Home Culture Mishima ou Montaigne?


Mishima ou Montaigne?

Le billet du vaurien

Mishima ou Montaigne?
Image d'illustration Unsplash

Le billet du vaurien


Vouloir continuer à entretenir en soi le désir de vivre n’est pas chose aisée. Nous nous y employons, faute de mieux. Nous n’attendons plus rien de la vie et pourtant nous redoutons de la perdre. Nos vieux démons nous poussent à franchir le seuil fatal sans vraiment y parvenir. Il est désespérant de demeurer si attaché à un monde dont nous avons épuisé les attraits. Il l’est encore plus de se calfeutrer dans un petit confort en attendant que la mort vienne nous cueillir. Il fut un temps où notre vanité l’emportait sur tout. Maintenant, c’est la couardise.

Étendu sur mon lit, j’écoute des mélodies d’autrefois en me demandant si je suis encore vivant. Le peu de lucidité qu’il me reste, me souffle la réponse : « Bien sûr que non ». J’hésite à vider le flacon de sirop mexicain qui m’enverrait directement ad patres. Mais soudain, je recule avec le vain espoir que demain sera un autre jour. Un jour sans fin. 

Nous aurions tout donné pour cette fée

Qu’est-ce que l’amour, sinon s’emparer d’une autre vie, la coloniser, l’annexer à la nôtre? Même ce petit jeu nous lasse et finalement nous n’aspirons plus qu’à une existence solitaire peuplée de fantômes. Rien ne nous trouble plus que de les voir réapparaître dans notre vie quotidienne : nous aurions tout donné pour cette fée. Nous sommes maintenant prêts à tout sacrifier pour que cette épave disparaisse au plus vite. Nous feignons néanmoins d’avoir encore de l’affection pour elle et nous égrenons des souvenirs qui l’émeuvent autant qu’ils nous indiffèrent. 

A lire aussi: Goethe, les garçons et les filles

Mais nous n’en laissons rien paraître. Jeunes, nous étions des goujats. Vieux, des hypocrites un peu gâteux. Mais il arrive que nous préférions encore leur compagnie à la solitude, surtout quand la nuit tombe. Ce n’est pas glorieux, mais plus rien ne l’est.

Dans un palace lausannois

Blaise Pascal reprochait à Montaigne, lui qui avait écrit ce mot définitif : « La plus volontaire mort, c’est la plus belle », de ne penser qu’à mourir « lâchement et mollement par tout son livre. » Mourir lâchement et mollement, il fut un temps où je trouvais cela méprisable, moi aussi. Se faire seppuku, comme Mishima, avait quand même plus d’allure. Et me voici résigné à mourir lâchement et mollement dans un palace lausannois. Parfois, je tente de me ressaisir. 

Cela ne dure jamais longtemps.

Le monde d'avant: Journal 1983-1988

Price: 27,90 €

2 used & new available from 27,90 €


Previous article Jacqueline de Ribes, une reine proustienne
Next article Les cours de rééducation sexuelle de Giulia Foïs

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération