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Vivre ensemble: et maintenant?

À l’époque de la guerre de tous contre tous, la famille reste la solution


Ce billet est la suite de l’article précédent qui a connu un vif succès NDLR.

Je reconnais que mon premier texte sur le vivre ensemble était nourri d’un passé et d’une mentalité révolus ; tous les commentaires que j’imagine en réponse auront leur pertinence : le temps a passé, la société a beaucoup changé, la France n’est plus la même.

Penser à un Paris et à une façon d’être d’antan n’apporte ni plus ni moins que la contemplation émue d’un film de Truffaut sur l’enfance. L’innocence, la naïveté et la nostalgie peuvent avoir teinté mon souvenir et avoir été reçues comme une inutile méditation réactionnaire.

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Il reste que vivre ensemble est bien la difficulté la plus grande à laquelle nous soyons confrontés : rapporter donc comment un médecin, sa petite famille et ses patients cohabitaient il y a quelques dizaines d’années relève bien d’une réflexion politique ; cela justifie de penser plus loin l’évolution que nous avons vécue dans ce pays. Ce qui nous caractérise à gros traits, la France comme le monde, c’est que la violence ne cesse de croître, entre individus, entre groupes, entre communautés et que l’Etat, le Léviathan, n’est plus en mesure, selon la formule consacrée, d’empêcher la guerre de tous contre tous, incapable désormais de jouer le rôle de médiateur, parce qu’incapable d’assurer la sécurité et la vie décente pour tous.

Antimoderne ou ringard ?

Deux personnalités médiatiques bien connues de Causeur et philosophiquement plutôt sur sa longueur d’ondes se sont affrontées il y a quelques mois dans une émission de débat comme il en existe toute la journée depuis des années. Le premier soutenait avec une particulière retenue que la dégradation de la société était la conséquence directe de l’effondrement de la famille et des valeurs traditionnelles (travail, fidélité, amour de la France); le second, pourtant de sensibilité réputée proche, se moqua copieusement de lui sur le ton Travail-Famille-Patrie, bonjour le pétainiste, vous n’avez rien de plus moderne à nous fournir comme solution ? Bientôt vous allez nous ressortir le mariage pour la vie, regardez-moi bien dans les yeux ! Les autres participants ricanaient avec un petit air gêné. Antimodernes d’accord, mais quand même, pas ringards à ce point !

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Pourtant, c’est bien ce modèle robuste de la famille qu’il faut continuer de regarder comme désirable et d’honorer. Bien sûr que la famille est porteuse de toutes les turpitudes possibles et de toutes les généalogies fragilisées ; qu’on peut y être malheureux et maltraité, en sortir en miettes etc ; la Bible et la tragédie grecque en sont tissées et c’est même pour cela que la psychanalyse a été inventée. Il n’empêche que, comme disait l’autre à propos de la démocratie, en matière d’édification, d’apprentissage de la différence, et de sécurité, la famille, c’est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres.

«9 jours à Raqqa» et «Notturno»: faire face

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Deux documentaires l’un quelconque, l’autre passionnant, se penchent sur l’après-Daesh.


Le malheur du monde, quand il est filmé, n’a le choix qu’entre deux poisons : le télévisuel ou le cinématographique. Sortis à quinze jours d’intervalle, deux documentaires s’attellent à l’après-guerre au Moyen-Orient avec des objectifs et fortunes diverses.

Dès l’abord, leurs titres distinguent les axes choisis, l’un littéral et tout-public (« 9 jours à Raqqa »), l’autre poétique et recherché (« Notturno »). S’opposent jusqu’aux conditions de tournage puisque Xavier de Lauzanne n’a passé que neuf jours dans la ville martyre, là où Gianfranco Rosi s’est immergé trois années le long de plusieurs frontières à guetter les soubresauts d’une vie qui reprend. Le télévisuel a un chemin tout tracé : la rencontre d’une grand reporter, Marine de Tilly, avec Leila Mustapha, nouvelle maire de Raqqa (en fait coprésidente du Conseil civil de la ville) dont elle doit rédiger la biographie en neuf jours. Le cinématographique, de son côté, est construit sur des séquences principalement mutiques et disjointes, faisant voisiner le clair et l’obscur.

