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En Russie, un retour de la monarchie n’est pas à exclure

L’héritier du trône se marie aujourd’hui à Saint-Pétersbourg


C’est l’évènement de l’année en Russie. Pour la première fois depuis la révolution de 1917, un mariage impérial va être célébré en grande pompe à Saint-Pétersbourg, ancienne capitale des Romanov, dans la cathédrale Saint-Isaac. L’héritier au trône de Russie, le grand-duc Georges Romanov va épouser Victoria (Rebecca) Bettarini-Romanovna, la fille d’un diplomate italien, devant une multitude de représentants de maisons royales européennes et étrangères, de membres de l’aristocratie russe, du gouvernement et autres conseillers du président Vladimir Poutine, également attendu pour cette cérémonie. Depuis la chute du communisme, les Russes se sont réapproprié leur histoire et les Romanov ont désormais droit à leurs statues érigées un peu partout dans le pays. Un parfum d’antan flotte aujourd’hui au-dessus du pays d’Ivan le Terrible.

La monarchie peut-elle revenir en Russie ? C’est une question récurrente qui est fréquemment posée depuis que le communisme, ce colosse idéologique aux pieds d’argile qui a dirigé durant 74 ans l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS), est tombé, en 1991. Largement réhabilités depuis la découverte des restes de Nicolas II et de sa famille, les Romanov font l’objet de toutes les attentions de la part du gouvernement et de membres de la Douma. Jusqu’au plus haut-sommet du Kremlin. Avec l’après-Poutine qui se dessine doucement, certains rêvent déjà de rendre leur couronne à une famille qui a dirigé la Russie durant trois siècles. Selon un récent sondage, sur un panel de 35 000 personnes interrogées, un tiers des Russes affirment ne pas être opposés au retour d’un empereur à la tête de la Sainte-Russie, 28% déclarant même qu’une telle transformation de la structure de l’État en Russie est tout à fait acceptable et 18 % réagissant avec « enthousiasme » à cette proposition. Des chiffres qui peuvent autant surprendre qu’ils nous ramènent aux photos d’un empire victime des conséquences de la Première guerre mondiale et de n’avoir pas su se réformer à temps, de ces Russes blancs fuyant en masse les exactions des bolchéviques. Un monarchisme qui n’a jamais disparu en dépit des tentatives des Soviétiques de décrédibiliser Nicolas II, constamment grimé en souverain tyrannique manipulé par le moine Raspoutine.

Martyrs de la révolution

Les chiffres sont encore plus éloquents chez les milléniaux tentés par l’idée impériale. Chez les 18-30 ans, 30% adhèreraient à l’idée monarchique (notamment chez les diplômés du secondaire). « Pour moi, la monarchie est une tradition, le bastion de notre culture et de notre nation » explique d’ailleurs Caroline, 24 ans, qui considère que la révolution a été une « catastrophe qui a amené famine, guerre civile et terreur ». Une idée qui touche toutes les couches sociales russes. Selon le sondage, 25% des classes sociales modestes et près de 30% parmi les plus aisées seraient favorables au retour de la monarchie, un concept qui reste toujours indissociable de l’Église orthodoxe d’après 35% des personnes interrogées. Voire même au-delà puisque 27% des musulmans russes se déclarent prêts à soutenir le retour de l’institution impériale. Sanctifiés par la plus haute autorité orthodoxe, laquelle ne cache pas son monarchisme, les Romanov font l’objet d’un véritable culte par les Russes. Chaque année, ils sont des centaines de milliers à converger vers Ekaterinbourg, le lieu de leur massacre en juillet 1918, afin de rendre hommage à ces martyrs de la révolution. Un succès qui ne se dément pas. Baptisées « Journées du tsar », elles sont organisées par le mouvement Aigle à Deux-têtes dirigé par l’oligarque Konstantin Malofeev, fervent soutien au retour à la monarchie. Proche du président Vladimir Poutine dont il est un des conseillers, cet homme d’affaire controversé a ouvert une école qui forme, sous le regard de tous les empereurs de Russie, les futurs cadres d’une éventuelle prochaine monarchie… Il possède sa propre télévision (Tsargrad), qui se veut à la fois nationaliste, panrusse et monarchiste. L’homme est puissant, influent jusque dans les milieux de la droite conservatrice européenne et américaine qui n’hésitent pas à l’inviter. Sa dernière apparition au Congrès de familles aux côtés de Matteo Salvini, le patron italien de la Ligue, avait été remarquée. Il a même des liens au sein de la mouvance monarchiste française, fascinée par l’esprit romantique de la Russie blanche qui a survécu et est toujours présente dans l’Hexagone.

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« Il y a certainement encore aujourd’hui beaucoup d’intérêt et de fascination pour les Romanov. Je pense que c’est parce qu’ils ont régné sur la Russie pendant plus de 300 ans et ont laissé une marque significative dans l’histoire de notre pays et de toute l’humanité. Le destin tragique de l’empereur Nicolas II et de sa famille a profondément choqué et marqué les gens du monde entier, je pense donc que cet intérêt est tout à fait naturel » explique le grand-duc Georges Romanov. « C’est certainement un honneur pour moi de porter un nom aussi prestigieux et d’être un descendant de personnes extraordinaires telles que Catherine la Grande et Pierre le Grand. J’ai été élevé dès mon plus jeune âge avec la conscience de porter de grands devoirs et des responsabilités, celles de continuer à servir mon pays et de transmettre cet héritage à la génération suivante » déclare ce descendant d’Alexandre II qui est contesté cependant par une partie de sa famille dans ses droits au trône. À 40 ans, celui qui a grandi à Saint-Briac, en Bretagne, ne revendique pourtant aucun rôle. « Si un jour la monarchie doit être rétablie, le peuple trouvera toujours dans nos maisons quelqu’un qui a été éduqué et préparé au mieux de ses capacités pour accomplir ses devoirs. Mais dans les circonstances actuelles, nos activités sont totalement apolitiques et se concentrent sur le caritatif, afin de renforcer la paix interreligieuse et civile en Russie, à préserver son patrimoine historique, culturel et naturel, à l’éducation patriotique des jeunes et à protéger l’image de la Russie malmenée par la diplomatie internationale » affirme-t-il.

Pas à l’agenda de Poutine pour le moment

Il a fondé la « FondRus », une société caritative très active pour laquelle travaille aussi sa future épouse Victoria (Rebecca) Bettarini-Romanovna. Si le président Vladimir Poutine a déclaré en 2017 que « la restauration de la monarchie n’était pas pour le moment sur son agenda », d’autres se chargent de faire campagne pour lui en ce sens au sein du gouvernement et du parlement.

Président de Crimée, Sergueï Valerievitch Axionov ne fait pas mystère de son monarchisme et a proposé officiellement de restaurer un tsar en Russie, allant jusqu’à proposer aux descendants des Romanov de s’installer dans cette ancienne province ukrainienne revenue dans le giron russe après un référendum !

C’est naturellement à droite que l’idée monarchique séduit le plus. 44% des adhérents de Russie unie (parti gouvernemental) et 36% du Parti libéral-démocrate de Russie du député d’extrême-droite Vladimir Jirinovski plébiscitent le retour de la monarchie (il dirige le premier parti d’opposition russe et a augmenté le nombre de ses députés à la Douma aux dernières élections législatives). Chez les communistes, seuls 6% y seraient favorables. Plus étonnant encore, on a même 17% des Russes qui ne verraient pas d’un mauvais œil que l’actuel dirigeant russe soit couronné empereur après sa désignation lors d’un zemsky sobor (assemblée). En Russie, on se plaît à rêver au retour des empereurs de Russie. Une véritable revanche de l’Histoire qui a de quoi exciter notre propre imaginaire. « Dieu sauve le Tsar » ?

Z comme Logos

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Le phénomène Eric Zemmour témoigne du retour bienvenu de la rhétorique. Pour que l’électeur français retrouve le chemin des urnes, qu’on abandonne la com’, et qu’on lui parle de la France !


Je veux bien tout ce que vous voulez sur Eric Zemmour, son idée fixe sur les causes de la décadence française, son obsession ethnique, son islamophobie et le fait qu’il se prend peu à peu pour Moïse, le Bon Dieu, le Sinaï en une seule personne — en sus d’être la réincarnation de Mon Général. C’est un ami et il ne s’offusquera pas de ce que je vais écrire.

Ce qui le caractérise, au-delà des idées, ce qui fait sa différence vis-à-vis des politiques qui tiennent le haut des tribunes depuis des années, c’est sa maîtrise de la langue en général, et de la rhétorique en particulier. Son débat contre Mélenchon, dont tous deux, à mon sens, sont sortis vainqueurs, non vis-à-vis de l’autre mais face à tous les absents qui prétendent être quelqu’un, a marqué le retour de la langue française, fort bien maîtrisée par le vieux tribun qui se veut la réincarnation de Robespierre et par le journaliste qui se prend pour Bernanos, Henri Rochefort et Léon Daudet en une seule personne.

Com’ et bien parler

C’est ce que Christophe de Voogd, Normalien et agrégé comme il en est d’autres, à commencer par l’auteur de ces lignes, appelle dans un article du Figaro « le retour de la rhétorique ».

La com’ du RN, merci bien — on a vu ce que ça donnait, en 2017, dès que Philippot n’était plus là pour agiter les fils de la marionnette. La com’ des Républicains, j’ose à peine l’évoquer…


Il est remarquable — et typique de notre époque dégénérée — que peu à peu le mot « rhétorique » se soit chargé de connotations péjoratives. Les érudits y trouveront un écho de la condamnation des « rhéteurs » par Platon sous l’identité de Socrate, mais j’y vois surtout le triomphe des demi-habiles, de cette secte journalistiquée qui croit que la « com’ », comme ils disent, l’emporte sur le bien parler.

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Aristote appelait cela le Logos. C’est l’architecture langagière qui discipline le Pathos (la passion) afin de promouvoir l’Ethos — la morale, ou si vous préférez un langage plus contemporain, les positions politiques : au sens aristotélicien, ce qui concerne la vie de la cité.

On a voulu faire croire aux politiques, recrutés décennie après décennie parmi les plus nuls des postulants à la Chose Publique, fourgueur d’assurances ou avocate sans causes, qu’il suffisait de saupoudrer son discours de mots « attendus », enrobés de clins d’œil un peu vulgaires afin de plaire aux masses, notoirement inéduquées par la grâce d’un système scolaire défaillant, pour com’vaincre les électeurs. C’est si faux que lesdits électeurs ne se rendent plus aux urnes, peu disposés à accorder leur voix à des individus passablement médiocres.
Parce que la ruse suprême de la com’ — écoutez bien, c’est là que se révèle la pauvreté de ces Grands Com’muniquants — est d’accorder un peu de tout à tout le monde, de saupoudrer son discours de formules creuses tout en lorgnant vers le Centre, où se gagnent, croient-ils, toutes les élections. La Com’, c’est le « en même temps » généralisé. 

Il arrive que ça prenne quelque temps, mais comme disait Lincoln, « you can fool some of the people all of the time, and all of the people some of the time, but you cannot fool all of the people all of the time». Autrement dit, couillon un jour, mais pas couillon toujours.

Une agression massive plutôt qu’un suicide

C’est le cœur de la stratégie zemmourienne, et je vous fiche mon billet que les com’currents du journaliste imprécateur vont avoir du mal désormais. La com’ du RN, merci bien — on a vu ce que ça donnait, en 2017, dès que Philippot n’était plus là pour agiter les fils de la marionnette. La com’ des Républicains, j’ose à peine l’évoquer — mouvements de menton du Phénix des Hauts-de-France, ou discours technocratique de ceux qui croient que comme disait James Carville, l’inspirateur de la campagne de Clinton en 1992, Clinton, « it’s the economy, stupid ! » Eh non, ce n’est pas d’économie que les Français veulent entendre parler. C’est de la France, des menaces qui planent (et qui ces temps-ci plongent en piqué) sur notre langue et notre culture, de la dégradation du système scolaire, de la sécurité, de l’emprise islamique, effectivement (que la gauche et une bonne partie de la droite aient si longtemps refusé de nommer le problème leur sera reproché dans les siècles des siècles) et du malaise français qui est, à vrai dire, le produit d’une agression massive bien plus qu’un « suicide ». Nous voici éparpillés façon puzzle en com’munautés antagonistes. Les politiciens qui croient ingénieux de donner à chacun sa pitance en éparpillant des mots-clés dans leurs harangues devraient y réfléchir à deux fois : ça ne prend plus. On ne se vend pas la France comme on vend des cravates.

C’est ce qu’a compris Zemmour : il se propulse en avant, derrière le bouclier d’une langue globalement fort bien servie par des dons d’orateur et une longue habitude du one man show. Ses prestations sur CNews obéissent à une structure immuable, qui est celle du cours magistral — et pas du sacro-saint dialogue, comme si le dialogue était l’alpha et l’omega de la com’munication.

Bouleversements en vue

Communiquer, ce n’est pas se mettre à l’écoute de l’autre et lui servir la soupe qu’il souhaite. Communiquer, c’est l’emporter sur l’autre, c’est le faire taire, l’acculer au silence. Zemmour excelle dans l’exercice, qui était le cœur des stratégies à l’œuvre dans la démocratie grecque — voyez Démosthène.

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Et pour l’emporter, il faut assommer l’interlocuteur sous le flot de son éloquence — le Logos appuyé sur un soubassement culturel solide. Celui de Zemmour, à notre époque toute pleine de petits génies sur-évalués, est bien suffisant — même s’il fait parfois sourire les êtres réellement cultivés — pour enfoncer n’importe lequel des candidats à la présidence. Nous sommes si sevrés de culture, en particulier littéraire et historique, que le premier histrion qui maîtrise les références de l’Ecole primaire des années 1950, ou de Sciences-Po des années 1970, passe très vite pour un génie.

Peut-être le soulèvement massif des minables qui orchestrent la com’ via les médias, et organiseront prochainement le boycott du phénomène s’il se révèle vraiment dangereux, aura-t-il raison du polémiste qui est en train de se forger une stature nationale. Dangereux à court terme, Zemmour ne l’est pas, il fera réélire Macron encore plus sûrement que Marine Le Pen. Mais à moyen terme — l’élection de 2027, qui est à mon sens la vraie cible de ceux qui aujourd’hui restent dans l’ombre, Marion Maréchal ou Laurent Wauquiez, et qui l’un et l’autre ont des affinités avec la combinaison Pathos / Logos / Ethos —, le surgissement d’un tribun annonce toujours, en France et ailleurs, de grands bouleversements, qu’ils aient lieu dans les urnes ou sur la place de la Révolution.

Canada, un prestidigitateur dépourvu de magie…

Trudeau est reconduit, mais il n’a pas de majorité. Pas grave, il affirme que les Canadiens lui ont confié un “mandat clair”! Allez comprendre… Quant aux conservateurs, ils sont défaits et leurs électeurs sont exilés à la campagne, comme dans tant d’autres démocraties occidentales. Partout, le contexte de la pandémie n’est pas favorable à cette famille politique. Voici pourquoi.


Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a essayé de faire un véritable tour de passe-passe. Moins de deux ans après le début du mandat de son gouvernement minoritaire, Saint Justin, largement en tête dans les sondages d’opinion, pensait qu’une élection générale anticipée rétablirait sa majorité de 2015 comme par magie et que l’univers politique rentrerait dans l’ordre. Les électeurs canadiens ne se sont pas montrés dupes de sa manœuvre. Après 27 millions de votes et 600 millions de dollars canadiens, l’univers politique reste inchangé et le gouvernement de Trudeau est toujours minoritaire, puisqu’il lui manque 13 sièges pour être majoritaire. 

Sauf lorsqu’ils jouent au hockey sur glace, les Canadiens sont accablés par un complexe d’infériorité, une attitude qui dit : « contentons-nous d’une médaille d’argent ou de bronze ! » Mais la classe politique s’est surpassée dans cette élection, tous les grands partis ayant des résultats en dessous de leurs attentes. Seuls 16 des 338 sièges ont changé de mains, le plus petit nombre dans l’histoire du Canada, et le nombre total des sièges remportés par chaque parti est resté pratiquement inchangé.

Les guerres et les pandémies ont tendance à tirer la société vers un contrôle absolu par l’État, ce qui n’est pas exactement l’idéal des partis conservateurs

Trudeau ne semblait pas découragé par ce rejet évident. Comme Steve Jobs, il tente de projeter un « champ de distorsion de la réalité » pour essayer de faire croire à ceux qui l’entourent que l’impossible est vrai. Ce champ était en vigueur le soir de l’élection lorsqu’il a déclaré dans son discours de victoire que les Canadiens lui avaient donné un « mandat clair » pour le changement. Pour ceux d’entre nous qui restent à l’extérieur du champ de distorsion, la réalité est très différente : l’électorat a donné à Trudeau le pourcentage de vote le plus bas jamais enregistré (32,2 %), soit environ un électeur inscrit sur six. Comme en 2019, les Libéraux ont terminé légèrement derrière le Parti conservateur – le parti de l’opposition – quant au total des suffrages exprimés, et le taux de participation a été le plus bas jamais enregistré dans un scrutin national. Voilà ce que c’est que son « mandat clair. »

Un avenir incertain

Maintenant, c’est une tâche ardue qui commence. Trudeau doit mener avec succès une campagne socio-médicale contre le Covid-19 avant de réparer les dommages économiques et fiscaux provoqués par la pandémie, qui comprennent un déficit budgétaire du gouvernement fédéral de 314 milliards de dollars canadiens (211 milliards d’euros) pour l’année 2020-2021, soit 15 fois plus que l’année précédente. En outre, il doit trouver l’argent pour mettre en œuvre les programmes progressistes qu’il a promis aux électeurs.  Comme l’a fait remarquer Pierre Mendés-France : « Gouverner, c’est choisir », et Trudeau aura à faire des choix douloureux pour avoir la moindre chance d’atteindre ses objectifs. Avec une large majorité, il aurait pu faire adopter son programme politique et budgétaire, puis temporiser en attendant une reprise économique avant les prochaines élections fédérales de 2025-2026, date à laquelle la douleur de la hausse des impôts aurait pu s’estomper. Maintenant, ce n’est plus possible. 

Trudeau aura besoin de la coopération du Nouveau Parti démocratique (NPD) socialiste et de son chef, Jagmeet Singh, seuls capables de lui fournir les 25 votes qui lui manquent pour faire passer ses lois clés à la nouvelle Chambre des communes. Comme sous son gouvernement précédent, Trudeau gardera probablement le NPD à distance sans coalition officielle et négociera des lois au cas par cas. Bien que Singh soit tout aussi désireux que n’importe quel autre socialiste d’augmenter les impôts, il n’a aucun désir de trop se rapprocher des Libéraux en rendant son parti « coupable par association » de toute mesure économique qui puisse être perçue comme douloureuse lors des prochaines élections. Singh détient un atout considérable.  Si Trudeau se retrouve dans de graves difficultés économiques et politiques, Singh peut exercer « l’option nucléaire » et voter avec les Conservateurs, déclenchant ainsi de nouvelles élections générales. C’est peut-être une police d’assurance politiquement coûteuse, mais elle est là pour être utilisée in extremis.

Les Conservateurs trébuchent

Le Parti conservateur ne sait peut-être pas si le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Le résultat a certainement été une déception après un début de campagne encourageant qui a vu leur nouveau leader relativement inconnu, Erin O’Toole, réussir le test de la crédibilité. Pourtant, l’élan est retombé au milieu de la campagne, les Conservateurs se faisant attaquer pour des revirements sur des questions telles que l’interdiction des armes d’assaut, le passeport vaccinal et leur engagement en faveur d’un budget équilibré. O’Toole s’est également éloigné de nombreuses politiques traditionnelles ce qui lui a donné plus l’air d’un chef « Libéral allégé » que d’un Conservateur, surtout à propos d’une proposition très « allemande » de mettre des travailleurs dans les conseils d’administration des entreprises. 

La conséquence de son revirement vers le centre-gauche a été que le Parti populaire du Canada (PPC), très à droite selon les normes canadiennes, a plus que triplé sa petite part de vote de 2019 pour atteindre 5,2%, bien qu’il n’ait pas réussi à remporter un seul siège. Comme la majorité des partisans du PPC sont des Conservateurs mécontents, cette scission dans le vote conservateur a probablement coûté cinq ou six sièges à O’Toole dans des circonscriptions marginales et l’a privé d’une victoire claire sur les Libéraux au niveau national.

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Les esprits cyniques pourraient se demander si, pour les Conservateurs, il ne valait pas mieux perdre ces élections. Car finalement Trudeau s’est vu refuser cette majorité dont il avait tellement besoin. Il doit réparer les dégâts infligés à l’économie canadienne et réduire le déficit budgétaire sous les contraintes imposées par un NPD hostile à toute prise de risque. Les gouvernements surestiment toujours le montant des revenus qu’ils peuvent générer avec de nouvelles taxes sur les « riches », car ces derniers ont invariablement les meilleurs comptables et avocats fiscalistes. Il est également vrai qu’il n’y a tout simplement pas assez de riches pour combler seuls l’énorme trou budgétaire. En fin de compte, il faut taxer la classe moyenne pour vraiment augmenter les revenus de l’État. Si le gouvernement libéral échoue dans son exercice d’équilibre financier et que le troisième mandat de Trudeau se termine en larmes, les Conservateurs pourraient bien profiter de sa déconfiture lors des prochaines élections, peut-être dès 2023.

Le grand problème des villes

Il y a des choses que d’autres partis conservateurs peuvent apprendre de ces élections anticipées au Canada. En termes tactiques, Erin O’Toole a été confronté à certains des mêmes problèmes que ses homologues du Parti républicain américain, les Conservateurs australiens (appelés bizarrement le Parti libéral), les Conservateurs britanniques et les Républicains français. En raison du changement démographique dans de nombreuses démocraties occidentales au cours des dernières décennies, il est devenu très difficile pour les Conservateurs de gagner un nombre significatif de sièges dans les grandes villes. Essayez de vous présenter en tant que Républicain à New York, Conservateur dans le centre de Londres ou LR au cœur de Paris. Au Canada, les trois grandes régions métropolitaines – Toronto, Montréal et Vancouver – contrôlent plus du tiers des sièges du pays. La semaine dernière, le Parti conservateur n’a réussi à remporter que 10 des 116 sièges dans ces villes et leurs environs, tandis que les Libéraux en ont remporté 89. Jeu, set et match !

Alors que les grandes villes continuent d’attirer des ménages plus jeunes et plus diplômés, ainsi qu’un nombre croissant de familles d’immigrants, les partis conservateurs risquent d’être exilés à la campagne.  Par conséquent, ils doivent définir des politiques qui s’adressent aux habitants des milieux urbains, en particulier aux communautés d’immigrants, non pas en imitant les Libéraux dans une guerre d’enchères pour les votes, mais en mettant l’accent sur les valeurs fondamentales (oserais-je dire les vertus) des Conservateurs qui sont partagées par toutes les communautés. De nombreuses familles d’immigrants sont socialement conservatrices, soutiennent la police, possèdent de petites entreprises et se soucient des impôts.  Vous n’avez pas besoin de gagner une majorité de citadins, tout simplement assez pour gagner les élections.  

Au Canada, l’ancien premier ministre conservateur, Stephen Harper, a remporté un gouvernement majoritaire en 2011 en brisant l’emprise du Parti libéral à Toronto. Il l’a fait en s’en tenant aux principes conservateurs, et non en devenant plus libéral. De même, en 2020, Donald Trump a bien réussi dans les régions du Texas proches de la frontière mexicaine, soutenu par des Hispaniques conservateurs préoccupés par l’immigration illégale, la criminalité et l’avenir de l’industrie pétrolière, et sourds aux chants de sirène des Démocrates sur les questions raciales. Dans certaines circonscriptions, Trump a augmenté son vote de 32 points. Cependant, la sombre réalité démographique pour le Parti républicain américain est que, sur les huit dernières élections présidentielles, un seul de ses candidats a remporté plus de 50% du vote national (George Bush avec 50,7% en 2004) et qu’il n’a gagné qu’avec le soutien des Hispaniques. Le message est clair : adaptez-vous ou mourez.

Retour à 1945?

La situation créée par la réponse au Covid-19 est très similaire à celle d’un pays en guerre. Les gouvernements sont sur tous les fronts, rassemblant des ressources et organisant les défenses afin de protéger la vie de ceux qui sont en première ligne et de la population dans son ensemble. Comme dans une guerre, des milliers de vies sont en jeu chaque jour, et ce n’est donc pas le moment de prendre des risques excessifs. Les conditions de guerre pendant la pandémie actuelle ont donné aux gouvernements une grande liberté pour intervenir dans l’économie et dans la vie des citoyens d’une manière inimaginable il y a deux ans, mais peut-être familière à ceux qui ont vécu la guerre de 1939-45. Compte tenu de l’importance des enjeux, les budgets et la dette ont pu augmenter de manière exponentielle, et les gouvernements ont pris le contrôle de l’économie. Une fois qu’ils se sont attribués de tels pouvoirs, les gouvernements sont généralement réticents à les partager avec le secteur privé à la fin de la guerre. Car ils croient, tout à fait à tort, que puisque l’intervention gouvernementale a gagné la guerre (ou vaincu la pandémie), c’est le gouvernement qui est le mieux placé pour gérer l’économie d’après-guerre (post-pandémie). D’où par exemple la vague de nationalisations de l’industrie et une expansion rapide du rôle de l’État au Royaume-Uni après 1945. Avec chaque jour qui passe, Boris Johnson ressemble de plus en plus à Harold Macmillan (Premier ministre de 1957 à 1963) !

En donnant la priorité à la santé, l’approche des gouvernements pendant la pandémie a coincé de nombreux conservateurs entre la défense des droits individuels et la nécessité de protéger le grand public. Si vous remettez en question le droit légal du gouvernement de forcer les citoyens à se faire injecter un vaccin, vous vous ferez taxer d’« antivax », que vous croyiez en l’efficacité du vaccin ou non. Si vous êtes préoccupé par l’impact des restrictions sur l’économie ou si vous critiquez des mesures plus extrêmes (et largement contre-productives), on considère que vous ne vous souciez pas de la vie des autres.  

Les guerres et les pandémies ont tendance à tirer la société vers un contrôle absolu par l’État, ce qui n’est pas exactement l’idéal des partis conservateurs. En Australie, deux premiers ministres du Parti travailliste – en Australie-Occidentale et dans le Queensland – semblent être dans une guerre d’enchères pour savoir qui pourrait appliquer le confinement le plus strict et le plus long, quelles que soient les conséquences pour l’économie. Les deux continuent de bénéficier d’un très grand soutien populaire. 

Justin Trudeau n’a pas hésité à imposer un large éventail de restrictions, notamment en matière de vaccinations. Pendant la campagne électorale, les cas de Covid-19 ont bondi dans la province d’Alberta, qui comptait plus de la moitié des cas du pays le jour du scrutin. Le Premier ministre conservateur de l’Alberta, Jason Kenney, avait déjà adopté une approche minimaliste en matière de restrictions, mais sa popularité s’est effondrée avec la récente augmentation du nombre de cas, et les dommages collatéraux ont certainement eu une incidence sur O’Toole et les Conservateurs nationaux. En Alberta, c’était une politique populaire jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus. Cet échec a fait le jeu de Trudeau qui a promu l’idée qu’on ne pouvait pas faire confiance aux Conservateurs pour mener la lutte contre la Covid-19…

Tout comme la gestion de la pandémie, la campagne contre le changement climatique nécessite un leadership gouvernemental très fort et une intervention économique généralisée. Aucune mesure n’est apparemment trop coûteuse ou trop perturbatrice pour sauver la planète.  Contrairement à une véritable guerre ou à une pandémie, la campagne contre le changement climatique durera des décennies, voire éternellement, de nouvelles cibles critiques et de nouveaux objectifs émergeant au fil du temps. Il est à noter que lorsqu’on a demandé aux Canadiens s’ils avaient confiance dans les principaux partis politiques, on faisait confiance aux Libéraux sur la pandémie et le changement climatique, aux Conservateurs sur la gestion de l’économie et la réduction du déficit public. Si nous nous trouvons dans une situation comparable à celle de 1945, nous devons réfléchir très sérieusement à la façon dont les conservateurs pourront reprendre l’initiative avec des politiques positives pour lutter contre le changement climatique d’une manière économiquement saine et scientifiquement responsable, sans céder à la foule des fanatiques écolos. Apres la guerre, il a fallu attendre une bonne trentaine d’années avant que Thatcher et Reagan n’arrivent pour mettre fin à l’étatisme excessif et aux dépenses irresponsables. Espérons que nous n’aurons pas à attendre autant !

Bas les masques!

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François Garde et Christian Authier, lauréats 2020 et 2021 du Prix des Hussards ont enfin reçu leur statuette hier soir


Quoi de plus banal qu’un cocktail littéraire, un soir de septembre, à Paris ! Une non-information, une brève dans un carnet mondain, à la rigueur une photo-légende, pas de quoi se pendre aux lustres du Lutétia façon Le Guignolo, surtout à sept mois d’une présidentielle tectonique. Les Français ont d’autres préoccupations. Ces gens de l’édition, artistes faméliques et écrivains du sur-moi sont pires que les hommes politiques. Leur nombrilisme les perdra. Toujours à quémander honneurs et caresses. 

Douce mélancolie

Et pourtant, hier, la remise du Prix (2020 et 2021) des Hussards, double ration en raison de l’épidémie sanitaire, a donné un coup de fouet au landerneau. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour nous ça veut dire beaucoup. À un moment, nous avions pensé jeter l’éponge. François Jonquères, cheville ouvrière du Prix, en perdait presque son humour perpignanais. La crinière de l’avocat-vigneron, défenseur des mémoires enfouies, blanchissait, de mois en mois. À ce rythme-là, en novembre, il aurait ressemblé à un Loulou de Poméranie. Cette cérémonie, sans cesse repoussée, aurait-elle lieu cet automne ? Ce jour de gloire est enfin arrivé. Tous ceux qui cherchent obstinément à définir l’identité française, fugace et taquine, en avaient hier, devant les yeux, un exemple miroitant. En France, on se réunit autour d’un verre, on parle littérature, on médit de ses confrères, on s’empiffre de petits fours, on accable les éditeurs, on cherche un contrat, on fume, on dragouille, on s’amuse du jeu frelaté des relations sans importance et on se souvient d’un écrivain qui, des profondeurs de nos provinces, a happé notre adolescence. Un mot de Blondin, Nimier, Laurent, Déon et tous les autres Hussards de la famille élargie, les Mohrt, Perret, Haedens, Marceau suffit à nous plonger dans une douce mélancolie. Dans quel autre pays civilisé, peut-on réunir deux cents personnes et élever le critique gastronomique Christian Millau disparu en 2017 au rang de monument national ? 

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Nous étions donc heureux et soulagés de remettre enfin à François Garde (Roi par effraction/ Gallimard) et à Christian Authier (Demi-siècle/Flammarion) leur statuette tant méritée. Chacun d’eux s’inscrit dans la tradition « Hussarde », la geste héroïque des destins brisés et le soin apporté au style poivré. Chez eux, les mots ne sont pas lancés maladroitement sur la feuille blanche. Ce ne sont pas des joueurs de bowling ou de chamboule-tout. On est loin de l’écriture inclusive et de l’acrimonie vindicative des penseurs d’aujourd’hui. Ces deux lauréats sont assurément des fous, à une époque où les mots ne veulent plus rien dire, ils tentent, malgré tous les obstacles idéologiques, de réenchanter la phrase, lui donner cet élan salvateur qui rend nos nuits plus douces. Nous les remercions chaleureusement. Ils contribuent à notre bonne santé mentale. Hier soir, Paris avait repris son air de fête, canaille et vachard, lascif avec quelques éclairs d’électricité, comme en 2019, avant que le virus perturbe la marche du monde. 

Une revanche

Les récipiendaires avaient le sourire. La dotation de Sud Radio n’était pas étrangère à ce léger enivrement. Le jury soudé comme un pack gascon tenait sa revanche après de nombreuses et humiliantes annulations. Les nasillements du micro n’empêchèrent pas le président Naulleau, d’un sang-froid à toute épreuve, d’aller au bout de son propos. Partager l’antenne avec Cyril Hanouna est autrement plus acrobatique qu’un défaut acoustique. Le champagne était frais ce qui est rare dans une assemblée dépassant dix personnes. La bulle fine et pétillante avait une stature élyséenne. Les hauts plafonds de l’Orangerie singeaient le Salon des Ambassadeurs. La candidature de Zemmour ou la limitation des 30 km/h intra-muros n’étaient cependant pas au menu des conversations. Il y a des sujets plus sérieux à traiter comme la parution en Pléiade (14 octobre) de La Divine Comédie, à l’occasion du 700ème anniversaire de la mort de Dante. La vie parisienne reprenait, peu à peu, son souffle. François Cérésa, condottiere de Service Littéraire avait gardé son imper, imitant Bogart dans Casablanca. D’un snobisme italien parfaitement maîtrisé, Arnaud Guillon, grand amateur d’Alfa Romeo Duetto (Coda Longa), s’affranchissait de la cravate. Était-ce le signe annonciateur d’un prochain roman ? Philippe Bilger avait sa cour d’admiratrices de CNews. L’éternel jeune premier, Philibert Humm, de retour à Paris Match, affichait une moustache à la Errol Flynn qui le vieillit d’à peine six mois. Frédéric Vitoux, chantre de l’amitié, évoqua le souvenir conjoint de Christian Millau et Bernard de Fallois. 

A lire aussi, du même auteur: Jean-Pierre Montal, moraliste de l’open-space

Jean-Pierre Montal, le héraut stéphanois, meilleure plume du moment, se rappelait du grand Pierre-Guillaume. Yves Thréard, alerte et rieur, me fit penser à Claude Brasseur, vainqueur du Paris-Dakar en 1983. La belle et talentueuse Stéphanie des Horts se bagarrait avec la liste des invités. Le camarade Arnaud Le Guern transportait son désenchantement chic dans une barbe fournie. Il y avait également, venu de Picardie, l’inestimable Philippe Lacoche (Prix des Hussards 2018) en compagnie du poète Éric Poindron, chasseur de curiosités. Tant d’autres figures (Emmanuel Bluteau, Olivier Maulin, Bruno de Stabenrath, Christine Orban, Gilles Martin-Chauffier ou Krys Pagani) ressuscitèrent, à leur manière, l’esprit de Paris, après ces longs mois de distanciation. Et puis, pour que la fête soit encore plus éclatante, Alain Delon, par l’entremise de Cyril Viguier, nous adressa une lettre pleine de force et de pudeur. Sous le regard du Guépard, nous pûmes alors aller nous coucher.

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Les retraites, moteur de l’immigrationnisme

Faute de réforme des retraites, beaucoup de patrons et d’acteurs économiques croient que l’immigration est le seul moyen de sauver notre système social. Ils se trompent.


Mai 2021. Le haut-commissaire au Plan François Bayrou transmet à l’AFP une note suggérant « d’accueillir des personnes d’autres pays » pour sauver nos régimes de retraite. « L’apport des migrations peut aider à améliorer le rapport actifs-retraités. » Il en a bien besoin. Le ratio cotisant/retraité, qui avait atteint son sommet en 1965 à 4,29 actifs pour un retraité, se traîne aujourd’hui à 1,40, soit 19 millions de cotisants pour 14 millions de retraités du régime général ! Ce n’est la faute de personne et comme souvent, la catastrophe est née de l’envie de bien faire. Confronté à la pauvreté des personnes âgées dans les années 1950, notre pays a pris le taureau par les cornes, créant des régimes généreux, alors que nul n’imaginait que l’espérance de vie augmenterait de 16 ans en quelques décennies. Aujourd’hui, la faillite guette. Pour l’éviter, François Bayrou évoque deux voies : « avoir plus d’enfants ou accueillir des personnes d’autres pays ». Selon lui, « la France devra jouer des deux leviers dans des proportions raisonnables qui garantissent le maintien de la cohésion nationale »

Accélérer l’immigration, synonyme de croissance démographique, pour sauver notre modèle social ? L’idée fait son chemin. En réalité, il faudrait plutôt réformer pour qu’on puisse avoir un vrai débat sur l’immigration

Personne n’est dupe, la natalité ne se décrète pas. Le choix d’avoir des enfants est sensible à la marge aux politiques publiques (système de garde, allocation, etc.), mais il obéit à des ressorts profonds. L’immigration, en revanche, se régule facilement à coups de circulaires. Il suffit d’ouvrir les vannes pour ressentir l’énorme pression des pays du Sud.

A lire aussi, Mathieu Bock-Côté: Un changement? Non, une révolution

L’énorme problème, qui n’a pas échappé à François Bayrou, mais sur lequel l’AFP et les commentateurs sont passés très vite, est que les immigrés d’aujourd’hui sont les retraités de demain, et les bébés actuels, les retraités du futur. « L’immigration ne règle donc nullement le problème du financement des retraites, écrit l’ancien ministre dans sa note. Les nouveaux arrivants finissent eux aussi par vieillir. » Et de citer une étude de l’ONU de mars 2020, qui a « démontré par l’absurde que l’immigration ne constituait pas la solution pour pallier la baisse des actifs ». Pour stabiliser le rapport entre les actifs et les inactifs, il faudrait théoriquement, en France, 94 millions d’immigrés en cinquante ans !

Le tout pour un résultat nul, en dehors d’un peu de temps gagné. Sans réforme drastique des règles (retraite à 70 ans ? diminution de 20 % des pensions ?), augmenter le nombre de participants ne change pas la physionomie du jeu. Cela fait seulement reculer l’échéance. Le sauvetage de la retraite par répartition par la seule démographie devient une pyramide de Ponzi géante, dans laquelle l’argent des derniers arrivés alimente la rente des premiers servis, à une échelle qui fait passer Bernard Madoff pour un farceur. Parler de la natalité des immigrés comme d’une planche de salut miracle pour un système social français inchangé, c’est rêver sans le savoir d’arnaque légale. Ou alors, il faut monter de plusieurs crans dans le cynisme : les étrangers rentreraient dans leur pays après avoir cotisé, privés de tout droit à pension dans le système français. Ils deviendraient ce que l’écrivain britannique John Berger appelait des « travailleurs immigrés immortels », « parce que continuellement interchangeables. Ils ne sont pas nés. Ils ne se sont pas élevés. Ils ne vieillissent pas.[…] Ils ont une fonction unique : travailler. » La misère est telle en Afrique que les candidats se bousculeraient probablement si quelqu’un leur proposait ce marché de dupe qui, pour le coup, ferait vraiment de l’immigration « une chance pour notre pays ».

L’immigré, concurrent du robot

Les gains de productivité constituent une manière moins sordide de sortir de l’ornière le système de retraites. Grâce aux machines-outils et aux ordinateurs, moins de salariés produisent plus de richesses (si ce n’était pas le cas, le système se serait déjà effondré depuis longtemps). Il faut donc continuer à moderniser nos fermes, nos bureaux et nos ateliers, tout en sortant progressivement d’un financement des retraites par des ponctions sur les salaires. C’était le sens de l’étrange proposition de Benoît Hamon en 2017 : faire cotiser les robots. Le candidat du PS l’avait mal expliquée, peut-être pour ne pas aborder une vérité qui embarrasse autant à gauche qu’au Medef (mais sur ce dossier, c’est la même chose). Qu’il s’agisse de cueillir le raisin dans les vignes, de tuer les bovins à l’abattoir ou de balayer un aéroport, l’immigré concurrence le robot. À son corps défendant, il freine la modernisation de l’économie. Exemple, le ramassage des poules dans les élevages. Deux types d’entreprises se partagent actuellement ce marché à faible rentabilité : celles qui emploient des machines« moissonneuses à poules » et celles qui emploient des étrangers, souvent clandestins. Très peu de Français gardent longtemps ce travail épouvantable, réalisé dans la puanteur, pour à peine le SMIC. Les nationaux y viendraient-ils, si les salaires étaient augmentés ? Peut-être, mais c’est économiquement irréaliste. Les éleveurs français sont en concurrence avec les Néerlandais, les Danois, les Allemands… Or, ils sont déjà handicapés par le poids des cotisations, en hausse permanente pour cause de déficit de la Sécurité sociale. Ces vingt dernières années, nos dépenses publiques ont augmenté de près de quatre points de PIB, ce qui est énorme. Le financement des retraites explique les deuxtiers de cette hausse.

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Appelez ça comme vous voulez…

Non-dit syndical

Interrogé sur ces sujets délicats, les syndicalistes d’appareil enfoncent les portes ouvertes de la générosité sans risque : égalité de traitement, pas de discrimination, un travailleur est un travailleur. Certes, mais faut-il les faire venir de l’autre rive de la Méditerranée ? Sur ce point, motus. À titre personnel, la nomenklatura syndicale n’a jamais été concernée. Ses membres viennent à une écrasante majorité de la fonction publique, où la xénophobie est légalisée : 5,4 millions d’emplois publics sont fermés aux non-Européens. Aucune centrale syndicale n’a jamais pris position fermement pour que cela change.

Les syndicalistes de terrain du secteur privé, quant à eux, ne sont pas dupes. À hauteur d’atelier, l’alternative est en général simple : à salaire constant, soit on modernise pour réduire la pénibilité, soit on va chercher des Moldaves, qui tiendront un an, puis seront remplacés par des Maliens, etc. Mais comment le dire de nos jours, sans être taxé de xénophobie primaire ? Peut-être en réformant d’abord le système de retraites, pour le placer sur une trajectoire tenable. Cela ne suffira pas à parler sereinement de l’immigration, mais c’est un préalable indispensable. N’oublions pas, en effet, que derrière les polémiques liées à l’islam, à l’éducation, au choc des cultures et aux banlieues, l’immigration est aussi un enjeu économique.

Un bon film israélien est-il un film anti-israélien?

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À propos du film « Le genou d’Ahed » du réalisateur israélien Nadav Lapid


Le prix de la notoriété

Il était une fois un cinéaste, dont l’ego se sentait à l’étroit dans son tout petit pays, Israël (27 000 km2, 152ème par la taille et 0,1% des terres émergées). Il ambitionnait de toucher plus que ses neuf millions de compatriotes (à peine 0,01% de la population mondiale).

Nadav Lapid, c’est son nom, savait que le talent ne suffirait pas, même s’il en avait beaucoup. En revanche, il comprit qu’il pouvait gagner les cœurs de la moitié de la planète en diffamant son pays. Sa capacité de dénigrement lui valut des prix internationaux, dont le Prix spécial du Jury à Cannes, en 2021, pour « Le genou d’Ahed » sorti sur les écrans français la semaine dernière.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Le genou d’Ahed. Le genou de qui?

Elle s’appelle Ahed Tamimi. C’est une jeune Arabe israélienne photogénique, qui rêve à voix haute, très haute, de remplacer l’État juif par une Palestine Judenrein. Ses parents, qui dirigent l’un des clans les plus puissants de Cisjordanie, la mettent en scène depuis sa plus tendre enfance, dans des réalisations Pallywood cadrées serrées pour que le spectateur voie le contraire de la réalité : une enfant qui jette des pierres à des brutes lourdement armées, alors que la scène est jouée dans l’intimité d’un public exclusivement composé de journalistes bienveillants, qui l’ont sacrée « icône de la résistance. [1] »

Ahed Tamimi est un croisement entre Leonarda (celle qui a ridiculisé le président Hollande), et Assa Traoré (qui ridiculise les valeurs de la France).

Les clips de propagande, où Ahed attaque à mains nues des soldats armés et immobiles – à qui leur hiérarchie a interdit de céder à la provocation -, sont réactualisés chaque année, depuis ses sept ans. Elle a tout d’une image en deux dimensions, car son CV ne contient rien d’autre, contrairement à celui d’une de ses cousines, qui peut s’enorgueillir d’avoir participé à un attentat à Jérusalem ayant causé en 2001, la mort de 15 civils (dont 7 enfants et une femme enceinte) et de 130 blessés et mutilés [2].

Ce CV limité à d’unilatérales anicroches télévisées explique peut-être pourquoi le metteur-en-scène-héros-militant-antisioniste n’a gardé de son projet originel que le titre et qu’il a axé son film sur lui, lui-même, lui personnellement, lui en personne.

La circoncision n’est pas un vaccin contre la c***erie

Les philosémites et les antisémites ont un point en commun : ils croient que les juifs sont plus intelligents que la moyenne. Les uns et les autres ont tort. La preuve par Bezalel Smotrich, un député de la Knesset, qui a twitté, en 2018, son regret que l’icône n’ait pas pris une balle dans le genou, ce qui l’aurait privée de sorties.

Le compte Twitter dudit Smotrich a été suspendu et toute la classe politique israélienne lui est tombée dessus à bras raccourcis. C’est ce genou virtuel qui a donné son titre au film de Lapid, film que les critiques français ont encensé, se réjouissant avec gloutonnerie de son agressivité envers son pays d’origine : « Le genou d’Ahed : étonnant, radical, puissant et inoubliable. Le cinéaste israélien ne lâche rien et dénonce avec férocité la situation politique [3]. »

« Il tord le cou à Israel dont il dénonce une nouvelle fois la politique sans prendre de gants. Ou plutôt si, des gants de boxe. … symbole des maux de la société israélienne…[4] »

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« Poétique militante … discours franchement hostile à la politique israélienne… discours politique limpide, … film exigeant et révélateur du malaise que traverse la société israélienne aujourd’hui. [5] »

De quoi le Prix du Jury 2021 à Cannes est-il le nom ?

L’inaction du film a lieu au milieu de nulle part : « Y., cinéaste israélien, arrive dans un village reculé au bout du désert pour la projection de l’un de ses films. Il y rencontre une fonctionnaire du ministère de la culture, et se jette désespérément dans deux combats perdus : l’un contre la mort de la liberté dans son pays, l’autre contre la mort de sa mère. [6] » Que se passe-t-il dans le film ? Rien de plus que ce que décrit le pitch, avec du verbiage, tout le verbiage, rien que du verbiage…

Le seul intérêt du film réside justement dans le non-lieu de cette inaction : le spectateur sait qu’il s’agit de l’entité sioniste, honnie des deux côtés de l’écran. Il est venu pour ça et en veut pour son argent.

L’argent ? Deux scènes se télescopent : le générique, mentionnant les subventions données au film par l’État d’Israël, et les cent pas exaltés du personnage principal, qui pontifie sur l’absence de liberté régnant en son pays, particulièrement en matière artistique. S’il avait été cohérent, le « héros » à l’ego boursouflé (avatar du metteur en scène) aurait refusé les subventions… Et entamé une psychanalyse !

La distinction cannoise récompense « la guerre par d’autres moyens », qui a pour objectif d’isoler l’État juif parmi les nations, comme les individus juifs l’ont été dans les nations d’avant-guerre.

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Questionnement et renouvellement du sens

« Le genou d’Ahed » est, probablement à l’insu de son auteur, une métaphore du paradoxe des nantis dans notre société. Pour les Occidentaux rassasiés, la course à la survie, devenue caduque, a laissé un vide où se trouvait l’élan. L’individu n’a plus d’autre besoin que celui de se sentir indispensable. Pour cela, il a … besoin d’un autre, qui a besoin de lui. C’est ainsi qu’il a élu l’Autre victime ontologique, parée de toutes les qualités et méritant tous les privilèges.

L’injure faite à l’Autre compte plus, à nos yeux, que la menace contre nos vies. Le tweet de regret d’un élu israélien, désavoué par le public et les autorités de son pays, mais sanctifié par une intention de film, est vécu par les activistes français comme une menace plus réelle et plus grave que les agressions physiques d’Ahed Tamimi contre de jeunes appelés de son âge.

Son genou inspire une compassion infinie, dont il ne reste pas une miette pour les Juifs que sa parole appelle à exterminer. Au point que ses incitations au meurtre sont passées sous silence par les intarissables bavards palestinolâtres.

Qui ne dit mot, consent.


[1] https://www.ouest-france.fr/culture/dans-la-famille-tamimi-desobeit-en-famille-5978071#, https://www.france24.com/fr/20180729-ahed-tamimi-liberee-retour-cisjordanie, express.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/l-icone-de-la-resistance-palestinienne-est-sortie-de-prison_2028329.html, https://www.liberation.fr/planete/2018/07/29/l-ado-palestienne-ahed-tamimi-liberee_1669506/, https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/07/29/la-jeune-palestinienne-qui-avait-gifle-des-soldats-israeliens-a-ete-liberee_5337165_3218.html

[2] https://www.i24news.tv/fr/actu/international/ameriques/140141-170314-les-usa-poursuivent-une-terroriste-implique-dans-un-attentat-a-jerusalem-en-2001

[3] https://plus.lesoir.be/396068/article/2021-09-21/le-genou-dahed-etonnant-radical-puissant-et-inoubliable

[4] https://www.parismatch.com/Culture/Cinema/Le-Genou-d-Ahed-de-Nadav-Lapid-la-critique-Cannes-2021-1747098

[5] https://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/sorties-de-films/le-genou-d-ahed-brulot-sans-concession-du-cineaste-israelien-nadav-lapid-sur-son-pays_4749577.html

[6] https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=273911.html

Jonathan Siksou, le piéton de Paris

Avec Capitale, Jonathan Siksou prend dignement la succession de Léon-Paul Fargue. Traversant en toute liberté l’histoire de Paris, lâchant çà et là anecdotes et citations, il conduit le lecteur à travers une pérégrination où la rêverie et l’humour le disputent à l’érudition. Ce grand livre a déjà reçu le prix Transfuge du meilleur essai et c’est mérité. Et on ne dit pas ça parce qu’il écrit aussi dans ce journal !


La capitale se meurt, la capitale est morte ! En quelques années, nous aurons vu Paris céder au tout-trottinette et au laisser-aller, disparaître sous des monceaux de tôles de chantier, des kilomètres de rubalise, des tonnes et des tonnes d’herbes folles… Comme un grand navire rouillé, déjà tout penché, abandonné à quai par des armateurs incapables, l’une des plus belles cités de la planète, la Ville lumière des artistes de la Belle Époque, la capitale aux cent villages de Hugo, Balzac et Dumas, cette mutante Babylone-sur-Seine, constamment embellie par nos souverains – de Philippe-Auguste à Louis XV, d’Henri IV à Napoléon III – de cours ombragés, de places monumentales et d’artères bien taillées, ce chef-d’œuvre enfin de tous les arts français finit à l’échouage.

Prolixité pince-sans-rire

Aux nostalgiques et aux rêveurs qui souhaiteraient en retrouver les beautés et les mystères – mieux, à tous ceux qui voudraient en redécouvrir l’esprit, je livre ce simple conseil : se jeter sans idée préconçue dans la promenade inspirée, savante et baroque tout à la fois, que nous propose Jonathan Siksou. Capitale se présente sous la forme d’une pérégrination libre, roborative et drôle, souvent jouissive… Si un bon livre est celui qui vous entraîne dans un univers à part, vous stimule la gamberge et enrichit vos références, alors celui-ci n’est pas le plus mauvais. Une infinité d’auteurs avaient livré leur regard sur notre capitale ; peu l’avaient fait, je trouve, avec autant de prolixité pince-sans-rire.

A lire aussi, Josepha Laroche: L’agenda politique caché derrière la zadisation de Paris

Un exemple de ce que j’avance ? « Il manquait un trait d’union entre Marie de Médicis et Jeff Koons ; en 2019, la mairie de Paris répara cette erreur en inaugurant, Cours-la-Reine, Bouquet of Tulips, “cadeau” chèrement acquis au médiatique Américain en signe, paraît-il, de son amour débordant pour ma ville. Le résultat est un machin aux couleurs vives de douze mètres de haut surélevé par un cube en béton qui écrase le délicat Pavillon Ledoyen et un charmant bassin début de siècle (vingtième). »

Jonathan Siksou © HANNAH ASSOULINE

Obsédé par l’histoire

Pour autant, Jonathan Siksou n’est pas un râleur-né ; et sa capacité d’émerveillement est plus marquée que ses haussements d’épaules. Comme le chroniqueur Louis-Sébastien Mercier, l’abbé Mugnier, pilier de salons, ou Sacha Guitry, Roi de Paris, qu’il évoque parmi tant d’autres, notre guide sait frapper sans choquer, émouvoir sans jamais peser. Certes, ruines, morts, disparus et oubliés peuplent ses pages un tantinet foutraques – mais sans tristesse. Un homme qui cite aussi volontiers G. Lenotre que Bruno Fuligni, et lit les indications de son réveil digital comme les dates de l’Histoire, ne saurait se laisser gagner à la morosité…

L’auteur l’avoue au demeurant : c’est un obsédé. « Obsédé par l’histoire, précise-t-il décemment, et, être né et avoir vécu toute ma vie à Paris n’arrange rien. » De l’éléphant de l’Étoile à celui de la Bastille, de la brasserie Demory aux crocodiles disparus du Triomphe de la République, il s’amuse à nous étonner de cent détails inutiles, et nous régale de mille anecdotes à peu près méconnues, comme s’il s’agissait de tester l’étendue de notre propre faculté à capter les vétilles… Certaines notations sont cependant moins anodines que d’autres ; et l’on apprend au creux de ces pages – ô scandale – la disparition politiquement correcte de la statue de Voltaire, square Honoré-Champion !

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À la façon d’un Amateur entrouvrant les portes de son cabinet de curiosités, Jonathan Siksou nous comble par ailleurs des citations qu’il a chinées dans la vaste brocante de sa bibliothèque parisiophile. Collectionneur averti de remarques piquantes et de phrases bien senties, il emprunte allègrement aux érudits. À force, on pourrait craindre que ce brillant conservatoire ne vire un peu au bric-à-brac ; heureusement, la finesse du connoisseur, chaque fois, nous sauve de l’inventaire stérile. Et les exergues se succèdent en définitive, comme autant de repentirs, à moins qu’il ne s’agisse de provisions d’intelligence…

De page inattendue en page imprévisible, il devient délicieux de faire son marché dans un tel foisonnement de références – quitte à détourner celles-ci, pour les utiliser à l’appui de réflexions plus générales… Voici, par exemple, cette apostrophe irritée de M. Flaubert – à ressortir au moment du bicentenaire : « Va te faire foutre, troupeau, je ne suis pas de la bergerie ! » Et cet avis du préfet Rambuteau qui n’est pas sans écho avec la gouvernance actuelle : « Les Parisiens sont comme des enfants ; il faut sans cesse leur occuper l’esprit, et, si l’on ne veut pas leur donner tous les mois un bulletin de bataille ou une constitution tous les ans, il est bon de leur offrir tous les jours quelques travaux à visiter, quelques projets d’embellissement : c’est une soupape à leur besoin de nouveauté, à leur tempérament frondeur, à leurs discussions. » Entre de grands travaux, même envahissants, et notre petit virus, le choix de la plupart d’entre nous serait vite fait.

Jonathan Siksou, Capitale, Le Cerf.

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Roland Jaccard m’avait montré ses deux flacons de Nembutal…

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Simon Collin se souvient de son bon ami Roland Jaccard, disparu il y a 10 jours.


Roland m’avait montré ses deux flacons de Nembutal, que lui avait fourni un cinglé qui traduisait ses livres en mexicain. Il m’avait poursuivi pour que j’en avale une gorgée, car parait il cela détendait.

J’ai reçu lundi matin un SMS de Roland Jaccard, «tu l’attendais, je l’ai fait ».
Il avait avalé les flacons.
Si la vie nivelle les hommes, la mort révèle les hommes éminents.

Lors de notre dernier dîner il me parlait des faux comptes Tinder qui lui écrivaient, d’une téléréalité belge et de son amour pour Zemmour

Je me souviendrai de ce jour où il m’avait dit que chaque suicide est un poème sublime de mélancolie : « Où trouves-tu, dans l’océan des littératures un livre surnageant qui puisse lutter de génie avec cet entrefilet : hier, à quatre heures, une jeune femme s’est jetée dans la Seine. »

Tout captait son attention

Il me revient une dégaine de routard du crime arrêté dans un bowling de province, avec les yeux d’un petit garçon. Il portait des Ray Ban et quand il enlevait ses lunettes, cela voulait dire que ses ennuis conjugaux allaient commencer. Il tenait des propos apocalyptiques avec une voix d’outre-tombe tempérés par des vieux slow de C Jérôme et des images qu’il pensait sexy et qui n’étaient que vulgaires.

Bienveillant, d’une ironie légère et désenchantée, il enchantait pourtant le monde à travers le filtre de sa mélancolie. Car s’il passait tout au crible, aussi vif et rapide qu’un smash, tout captait son attention, rien ne lui était indifférent et surtout pas vous-même. Lui qui connaissait si bien les gouffres savait avec une immense gentillesse vous retenir au bord de l’abîme mais sans leçon, sans façon et presque sans y penser.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Roland Jaccard a tenu parole

Il savait que les filles sont des jouets dangereux et que mêmes les plus douces sont truffées au cyanure. Il n’aimait d’ailleurs que celles qui traversent le monde comme un rasoir ouvert. Celles qui crient au loup que pour mieux le connaître. Celles qui sont extraordinairement sophistiquées et dont tout l’art consiste à paraître naturelles et spontanées. Celles qui sont si frêles que chacun de leur pas donne l’impression qu’elles s’envolent anywhere out of the world. Celles qui ressemblent à Lilith, la nymphe de la perversité dont la haine aiguillonne les désirs. Celles qui ne veulent pas être respectables car les filles respectables ne sont pas attirantes. Celles qui refusent de se laisser embêter pour la bonne raison qu’elle ne s’embêtent pas. Celles qui parce qu’elles sont persuadées qu’on ne la leur fait pas, sont les proies les plus faciles. Celles pour qui le monde tourne autour pendant qu’elles tournent autour de leur nombril. Celles qui ont la peau lisse des lycéennes qui ne se sont pas frottées à la vie. Celles dont la scandaleuse beauté ne sert qu’à affirmer le dégoût de la vie. Paraît-il qu’il faut admirer pour aimer et mépriser pour jouir. Etait-il un vampire qui suce le cœur de gamines à peine écloses, et qui les chasse ensuite en murmurant à l’instar de Louise Brooks, «enfin seul » ? Toutes ses ex étaient des poupées schizophréniques à l’allure de vamp de science-fiction, des nymphettes dont les cheveux dénoués inspiraient quelque révolte gaie ou des flappers qui se seraient prises pour Lou-Andrea Salomé.

Quel héritage !

Son père et son grand père s’étaient suicidés à 80 ans. Il n’avait pas de frère, pas d’enfant, pas de cousin. Sa famille, ce n’était pas les êtres auxquels l’unissaient ce qu’il est convenu d’appeler les liens du sang, mais c’était eux, ces rebelles, ces anarchistes lyriques, ces bandits d’honneur et ces gueux révoltés, ces exilés spirituels dont les livres, qui lui brûlaient sa vie, avaient tous été écrit super flumina babylonis. Il disait en riant que s’il avait une quelconque gratitude à l’égard de ses parents, c’est de ne jamais avoir fondé une famille… tout juste une association de malfaiteurs. Il pensait que nous avions des enfants pour combler notre narcissisme, notre désir d’absolu et finalement pour nous tromper nous-même.

Roland Jaccard c’était cette découverte abrupte que l’humanité est animalité, que l’homme est mauvais dans son essence, mais aussi, par-delà la tristesse sourde qui suinte du livre comme une sueur de sang, ces moments de grâce éblouissante, de désespoir et d’érotisme, de comique à en pleurer.. Cette sensation unique d’un voile opaque qui se déchire, cette lumière comme un laser trouant les ténèbres, cette révélation soudaine de ce qu’est que la vie, ses saloperies, et ces épiphanies, ce fumier sur quoi éclosent des orchidées miraculeuses.

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Depuis 60 ans, Roland Jaccard annonçait chaque année son suicide. La mort était pour lui l’infini à la portée de chacun. Il reculait chaque jour la date, cédant sa place a plus pressés que lui. Et puis le temps aidant, n’ayant plus aucune raison de vivre, il avait perdu celle de mourir. Il avait donc fini par se détacher de tout, y compris du désespoir. On avait l’impression qu’il avait retrouvé le scénario de sa vie dans ses archives, mais que les acteurs se souvenaient à peine des tirades et les déclamaient sans conviction. Lors de notre dernier dîner il me parlait des faux comptes Tinder qui lui écrivaient, d’une télé réalité belge et de son amour pour Zemmour.

Le soir de ma vie est le jour de ma gloire

Un ami lui avait écrit « trop tard pour se suicider, Roland. Tu feras ça dans une autre vie. Celle-ci il faut la souffrir jusqu’au bout. Passé l’écœurement tu y trouveras du plaisir »

Un de ses derniers livres s’appelait John Wayne n’est pas mort. On espère alors que même son suicide soit de la frime, une manière frauduleuse d’acheter un ticket pour l’éternité. Que celui qui intitulait ses mémoires Ma vie et autres trahisons soit un imposteur. Officier de propagande au ministère de la Mort, il pactiserait avec l’ennemi et quêterait les faveurs d’un public qu’il tente depuis des années déjà d’éblouir en jouant les virtuoses du suicide dandy.
Comme tous les nihilistes, il attendait un miracle : celui de sa propre mort. Ce miracle devait ne jamais se produire. Il est là pour l’éternité, dans la cavalcade de ses désirs.

C’était dans un cliquetis de squelettes, sa dernière valse avec les fantômes de nos illusions, la danse macabre du cimetière de la morale et la rumba des swingueurs de néant.

Il est mort comme il a vécu, dans un bric-à-brac de brocante, vendu au poids parmi tous les post scriptum de l’existence. Quant à sa vraie vie, il la préserva en l’éloignant de la terre ferme et en lui refusant le permis d’accoster, dans l’espoir qu’elle sera à elle-même la terre de son naufrage. Il aurait pu finir tel Schopenhauer « Eh bien ! Nous nous en sommes bien tirés. Le soir de ma vie est le jour de ma gloire, et je dis, en empruntant les mots de Shakespeare : « Messieurs bonjour, éteignez les flambeaux, le brigandage des loups est terminé. »

MA VIE ET AUTRES TRAHISONS

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Eric Revel: le déclin, pire, l’abîme…

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Le journaliste publie son nouvel essai, Fenêtre de tir, la présidentielle et le grand retour de l’ordre, le 7 octobre (Ring Editions)


Je cherchais un titre pour ce billet. J’avais déjà « le déclin » mais j’avais du mal à trouver le second mot qui, dans mon esprit, devait signifier que la France était atteinte en profondeur. Davantage par le délitement de ses institutions, de ses services publics, par l’éclatement de la communauté nationale en mille communautarismes, par la disparition de l’autorité à tous niveaux et la perte de notre civilité commune, que par l’industrialisation disparue de notre pays et dont l’absence est responsable de tant de drames sociaux et de misères personnelles.

Je ne parvenais pas à trouver ce substantif décisif, hésitant entre « dilution » et « toucher le fond », quand j’ai eu la chance d’avoir entre les mains l’essai d’Eric Revel Fenêtre de tir, qui sera publié le 7 octobre chez Ring. Déplorant le naufrage de la France – qualifié d’abîme -, l’auteur en appelle à un sursaut sur tous les plans, qui imposera principalement un retour de l’autorité. C’était « abîme » qui me manquait et dont j’ai hérité grâce à ce livre. Une distinction doit en effet être faite entre le déclin, sur lequel il y a quasiment consensus de tous les responsables politiques, et l’abîme.

A lire aussi, du même auteur: Que manque-t-il à Eric Zemmour?

La conscience du déclin industriel de la France est apparue cruciale, terrifiante, au début de l’année 2020 quand la pénurie de masques, par exemple, nous a frappés de plein fouet. Certains n’avaient pas attendu cette crise pour ouvrir les yeux. On pourra dire ce qu’on voudra d’Arnaud Montebourg, il n’empêche qu’il a perçu, plus vite que d’autres, la plaie nationale de cette industrialisation défaillante et de la délocalisation de beaucoup d’activités essentielles dans d’autres pays moins regardants sur le plan social. Le déclin a une définition très concrète qui renvoie à des déficits, à des territoires négligés, voire abandonnés, à des faillites, à une sinistrose sociale et économique, à une désertification, à la réalité d’une France coupée en deux, celle des grandes métropoles et celle d’un pays se sentant oublié et qui a donné ses plus importants bataillons aux Gilets jaunes.

Au fond du trou

Mais ce constat, résultant de politiques calamiteuses, pourra être réparé par d’autres politiques parce que, au fond, il suffirait d’une volonté, d’une constance, d’une action, pour combler ce que la réalité d’aujourd’hui a de déplorable. Pour refaire de la France un pays qui, après avoir pleuré ses manques, pourrait les compenser et se féliciter de ses avancées.

Certes les difficultés ne seraient pas minces. Il n’est toutefois pas si utopique de restaurer un tissu industriel et de reconstituer ainsi un pays qui n’aurait plus l’impression d’être ici ostracisé parce qu’il aurait été privilégié là.

L’abîme fait référence à une France au fond du trou, engluée dans un désastre d’autant plus irrésistible qu’il paraît concerner toute la structure nationale, son école, sa justice, ses cités parfois autarciques et imprenables, sa population française de coeur ou par décret, sa politesse collective, sa police, son pouvoir présidentiel, ses citoyens.

À l’évidence il ne suffirait pas de se relever les manches pour éradiquer un climat de morosité absolue, pour extirper le poison coulant dans les veines de notre pays et lui redonner confiance en lui-même. Il faudrait non seulement de l’autorité – Eric Revel a raison – mais plus encore, la vertu qui fait défaut partout, surtout au sommet de l’Etat: le courage.

Discours radicaux

Ce n’est pas en un quinquennat que le sursaut nécessaire pourrait être accompli. En tout cas il serait déjà engagé. Je n’ose imaginer les efforts qu’une démocratie rénovée, à la fois humaine et efficace, devrait accomplir sur le long terme pour rattraper des années de démission institutionnelle, sociale et régalienne. Elle aurait à substituer à un conglomérat du mépris une civilisation du respect, à des communautés sans foi ni loi une société de la concorde et du rassemblement.

A lire ensuite, Cyril Bennasar: L’islamo-catholicisme de Patrick Buisson

Ce futur ne sera jamais notre lot si nous continuons à faire preuve de cette démagogie, de cette faiblesse effrayante, destinées seulement à nous démontrer que nous sommes bons, mais en oubliant l’intérêt et le destin de la France ; et de la France dans le monde. La distinction entre le déclin surmontable et l’abîme inéluctable me semble d’autant plus pertinente qu’elle explique en grande partie les discours extrémistes et radicaux, même si les angoisses ne sont pas les mêmes (heureuse élection tout de même de Yannick Jadot contre Sandrine Rousseau, éco-féministe intégriste).

Leur tonalité laisse entendre, contre la gauche et la droite conventionnelles, que les politiques classiques ne sont plus vraiment agréées, parce qu’elles ont échoué et laissé le citoyen sur sa faim, au fil des engagements non tenus et d’une République très douée pour le verbe solennel mais moins pour la sauvegarde de son identité. La réalité, sur quelque plan que ce soit, n’autorise plus un discours mièvre ou tiède.

Le déclin nous laisse une chance. L’abîme ferait de notre renaissance un miracle.

10 raisons pour lesquelles Zemmour pourrait être élu

Même si l’establishment fera tout pour l’empêcher d’accéder à l’Elysée, et malgré de gros handicaps (pas de parti, pas de fortune colossale), Eric Zemmour, s’il se décide, a de véritables atouts pour l’emporter. Car, comme Emmanuel Macron en 2017, il est dans l’air du temps.


Comme Emmanuel Macron en 2017, Eric Zemmour est neuf en politique. Certes, dans ses éditoriaux, il fait de la politique depuis 30 ans. Il a cessé depuis longtemps de poser les questions comme tant de ses confrères journalistes qui croient encore qu’ainsi ils sont neutres… À la place, il assène ses vérités. Mais en tant qu’homme politique professionnel, il est neuf. Les Français pourront donc, comme avec Macron, « essayer autre chose ».

Il arrive au bon moment. Les statistiques tirées de France Stratégie par Causeur ne laissent plus de place au doute. Il y a une augmentation du nombre de naissances d’enfants de parents extra-européens, maintenant sur tout le territoire français, et pas seulement autour des grandes métropoles comme Paris, Marseille ou Lyon. Jusque 45% dans certains quartiers de Poitiers, ville ô combien symbolique. Il y a donc bien à l’œuvre un changement de peuple en France. Même Christophe Barbier l’a admis à C dans l’air : l’islam peine à s’intégrer [1]. Ça ne risque pas de s’arranger en cas de nouvelles vagues migratoires. Avec un minimum de 260 000 entrées légales par an en France déjà en 2017 [2], c’est 26 millions sur un siècle (!) et on ne vous parle même pas des 300 000 personnes en situation irrégulière [3] et de la fécondité supérieure des femmes immigrées à celle des indigènes. Dans ce contexte, Zemmour peut, à défaut de l’empêcher, freiner cette évolution. Il semble le seul qui veuille tenir cet engagement. 

A lire aussi: Le Z et l’hologramme

Cohérence idéologique. Le programme politique de Z, c’est Zemmour lui-même. Autant les spin-doctors d’Emmanuel Macron, en permanence dans l’ambiguïté, doivent s’arracher les cheveux pour accoucher d’un message cohérent, autant les lieutenants de Zemmour n’auront qu’à puiser dans les mannes de leur maître et de ses ouvrages. Il a peu varié depuis 25 ans. Zemmour voit une sorte de resucée du blocus continental des Anglais contre Napoléon dans le récent épisode des sous-marins commandés puis annulés par l’Australie. L’invincible armada américano-anglo-australienne (AUKUS) part à l’assaut, cette fois, de la Mer de Chine [4]. Et la France, forte de sa gigantesque zone maritime polynésienne, gêne considérablement les Anglo-américains dans le Pacifique, à condition de ne pas donner l’indépendance à la Nouvelle-Calédonie. 

Grande culture. Contrairement à la vulgate, Zemmour n’est pas obsédé par l’Islam et l’identité. Ses cinq ans chez Ruquier (On n’est pas couché) et ses deux ans de Face à l’Info (CNews) démontrent qu’il est multi-sujet. Il a une prédilection pour la politique française mais peut assurer sur le Brexit, les allégations de fraude électorale aux États-Unis, le Moyen-Orient et même… la Belgique dont il estime qu’elle est une création de l’Angleterre contre la France [5]. Sur tous ces sujets, il n’est pas toujours 100% pertinent mais il est assez rare – tout le monde peut en convenir – qu’il dise des bêtises, qu’on soit d’accord avec lui ou non.

Anti-libéral. Favorable tout de même à l’esprit d’entreprendre, Eric Zemmour pratique souvent un antilibéralisme proche de la caricature et un protectionnisme qui pourrait se heurter au principe de réalité dans un pays tourné vers l’export. Mais en France, l’anti-libéralisme est loin d’être une tare. C’est même plutôt un atout. Car comme le disait Friedrich Hayek, « lorsque la France sera libérale c’est que le reste du monde le sera ».

Anti-système. Zemmour n’est pas Trump, mais il y a des similitudes. Comme Trump, il est dans une forme de provocation permanente. Trump était contre le « marécage » (ainsi appelle-t-il l’establishment de Washington, les grands médias démocrates de la côte Est, comme le Washington Post). Zemmour indispose également l’intelligentsia progressiste (et maintenant woke) de France Inter à Libération, les artistes, les universitaires ; bref : la majorité des gens qui passent à la télé. Comme Trump, Zemmour, bien que plus raffiné et bien plus sophistiqué que le 45e président des États-Unis, est proche du peuple et ressent les émotions et les ressorts intimes de la population. Il peut en outre s’enorgueillir d’être d’extraction modeste.

Bretteur hors-pair. Peu d’intellectuels peuvent se targuer d’avoir déstabilisé Zemmour lors d’un débat. Beaucoup d’ailleurs refusent de l’affronter. Le « coincer » est une gageure. C’est dû en grande partie à ses convictions profondément ancrées mais aussi à sa technique rhétorique qui n’est innée qu’en apparence. En réalité, si vous revoyez des débats anciens, il a beaucoup progressé en assurance. Grâce aux nombreux livres qu’il a publiés, tout est en place : il n’y a rien de mieux pour penser que d’écrire. 

A lire aussi: Que manque-t-il à Eric Zemmour?

Champion de l’audimat. Attirer le public ne fait pas une élection, mais cela donne une indication de l’intérêt qu’il suscite. Le récent débat sur BMTV entre Eric Zemmour et son miroir inversé, Jean-Luc Mélenchon, a attiré 3,8 millions de spectateurs contre 1 petit million sur France Télévisions à la même heure entre Valérie Pécresse et Gérald Darmanin. 

De gauche à droite: Jean-Luc Mélenchon, Maxime Switek, Aurélie Casse et Eric Zemmour, le 23 septembre 2021 © Bertrand Guay/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22608460_000001

L’âge idéal. 63 ans, c’est le bon équilibre. Zemmour n’est pas cacochyme comme Joe Biden mais pas non plus jeunot comme Macron. Les Français n’ont plus envie de mettre un gamin aux commandes.

Volage. L’affaire de son amante à la Une de Paris-Match fait désordre auprès d’un électorat conservateur ? Pas si sûr. Cela le rend humain et… patriarcal. Un adjectif qui n’est pas du tout honteux à droite. Ainsi, sa misogynie (les femmes ne sont pas faites pour le pouvoir) n’est qu’apparente. En réalité, les femmes de droite hétérosexuelles binaires apprécient toutes les manifestations du pouvoir masculin chez Zemmour, bien qu’il soit petit et chétif : aisance financière, célébrité, esprit, intelligence, entregent, à-propos. Dans son genre très particulier, Zemmour est un mâle-alpha. Le vote féminin ne devrait pas trop s’en détourner. N’a-t-il pas répété à Toulon qu’il protégerait les femmes de l’immigration patriarcale ? Il pourrait tenir le même langage aux homosexuels.

Quant à sa détestable essentialisation des musulmans qu’il met tous dans un même sac confondant islamisme et Islam (et cette idée saugrenue que l’Iran aurait bien le droit d’avoir la bombe atomique si Israël la possède [6]), on peut constater que la nuance n’est pas son fort. Mais c’est aussi sa force. D’ailleurs, il est un signe qui ne trompe pas : l’affolement de Saint-Germain-des-Prés à la seule hypothèse de sa candidature.


La France n'a pas dit son dernier mot

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[1] Dans la tête d’Éric Zemmour #cdanslair 15.09.2022 – YouTube

[2] https://www.causeur.fr/chiffres-immigration-france-2018-michele-tribalat-162552

[3] https://www.lesechos.fr/2017/11/300000-etrangers-en-situation-irreguliere-en-france-selon-gerard-collomb-186468

[4] Éric Zemmour en conférence à Toulon – YouTube

[5] En 2010, dans On n’est pas Couché (repris par La Dernière Heure): « La Belgique est une invention de l’Angleterre pour emmerder la France après les guerres de Napoléon. Cela a duré un siècle et demi, mais cela finira par se briser, c’est inéluctable. »

[6] « Je ne vois pas au nom de quoi on interdirait à l’Iran d’avoir la bombe atomique. Si le Pakistan l’a (…), pourquoi pas l’Iran ? », Face à l’info, 8/12/2020, CNews.

En Russie, un retour de la monarchie n’est pas à exclure

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Georges Mikhaïlovitch de Russie se marie à Rebecca Bettarini à Saint Petersbourg, 1er octobre 2021 © Peter Kovalev/TASS/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30281902_000004

L’héritier du trône se marie aujourd’hui à Saint-Pétersbourg


C’est l’évènement de l’année en Russie. Pour la première fois depuis la révolution de 1917, un mariage impérial va être célébré en grande pompe à Saint-Pétersbourg, ancienne capitale des Romanov, dans la cathédrale Saint-Isaac. L’héritier au trône de Russie, le grand-duc Georges Romanov va épouser Victoria (Rebecca) Bettarini-Romanovna, la fille d’un diplomate italien, devant une multitude de représentants de maisons royales européennes et étrangères, de membres de l’aristocratie russe, du gouvernement et autres conseillers du président Vladimir Poutine, également attendu pour cette cérémonie. Depuis la chute du communisme, les Russes se sont réapproprié leur histoire et les Romanov ont désormais droit à leurs statues érigées un peu partout dans le pays. Un parfum d’antan flotte aujourd’hui au-dessus du pays d’Ivan le Terrible.

La monarchie peut-elle revenir en Russie ? C’est une question récurrente qui est fréquemment posée depuis que le communisme, ce colosse idéologique aux pieds d’argile qui a dirigé durant 74 ans l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS), est tombé, en 1991. Largement réhabilités depuis la découverte des restes de Nicolas II et de sa famille, les Romanov font l’objet de toutes les attentions de la part du gouvernement et de membres de la Douma. Jusqu’au plus haut-sommet du Kremlin. Avec l’après-Poutine qui se dessine doucement, certains rêvent déjà de rendre leur couronne à une famille qui a dirigé la Russie durant trois siècles. Selon un récent sondage, sur un panel de 35 000 personnes interrogées, un tiers des Russes affirment ne pas être opposés au retour d’un empereur à la tête de la Sainte-Russie, 28% déclarant même qu’une telle transformation de la structure de l’État en Russie est tout à fait acceptable et 18 % réagissant avec « enthousiasme » à cette proposition. Des chiffres qui peuvent autant surprendre qu’ils nous ramènent aux photos d’un empire victime des conséquences de la Première guerre mondiale et de n’avoir pas su se réformer à temps, de ces Russes blancs fuyant en masse les exactions des bolchéviques. Un monarchisme qui n’a jamais disparu en dépit des tentatives des Soviétiques de décrédibiliser Nicolas II, constamment grimé en souverain tyrannique manipulé par le moine Raspoutine.

Martyrs de la révolution

Les chiffres sont encore plus éloquents chez les milléniaux tentés par l’idée impériale. Chez les 18-30 ans, 30% adhèreraient à l’idée monarchique (notamment chez les diplômés du secondaire). « Pour moi, la monarchie est une tradition, le bastion de notre culture et de notre nation » explique d’ailleurs Caroline, 24 ans, qui considère que la révolution a été une « catastrophe qui a amené famine, guerre civile et terreur ». Une idée qui touche toutes les couches sociales russes. Selon le sondage, 25% des classes sociales modestes et près de 30% parmi les plus aisées seraient favorables au retour de la monarchie, un concept qui reste toujours indissociable de l’Église orthodoxe d’après 35% des personnes interrogées. Voire même au-delà puisque 27% des musulmans russes se déclarent prêts à soutenir le retour de l’institution impériale. Sanctifiés par la plus haute autorité orthodoxe, laquelle ne cache pas son monarchisme, les Romanov font l’objet d’un véritable culte par les Russes. Chaque année, ils sont des centaines de milliers à converger vers Ekaterinbourg, le lieu de leur massacre en juillet 1918, afin de rendre hommage à ces martyrs de la révolution. Un succès qui ne se dément pas. Baptisées « Journées du tsar », elles sont organisées par le mouvement Aigle à Deux-têtes dirigé par l’oligarque Konstantin Malofeev, fervent soutien au retour à la monarchie. Proche du président Vladimir Poutine dont il est un des conseillers, cet homme d’affaire controversé a ouvert une école qui forme, sous le regard de tous les empereurs de Russie, les futurs cadres d’une éventuelle prochaine monarchie… Il possède sa propre télévision (Tsargrad), qui se veut à la fois nationaliste, panrusse et monarchiste. L’homme est puissant, influent jusque dans les milieux de la droite conservatrice européenne et américaine qui n’hésitent pas à l’inviter. Sa dernière apparition au Congrès de familles aux côtés de Matteo Salvini, le patron italien de la Ligue, avait été remarquée. Il a même des liens au sein de la mouvance monarchiste française, fascinée par l’esprit romantique de la Russie blanche qui a survécu et est toujours présente dans l’Hexagone.

A lire aussi: L’énigme sonore 2.0 de Nicolas II

« Il y a certainement encore aujourd’hui beaucoup d’intérêt et de fascination pour les Romanov. Je pense que c’est parce qu’ils ont régné sur la Russie pendant plus de 300 ans et ont laissé une marque significative dans l’histoire de notre pays et de toute l’humanité. Le destin tragique de l’empereur Nicolas II et de sa famille a profondément choqué et marqué les gens du monde entier, je pense donc que cet intérêt est tout à fait naturel » explique le grand-duc Georges Romanov. « C’est certainement un honneur pour moi de porter un nom aussi prestigieux et d’être un descendant de personnes extraordinaires telles que Catherine la Grande et Pierre le Grand. J’ai été élevé dès mon plus jeune âge avec la conscience de porter de grands devoirs et des responsabilités, celles de continuer à servir mon pays et de transmettre cet héritage à la génération suivante » déclare ce descendant d’Alexandre II qui est contesté cependant par une partie de sa famille dans ses droits au trône. À 40 ans, celui qui a grandi à Saint-Briac, en Bretagne, ne revendique pourtant aucun rôle. « Si un jour la monarchie doit être rétablie, le peuple trouvera toujours dans nos maisons quelqu’un qui a été éduqué et préparé au mieux de ses capacités pour accomplir ses devoirs. Mais dans les circonstances actuelles, nos activités sont totalement apolitiques et se concentrent sur le caritatif, afin de renforcer la paix interreligieuse et civile en Russie, à préserver son patrimoine historique, culturel et naturel, à l’éducation patriotique des jeunes et à protéger l’image de la Russie malmenée par la diplomatie internationale » affirme-t-il.

Pas à l’agenda de Poutine pour le moment

Il a fondé la « FondRus », une société caritative très active pour laquelle travaille aussi sa future épouse Victoria (Rebecca) Bettarini-Romanovna. Si le président Vladimir Poutine a déclaré en 2017 que « la restauration de la monarchie n’était pas pour le moment sur son agenda », d’autres se chargent de faire campagne pour lui en ce sens au sein du gouvernement et du parlement.

Président de Crimée, Sergueï Valerievitch Axionov ne fait pas mystère de son monarchisme et a proposé officiellement de restaurer un tsar en Russie, allant jusqu’à proposer aux descendants des Romanov de s’installer dans cette ancienne province ukrainienne revenue dans le giron russe après un référendum !

C’est naturellement à droite que l’idée monarchique séduit le plus. 44% des adhérents de Russie unie (parti gouvernemental) et 36% du Parti libéral-démocrate de Russie du député d’extrême-droite Vladimir Jirinovski plébiscitent le retour de la monarchie (il dirige le premier parti d’opposition russe et a augmenté le nombre de ses députés à la Douma aux dernières élections législatives). Chez les communistes, seuls 6% y seraient favorables. Plus étonnant encore, on a même 17% des Russes qui ne verraient pas d’un mauvais œil que l’actuel dirigeant russe soit couronné empereur après sa désignation lors d’un zemsky sobor (assemblée). En Russie, on se plaît à rêver au retour des empereurs de Russie. Une véritable revanche de l’Histoire qui a de quoi exciter notre propre imaginaire. « Dieu sauve le Tsar » ?

Z comme Logos

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Eric Zemmour à Nice, 18 septembre 2021 © SYSPEO/SIPA Numéro de reportage : 01038949_000026

Le phénomène Eric Zemmour témoigne du retour bienvenu de la rhétorique. Pour que l’électeur français retrouve le chemin des urnes, qu’on abandonne la com’, et qu’on lui parle de la France !


Je veux bien tout ce que vous voulez sur Eric Zemmour, son idée fixe sur les causes de la décadence française, son obsession ethnique, son islamophobie et le fait qu’il se prend peu à peu pour Moïse, le Bon Dieu, le Sinaï en une seule personne — en sus d’être la réincarnation de Mon Général. C’est un ami et il ne s’offusquera pas de ce que je vais écrire.

Ce qui le caractérise, au-delà des idées, ce qui fait sa différence vis-à-vis des politiques qui tiennent le haut des tribunes depuis des années, c’est sa maîtrise de la langue en général, et de la rhétorique en particulier. Son débat contre Mélenchon, dont tous deux, à mon sens, sont sortis vainqueurs, non vis-à-vis de l’autre mais face à tous les absents qui prétendent être quelqu’un, a marqué le retour de la langue française, fort bien maîtrisée par le vieux tribun qui se veut la réincarnation de Robespierre et par le journaliste qui se prend pour Bernanos, Henri Rochefort et Léon Daudet en une seule personne.

Com’ et bien parler

C’est ce que Christophe de Voogd, Normalien et agrégé comme il en est d’autres, à commencer par l’auteur de ces lignes, appelle dans un article du Figaro « le retour de la rhétorique ».

La com’ du RN, merci bien — on a vu ce que ça donnait, en 2017, dès que Philippot n’était plus là pour agiter les fils de la marionnette. La com’ des Républicains, j’ose à peine l’évoquer…


Il est remarquable — et typique de notre époque dégénérée — que peu à peu le mot « rhétorique » se soit chargé de connotations péjoratives. Les érudits y trouveront un écho de la condamnation des « rhéteurs » par Platon sous l’identité de Socrate, mais j’y vois surtout le triomphe des demi-habiles, de cette secte journalistiquée qui croit que la « com’ », comme ils disent, l’emporte sur le bien parler.

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Aristote appelait cela le Logos. C’est l’architecture langagière qui discipline le Pathos (la passion) afin de promouvoir l’Ethos — la morale, ou si vous préférez un langage plus contemporain, les positions politiques : au sens aristotélicien, ce qui concerne la vie de la cité.

On a voulu faire croire aux politiques, recrutés décennie après décennie parmi les plus nuls des postulants à la Chose Publique, fourgueur d’assurances ou avocate sans causes, qu’il suffisait de saupoudrer son discours de mots « attendus », enrobés de clins d’œil un peu vulgaires afin de plaire aux masses, notoirement inéduquées par la grâce d’un système scolaire défaillant, pour com’vaincre les électeurs. C’est si faux que lesdits électeurs ne se rendent plus aux urnes, peu disposés à accorder leur voix à des individus passablement médiocres.
Parce que la ruse suprême de la com’ — écoutez bien, c’est là que se révèle la pauvreté de ces Grands Com’muniquants — est d’accorder un peu de tout à tout le monde, de saupoudrer son discours de formules creuses tout en lorgnant vers le Centre, où se gagnent, croient-ils, toutes les élections. La Com’, c’est le « en même temps » généralisé. 

Il arrive que ça prenne quelque temps, mais comme disait Lincoln, « you can fool some of the people all of the time, and all of the people some of the time, but you cannot fool all of the people all of the time». Autrement dit, couillon un jour, mais pas couillon toujours.

Une agression massive plutôt qu’un suicide

C’est le cœur de la stratégie zemmourienne, et je vous fiche mon billet que les com’currents du journaliste imprécateur vont avoir du mal désormais. La com’ du RN, merci bien — on a vu ce que ça donnait, en 2017, dès que Philippot n’était plus là pour agiter les fils de la marionnette. La com’ des Républicains, j’ose à peine l’évoquer — mouvements de menton du Phénix des Hauts-de-France, ou discours technocratique de ceux qui croient que comme disait James Carville, l’inspirateur de la campagne de Clinton en 1992, Clinton, « it’s the economy, stupid ! » Eh non, ce n’est pas d’économie que les Français veulent entendre parler. C’est de la France, des menaces qui planent (et qui ces temps-ci plongent en piqué) sur notre langue et notre culture, de la dégradation du système scolaire, de la sécurité, de l’emprise islamique, effectivement (que la gauche et une bonne partie de la droite aient si longtemps refusé de nommer le problème leur sera reproché dans les siècles des siècles) et du malaise français qui est, à vrai dire, le produit d’une agression massive bien plus qu’un « suicide ». Nous voici éparpillés façon puzzle en com’munautés antagonistes. Les politiciens qui croient ingénieux de donner à chacun sa pitance en éparpillant des mots-clés dans leurs harangues devraient y réfléchir à deux fois : ça ne prend plus. On ne se vend pas la France comme on vend des cravates.

C’est ce qu’a compris Zemmour : il se propulse en avant, derrière le bouclier d’une langue globalement fort bien servie par des dons d’orateur et une longue habitude du one man show. Ses prestations sur CNews obéissent à une structure immuable, qui est celle du cours magistral — et pas du sacro-saint dialogue, comme si le dialogue était l’alpha et l’omega de la com’munication.

Bouleversements en vue

Communiquer, ce n’est pas se mettre à l’écoute de l’autre et lui servir la soupe qu’il souhaite. Communiquer, c’est l’emporter sur l’autre, c’est le faire taire, l’acculer au silence. Zemmour excelle dans l’exercice, qui était le cœur des stratégies à l’œuvre dans la démocratie grecque — voyez Démosthène.

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Et pour l’emporter, il faut assommer l’interlocuteur sous le flot de son éloquence — le Logos appuyé sur un soubassement culturel solide. Celui de Zemmour, à notre époque toute pleine de petits génies sur-évalués, est bien suffisant — même s’il fait parfois sourire les êtres réellement cultivés — pour enfoncer n’importe lequel des candidats à la présidence. Nous sommes si sevrés de culture, en particulier littéraire et historique, que le premier histrion qui maîtrise les références de l’Ecole primaire des années 1950, ou de Sciences-Po des années 1970, passe très vite pour un génie.

Peut-être le soulèvement massif des minables qui orchestrent la com’ via les médias, et organiseront prochainement le boycott du phénomène s’il se révèle vraiment dangereux, aura-t-il raison du polémiste qui est en train de se forger une stature nationale. Dangereux à court terme, Zemmour ne l’est pas, il fera réélire Macron encore plus sûrement que Marine Le Pen. Mais à moyen terme — l’élection de 2027, qui est à mon sens la vraie cible de ceux qui aujourd’hui restent dans l’ombre, Marion Maréchal ou Laurent Wauquiez, et qui l’un et l’autre ont des affinités avec la combinaison Pathos / Logos / Ethos —, le surgissement d’un tribun annonce toujours, en France et ailleurs, de grands bouleversements, qu’ils aient lieu dans les urnes ou sur la place de la Révolution.

Réformer: Quel discours pour convaincre ?

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Canada, un prestidigitateur dépourvu de magie…

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Justin Trudeau, sa femme Sophie et leurs enfants Xavier et Ella-Grace, Montréal, 21 septembre 2021 © Sean Kilpatrick/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22607593_000013

Trudeau est reconduit, mais il n’a pas de majorité. Pas grave, il affirme que les Canadiens lui ont confié un “mandat clair”! Allez comprendre… Quant aux conservateurs, ils sont défaits et leurs électeurs sont exilés à la campagne, comme dans tant d’autres démocraties occidentales. Partout, le contexte de la pandémie n’est pas favorable à cette famille politique. Voici pourquoi.


Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a essayé de faire un véritable tour de passe-passe. Moins de deux ans après le début du mandat de son gouvernement minoritaire, Saint Justin, largement en tête dans les sondages d’opinion, pensait qu’une élection générale anticipée rétablirait sa majorité de 2015 comme par magie et que l’univers politique rentrerait dans l’ordre. Les électeurs canadiens ne se sont pas montrés dupes de sa manœuvre. Après 27 millions de votes et 600 millions de dollars canadiens, l’univers politique reste inchangé et le gouvernement de Trudeau est toujours minoritaire, puisqu’il lui manque 13 sièges pour être majoritaire. 

Sauf lorsqu’ils jouent au hockey sur glace, les Canadiens sont accablés par un complexe d’infériorité, une attitude qui dit : « contentons-nous d’une médaille d’argent ou de bronze ! » Mais la classe politique s’est surpassée dans cette élection, tous les grands partis ayant des résultats en dessous de leurs attentes. Seuls 16 des 338 sièges ont changé de mains, le plus petit nombre dans l’histoire du Canada, et le nombre total des sièges remportés par chaque parti est resté pratiquement inchangé.

Les guerres et les pandémies ont tendance à tirer la société vers un contrôle absolu par l’État, ce qui n’est pas exactement l’idéal des partis conservateurs

Trudeau ne semblait pas découragé par ce rejet évident. Comme Steve Jobs, il tente de projeter un « champ de distorsion de la réalité » pour essayer de faire croire à ceux qui l’entourent que l’impossible est vrai. Ce champ était en vigueur le soir de l’élection lorsqu’il a déclaré dans son discours de victoire que les Canadiens lui avaient donné un « mandat clair » pour le changement. Pour ceux d’entre nous qui restent à l’extérieur du champ de distorsion, la réalité est très différente : l’électorat a donné à Trudeau le pourcentage de vote le plus bas jamais enregistré (32,2 %), soit environ un électeur inscrit sur six. Comme en 2019, les Libéraux ont terminé légèrement derrière le Parti conservateur – le parti de l’opposition – quant au total des suffrages exprimés, et le taux de participation a été le plus bas jamais enregistré dans un scrutin national. Voilà ce que c’est que son « mandat clair. »

Un avenir incertain

Maintenant, c’est une tâche ardue qui commence. Trudeau doit mener avec succès une campagne socio-médicale contre le Covid-19 avant de réparer les dommages économiques et fiscaux provoqués par la pandémie, qui comprennent un déficit budgétaire du gouvernement fédéral de 314 milliards de dollars canadiens (211 milliards d’euros) pour l’année 2020-2021, soit 15 fois plus que l’année précédente. En outre, il doit trouver l’argent pour mettre en œuvre les programmes progressistes qu’il a promis aux électeurs.  Comme l’a fait remarquer Pierre Mendés-France : « Gouverner, c’est choisir », et Trudeau aura à faire des choix douloureux pour avoir la moindre chance d’atteindre ses objectifs. Avec une large majorité, il aurait pu faire adopter son programme politique et budgétaire, puis temporiser en attendant une reprise économique avant les prochaines élections fédérales de 2025-2026, date à laquelle la douleur de la hausse des impôts aurait pu s’estomper. Maintenant, ce n’est plus possible. 

Trudeau aura besoin de la coopération du Nouveau Parti démocratique (NPD) socialiste et de son chef, Jagmeet Singh, seuls capables de lui fournir les 25 votes qui lui manquent pour faire passer ses lois clés à la nouvelle Chambre des communes. Comme sous son gouvernement précédent, Trudeau gardera probablement le NPD à distance sans coalition officielle et négociera des lois au cas par cas. Bien que Singh soit tout aussi désireux que n’importe quel autre socialiste d’augmenter les impôts, il n’a aucun désir de trop se rapprocher des Libéraux en rendant son parti « coupable par association » de toute mesure économique qui puisse être perçue comme douloureuse lors des prochaines élections. Singh détient un atout considérable.  Si Trudeau se retrouve dans de graves difficultés économiques et politiques, Singh peut exercer « l’option nucléaire » et voter avec les Conservateurs, déclenchant ainsi de nouvelles élections générales. C’est peut-être une police d’assurance politiquement coûteuse, mais elle est là pour être utilisée in extremis.

Les Conservateurs trébuchent

Le Parti conservateur ne sait peut-être pas si le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Le résultat a certainement été une déception après un début de campagne encourageant qui a vu leur nouveau leader relativement inconnu, Erin O’Toole, réussir le test de la crédibilité. Pourtant, l’élan est retombé au milieu de la campagne, les Conservateurs se faisant attaquer pour des revirements sur des questions telles que l’interdiction des armes d’assaut, le passeport vaccinal et leur engagement en faveur d’un budget équilibré. O’Toole s’est également éloigné de nombreuses politiques traditionnelles ce qui lui a donné plus l’air d’un chef « Libéral allégé » que d’un Conservateur, surtout à propos d’une proposition très « allemande » de mettre des travailleurs dans les conseils d’administration des entreprises. 

La conséquence de son revirement vers le centre-gauche a été que le Parti populaire du Canada (PPC), très à droite selon les normes canadiennes, a plus que triplé sa petite part de vote de 2019 pour atteindre 5,2%, bien qu’il n’ait pas réussi à remporter un seul siège. Comme la majorité des partisans du PPC sont des Conservateurs mécontents, cette scission dans le vote conservateur a probablement coûté cinq ou six sièges à O’Toole dans des circonscriptions marginales et l’a privé d’une victoire claire sur les Libéraux au niveau national.

A relire: Élections canadiennes: Justin et son nombril

Les esprits cyniques pourraient se demander si, pour les Conservateurs, il ne valait pas mieux perdre ces élections. Car finalement Trudeau s’est vu refuser cette majorité dont il avait tellement besoin. Il doit réparer les dégâts infligés à l’économie canadienne et réduire le déficit budgétaire sous les contraintes imposées par un NPD hostile à toute prise de risque. Les gouvernements surestiment toujours le montant des revenus qu’ils peuvent générer avec de nouvelles taxes sur les « riches », car ces derniers ont invariablement les meilleurs comptables et avocats fiscalistes. Il est également vrai qu’il n’y a tout simplement pas assez de riches pour combler seuls l’énorme trou budgétaire. En fin de compte, il faut taxer la classe moyenne pour vraiment augmenter les revenus de l’État. Si le gouvernement libéral échoue dans son exercice d’équilibre financier et que le troisième mandat de Trudeau se termine en larmes, les Conservateurs pourraient bien profiter de sa déconfiture lors des prochaines élections, peut-être dès 2023.

Le grand problème des villes

Il y a des choses que d’autres partis conservateurs peuvent apprendre de ces élections anticipées au Canada. En termes tactiques, Erin O’Toole a été confronté à certains des mêmes problèmes que ses homologues du Parti républicain américain, les Conservateurs australiens (appelés bizarrement le Parti libéral), les Conservateurs britanniques et les Républicains français. En raison du changement démographique dans de nombreuses démocraties occidentales au cours des dernières décennies, il est devenu très difficile pour les Conservateurs de gagner un nombre significatif de sièges dans les grandes villes. Essayez de vous présenter en tant que Républicain à New York, Conservateur dans le centre de Londres ou LR au cœur de Paris. Au Canada, les trois grandes régions métropolitaines – Toronto, Montréal et Vancouver – contrôlent plus du tiers des sièges du pays. La semaine dernière, le Parti conservateur n’a réussi à remporter que 10 des 116 sièges dans ces villes et leurs environs, tandis que les Libéraux en ont remporté 89. Jeu, set et match !

Alors que les grandes villes continuent d’attirer des ménages plus jeunes et plus diplômés, ainsi qu’un nombre croissant de familles d’immigrants, les partis conservateurs risquent d’être exilés à la campagne.  Par conséquent, ils doivent définir des politiques qui s’adressent aux habitants des milieux urbains, en particulier aux communautés d’immigrants, non pas en imitant les Libéraux dans une guerre d’enchères pour les votes, mais en mettant l’accent sur les valeurs fondamentales (oserais-je dire les vertus) des Conservateurs qui sont partagées par toutes les communautés. De nombreuses familles d’immigrants sont socialement conservatrices, soutiennent la police, possèdent de petites entreprises et se soucient des impôts.  Vous n’avez pas besoin de gagner une majorité de citadins, tout simplement assez pour gagner les élections.  

Au Canada, l’ancien premier ministre conservateur, Stephen Harper, a remporté un gouvernement majoritaire en 2011 en brisant l’emprise du Parti libéral à Toronto. Il l’a fait en s’en tenant aux principes conservateurs, et non en devenant plus libéral. De même, en 2020, Donald Trump a bien réussi dans les régions du Texas proches de la frontière mexicaine, soutenu par des Hispaniques conservateurs préoccupés par l’immigration illégale, la criminalité et l’avenir de l’industrie pétrolière, et sourds aux chants de sirène des Démocrates sur les questions raciales. Dans certaines circonscriptions, Trump a augmenté son vote de 32 points. Cependant, la sombre réalité démographique pour le Parti républicain américain est que, sur les huit dernières élections présidentielles, un seul de ses candidats a remporté plus de 50% du vote national (George Bush avec 50,7% en 2004) et qu’il n’a gagné qu’avec le soutien des Hispaniques. Le message est clair : adaptez-vous ou mourez.

Retour à 1945?

La situation créée par la réponse au Covid-19 est très similaire à celle d’un pays en guerre. Les gouvernements sont sur tous les fronts, rassemblant des ressources et organisant les défenses afin de protéger la vie de ceux qui sont en première ligne et de la population dans son ensemble. Comme dans une guerre, des milliers de vies sont en jeu chaque jour, et ce n’est donc pas le moment de prendre des risques excessifs. Les conditions de guerre pendant la pandémie actuelle ont donné aux gouvernements une grande liberté pour intervenir dans l’économie et dans la vie des citoyens d’une manière inimaginable il y a deux ans, mais peut-être familière à ceux qui ont vécu la guerre de 1939-45. Compte tenu de l’importance des enjeux, les budgets et la dette ont pu augmenter de manière exponentielle, et les gouvernements ont pris le contrôle de l’économie. Une fois qu’ils se sont attribués de tels pouvoirs, les gouvernements sont généralement réticents à les partager avec le secteur privé à la fin de la guerre. Car ils croient, tout à fait à tort, que puisque l’intervention gouvernementale a gagné la guerre (ou vaincu la pandémie), c’est le gouvernement qui est le mieux placé pour gérer l’économie d’après-guerre (post-pandémie). D’où par exemple la vague de nationalisations de l’industrie et une expansion rapide du rôle de l’État au Royaume-Uni après 1945. Avec chaque jour qui passe, Boris Johnson ressemble de plus en plus à Harold Macmillan (Premier ministre de 1957 à 1963) !

En donnant la priorité à la santé, l’approche des gouvernements pendant la pandémie a coincé de nombreux conservateurs entre la défense des droits individuels et la nécessité de protéger le grand public. Si vous remettez en question le droit légal du gouvernement de forcer les citoyens à se faire injecter un vaccin, vous vous ferez taxer d’« antivax », que vous croyiez en l’efficacité du vaccin ou non. Si vous êtes préoccupé par l’impact des restrictions sur l’économie ou si vous critiquez des mesures plus extrêmes (et largement contre-productives), on considère que vous ne vous souciez pas de la vie des autres.  

Les guerres et les pandémies ont tendance à tirer la société vers un contrôle absolu par l’État, ce qui n’est pas exactement l’idéal des partis conservateurs. En Australie, deux premiers ministres du Parti travailliste – en Australie-Occidentale et dans le Queensland – semblent être dans une guerre d’enchères pour savoir qui pourrait appliquer le confinement le plus strict et le plus long, quelles que soient les conséquences pour l’économie. Les deux continuent de bénéficier d’un très grand soutien populaire. 

Justin Trudeau n’a pas hésité à imposer un large éventail de restrictions, notamment en matière de vaccinations. Pendant la campagne électorale, les cas de Covid-19 ont bondi dans la province d’Alberta, qui comptait plus de la moitié des cas du pays le jour du scrutin. Le Premier ministre conservateur de l’Alberta, Jason Kenney, avait déjà adopté une approche minimaliste en matière de restrictions, mais sa popularité s’est effondrée avec la récente augmentation du nombre de cas, et les dommages collatéraux ont certainement eu une incidence sur O’Toole et les Conservateurs nationaux. En Alberta, c’était une politique populaire jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus. Cet échec a fait le jeu de Trudeau qui a promu l’idée qu’on ne pouvait pas faire confiance aux Conservateurs pour mener la lutte contre la Covid-19…

Tout comme la gestion de la pandémie, la campagne contre le changement climatique nécessite un leadership gouvernemental très fort et une intervention économique généralisée. Aucune mesure n’est apparemment trop coûteuse ou trop perturbatrice pour sauver la planète.  Contrairement à une véritable guerre ou à une pandémie, la campagne contre le changement climatique durera des décennies, voire éternellement, de nouvelles cibles critiques et de nouveaux objectifs émergeant au fil du temps. Il est à noter que lorsqu’on a demandé aux Canadiens s’ils avaient confiance dans les principaux partis politiques, on faisait confiance aux Libéraux sur la pandémie et le changement climatique, aux Conservateurs sur la gestion de l’économie et la réduction du déficit public. Si nous nous trouvons dans une situation comparable à celle de 1945, nous devons réfléchir très sérieusement à la façon dont les conservateurs pourront reprendre l’initiative avec des politiques positives pour lutter contre le changement climatique d’une manière économiquement saine et scientifiquement responsable, sans céder à la foule des fanatiques écolos. Apres la guerre, il a fallu attendre une bonne trentaine d’années avant que Thatcher et Reagan n’arrivent pour mettre fin à l’étatisme excessif et aux dépenses irresponsables. Espérons que nous n’aurons pas à attendre autant !

Bas les masques!

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Christian Authier recevant le prix des Hussards, aux côtés d'Eric Naulleau, le 29 septembre 2021. D.R.

François Garde et Christian Authier, lauréats 2020 et 2021 du Prix des Hussards ont enfin reçu leur statuette hier soir


Quoi de plus banal qu’un cocktail littéraire, un soir de septembre, à Paris ! Une non-information, une brève dans un carnet mondain, à la rigueur une photo-légende, pas de quoi se pendre aux lustres du Lutétia façon Le Guignolo, surtout à sept mois d’une présidentielle tectonique. Les Français ont d’autres préoccupations. Ces gens de l’édition, artistes faméliques et écrivains du sur-moi sont pires que les hommes politiques. Leur nombrilisme les perdra. Toujours à quémander honneurs et caresses. 

Douce mélancolie

Et pourtant, hier, la remise du Prix (2020 et 2021) des Hussards, double ration en raison de l’épidémie sanitaire, a donné un coup de fouet au landerneau. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour nous ça veut dire beaucoup. À un moment, nous avions pensé jeter l’éponge. François Jonquères, cheville ouvrière du Prix, en perdait presque son humour perpignanais. La crinière de l’avocat-vigneron, défenseur des mémoires enfouies, blanchissait, de mois en mois. À ce rythme-là, en novembre, il aurait ressemblé à un Loulou de Poméranie. Cette cérémonie, sans cesse repoussée, aurait-elle lieu cet automne ? Ce jour de gloire est enfin arrivé. Tous ceux qui cherchent obstinément à définir l’identité française, fugace et taquine, en avaient hier, devant les yeux, un exemple miroitant. En France, on se réunit autour d’un verre, on parle littérature, on médit de ses confrères, on s’empiffre de petits fours, on accable les éditeurs, on cherche un contrat, on fume, on dragouille, on s’amuse du jeu frelaté des relations sans importance et on se souvient d’un écrivain qui, des profondeurs de nos provinces, a happé notre adolescence. Un mot de Blondin, Nimier, Laurent, Déon et tous les autres Hussards de la famille élargie, les Mohrt, Perret, Haedens, Marceau suffit à nous plonger dans une douce mélancolie. Dans quel autre pays civilisé, peut-on réunir deux cents personnes et élever le critique gastronomique Christian Millau disparu en 2017 au rang de monument national ? 

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Nous étions donc heureux et soulagés de remettre enfin à François Garde (Roi par effraction/ Gallimard) et à Christian Authier (Demi-siècle/Flammarion) leur statuette tant méritée. Chacun d’eux s’inscrit dans la tradition « Hussarde », la geste héroïque des destins brisés et le soin apporté au style poivré. Chez eux, les mots ne sont pas lancés maladroitement sur la feuille blanche. Ce ne sont pas des joueurs de bowling ou de chamboule-tout. On est loin de l’écriture inclusive et de l’acrimonie vindicative des penseurs d’aujourd’hui. Ces deux lauréats sont assurément des fous, à une époque où les mots ne veulent plus rien dire, ils tentent, malgré tous les obstacles idéologiques, de réenchanter la phrase, lui donner cet élan salvateur qui rend nos nuits plus douces. Nous les remercions chaleureusement. Ils contribuent à notre bonne santé mentale. Hier soir, Paris avait repris son air de fête, canaille et vachard, lascif avec quelques éclairs d’électricité, comme en 2019, avant que le virus perturbe la marche du monde. 

Une revanche

Les récipiendaires avaient le sourire. La dotation de Sud Radio n’était pas étrangère à ce léger enivrement. Le jury soudé comme un pack gascon tenait sa revanche après de nombreuses et humiliantes annulations. Les nasillements du micro n’empêchèrent pas le président Naulleau, d’un sang-froid à toute épreuve, d’aller au bout de son propos. Partager l’antenne avec Cyril Hanouna est autrement plus acrobatique qu’un défaut acoustique. Le champagne était frais ce qui est rare dans une assemblée dépassant dix personnes. La bulle fine et pétillante avait une stature élyséenne. Les hauts plafonds de l’Orangerie singeaient le Salon des Ambassadeurs. La candidature de Zemmour ou la limitation des 30 km/h intra-muros n’étaient cependant pas au menu des conversations. Il y a des sujets plus sérieux à traiter comme la parution en Pléiade (14 octobre) de La Divine Comédie, à l’occasion du 700ème anniversaire de la mort de Dante. La vie parisienne reprenait, peu à peu, son souffle. François Cérésa, condottiere de Service Littéraire avait gardé son imper, imitant Bogart dans Casablanca. D’un snobisme italien parfaitement maîtrisé, Arnaud Guillon, grand amateur d’Alfa Romeo Duetto (Coda Longa), s’affranchissait de la cravate. Était-ce le signe annonciateur d’un prochain roman ? Philippe Bilger avait sa cour d’admiratrices de CNews. L’éternel jeune premier, Philibert Humm, de retour à Paris Match, affichait une moustache à la Errol Flynn qui le vieillit d’à peine six mois. Frédéric Vitoux, chantre de l’amitié, évoqua le souvenir conjoint de Christian Millau et Bernard de Fallois. 

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Jean-Pierre Montal, le héraut stéphanois, meilleure plume du moment, se rappelait du grand Pierre-Guillaume. Yves Thréard, alerte et rieur, me fit penser à Claude Brasseur, vainqueur du Paris-Dakar en 1983. La belle et talentueuse Stéphanie des Horts se bagarrait avec la liste des invités. Le camarade Arnaud Le Guern transportait son désenchantement chic dans une barbe fournie. Il y avait également, venu de Picardie, l’inestimable Philippe Lacoche (Prix des Hussards 2018) en compagnie du poète Éric Poindron, chasseur de curiosités. Tant d’autres figures (Emmanuel Bluteau, Olivier Maulin, Bruno de Stabenrath, Christine Orban, Gilles Martin-Chauffier ou Krys Pagani) ressuscitèrent, à leur manière, l’esprit de Paris, après ces longs mois de distanciation. Et puis, pour que la fête soit encore plus éclatante, Alain Delon, par l’entremise de Cyril Viguier, nous adressa une lettre pleine de force et de pudeur. Sous le regard du Guépard, nous pûmes alors aller nous coucher.

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Les retraites, moteur de l’immigrationnisme

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François Bayrou, Édouard Philippe et le haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye, lors d’une consultation sur les retraites à Pau, 14 novembre 2019 © GAIZKA IROZ / AFP

Faute de réforme des retraites, beaucoup de patrons et d’acteurs économiques croient que l’immigration est le seul moyen de sauver notre système social. Ils se trompent.


Mai 2021. Le haut-commissaire au Plan François Bayrou transmet à l’AFP une note suggérant « d’accueillir des personnes d’autres pays » pour sauver nos régimes de retraite. « L’apport des migrations peut aider à améliorer le rapport actifs-retraités. » Il en a bien besoin. Le ratio cotisant/retraité, qui avait atteint son sommet en 1965 à 4,29 actifs pour un retraité, se traîne aujourd’hui à 1,40, soit 19 millions de cotisants pour 14 millions de retraités du régime général ! Ce n’est la faute de personne et comme souvent, la catastrophe est née de l’envie de bien faire. Confronté à la pauvreté des personnes âgées dans les années 1950, notre pays a pris le taureau par les cornes, créant des régimes généreux, alors que nul n’imaginait que l’espérance de vie augmenterait de 16 ans en quelques décennies. Aujourd’hui, la faillite guette. Pour l’éviter, François Bayrou évoque deux voies : « avoir plus d’enfants ou accueillir des personnes d’autres pays ». Selon lui, « la France devra jouer des deux leviers dans des proportions raisonnables qui garantissent le maintien de la cohésion nationale »

Accélérer l’immigration, synonyme de croissance démographique, pour sauver notre modèle social ? L’idée fait son chemin. En réalité, il faudrait plutôt réformer pour qu’on puisse avoir un vrai débat sur l’immigration

Personne n’est dupe, la natalité ne se décrète pas. Le choix d’avoir des enfants est sensible à la marge aux politiques publiques (système de garde, allocation, etc.), mais il obéit à des ressorts profonds. L’immigration, en revanche, se régule facilement à coups de circulaires. Il suffit d’ouvrir les vannes pour ressentir l’énorme pression des pays du Sud.

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L’énorme problème, qui n’a pas échappé à François Bayrou, mais sur lequel l’AFP et les commentateurs sont passés très vite, est que les immigrés d’aujourd’hui sont les retraités de demain, et les bébés actuels, les retraités du futur. « L’immigration ne règle donc nullement le problème du financement des retraites, écrit l’ancien ministre dans sa note. Les nouveaux arrivants finissent eux aussi par vieillir. » Et de citer une étude de l’ONU de mars 2020, qui a « démontré par l’absurde que l’immigration ne constituait pas la solution pour pallier la baisse des actifs ». Pour stabiliser le rapport entre les actifs et les inactifs, il faudrait théoriquement, en France, 94 millions d’immigrés en cinquante ans !

Le tout pour un résultat nul, en dehors d’un peu de temps gagné. Sans réforme drastique des règles (retraite à 70 ans ? diminution de 20 % des pensions ?), augmenter le nombre de participants ne change pas la physionomie du jeu. Cela fait seulement reculer l’échéance. Le sauvetage de la retraite par répartition par la seule démographie devient une pyramide de Ponzi géante, dans laquelle l’argent des derniers arrivés alimente la rente des premiers servis, à une échelle qui fait passer Bernard Madoff pour un farceur. Parler de la natalité des immigrés comme d’une planche de salut miracle pour un système social français inchangé, c’est rêver sans le savoir d’arnaque légale. Ou alors, il faut monter de plusieurs crans dans le cynisme : les étrangers rentreraient dans leur pays après avoir cotisé, privés de tout droit à pension dans le système français. Ils deviendraient ce que l’écrivain britannique John Berger appelait des « travailleurs immigrés immortels », « parce que continuellement interchangeables. Ils ne sont pas nés. Ils ne se sont pas élevés. Ils ne vieillissent pas.[…] Ils ont une fonction unique : travailler. » La misère est telle en Afrique que les candidats se bousculeraient probablement si quelqu’un leur proposait ce marché de dupe qui, pour le coup, ferait vraiment de l’immigration « une chance pour notre pays ».

L’immigré, concurrent du robot

Les gains de productivité constituent une manière moins sordide de sortir de l’ornière le système de retraites. Grâce aux machines-outils et aux ordinateurs, moins de salariés produisent plus de richesses (si ce n’était pas le cas, le système se serait déjà effondré depuis longtemps). Il faut donc continuer à moderniser nos fermes, nos bureaux et nos ateliers, tout en sortant progressivement d’un financement des retraites par des ponctions sur les salaires. C’était le sens de l’étrange proposition de Benoît Hamon en 2017 : faire cotiser les robots. Le candidat du PS l’avait mal expliquée, peut-être pour ne pas aborder une vérité qui embarrasse autant à gauche qu’au Medef (mais sur ce dossier, c’est la même chose). Qu’il s’agisse de cueillir le raisin dans les vignes, de tuer les bovins à l’abattoir ou de balayer un aéroport, l’immigré concurrence le robot. À son corps défendant, il freine la modernisation de l’économie. Exemple, le ramassage des poules dans les élevages. Deux types d’entreprises se partagent actuellement ce marché à faible rentabilité : celles qui emploient des machines« moissonneuses à poules » et celles qui emploient des étrangers, souvent clandestins. Très peu de Français gardent longtemps ce travail épouvantable, réalisé dans la puanteur, pour à peine le SMIC. Les nationaux y viendraient-ils, si les salaires étaient augmentés ? Peut-être, mais c’est économiquement irréaliste. Les éleveurs français sont en concurrence avec les Néerlandais, les Danois, les Allemands… Or, ils sont déjà handicapés par le poids des cotisations, en hausse permanente pour cause de déficit de la Sécurité sociale. Ces vingt dernières années, nos dépenses publiques ont augmenté de près de quatre points de PIB, ce qui est énorme. Le financement des retraites explique les deuxtiers de cette hausse.

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Non-dit syndical

Interrogé sur ces sujets délicats, les syndicalistes d’appareil enfoncent les portes ouvertes de la générosité sans risque : égalité de traitement, pas de discrimination, un travailleur est un travailleur. Certes, mais faut-il les faire venir de l’autre rive de la Méditerranée ? Sur ce point, motus. À titre personnel, la nomenklatura syndicale n’a jamais été concernée. Ses membres viennent à une écrasante majorité de la fonction publique, où la xénophobie est légalisée : 5,4 millions d’emplois publics sont fermés aux non-Européens. Aucune centrale syndicale n’a jamais pris position fermement pour que cela change.

Les syndicalistes de terrain du secteur privé, quant à eux, ne sont pas dupes. À hauteur d’atelier, l’alternative est en général simple : à salaire constant, soit on modernise pour réduire la pénibilité, soit on va chercher des Moldaves, qui tiendront un an, puis seront remplacés par des Maliens, etc. Mais comment le dire de nos jours, sans être taxé de xénophobie primaire ? Peut-être en réformant d’abord le système de retraites, pour le placer sur une trajectoire tenable. Cela ne suffira pas à parler sereinement de l’immigration, mais c’est un préalable indispensable. N’oublions pas, en effet, que derrière les polémiques liées à l’islam, à l’éducation, au choc des cultures et aux banlieues, l’immigration est aussi un enjeu économique.

Un bon film israélien est-il un film anti-israélien?

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Avshalom Pollak et Nur Fibak dans "LE GENOU D'AHED" film de Nadav Lapid (2021) © PYRAMIDE FILMS

À propos du film « Le genou d’Ahed » du réalisateur israélien Nadav Lapid


Le prix de la notoriété

Il était une fois un cinéaste, dont l’ego se sentait à l’étroit dans son tout petit pays, Israël (27 000 km2, 152ème par la taille et 0,1% des terres émergées). Il ambitionnait de toucher plus que ses neuf millions de compatriotes (à peine 0,01% de la population mondiale).

Nadav Lapid, c’est son nom, savait que le talent ne suffirait pas, même s’il en avait beaucoup. En revanche, il comprit qu’il pouvait gagner les cœurs de la moitié de la planète en diffamant son pays. Sa capacité de dénigrement lui valut des prix internationaux, dont le Prix spécial du Jury à Cannes, en 2021, pour « Le genou d’Ahed » sorti sur les écrans français la semaine dernière.

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Le genou d’Ahed. Le genou de qui?

Elle s’appelle Ahed Tamimi. C’est une jeune Arabe israélienne photogénique, qui rêve à voix haute, très haute, de remplacer l’État juif par une Palestine Judenrein. Ses parents, qui dirigent l’un des clans les plus puissants de Cisjordanie, la mettent en scène depuis sa plus tendre enfance, dans des réalisations Pallywood cadrées serrées pour que le spectateur voie le contraire de la réalité : une enfant qui jette des pierres à des brutes lourdement armées, alors que la scène est jouée dans l’intimité d’un public exclusivement composé de journalistes bienveillants, qui l’ont sacrée « icône de la résistance. [1] »

Ahed Tamimi est un croisement entre Leonarda (celle qui a ridiculisé le président Hollande), et Assa Traoré (qui ridiculise les valeurs de la France).

Les clips de propagande, où Ahed attaque à mains nues des soldats armés et immobiles – à qui leur hiérarchie a interdit de céder à la provocation -, sont réactualisés chaque année, depuis ses sept ans. Elle a tout d’une image en deux dimensions, car son CV ne contient rien d’autre, contrairement à celui d’une de ses cousines, qui peut s’enorgueillir d’avoir participé à un attentat à Jérusalem ayant causé en 2001, la mort de 15 civils (dont 7 enfants et une femme enceinte) et de 130 blessés et mutilés [2].

Ce CV limité à d’unilatérales anicroches télévisées explique peut-être pourquoi le metteur-en-scène-héros-militant-antisioniste n’a gardé de son projet originel que le titre et qu’il a axé son film sur lui, lui-même, lui personnellement, lui en personne.

La circoncision n’est pas un vaccin contre la c***erie

Les philosémites et les antisémites ont un point en commun : ils croient que les juifs sont plus intelligents que la moyenne. Les uns et les autres ont tort. La preuve par Bezalel Smotrich, un député de la Knesset, qui a twitté, en 2018, son regret que l’icône n’ait pas pris une balle dans le genou, ce qui l’aurait privée de sorties.

Le compte Twitter dudit Smotrich a été suspendu et toute la classe politique israélienne lui est tombée dessus à bras raccourcis. C’est ce genou virtuel qui a donné son titre au film de Lapid, film que les critiques français ont encensé, se réjouissant avec gloutonnerie de son agressivité envers son pays d’origine : « Le genou d’Ahed : étonnant, radical, puissant et inoubliable. Le cinéaste israélien ne lâche rien et dénonce avec férocité la situation politique [3]. »

« Il tord le cou à Israel dont il dénonce une nouvelle fois la politique sans prendre de gants. Ou plutôt si, des gants de boxe. … symbole des maux de la société israélienne…[4] »

A lire aussi: Politique israélienne: Bennett était le choix le plus casher

« Poétique militante … discours franchement hostile à la politique israélienne… discours politique limpide, … film exigeant et révélateur du malaise que traverse la société israélienne aujourd’hui. [5] »

De quoi le Prix du Jury 2021 à Cannes est-il le nom ?

L’inaction du film a lieu au milieu de nulle part : « Y., cinéaste israélien, arrive dans un village reculé au bout du désert pour la projection de l’un de ses films. Il y rencontre une fonctionnaire du ministère de la culture, et se jette désespérément dans deux combats perdus : l’un contre la mort de la liberté dans son pays, l’autre contre la mort de sa mère. [6] » Que se passe-t-il dans le film ? Rien de plus que ce que décrit le pitch, avec du verbiage, tout le verbiage, rien que du verbiage…

Le seul intérêt du film réside justement dans le non-lieu de cette inaction : le spectateur sait qu’il s’agit de l’entité sioniste, honnie des deux côtés de l’écran. Il est venu pour ça et en veut pour son argent.

L’argent ? Deux scènes se télescopent : le générique, mentionnant les subventions données au film par l’État d’Israël, et les cent pas exaltés du personnage principal, qui pontifie sur l’absence de liberté régnant en son pays, particulièrement en matière artistique. S’il avait été cohérent, le « héros » à l’ego boursouflé (avatar du metteur en scène) aurait refusé les subventions… Et entamé une psychanalyse !

La distinction cannoise récompense « la guerre par d’autres moyens », qui a pour objectif d’isoler l’État juif parmi les nations, comme les individus juifs l’ont été dans les nations d’avant-guerre.

A lire aussi: 11-Septembre, vingt ans après

Questionnement et renouvellement du sens

« Le genou d’Ahed » est, probablement à l’insu de son auteur, une métaphore du paradoxe des nantis dans notre société. Pour les Occidentaux rassasiés, la course à la survie, devenue caduque, a laissé un vide où se trouvait l’élan. L’individu n’a plus d’autre besoin que celui de se sentir indispensable. Pour cela, il a … besoin d’un autre, qui a besoin de lui. C’est ainsi qu’il a élu l’Autre victime ontologique, parée de toutes les qualités et méritant tous les privilèges.

L’injure faite à l’Autre compte plus, à nos yeux, que la menace contre nos vies. Le tweet de regret d’un élu israélien, désavoué par le public et les autorités de son pays, mais sanctifié par une intention de film, est vécu par les activistes français comme une menace plus réelle et plus grave que les agressions physiques d’Ahed Tamimi contre de jeunes appelés de son âge.

Son genou inspire une compassion infinie, dont il ne reste pas une miette pour les Juifs que sa parole appelle à exterminer. Au point que ses incitations au meurtre sont passées sous silence par les intarissables bavards palestinolâtres.

Qui ne dit mot, consent.

CHRONIQUES EN BLEU BLANC ROUGE: 2019-2020

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[1] https://www.ouest-france.fr/culture/dans-la-famille-tamimi-desobeit-en-famille-5978071#, https://www.france24.com/fr/20180729-ahed-tamimi-liberee-retour-cisjordanie, express.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/l-icone-de-la-resistance-palestinienne-est-sortie-de-prison_2028329.html, https://www.liberation.fr/planete/2018/07/29/l-ado-palestienne-ahed-tamimi-liberee_1669506/, https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/07/29/la-jeune-palestinienne-qui-avait-gifle-des-soldats-israeliens-a-ete-liberee_5337165_3218.html

[2] https://www.i24news.tv/fr/actu/international/ameriques/140141-170314-les-usa-poursuivent-une-terroriste-implique-dans-un-attentat-a-jerusalem-en-2001

[3] https://plus.lesoir.be/396068/article/2021-09-21/le-genou-dahed-etonnant-radical-puissant-et-inoubliable

[4] https://www.parismatch.com/Culture/Cinema/Le-Genou-d-Ahed-de-Nadav-Lapid-la-critique-Cannes-2021-1747098

[5] https://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/sorties-de-films/le-genou-d-ahed-brulot-sans-concession-du-cineaste-israelien-nadav-lapid-sur-son-pays_4749577.html

[6] https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=273911.html

Jonathan Siksou, le piéton de Paris

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Jonathan Siksou publie "Capitale" (Le Cerf, 2021) © HANNAH ASSOULINE

Avec Capitale, Jonathan Siksou prend dignement la succession de Léon-Paul Fargue. Traversant en toute liberté l’histoire de Paris, lâchant çà et là anecdotes et citations, il conduit le lecteur à travers une pérégrination où la rêverie et l’humour le disputent à l’érudition. Ce grand livre a déjà reçu le prix Transfuge du meilleur essai et c’est mérité. Et on ne dit pas ça parce qu’il écrit aussi dans ce journal !


La capitale se meurt, la capitale est morte ! En quelques années, nous aurons vu Paris céder au tout-trottinette et au laisser-aller, disparaître sous des monceaux de tôles de chantier, des kilomètres de rubalise, des tonnes et des tonnes d’herbes folles… Comme un grand navire rouillé, déjà tout penché, abandonné à quai par des armateurs incapables, l’une des plus belles cités de la planète, la Ville lumière des artistes de la Belle Époque, la capitale aux cent villages de Hugo, Balzac et Dumas, cette mutante Babylone-sur-Seine, constamment embellie par nos souverains – de Philippe-Auguste à Louis XV, d’Henri IV à Napoléon III – de cours ombragés, de places monumentales et d’artères bien taillées, ce chef-d’œuvre enfin de tous les arts français finit à l’échouage.

Prolixité pince-sans-rire

Aux nostalgiques et aux rêveurs qui souhaiteraient en retrouver les beautés et les mystères – mieux, à tous ceux qui voudraient en redécouvrir l’esprit, je livre ce simple conseil : se jeter sans idée préconçue dans la promenade inspirée, savante et baroque tout à la fois, que nous propose Jonathan Siksou. Capitale se présente sous la forme d’une pérégrination libre, roborative et drôle, souvent jouissive… Si un bon livre est celui qui vous entraîne dans un univers à part, vous stimule la gamberge et enrichit vos références, alors celui-ci n’est pas le plus mauvais. Une infinité d’auteurs avaient livré leur regard sur notre capitale ; peu l’avaient fait, je trouve, avec autant de prolixité pince-sans-rire.

A lire aussi, Josepha Laroche: L’agenda politique caché derrière la zadisation de Paris

Un exemple de ce que j’avance ? « Il manquait un trait d’union entre Marie de Médicis et Jeff Koons ; en 2019, la mairie de Paris répara cette erreur en inaugurant, Cours-la-Reine, Bouquet of Tulips, “cadeau” chèrement acquis au médiatique Américain en signe, paraît-il, de son amour débordant pour ma ville. Le résultat est un machin aux couleurs vives de douze mètres de haut surélevé par un cube en béton qui écrase le délicat Pavillon Ledoyen et un charmant bassin début de siècle (vingtième). »

Jonathan Siksou © HANNAH ASSOULINE

Obsédé par l’histoire

Pour autant, Jonathan Siksou n’est pas un râleur-né ; et sa capacité d’émerveillement est plus marquée que ses haussements d’épaules. Comme le chroniqueur Louis-Sébastien Mercier, l’abbé Mugnier, pilier de salons, ou Sacha Guitry, Roi de Paris, qu’il évoque parmi tant d’autres, notre guide sait frapper sans choquer, émouvoir sans jamais peser. Certes, ruines, morts, disparus et oubliés peuplent ses pages un tantinet foutraques – mais sans tristesse. Un homme qui cite aussi volontiers G. Lenotre que Bruno Fuligni, et lit les indications de son réveil digital comme les dates de l’Histoire, ne saurait se laisser gagner à la morosité…

L’auteur l’avoue au demeurant : c’est un obsédé. « Obsédé par l’histoire, précise-t-il décemment, et, être né et avoir vécu toute ma vie à Paris n’arrange rien. » De l’éléphant de l’Étoile à celui de la Bastille, de la brasserie Demory aux crocodiles disparus du Triomphe de la République, il s’amuse à nous étonner de cent détails inutiles, et nous régale de mille anecdotes à peu près méconnues, comme s’il s’agissait de tester l’étendue de notre propre faculté à capter les vétilles… Certaines notations sont cependant moins anodines que d’autres ; et l’on apprend au creux de ces pages – ô scandale – la disparition politiquement correcte de la statue de Voltaire, square Honoré-Champion !

A lire aussi, Jonathan Siksou: Les emmerdes de Bruno Léandri à l’étranger

À la façon d’un Amateur entrouvrant les portes de son cabinet de curiosités, Jonathan Siksou nous comble par ailleurs des citations qu’il a chinées dans la vaste brocante de sa bibliothèque parisiophile. Collectionneur averti de remarques piquantes et de phrases bien senties, il emprunte allègrement aux érudits. À force, on pourrait craindre que ce brillant conservatoire ne vire un peu au bric-à-brac ; heureusement, la finesse du connoisseur, chaque fois, nous sauve de l’inventaire stérile. Et les exergues se succèdent en définitive, comme autant de repentirs, à moins qu’il ne s’agisse de provisions d’intelligence…

De page inattendue en page imprévisible, il devient délicieux de faire son marché dans un tel foisonnement de références – quitte à détourner celles-ci, pour les utiliser à l’appui de réflexions plus générales… Voici, par exemple, cette apostrophe irritée de M. Flaubert – à ressortir au moment du bicentenaire : « Va te faire foutre, troupeau, je ne suis pas de la bergerie ! » Et cet avis du préfet Rambuteau qui n’est pas sans écho avec la gouvernance actuelle : « Les Parisiens sont comme des enfants ; il faut sans cesse leur occuper l’esprit, et, si l’on ne veut pas leur donner tous les mois un bulletin de bataille ou une constitution tous les ans, il est bon de leur offrir tous les jours quelques travaux à visiter, quelques projets d’embellissement : c’est une soupape à leur besoin de nouveauté, à leur tempérament frondeur, à leurs discussions. » Entre de grands travaux, même envahissants, et notre petit virus, le choix de la plupart d’entre nous serait vite fait.

Jonathan Siksou, Capitale, Le Cerf.

Capitale

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Roland Jaccard m’avait montré ses deux flacons de Nembutal…

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Roland Jaccard Photo: Hannah Assouline

Simon Collin se souvient de son bon ami Roland Jaccard, disparu il y a 10 jours.


Roland m’avait montré ses deux flacons de Nembutal, que lui avait fourni un cinglé qui traduisait ses livres en mexicain. Il m’avait poursuivi pour que j’en avale une gorgée, car parait il cela détendait.

J’ai reçu lundi matin un SMS de Roland Jaccard, «tu l’attendais, je l’ai fait ».
Il avait avalé les flacons.
Si la vie nivelle les hommes, la mort révèle les hommes éminents.

Lors de notre dernier dîner il me parlait des faux comptes Tinder qui lui écrivaient, d’une téléréalité belge et de son amour pour Zemmour

Je me souviendrai de ce jour où il m’avait dit que chaque suicide est un poème sublime de mélancolie : « Où trouves-tu, dans l’océan des littératures un livre surnageant qui puisse lutter de génie avec cet entrefilet : hier, à quatre heures, une jeune femme s’est jetée dans la Seine. »

Tout captait son attention

Il me revient une dégaine de routard du crime arrêté dans un bowling de province, avec les yeux d’un petit garçon. Il portait des Ray Ban et quand il enlevait ses lunettes, cela voulait dire que ses ennuis conjugaux allaient commencer. Il tenait des propos apocalyptiques avec une voix d’outre-tombe tempérés par des vieux slow de C Jérôme et des images qu’il pensait sexy et qui n’étaient que vulgaires.

Bienveillant, d’une ironie légère et désenchantée, il enchantait pourtant le monde à travers le filtre de sa mélancolie. Car s’il passait tout au crible, aussi vif et rapide qu’un smash, tout captait son attention, rien ne lui était indifférent et surtout pas vous-même. Lui qui connaissait si bien les gouffres savait avec une immense gentillesse vous retenir au bord de l’abîme mais sans leçon, sans façon et presque sans y penser.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Roland Jaccard a tenu parole

Il savait que les filles sont des jouets dangereux et que mêmes les plus douces sont truffées au cyanure. Il n’aimait d’ailleurs que celles qui traversent le monde comme un rasoir ouvert. Celles qui crient au loup que pour mieux le connaître. Celles qui sont extraordinairement sophistiquées et dont tout l’art consiste à paraître naturelles et spontanées. Celles qui sont si frêles que chacun de leur pas donne l’impression qu’elles s’envolent anywhere out of the world. Celles qui ressemblent à Lilith, la nymphe de la perversité dont la haine aiguillonne les désirs. Celles qui ne veulent pas être respectables car les filles respectables ne sont pas attirantes. Celles qui refusent de se laisser embêter pour la bonne raison qu’elle ne s’embêtent pas. Celles qui parce qu’elles sont persuadées qu’on ne la leur fait pas, sont les proies les plus faciles. Celles pour qui le monde tourne autour pendant qu’elles tournent autour de leur nombril. Celles qui ont la peau lisse des lycéennes qui ne se sont pas frottées à la vie. Celles dont la scandaleuse beauté ne sert qu’à affirmer le dégoût de la vie. Paraît-il qu’il faut admirer pour aimer et mépriser pour jouir. Etait-il un vampire qui suce le cœur de gamines à peine écloses, et qui les chasse ensuite en murmurant à l’instar de Louise Brooks, «enfin seul » ? Toutes ses ex étaient des poupées schizophréniques à l’allure de vamp de science-fiction, des nymphettes dont les cheveux dénoués inspiraient quelque révolte gaie ou des flappers qui se seraient prises pour Lou-Andrea Salomé.

Quel héritage !

Son père et son grand père s’étaient suicidés à 80 ans. Il n’avait pas de frère, pas d’enfant, pas de cousin. Sa famille, ce n’était pas les êtres auxquels l’unissaient ce qu’il est convenu d’appeler les liens du sang, mais c’était eux, ces rebelles, ces anarchistes lyriques, ces bandits d’honneur et ces gueux révoltés, ces exilés spirituels dont les livres, qui lui brûlaient sa vie, avaient tous été écrit super flumina babylonis. Il disait en riant que s’il avait une quelconque gratitude à l’égard de ses parents, c’est de ne jamais avoir fondé une famille… tout juste une association de malfaiteurs. Il pensait que nous avions des enfants pour combler notre narcissisme, notre désir d’absolu et finalement pour nous tromper nous-même.

Roland Jaccard c’était cette découverte abrupte que l’humanité est animalité, que l’homme est mauvais dans son essence, mais aussi, par-delà la tristesse sourde qui suinte du livre comme une sueur de sang, ces moments de grâce éblouissante, de désespoir et d’érotisme, de comique à en pleurer.. Cette sensation unique d’un voile opaque qui se déchire, cette lumière comme un laser trouant les ténèbres, cette révélation soudaine de ce qu’est que la vie, ses saloperies, et ces épiphanies, ce fumier sur quoi éclosent des orchidées miraculeuses.

À lire aussi, Soleil Håkansson: La promesse d’une fiole

Depuis 60 ans, Roland Jaccard annonçait chaque année son suicide. La mort était pour lui l’infini à la portée de chacun. Il reculait chaque jour la date, cédant sa place a plus pressés que lui. Et puis le temps aidant, n’ayant plus aucune raison de vivre, il avait perdu celle de mourir. Il avait donc fini par se détacher de tout, y compris du désespoir. On avait l’impression qu’il avait retrouvé le scénario de sa vie dans ses archives, mais que les acteurs se souvenaient à peine des tirades et les déclamaient sans conviction. Lors de notre dernier dîner il me parlait des faux comptes Tinder qui lui écrivaient, d’une télé réalité belge et de son amour pour Zemmour.

Le soir de ma vie est le jour de ma gloire

Un ami lui avait écrit « trop tard pour se suicider, Roland. Tu feras ça dans une autre vie. Celle-ci il faut la souffrir jusqu’au bout. Passé l’écœurement tu y trouveras du plaisir »

Un de ses derniers livres s’appelait John Wayne n’est pas mort. On espère alors que même son suicide soit de la frime, une manière frauduleuse d’acheter un ticket pour l’éternité. Que celui qui intitulait ses mémoires Ma vie et autres trahisons soit un imposteur. Officier de propagande au ministère de la Mort, il pactiserait avec l’ennemi et quêterait les faveurs d’un public qu’il tente depuis des années déjà d’éblouir en jouant les virtuoses du suicide dandy.
Comme tous les nihilistes, il attendait un miracle : celui de sa propre mort. Ce miracle devait ne jamais se produire. Il est là pour l’éternité, dans la cavalcade de ses désirs.

C’était dans un cliquetis de squelettes, sa dernière valse avec les fantômes de nos illusions, la danse macabre du cimetière de la morale et la rumba des swingueurs de néant.

Il est mort comme il a vécu, dans un bric-à-brac de brocante, vendu au poids parmi tous les post scriptum de l’existence. Quant à sa vraie vie, il la préserva en l’éloignant de la terre ferme et en lui refusant le permis d’accoster, dans l’espoir qu’elle sera à elle-même la terre de son naufrage. Il aurait pu finir tel Schopenhauer « Eh bien ! Nous nous en sommes bien tirés. Le soir de ma vie est le jour de ma gloire, et je dis, en empruntant les mots de Shakespeare : « Messieurs bonjour, éteignez les flambeaux, le brigandage des loups est terminé. »

MA VIE ET AUTRES TRAHISONS

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Eric Revel: le déclin, pire, l’abîme…

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Le journaliste Eric Revel © ETIENNE CHOGNARD/TF1/SIPA Numéro de reportage : TF135104089_000029

Le journaliste publie son nouvel essai, Fenêtre de tir, la présidentielle et le grand retour de l’ordre, le 7 octobre (Ring Editions)


Je cherchais un titre pour ce billet. J’avais déjà « le déclin » mais j’avais du mal à trouver le second mot qui, dans mon esprit, devait signifier que la France était atteinte en profondeur. Davantage par le délitement de ses institutions, de ses services publics, par l’éclatement de la communauté nationale en mille communautarismes, par la disparition de l’autorité à tous niveaux et la perte de notre civilité commune, que par l’industrialisation disparue de notre pays et dont l’absence est responsable de tant de drames sociaux et de misères personnelles.

Je ne parvenais pas à trouver ce substantif décisif, hésitant entre « dilution » et « toucher le fond », quand j’ai eu la chance d’avoir entre les mains l’essai d’Eric Revel Fenêtre de tir, qui sera publié le 7 octobre chez Ring. Déplorant le naufrage de la France – qualifié d’abîme -, l’auteur en appelle à un sursaut sur tous les plans, qui imposera principalement un retour de l’autorité. C’était « abîme » qui me manquait et dont j’ai hérité grâce à ce livre. Une distinction doit en effet être faite entre le déclin, sur lequel il y a quasiment consensus de tous les responsables politiques, et l’abîme.

A lire aussi, du même auteur: Que manque-t-il à Eric Zemmour?

La conscience du déclin industriel de la France est apparue cruciale, terrifiante, au début de l’année 2020 quand la pénurie de masques, par exemple, nous a frappés de plein fouet. Certains n’avaient pas attendu cette crise pour ouvrir les yeux. On pourra dire ce qu’on voudra d’Arnaud Montebourg, il n’empêche qu’il a perçu, plus vite que d’autres, la plaie nationale de cette industrialisation défaillante et de la délocalisation de beaucoup d’activités essentielles dans d’autres pays moins regardants sur le plan social. Le déclin a une définition très concrète qui renvoie à des déficits, à des territoires négligés, voire abandonnés, à des faillites, à une sinistrose sociale et économique, à une désertification, à la réalité d’une France coupée en deux, celle des grandes métropoles et celle d’un pays se sentant oublié et qui a donné ses plus importants bataillons aux Gilets jaunes.

Au fond du trou

Mais ce constat, résultant de politiques calamiteuses, pourra être réparé par d’autres politiques parce que, au fond, il suffirait d’une volonté, d’une constance, d’une action, pour combler ce que la réalité d’aujourd’hui a de déplorable. Pour refaire de la France un pays qui, après avoir pleuré ses manques, pourrait les compenser et se féliciter de ses avancées.

Certes les difficultés ne seraient pas minces. Il n’est toutefois pas si utopique de restaurer un tissu industriel et de reconstituer ainsi un pays qui n’aurait plus l’impression d’être ici ostracisé parce qu’il aurait été privilégié là.

L’abîme fait référence à une France au fond du trou, engluée dans un désastre d’autant plus irrésistible qu’il paraît concerner toute la structure nationale, son école, sa justice, ses cités parfois autarciques et imprenables, sa population française de coeur ou par décret, sa politesse collective, sa police, son pouvoir présidentiel, ses citoyens.

À l’évidence il ne suffirait pas de se relever les manches pour éradiquer un climat de morosité absolue, pour extirper le poison coulant dans les veines de notre pays et lui redonner confiance en lui-même. Il faudrait non seulement de l’autorité – Eric Revel a raison – mais plus encore, la vertu qui fait défaut partout, surtout au sommet de l’Etat: le courage.

Discours radicaux

Ce n’est pas en un quinquennat que le sursaut nécessaire pourrait être accompli. En tout cas il serait déjà engagé. Je n’ose imaginer les efforts qu’une démocratie rénovée, à la fois humaine et efficace, devrait accomplir sur le long terme pour rattraper des années de démission institutionnelle, sociale et régalienne. Elle aurait à substituer à un conglomérat du mépris une civilisation du respect, à des communautés sans foi ni loi une société de la concorde et du rassemblement.

A lire ensuite, Cyril Bennasar: L’islamo-catholicisme de Patrick Buisson

Ce futur ne sera jamais notre lot si nous continuons à faire preuve de cette démagogie, de cette faiblesse effrayante, destinées seulement à nous démontrer que nous sommes bons, mais en oubliant l’intérêt et le destin de la France ; et de la France dans le monde. La distinction entre le déclin surmontable et l’abîme inéluctable me semble d’autant plus pertinente qu’elle explique en grande partie les discours extrémistes et radicaux, même si les angoisses ne sont pas les mêmes (heureuse élection tout de même de Yannick Jadot contre Sandrine Rousseau, éco-féministe intégriste).

Leur tonalité laisse entendre, contre la gauche et la droite conventionnelles, que les politiques classiques ne sont plus vraiment agréées, parce qu’elles ont échoué et laissé le citoyen sur sa faim, au fil des engagements non tenus et d’une République très douée pour le verbe solennel mais moins pour la sauvegarde de son identité. La réalité, sur quelque plan que ce soit, n’autorise plus un discours mièvre ou tiède.

Le déclin nous laisse une chance. L’abîme ferait de notre renaissance un miracle.

10 raisons pour lesquelles Zemmour pourrait être élu

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Eric Zemmour invité de Patrick Roger sur Sud Radio le 27 septembre 2021 . Image Capture d'écran YouTube.

Même si l’establishment fera tout pour l’empêcher d’accéder à l’Elysée, et malgré de gros handicaps (pas de parti, pas de fortune colossale), Eric Zemmour, s’il se décide, a de véritables atouts pour l’emporter. Car, comme Emmanuel Macron en 2017, il est dans l’air du temps.


Comme Emmanuel Macron en 2017, Eric Zemmour est neuf en politique. Certes, dans ses éditoriaux, il fait de la politique depuis 30 ans. Il a cessé depuis longtemps de poser les questions comme tant de ses confrères journalistes qui croient encore qu’ainsi ils sont neutres… À la place, il assène ses vérités. Mais en tant qu’homme politique professionnel, il est neuf. Les Français pourront donc, comme avec Macron, « essayer autre chose ».

Il arrive au bon moment. Les statistiques tirées de France Stratégie par Causeur ne laissent plus de place au doute. Il y a une augmentation du nombre de naissances d’enfants de parents extra-européens, maintenant sur tout le territoire français, et pas seulement autour des grandes métropoles comme Paris, Marseille ou Lyon. Jusque 45% dans certains quartiers de Poitiers, ville ô combien symbolique. Il y a donc bien à l’œuvre un changement de peuple en France. Même Christophe Barbier l’a admis à C dans l’air : l’islam peine à s’intégrer [1]. Ça ne risque pas de s’arranger en cas de nouvelles vagues migratoires. Avec un minimum de 260 000 entrées légales par an en France déjà en 2017 [2], c’est 26 millions sur un siècle (!) et on ne vous parle même pas des 300 000 personnes en situation irrégulière [3] et de la fécondité supérieure des femmes immigrées à celle des indigènes. Dans ce contexte, Zemmour peut, à défaut de l’empêcher, freiner cette évolution. Il semble le seul qui veuille tenir cet engagement. 

A lire aussi: Le Z et l’hologramme

Cohérence idéologique. Le programme politique de Z, c’est Zemmour lui-même. Autant les spin-doctors d’Emmanuel Macron, en permanence dans l’ambiguïté, doivent s’arracher les cheveux pour accoucher d’un message cohérent, autant les lieutenants de Zemmour n’auront qu’à puiser dans les mannes de leur maître et de ses ouvrages. Il a peu varié depuis 25 ans. Zemmour voit une sorte de resucée du blocus continental des Anglais contre Napoléon dans le récent épisode des sous-marins commandés puis annulés par l’Australie. L’invincible armada américano-anglo-australienne (AUKUS) part à l’assaut, cette fois, de la Mer de Chine [4]. Et la France, forte de sa gigantesque zone maritime polynésienne, gêne considérablement les Anglo-américains dans le Pacifique, à condition de ne pas donner l’indépendance à la Nouvelle-Calédonie. 

Grande culture. Contrairement à la vulgate, Zemmour n’est pas obsédé par l’Islam et l’identité. Ses cinq ans chez Ruquier (On n’est pas couché) et ses deux ans de Face à l’Info (CNews) démontrent qu’il est multi-sujet. Il a une prédilection pour la politique française mais peut assurer sur le Brexit, les allégations de fraude électorale aux États-Unis, le Moyen-Orient et même… la Belgique dont il estime qu’elle est une création de l’Angleterre contre la France [5]. Sur tous ces sujets, il n’est pas toujours 100% pertinent mais il est assez rare – tout le monde peut en convenir – qu’il dise des bêtises, qu’on soit d’accord avec lui ou non.

Anti-libéral. Favorable tout de même à l’esprit d’entreprendre, Eric Zemmour pratique souvent un antilibéralisme proche de la caricature et un protectionnisme qui pourrait se heurter au principe de réalité dans un pays tourné vers l’export. Mais en France, l’anti-libéralisme est loin d’être une tare. C’est même plutôt un atout. Car comme le disait Friedrich Hayek, « lorsque la France sera libérale c’est que le reste du monde le sera ».

Anti-système. Zemmour n’est pas Trump, mais il y a des similitudes. Comme Trump, il est dans une forme de provocation permanente. Trump était contre le « marécage » (ainsi appelle-t-il l’establishment de Washington, les grands médias démocrates de la côte Est, comme le Washington Post). Zemmour indispose également l’intelligentsia progressiste (et maintenant woke) de France Inter à Libération, les artistes, les universitaires ; bref : la majorité des gens qui passent à la télé. Comme Trump, Zemmour, bien que plus raffiné et bien plus sophistiqué que le 45e président des États-Unis, est proche du peuple et ressent les émotions et les ressorts intimes de la population. Il peut en outre s’enorgueillir d’être d’extraction modeste.

Bretteur hors-pair. Peu d’intellectuels peuvent se targuer d’avoir déstabilisé Zemmour lors d’un débat. Beaucoup d’ailleurs refusent de l’affronter. Le « coincer » est une gageure. C’est dû en grande partie à ses convictions profondément ancrées mais aussi à sa technique rhétorique qui n’est innée qu’en apparence. En réalité, si vous revoyez des débats anciens, il a beaucoup progressé en assurance. Grâce aux nombreux livres qu’il a publiés, tout est en place : il n’y a rien de mieux pour penser que d’écrire. 

A lire aussi: Que manque-t-il à Eric Zemmour?

Champion de l’audimat. Attirer le public ne fait pas une élection, mais cela donne une indication de l’intérêt qu’il suscite. Le récent débat sur BMTV entre Eric Zemmour et son miroir inversé, Jean-Luc Mélenchon, a attiré 3,8 millions de spectateurs contre 1 petit million sur France Télévisions à la même heure entre Valérie Pécresse et Gérald Darmanin. 

De gauche à droite: Jean-Luc Mélenchon, Maxime Switek, Aurélie Casse et Eric Zemmour, le 23 septembre 2021 © Bertrand Guay/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22608460_000001

L’âge idéal. 63 ans, c’est le bon équilibre. Zemmour n’est pas cacochyme comme Joe Biden mais pas non plus jeunot comme Macron. Les Français n’ont plus envie de mettre un gamin aux commandes.

Volage. L’affaire de son amante à la Une de Paris-Match fait désordre auprès d’un électorat conservateur ? Pas si sûr. Cela le rend humain et… patriarcal. Un adjectif qui n’est pas du tout honteux à droite. Ainsi, sa misogynie (les femmes ne sont pas faites pour le pouvoir) n’est qu’apparente. En réalité, les femmes de droite hétérosexuelles binaires apprécient toutes les manifestations du pouvoir masculin chez Zemmour, bien qu’il soit petit et chétif : aisance financière, célébrité, esprit, intelligence, entregent, à-propos. Dans son genre très particulier, Zemmour est un mâle-alpha. Le vote féminin ne devrait pas trop s’en détourner. N’a-t-il pas répété à Toulon qu’il protégerait les femmes de l’immigration patriarcale ? Il pourrait tenir le même langage aux homosexuels.

Quant à sa détestable essentialisation des musulmans qu’il met tous dans un même sac confondant islamisme et Islam (et cette idée saugrenue que l’Iran aurait bien le droit d’avoir la bombe atomique si Israël la possède [6]), on peut constater que la nuance n’est pas son fort. Mais c’est aussi sa force. D’ailleurs, il est un signe qui ne trompe pas : l’affolement de Saint-Germain-des-Prés à la seule hypothèse de sa candidature.


La France n'a pas dit son dernier mot

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[1] Dans la tête d’Éric Zemmour #cdanslair 15.09.2022 – YouTube

[2] https://www.causeur.fr/chiffres-immigration-france-2018-michele-tribalat-162552

[3] https://www.lesechos.fr/2017/11/300000-etrangers-en-situation-irreguliere-en-france-selon-gerard-collomb-186468

[4] Éric Zemmour en conférence à Toulon – YouTube

[5] En 2010, dans On n’est pas Couché (repris par La Dernière Heure): « La Belgique est une invention de l’Angleterre pour emmerder la France après les guerres de Napoléon. Cela a duré un siècle et demi, mais cela finira par se briser, c’est inéluctable. »

[6] « Je ne vois pas au nom de quoi on interdirait à l’Iran d’avoir la bombe atomique. Si le Pakistan l’a (…), pourquoi pas l’Iran ? », Face à l’info, 8/12/2020, CNews.