avec goût, une vérité est rendue sans être appauvrie ni figée – du grand art : « Dans l’histoire du monde, on ne relève aucun véritable progrès, ni métaphysique, ni esthétique, ni même éthique. Rien qu’un admirable et vertigineux progrès technique, à la disposition du bien comme du mal. Mais, quand il concerne le bien, ce n’est jamais que comme un remède au mal. »
Fondi di cassetto est le titre du recueil, qui fait songer à Fond de cantine, les poèmes de Drieu la Rochelle, mais que le traducteur a changé en Impénétrable est le monde, ce qui a une autre densité. Rigoni distingue deux types de penseurs, les professeurs, qui peuplent colloques & bibliothèques, et les sages (Marc Aurèle, Leopardi, Nietzsche, Cioran), qui, eux, touchent aux vérités pérennes.
Et notre Rigoni de prophétiser : « Le viol de la langue est l’immanquable symptôme d’autres viols bien pires encore » ou « On nie aujourd’hui l’existence de ce que l’on appelait autrefois le caractère des peuples ; on repousse les hypostases métaphysiques ou les déterminismes biologiques, on redoute les implications raciales. » Mine de rien, Mario Andrea Rigoni vise juste.
Platon, compagnon d’insomnie
Le mal, vu par les Anciens qui dans leur sagesse ne lui attribuèrent en effet nul visage, comme par les Chrétiens, fait l’objet de réflexions désabusées : « Le Diable ne se révèle jamais au départ. Il se maquille, il est ambigu et insinuant. Il n’apparaît qu’à la fin de son oeuvre secrète, quand le mal est fait. »
Platon figure assurément parmi ses compagnons d’insomnie, un Platon vu comme réformateur de la vie intérieure davantage que comme utopiste politique. De même, Nonnos de Panopolis, poète de la basse Antiquité, lui inspire des lignes ferventes, où la figure de Dionysos s’apparente à celle du Galiléen.
Le Japon, « ce bloc de brumes et de ténèbres, impénétrable à l’œil occidental », lui inspire de jolies estampes sur la nature de cette civilisation polythéiste où « la beauté est toujours immanente, définie, ordonnée et cultivée », où « tout est jardin », « idéal d’harmonie calculée » et qui aurait plu, dit-il, au divin Platon. Botticelli est ainsi jugé digne d’être adoubé « japonais » ! Rigoni semble avoir bien perçu le caractère païen du Japon, entre animisme shintoïste et méditation zen : « Timidité, respect, élégance. »
Sur les traces de Cioran
Cioran, que Rigoni rencontra lors d’un colloque de Cerisy en compagnie de son ami Pierre Klossowski, est bien campé par cet autre insomniaque qu’est son éditeur italien : « Il ne se drape dans aucun jargon, où se dissimule le plus souvent l’escroquerie et le manque d’élégance. Il use d’un lexique commun et accessible à tous, intensément expressif et auréolé de poésie, jamais technique ni hermétique ». Lui aussi voit bien à quel point Cioran avait vaincu en lui ce virus du fanatisme, dont les innombrables variants circulèrent tant au siècle vingtième. De Cioran il cite cette déclaration qui m’enchante : « Je crois au destin comme un paysan ». Sagesse suprême sous le masque de la feinte ignorance.
Mario Andrea Rigoni, Impénétrable est le monde, Editions Arcadès Ambo.
La publication des derniers tomes des œuvres complètes de Tocqueville est l’occasion de se replonger dans son œuvre toujours de circonstance en 2021. Analyse de Philippe Bilger.
Alexis de Tocqueville, dont le moindre mérite n’était pas d’avoir ignoré les dangers qu’une démocratie pouvait se causer à elle-même si elle se laissait abuser par des « meneurs d’opinion », semble par sa réflexion totalement accordé avec notre monde d’aujourd’hui. Il comparait l’influence de ces « meneurs » à celle de l’ancienne Inquisition, quoique de nature différente mais avec des résultats similaires, et les dénonçait avec cette admirable formule: « Vous resterez parmi les hommes mais vous perdrez vos droits à l’humanité ». Quand j’ai lu cette profonde pensée, je n’ai cessé de la méditer, percevant que derrière son apparente simplicité elle ouvrait des perspectives aussi bien sur le plan politique que judiciaire par exemple.
J’aime que, pour demeurer dans le domaine des « meneurs d’opinion » – et on devine bien ceux qui de nos jours pourraient être concernés par cette analyse – Tocqueville ne songe pas à les sortir de notre condition humaine mais leur dénie de se prévaloir précisément des dignités, de l’honneur attachés à l’humain, de ce qu’être homme vous crédite, de ce qu’être homme vous assure comme légitimité et reconnaissance. Ce n’est donc pas tout d’être un homme, encore faut-il mériter de l’être et si on n’en est pas digne, on reste homme formellement, physiquement, mais on perd l’essentiel : la lumière pour soi et pour les autres, l’exemple d’une humanité qui vaut la peine.
Derrière ces « meneurs d’opinion », comment ne pas identifier aujourd’hui tous ceux, intellectuels, journalistes, débatteurs, essayistes, humoristes, artistes, bateleurs, qui seraient, si on examinait lucidement certains d’entre eux, leur comportement, leurs propos et leur influence discutable, régis par cette terrible observation de Tocqueville : ils seraient des nôtres certes mais ne nous honoreraient pas et ne s’honoreraient pas par leur présence, leur langage, leur contentement d’eux-mêmes.
Dans le domaine judiciaire, cette assertion est encore plus pertinente et me semble régler une fois pour toutes ce qu’il convient de dire de ces crimes tellement horribles qu’ils paraissent faire sortir leurs auteurs de notre humaine condition. Et avoir pu justifier donc, dans des temps révolus, la peine de mort puisqu’à proprement parler on ne s’imaginait pas tuer un homme comme nous mais une existence dont le mal était explicable par une sorte de sortilège exotique voire de sorcellerie. J’ai entendu requérir ainsi et c’était se faciliter honteusement la tâche : comme on ne pouvait pas admettre qu’un homme ait agi sur un mode aussi insensé, hors de l’ordinaire, il fallait bien qu’il ne fût pas humain et qu’il soit traité comme s’il était un mystère criminel absolu.
Alors que Tocqueville nous donne la clé de l’énigme. Le criminel « reste parmi les hommes » mais il n’a plus rien qui le rattache à ce à quoi son humanité lui aurait donné droit s’il avait été à la hauteur de celle-ci. Un homme donc mais séparé de nous. Non par son apparence mais à cause du gouffre effroyable qui le rend indigne de se revendiquer un homme avec l’aura, l’allure et la fierté qui s’y rattachent. Le criminel est parmi nous, avec nous mais il a « perdu ses droits à l’humanité ». Privé donc de l’essentiel.
Je mesure ce que cette fulgurante approche permet comme généralisation. Je n’en ai évidemment pas épuisé la richesse. Il me plaît de rendre hommage à Tocqueville, cet immense esprit. Pas seulement, comme souvent, pour ses intuitions historiques et sa vision de l’avenir mais pour cette singulière et mélancolique perception de nous-mêmes : on ne mérite pas toujours de se dire un homme.
Pour le député de la 6ème circonscription de l’Hérault, la PMA promeut un mensonge, car elle fait croire aux enfants qu’ils peuvent naître de deux femmes.
Emmanuelle Ménard déplore la terrible décadence éthique de cette prétendue « loi d’amour » portée par les députés de la majorité.
La loi bioéthique, qui doit être adoptée définitivement le 29 juin, permettra dès septembre aux femmes célibataires ou lesbiennes d’avoir recours à la PMA. Cette loi traite également de la recherche sur les cellules souches embryonnaires, l’embryon humain et la création d’embryons chimériques animal-homme. Entretien.
Causeur. Les opposants au projet de loi « PMA pour toutes », comme ses défenseurs l’appellent, affirment qu’il porte atteinte à la famille. De quelle façon ?
Emmanuelle Ménard. Avec cette loi, la famille perd sa réalité et sa vraisemblance biologiques ! En septembre 2019, quand la journaliste Myriam Encaoua demande à Agnès Buzyn« Un père, c’est une fonction symbolique. Cela peut-il être une femme ? », la ministre de la Santé répond : « Cela peut être une femme, évidemment. Cela peut être une altérité qui est trouvée ailleurs dans la famille, on le voit, cela peut être des oncles ou une grand-mère. Je crois que les enfants ont besoin d’amour, tout nous démontre aujourd’hui que ce qui compte, c’est la sérénité autour de l’enfant et cela, toutes les familles peuvent le garantir. »
Pour les progressistes, le père n’est donc pas indispensable dans la famille. C’est l’altérité qui l’est, et pas au sens sexué du terme. Contre tout principe de réalité… Dans le cas des femmes célibataires qui souhaitent avoir des enfants, n’importe qui dans l’entourage pourrait donc être la deuxième personne. « Ces femmes ont mûri leur projet parental » [1] diront les législateurs en faveur de la « PMA pour toutes ». On est donc loin du but premier de la PMA qui avait pour seul objet de « remédier à l’infertilité d’un couple ou d’éviter la transmission à l’enfant ou à un membre du couple d’une maladie d’une particulière gravité ; ce couple doit être composé d’un homme et d’une femme en âge de procréer » selon la loi de 1994. [2]
On sait pourtant à quel point les familles monoparentales peuvent être victimes de la précarité. La loi « PMA pour toutes » va en créer encore plus alors que, depuis longtemps, le législateur met en place des mesures exceptionnelles pour protéger ces familles. Même si une « femme seule » a une belle situation, elle peut, à tout moment, perdre son travail ou tomber malade. Sa situation est alors bien plus fragile puisqu’elle n’aura personne pour l’aider à s’occuper de ses enfants, contrairement aux familles avec deux parents. Cette loi crée une situation dégradée pour l’enfant dès sa naissance.