Inattaquable, mais sans intérêt

Il est peut-être cruel d’opposer un maître du documentaire, Gianfranco Rosi (Ours d’Or pour le magistral « Fuocoammare – par-delà Lampedusa », Lion d’Or pour le très beau « Sacro GRA ») avec Xavier de Lauzanne, dont on découvre le travail par le biais de ce premier volet d’une trilogie « La Vie après Daesh ». Mais au-delà ce qui les sépare, on est bien obligé de parler d’ambitions et de qualité.

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« 9 jours à Raqqa » fait penser au mieux à un reportage étiré d’Envoyé Spécial, au pire à un matériau préparatoire qui n’aurait pas dépassé ce stade. Il est plat, didactique, encombré par la journaliste à l’air toujours ravi. La jeune mairesse kurde est bien sûr admirable, mais cela ne suffit pas à faire un film. Malgré les scènes prises sur le vif, l’admiration de ses pairs et la reconstruction qu’on positive, la vie ne passe pas. On dirait un safari où l’on vous fait trembler avec des lions qui ne viendront jamais. Et le final abominable conclut sur une dédicace à Emmanuel Macron du livre enfin publié.

Son titre pompeux, « La Femme, la Vie, la Liberté », nous donne vite envie d’oublier tout ça. On peut être inattaquable et ne présenter aucun intérêt.

« Notturno » est autrement plus complexe et intéressant. La construction du film, peu claire, fait la part belle aux plans de coupe sur des véhicules militaires et des combattants à l’arrêt dans ce qui ressemble au Désert des Tartares. Quelques blocs narratifs flottent au milieu. L’un des fils rouges, une pièce historique conçue et répétée en hôpital psychiatrique, donne lieu à des scènes médiocres et explicatives. L’absence d’ancrage – on ne sait jamais où l’on est, ni qui l’on regarde – entretient confusion et lassitude, comme si le symbolisme de l’humanité blessée devait suffire pour faire lien avec le spectateur. Contrairement à ce qui a été dit ici ou là, l’ « esthétisme » de Rosi n’est pas en soi un problème, mais qu’il ne soit pas parvenu à trouver une structure opérante pour « Notturno », oui.

Coulée de sang

Restent plusieurs moments inoubliables, comme cette chasse au canard menée par un motocycliste émacié et silencieux troquant son vieux solex pour un canot. Et une longue séquence réellement terrifiante où des enfants yédizis confient à une psychologue les atrocités qu’ils ont vues sous Daesh. L’un d’entre eux, bègue, contemple un mur de dessins colorés que tous ont griffonnés pour se libérer de leurs souvenirs, il tend la main et reconnaît le calife Abou Bakr al-Baghdadi dessiné par un autre que lui. Le raccord qui suit, sur une cour de prison vue de l’enceinte qui l’entoure, est proprement sidérant. Une porte s’ouvre au fond ; en sort un prisonnier vêtu d’une combinaison orange, puis un second puis une dizaine, une cinquantaine, comme une coulée de sang chaud, rappelant les méfaits de ces meurtriers.

© Météore Films

À l’opposé, on citera ce plan de bonheur fugace, peut-être le seul de tout « Notturno » . Un jeune couple, probablement turc, boit un verre la nuit, sur la terrasse en hauteur d’un café. Le jeune homme s’inquiète de la pluie qui menace, et sa compagne répond avec un sourire, « Qu’il pleuve ! ». De simples mots où se loge un instant tout l’amour du monde, des mots pour faire barrière au malheur comme ce dernier plan rappelant la fin des « 400 coups » , le visage buté d’un adolescent qui littéralement fait face…

La femme, la vie, la liberté

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« 9 jours à Raqqa » de Xavier de Lauzanne, en salles depuis le 8 septembre

« Notturno » de Gianfranco Rosi, en salles depuis le 22 septembre

Champ-de-Mars, tour Eiffel, Trocadéro: Retenez-la ou elle fait un malheur !

Laissée à l’abandon depuis des années, l’une des plus grandioses perspectives de Paris devrait bientôt être défigurée. Les réaménagements voulus par Anne Hidalgo tels que la « végétalisation en conteneurs » ne satisfont personne. Mais ce qu’Anne veut…


L’état de délabrement et de saleté du Champ-de-Mars ne cesse d’inspirer des protestations. Pourtant, la tour Eiffel et le jardin qui l’entoure sont célèbres dans la terre entière. Ayant longtemps fait la sourde oreille, la mairie de Paris a tout à coup annoncé un énorme et très coûteux projet. On sent qu’Anne Hidalgo y cherche une gloire écologisante. Cependant, ce remodelage conçu de façon unilatérale mécontente à peu près tout le monde. Même les promeneurs et les piétons vont y perdre. Nombre d’écologistes se positionnent déjà contre ce projet.

Les espaces verts diminuent

Plus d’espaces verts pour le public : telle est la grande promesse du projet d’aménagement englobant le Champ-de-Mars, la tour Eiffel et les jardins du Trocadéro. La communication de la mairie met l’accent sur quelques végétalisations inédites présentées comme autant d’avancées radicales, avec par exemple la « végétation en conteneurs » prévue sur le pont d’Iéna. Cependant, quand on fait le compte sur l’ensemble du site, on déchante. Par rapport à ce que l’on connaît et encore davantage en référence à ce que l’on a connu il y a quelques années, la superficie dévolue aux espaces verts diminue.

© Gustafson Porter + Bowman

Tout d’abord, il y a ces deux charmants jardins anglais adjacents à la tour Eiffel, avec étangs et rocailles rendus en pratique inaccessibles depuis quelques années, car murés pour des raisons incompréhensibles dans l’enceinte de sécurité de la tour. De plus, il est prévu de construire sur l’emprise du jardin d’importantes bagageries de part et d’autre des entrées.

Par ailleurs, le tapis de vert central serait rétréci d’un tiers en largeur au profit des allées en granulats. Ces pelouses sont particulièrement appréciées par le public en été. C’est là que tout le monde vient s’installer, voire pique-niquer en regardant la tour Eiffel. Elles procurent aussi un effet de rafraîchissement. Quelle idée saugrenue de les réduire !

Il faut probablement y ajouter la partie sud du jardin (côté École militaire) qui reçoit une noria de manifestations promotionnelles ces dernières années et accueille, à présent, le Grand Palais éphémère. Il faudrait être très optimiste pour penser qu’à l’avenir la mairie renoncera à cette commodité.

Au total, la diminution est de l’ordre de 10 % à 25 % selon les hypothèses retenues.

La tour Eiffel en 1900. D.R.

La disparition des rues traversantes

La plupart des jardins publics d’une certaine taille sont protégés par des grilles et soumis à des horaires. Ce régime est la façon la plus simple et la plus classique d’en assurer la sécurité. Le Champ-de-Mars est une exception. Il n’a pas de clôture et on peut s’y rendre à toute heure du jour et de la nuit. Cela résulte d’une conception très intelligente. Ce jardin est, en effet, traversé par un certain nombre de rues espacées avec régularité. Ces rues garantissent aux piétons la possibilité de rester en vue des voitures, de ne pas se sentir isolés et vulnérables. Certes, la synergie voitures-piétons est difficile à plaider de nos jours, mais elle est essentielle.

Est-il bien raisonnable de constituer un bloc végétal compact non protégé, allant du fond de la place du Trocadéro au parvis de l’École militaire ? Les maquettes présentées au public montrent le site sous un jour flatteur au cœur de l’été, avec beaucoup de monde. On a envie d’y être. Mais il faut aussi imaginer ces mêmes lieux en novembre, à la nuit tombée. Qui traversera le pont d’Iéna ou le jardin dans ces conditions ? Dans les années 1960, on voulait déjà écarter les flux d’autos des espaces destinés aux piétons. C’est comme cela qu’on a construit les fameuses « dalles ». On sait aujourd’hui que ce n’était pas une bonne idée.

La perspective à la française encombrée

Paris brille par ses fameuses « trouées » qui actualisent les perspectives à la française du Grand Siècle. La vue depuis le Trocadéro jusqu’à l’École militaire est l’une des plus extraordinaires, notamment par le fait qu’elle concerne des espaces verts et qu’elle passe de façon spectaculaire sous les immenses arches de la tour Eiffel. La grandeur de ce genre de perspective tient au fait que le regard glisse tout du long. Il faut du vide et une part de minéralité.

Malheureusement, les obstacles et édicules ne cessent de se multiplier. Il est envisagé d’encombrer le pont d’Iéna de containers de végétation. En outre, ce pont encadré par quatre cavaliers néoclassiques, avec des signatures comme celle de Préault, a une inspiration héroïque qui s’accorde mal avec les petites choses dont on va le verdir. Imaginerait-on de végétaliser les allées de Versailles ?

Restaurer la tour Eiffel et pas seulement la repeindre

On repeint régulièrement la tour Eiffel. Cependant, personne ne semble voir que le problème est de la restaurer. Cet édifice singulier est conçu par l’architecte Stephen Sauvestre pour l’exposition universelle de 1889. Le terme « universelle » a beaucoup d’importance. En effet, des expositions internationales ont lieu au xixe siècle, à la façon de nos salons professionnels d’aujourd’hui. Toutefois, elles mettent en valeur les pays industriels les plus avancés comme l’Allemagne ou l’Angleterre. La France mise sur la formule des expositions dites universelles. Ce qualificatif n’a pas un sens géographique, mais exprime l’ambition d’associer toutes les composantes de l’esprit de création et d’invention. En pratique, il s’agit d’ajouter à l’industrie les beaux-arts, domaine où la France a une grosse avance. Aucune idée n’est plus républicaine que le fait d’unir dans un même optimisme émancipateur le progrès scientifique et le déploiement des arts.

L’idée de Sauvestre reflète parfaitement cet état d’esprit. Il veut, en accord avec le commanditaire, Gustave Eiffel, que la tour soit une prouesse technique et une splendeur artistique. Il travaille son profil et son décor pour qu’elle soit élégante, pleine de fantaisie, presque festive. Le premier étage est enrichi d’une somptueuse ceinture de marquises. Le sommet est coiffé d’arceaux qui font fonction de dôme terminal.

Un demi-siècle plus tard, un classicisme brutal et épuré prévaut. Lors de l’exposition internationale de 1937, c’est le style qui inspire les pavillons de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique, ainsi que le palais de Chaillot (toujours visible). C’est à cette occasion qu’on dépose toutes les décorations de la tour Eiffel. La tour prend l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui, semblable à un grand pylône EDF.

Il serait temps de prendre conscience de l’état d’appauvrissement de notre tour Eiffel et d’engager une réflexion sur sa restauration.

Contresens écologiques

C’est une erreur de croire qu’il suffit de parsemer le paysage parisien de grumeaux verts pour bénéficier de l’adhésion pavlovienne des écologistes. La végétalisation du pont d’Iéna est, à cet égard, un parfait contresens. La culture hors-sol de végétaux, de pelouses entières et même d’arbres est une prouesse technique, mais c’est aussi le comble de l’artifice. Faut-il rappeler que la chaussée d’un pont n’est pas un sol et qu’il faut des infrastructures pour suspendre et gérer la végétation ? Il convient d’être aux petits soins pour cette végétation fragile très éloignée des conditions naturelles. C’est évidemment tout sauf économe et écologique. Comment pourrait-on critiquer la culture industrielle de tomates hors-sol alors qu’on donnerait le pire en exemple en plein Paris ?

Autre aspect : la qualité de l’air à Paris. Le cours de la Seine, lisse et dégagé, constitue une sorte d’autoroute du renouvellement de l’air. Dans ces conditions, vouloir implanter un rideau d’arbres en travers sur le pont d’Iéna est une très mauvaise idée. Il faut, au contraire, laisser tous les ponts bien dégagés.

Construction de la tour Eiffel : à gauche, le 14 juin 1888 ; à droite, le 10 juillet 1888. © AFP

Des investissements pharaoniques, rien pour le fonctionnement

Le problème du Champ-de-Mars est son délabrement et sa saleté. Il manque d’entretien. Face à cette situation, la mairie de Paris répond par un énorme investissement. C’est un peu comme si, en arrivant dans une cuisine crasseuse où la vaisselle déborde, on décidait de tout casser et de confier à un grand designer nordique la création d’une nouvelle cuisine haut de gamme. Ce serait sans doute beau quelques jours. Cependant, si personne ne faisait le ménage et la vaisselle, on reviendrait vite au point de départ.

Pour s’occuper d’un jardin, il faut des gens pour tailler, planter, arroser, désherber, surveiller, nettoyer. Autrement dit, il faut un budget de fonctionnement adapté, rien de plus, rien de moins.

Enfin, les Parisiens peuvent-ils approuver qu’en temps de crise on engage 120 millions d’euros pour une architecture ne dépassant guère le niveau du sol ? Est-il vraiment raisonnable que la Ville de Paris mobilise pour cette affaire un budget pharaonique ?

Que d’histoire !
Le Champ-de-Mars est à l’origine un terrain de manœuvres devant l’École militaire, édifice construit par Ange-Jacques Gabriel à la demande de Louis XV. À partir de la Révolution, cet espace accueille de grandes manifestations publiques. C’est là qu’a lieu la fameuse fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, événement consensuel à l’origine du choix du 14 juillet comme jour de la fête nationale. Avec le Second Empire et la IIIe République vient le temps des expositions universelles qui connaissent à Paris un succès beaucoup plus important que nulle part ailleurs. Une quantité hallucinante d’édifices somptueux, de fontaines et de sculptures sont érigés. La plupart sont détruits peu après, sans états d’âme, en pensant qu’on fera bientôt mieux encore. En 1907, l’espace est loti sur les côtés. Des personnalités comme Lucien Guitry s’y installent. Le reste est transformé en espace vert. Un architecte et paysagiste particulièrement intelligent, Formigé, conçoit un jardin ouvert sur la ville et irrigué de rues traversantes. C’est le Champ-de-Mars accessible jour et nuit que connaissent tous les amoureux de Paris

Sandrine Rousseau a perdu. Pour l’instant

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Ce serait « contraire à ses combats que d’être un obstacle à une candidature féministe […] quand on est féministe, on laisse sa place ». Ces propos, tenus par la géniale et inimitable Alice Coffin, n’ont pas été entendus par Yannick Jadot qui n’a pas cédé sa place et a remporté le second tour des primaires EELV. Il faut toutefois souligner que le score de Sandrine Rousseau laisse présager de jolies passes d’armes au sein d’EELV et dans sa périphérie.

Les présentistes rouges et verts condamnent le passé à ne plus servir que de faire-valoir à un présent toujours plus progressiste et plus désirable que tous les temps qui l’ont précédé…

Il existe dans ce pays des représentants politiques qui se vantent d’être de plus en plus radicaux. Ils espèrent mettre ainsi en relief leur irrépressible élan révolutionnaire. Et s’installer aux commandes. Le principe est vieux comme le monde : la prise de pouvoir (à la tête d’un pays ou d’un parti), quand elle ne peut pas se faire dans le calme démocratique et le combat des idées rationnelles, doit s’appuyer sur un discours simple, binaire, clivant, irrationnel, qu’on dira radical pour éviter les gros mots historiques (stalinien, maoïste, totalitaire) et qui sera comme le possible détonateur d’une révolution inévitable et salutaire inaugurant un progrès immuable après qu’auront été éliminés les inévitables ennemis d’un avenir pourtant annoncé toujours plus radieux.

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Prônant les nouvelles théories racialistes et décolonialistes et utilisant la novlangue à la mode dans la sociologie militante, Sandrine Rousseau n’a pas hésité à se montrer en public à la fête de l’Huma aux côtés de ses nouveaux amis « racisés » Assa Traoré et Taha Bouhafs.

Elle remercie Rokhaya Diallo d’avoir attiré son attention sur les pansements médicaux trop blancs.

Le nouveau clientélisme politique

Elle partage quelques idées avec Jean-Luc Mélenchon sur la « créolisation » inéluctable de la France. Elle pense à juste titre que ses idées radicales sont largement partagées parmi les sympathisants de la sphère EELV-LFI, et que cela ira en s’amplifiant, lui permettant ainsi de croire en ses chances de succès lors d’une prochaine élection. Elle compte pour cela sur l’aide des plus radicales représentantes de la communauté LGBT. Elle dénonce les « hommes blancs à vélo » et attend un soutien des mouvements associatifs antiracistes les plus radicaux, c’est-à-dire les plus racistes. Elle présume que ses propos lénifiants sur le voile vont lui attirer quelques précieux votes musulmans.