C’est intéressant de souligner que la mention « il n’existe pas de droit à l’enfant », que le Sénat avait ajoutée dans le texte, a été supprimée par les députés…
Coralie Dubost, député LREM et rapporteur du Projet de loi, a parlé de « la liberté de devenir parent » le 11 juin 2021, alors qu’elle était invitée de l’émission « Parlement Hebdo » …
Oui ! C’est leur volonté de mettre en avant le parent d’intention qui remplace le parent biologique. D’ailleurs, en juin dernier, lors de l’examen du texte en troisième lecture par la Commission spéciale, Coralie Dubost affirmait aussi le « droit à l’amour » pour justifier la finalité de cette loi. Les députés LREM ne semblent pas se rendre compte de ce qu’ils votent ; ils prétendent que les femmes qui souhaitent la PMA « ont le droit d’être heureuses », mais personne ne dit le contraire ! Je leur réponds « vous allez priver l’enfant de père », mais c’est un dialogue de sourds car les référentiels sont trop opposés. Nous ne sommes pas là pour répondre à un besoin d’amour : les législateurs ne légifèrent pas sur l’amour ! La mission des parlementaires est justement de dépassionner les débats. La douleur des femmes (due à une infertilité ou à une stérilité…), c’est malheureux, mais ce n’est pas ce qui est en jeu. C’est à la recherche médicale de s’occuper de ces problèmes, pas au Parlement !
Selon vous, faudra-t-il un jour revenir sur ce projet de loi bioéthique ?
Oui. Il y a déjà un projet de recours devant le Conseil Constitutionnel. À cause de cette loi, il y aura demain des enfants « avec père » et des enfants « sans père ». Au nom de l’égalité entre les différents couples (hétérosexuels et homosexuels) et les « femmes seules » (et demain, vous verrez que ça sera au nom de l’égalité entre couples d’hommes et couples de femmes), ce sont les enfants qui sont discriminés. Même si, avec cette loi, lorsqu’il atteindra ses 18 ans, l’enfant pourra accéder à l’identité de son « géniteur » – puisque nous n’avons plus le droit de parler de père –, il n’aura pas la possibilité de faire établir le lien de filiation entre ce dernier et lui. La loi l’interdit, même en cas d’accord entre les deux parties ! Un enfant né d’adultère, lui, a ce droit aujourd’hui. D’ailleurs, c’est la Cour européenne qui le rappelle puisque le droit au respect de la vie privée, protégé par l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, « comprend non seulement le droit de chacun de connaître son ascendance, mais aussi le droit à la reconnaissance juridique de sa filiation ». La Cour n’hésite pas à affirmer que l’intérêt de l’enfant est « avant tout de connaître la vérité́ sur ses origines » et dans « l’établissement de sa filiation réelle ». Je vous garantis que, dans 18 ans, lorsque cette loi produira ses premiers effets, les enfants nés de PMA se retourneront contre l’État – qui aura permis une telle injustice, une telle discrimination et de telles souffrances – pour faire établir leur filiation réelle.
Au-delà de la question de l’ouverture de la PMA « pour toutes », j’aimerais également revenir sur des points trop peu médiatisés et qui mettent en danger notre modèle bioéthique. Je pense notamment à l’autorisation de chimères animal-homme, à l’extension de la recherche sur l’embryon in vitro jusqu’à 14 jours, à l’autorisation de création de gamètes ou la création de modèle embryonnaire in vitro pour la recherche alors même que la création d’embryons pour la recherche est formellement interdite par l’article 18 de la Convention d’Oviedo et donc contraire aux engagements internationaux de la France…
La procédure de la « question préalable » permet d’éviter un nouvel examen du projet de loi par les sénateurs. Qu’est-ce que cela implique ?
C’est regrettable car si le texte n’est pas modifié au Sénat, cela signifie que les députés ne pourront pas déposer d’amendements lors du retour du texte devant l’Assemblée. Il est donc en passe d’être adopté définitivement « tel quel ». Mais je vous avoue que je comprends la position du Sénat : le gouvernement et sa majorité ont balayé quasiment toutes les modifications apportées par les sénateurs. Il y a donc un ras-le-bol de leur côté. Ce n’est pas que le Sénat ne veut plus débattre ; déposer une question préalable est en fait un moyen de montrer leur opposition, c’est une procédure protestataire. Cela fait deux fois que le gouvernement revient au texte initial. Ce serait donc une perte de temps de le réexaminer une fois encore. Résultat : le texte va revenir à l’Assemblée nationale très rapidement et les députés ne pourront plus rien faire pour défendre les droits de l’enfant.
Aujourd’hui, ce ne sont plus les droits de l’enfant qui comptent, mais bien le droit à l’enfant. Les législateurs se placent du côté des adultes et de leur désir d’enfant. L’enfant devient un objet de consommation. C’est intéressant de souligner que la mention « il n’existe pas de droit à l’enfant », que le Sénat avait ajoutée dans le texte, a été supprimée par les députés…
En vertu de ce « droit à l’enfant », il est à craindre que, demain, au nom de l’égalité entre couples de femmes et couples d’hommes, et cela même sans repasser devant le législateur, la Gestation pour autrui (GPA) soit autorisée par le juge. D’ailleurs cette loi fait déjà un pas vers la légalisation de la GPA puisqu’elle autorise la transcription dans l’état civil d’un acte ou d’un jugement étranger qui reconnaît un enfant né d’une gestation pour autrui, et qui mentionne comme mère une « femme autre que celle qui a accouché » ou « deux pères » … En clair, elle reconnaît et légalise les conséquences d’une GPA pratiquée à l’étranger…
C’est toujours quand les Français sont en vacances, l’été et de nuit, que de tels projets sont votés ! Cette fois, pour la troisième lecture à l’Assemblée, l’actualité était accaparée par la gifle de Macron. Ce sont pourtant des sujets anthropologiques cruciaux…
En 2020, lors de la deuxième lecture du projet de loi, les débats s’étaient terminés le 31 juillet, à 3h du matin dans la nuit du vendredi au samedi. Cette fois-ci, la gifle de Macron a occupé l’espace médiatique et les sujets bioéthiques n’ont quasiment pas été abordés dans les médias. C’est pourtant le futur de toute une génération qui se joue !
Nous sommes en période électorale et le projet de loi bioéthique n’est pas une priorité dans le débat public. Ajoutez à cela une volonté de faire taire les députés qui s’y opposent, par le biais d’une procédure spécifique qui réduit terriblement les temps de parole des parlementaires ! Sur ma page Facebook, j’avais partagé un montage où l’on voit avec quelle rapidité les amendements proposés étaient rejetés. À peine examinés ! Les glissements bioéthiques sont sans fin. Lors de l’adoption de la loi sur le « mariage homosexuel », on nous avait certifié, la main sur le cœur, que la PMA n’en serait pas sa conséquence logique. Aujourd’hui, on nous fait la même promesse avec la GPA. On voit bien ce que valent ces engagements ! D’ailleurs, un des rapporteurs de cette loi l’a bien dit en introduction : ce n’est qu’une étape. Demain, nous aurons la PMA post-mortem et la GPA, bien sûr ! Quand donc va s’arrêter ce « progrès » ? Quand nous occuperons-nous enfin de l’intérêt supérieur de l’enfant ?
[1]L’article 1 du chapitre 1 du titre 1 du projet de loi relatif à la bioéthique a modifié le code de la santé publique : « Art. L. 2141-2. – L’assistance médicale à la procréation est destinée à répondre à un projet parental. Tout couple formé d’un homme et d’une femme ou de deux femmes ou toute femme non mariée ont accès à l’assistance médicale à la procréation après les entretiens particuliers des demandeurs avec les membres de l’équipe médicale clinicobiologique pluridisciplinaire effectués selon les modalités prévues à l’article L. 2141-10.
[2]Depuis la loi de bioéthique du 29 juillet 1994 “relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain, à l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP) et au diagnostic prénatal”, confirmée lors des révisions de 2004 et 2011, la France avait choisi d’inscrire l’AMP dans le seul champ médical : “L’AMP a pour objet de remédier à l’infertilité d’un couple ou d’éviter la transmission à l’enfant ou à un membre du couple d’une maladie d’une particulière gravité ; ce couple doit être composé d’un homme et d’une femme en âge de procréer”.
La semaine de Causeur revient sur les cinq articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.