Bref, Sandrine Rousseau pioche dans les viviers les plus crapoteux de la vie publique, “sociétale” et wokiste, en espérant tirer les marrons des feux pseudo-révolutionnaires néo-féministes, racialistes et islamo-gauchistes. Elle n’est bien sûr pas la seule. D’autres pratiquent depuis un moment ce genre de pêche au gros en se fichant éperdument des conséquences pour la France. Ceux-là se révoltent localement en fermant les yeux sur l’islamisation de certains quartiers et en fantasmant sur une population en cours de “créolisation” dans le seul but de ne pas tomber de leur trône municipal ou parlementaire. Éric Coquerel twitte le soutien de LFI à Ali Rabeh pour l’élection municipale de Trappes ; le député récemment marseillais Mélenchon affirme sans sourire que pas un centimètre carré du territoire français n’échappe à la loi républicaine ; la féministe Clémentine Autain n’a jamais simplement et directement défendu Mila, et on sait pourquoi. Sandrine Rousseau ajoute la terreur écologique à la composition de ce brouet intersectionnellement islamo-gauchiste, à cette bouillie pleine de tous les ressentiments, à ce poison.

Je veux voir aucune tête qui dépasse!

L’argumentaire révolutionnaire, prémices de tous les totalitarismes, se vête toujours de mysticisme et de fanatisme extatique. Sans oublier l’incroyable niaiserie des slogans éternels simplement ajustés aux idéologies les plus récentes. La radicalité de Rousseau est « pure », son écologisme est « de gauche, radicale et sociale ». Les jeunes “éveillés” de toute obédience lisent sur Twitter les appels tonitruants de Sandrine Rousseau qui veut « déconstruire l’ensemble des dominations », et sont ravis d’apprendre que leur égérie vit elle-même avec « un homme déconstruit » (sic). Ils pensent que le danger le plus immédiat est le patriarcat occidental, l’hétéronormativité, et les hommes qui construisent des EPR. Surprotégés, profitant d’une éducation qui a laissé libre cours à leur petit moi accroché aux réseaux sociaux, rendus incultes par une école ne voulant plus qu’ils sachent leur langue ou l’histoire de leur pays, poursuivant des cursus universitaires tout acquis aux causes intersectionnelles et déconstructivistes, convaincus que « tout est politique », les jeunes électeurs de Sandrine Rousseau sont prêts à trancher avec elle tout ce qui dépasse de leur tableau idyllique : les “hommes toxiques”, quelques Blancs à vélo, les “réacs”, les féministes pas suffisamment radicales. Ces petits Gardes verts et rouges ignares sont à l’image de leur époque qui est celle du présentisme absolu et du politisme intégral.

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L’Histoire de notre pays, longue et tumultueuse, est complexe. Elle a façonné au fil du temps une langue, un pays et un peuple. Mais l’idéologue n’a que faire de cette histoire complexe, glorieuse et sombre à la fois. Simplifiée à l’extrême, toujours prise en défaut, retournée pour servir les idéologies, l’Histoire de France est devenue une « Histoire mondiale de la France » ouverte à tous les vents, comme ses frontières. Les présentistes rouges et verts condamnent le passé à ne plus servir que de faire-valoir à un présent toujours plus progressiste et plus désirable que tous les temps qui l’ont précédé. Ce présentisme préfigure un futur très proche dans lequel la vertu progressiste et le politisme intégral règneront de gré ou de force et rendront impossible le moindre écart ou le moindre regard en arrière. Dans cette époque qui ne laissera aucune place à « la vision littéraire du monde » (Alain Finkielkraut), au véritable travail historique « expurgé de ses passions » (Braudel), ou à la simple réflexion individuelle, « une politique frénétique, délirante, exorbitée puisqu’elle prétend supplanter la connaissance, la religion, la “sagesse”, en un mot les seules choses que leur substance rend propres à occuper le centre de l’esprit humain » (1), finira d’éloigner l’homme de sa vie intime pour le plonger définitivement dans la masse uniforme. Il faut des Rousseau et des Mélenchon pour mener à bien cette politique dévastatrice qui essorera ce qui reste d’humanité dans l’individu. Il faut des totalitaires. Comme Mélenchon, Sandrine Rousseau, fermée, tordue, abstraite, extatique, ne s’ouvrant à aucune instance supérieure, en représente un type abouti, risible pour le moment auprès du plus grand nombre, mais pour combien de temps encore. Mme Obono ne s’y trompe d’ailleurs pas : elle appelle les électeurs qui ont voté Rousseau à voter Mélenchon, ces deux faces de la même pièce totalitaire.


(1) La révolte des masses, Ortega y Gasset.

Les gobeurs

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L’infréquentable Monsieur Gide

Le patriarche des belles-lettres françaises, prix Nobel de littérature (1947), était une célébrité mondiale. Mais aussi un pédéraste notoire attiré par les jeunes hommes, ce que le monde d’aujourd’hui traduit par prédateur sexuel. Cela explique sans doute le silence qui entoure le 70e anniversaire de sa mort.


Gide, ça vous dit quelque chose ? « Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possession jalouse du bonheur »… Il y a dix ans, Frank Lestringant lui consacrait une monumentale biographie. Son titre ? André Gide l’inquiéteur. En 2021, il faut croire que Gide n’inquiète plus personne. Au pays des commémorations votives, pas un officiel pour célébrer il y a deux ans l’anniversaire de sa naissance, le 22 novembre 1869. Dès lors, on se serait douté que le 70e anniversaire de sa mort (18 février 1951) passerait également à la trappe. Et voilà, la date est franchie : rien ! Au plan national, l’écrivain est sorti des radars mémoriels. À Marseille, le Mucem consacrait en 2009 une exposition à… Giono. Giono, pourquoi pas ? Mais pourquoi pas, plutôt, une grande manifestation du genre : « Gide et l’Afrique » ? La diversité y aurait trouvé son compte. Car, franchement, face à Gide, l’auteur provençal de Que ma joie demeure, n’est-ce pas roupie de sansonnet ? Certes, à Paris, la BNF s’est fendue d’un colloque, en lien avec l’Association des amis d’André Gide. Le 22 novembre 2019, pile-poil à la date anniversaire du trépas, sous l’intitulé « Un intellectuel engagé pour son temps et le nôtre ». Saurait-on faire plus casse-pieds ? Plus savoureux, Gallimard a publié – pavé promis à ne passionner que les seuls « gidiens » de cœur – l’énorme, instructive, émouvante correspondance entretenue de 1890 à 1943 entre le cher André et son très érudit beau-frère, l’universitaire et écrivain Marcel Drouin – encore moins gâté que lui par la postérité. Bien peu, en somme !

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Jean Cocteau, en 2003, avait eu droit, lui, à l’hommage posthume d’une exposition géante au Centre Pompidou : Jean le touche-à-tout fourgue à la postérité son cinéma, ses dessins, ses romans, ses pièces de théâtre… Plus glamour que Gide, Cocteau, c’est sûr. Pour autant, serait-il de plus gros calibre que son aîné ? Autre exemple : cette année, pour le 150e anniversaire de sa naissance, Marcel Proust, exact contemporain de Gide à deux années près, se voit gratifié d’un supplément du journal Le Monde, d’un « Cahier de L’Herne » à lui consacré, et cætera. Sans compter, Gallimard en tête de gondole, l’exhumation, sous les auspices du regretté Bernard de Fallois, de ces mythiques Soixante-quinze feuillets, et autres manuscrits inédits. Cohorte des exégètes au garde-à-vous, « couverture médiatique » post-mortem sans équivalent aujourd’hui pour aucune figure du patrimoine des belles-lettres ! Même Baudelaire, venu au monde un 9 avril il y a deux siècles, fait moins recette que le petit Marcel. Gide, faisant amende honorable après l’erreur funeste du manuscrit de Du côté de chez Swan, distraitement refusé par la NRF et d’abord publié à compte d’auteur chez Grasset, n’aura de cesse de se prosterner devant le génie de l’auteur de la Recherche…

Nourri à l’Évangile

Las, cruel contraste, dans les classes littéraires l’on feuillette encore, qui sait, entre deux bâillements, des « morceaux choisis » de La Porte étroite, roman œcuménique entre tous… Gide mérite-t-il cette durable amnésie ? Patriarche des belles-lettres françaises, prix Nobel de littérature en 1947, il meurt pourtant couvert de gloire, plus qu’octogénaire, le 19 février 1951, soit six ans après que des funérailles nationales ont célébré son plus vieil et fidèle ami, Paul Valéry. Étrangement, la dimension sociale et politique qui fit la célébrité mondiale d’André Gide paraît aujourd’hui totalement méconnue – pire : jetée aux oubliettes de l’histoire. Car Gide n’est pas seulement l’auteur de Si le grain ne meurt, de Paludes, des Faux-monnayeurs, des Caves du Vatican, de L’Immoraliste, des Nourritures terrestres…  Pas seulement, dans sa jeunesse, le disciple du symbolisme adoubé par Mallarmé, l’esthète chéri des cénacles, à la silhouette chevelue et penchée, qui fréquentait chez Sully Prudhomme, José-Maria de Heredia… Né assez tôt dans le siècle industriel pour croiser Verlaine ivre mort devant son verre d’absinthe, ou se faisant lapider en pleine rue par des poulbots de la Butte, le garçon, à peine âgé de 25 ans, pouvait encore frayer, à Biskra, au cœur de l’Algérie coloniale, avec le sulfureux Oscar Wilde flanqué de son cynique gigolo Alfred Douglas… André Gide n’est pas seulement celui qui, dès la Belle Époque, se fera le mécène, l’inspirateur, l’éminence grise de la mythique NRF (Nouvelle Revue française) dont le renom intellectuel, sous les auspices de Gaston Gallimard, sera le socle fondateur de l’actuelle maison d’édition. Bien plus que tout cela, Gide aura été, au xxe siècle, une conscience morale unique.

C’est là sans doute par quoi l’oubli où on le tient reste un problème en soi (mais j’en dirai plus loin les possibles raisons). Car ce fils unique, richissime rentier issu de la grande bourgeoisie protestante (comme Proust l’était d’une plus récente haute bourgeoisie juive assimilée), aurait pu, tel un Valery Larbaud (je crois que c’est Paul Léautaud qui disait de ce dernier : « Ça fait toujours plaisir de rencontrer quelqu’un auprès de qui Gide paraît pauvre »), se contenter de parcourir le monde à grands frais, en dandy. Mais non : quand, à près de 60 ans, il rentre avec son amant-ami, le cinéaste Marc Allégret, d’un périple de six mois dans ce qu’on nomme alors l’Afrique-Équatoriale française, c’est pour publier, en 1927, Voyage au Congo et Retour du Tchad, volumes où il dénonce les exactions des grandes compagnies concessionnaires. Jusqu’à provoquer une commission d’enquête parlementaire. Fasciné par la révolution bolchevique au point de proclamer sa foi dans le communisme, le vieil homme, désormais icône planétaire, et resté proche de Léon Blum, son ami de jeunesse devenu président du Conseil, accepte en 1936 l’invitation officielle de l’URSS. Reçu partout comme un chef d’État, il prononcera, juché sur la tribune du Kremlin à quatre mètres de Staline, l’éloge funèbre de Maxime Gorki. Mais sitôt rentré au bercail, il publie coup sur coup deux brûlots contre la terreur soviétique : Retour de l’URSS et Retouches à mon Retour de l’URSS. Gide se met alors à dos, et la bourgeoisie de droite qui l’accuse de palinodie, et le Parti, qui crie à la trahison. Par comparaison, un Louis Aragon persistant sa vie durant à bouffer au râtelier communiste, trouvera avantage à s’exonérer d’une semblable rectitude. Réfugié en France libre puis en Tunisie sous l’Occupation, André Gide coupera les ponts avec la NRF collaborationniste de Drieu La Rochelle…. Quoi qu’il en soit, Gide n’aura jamais été un professionnel de la politique. Pas davantage qu’un « écrivain engagé » – au sens où le sera, juste après lui, si commodément, Jean-Paul Sartre : toujours planqué, lui, stalinien de circonstance, mais éternel donneur de leçons –, toujours avec un train de retard. Ou, la droiture en plus, Camus. Voire même le très saint et authentique rebelle Jean Genet. Moraliste du politique, guidé par la seule sincérité de sa conscience, l’auteur de Ne jugez pas ne serait-il pas, quant à lui, un « lanceur d’alerte » avant la lettre ? Un modèle d’intégrité, en tous cas. N’est pas Gide qui veut.

Nourri à l’Évangile autant qu’à la fable grecque, André ne s’est jamais départi d’une langue qui, au temps de l’autofiction au présent de l’indicatif, de l’onomatopée comme figure de style et du solécisme en guise de syntaxe, peut sembler aujourd’hui terriblement apprêtée, avec ses imparfaits du subjonctif, sa litote expressive et ses vocables choisis. Mais pas plus que Racine, Lautréamont ou Victor Hugo : tout écrivain a les lecteurs qu’il mérite. Celui dont Roland Barthes écrivait « il est ma langue originelle, mon Ursuppe, ma soupe littéraire » devrait se boire comme du petit lait. Mais, à un âne qui n’a pas soif… Gide serait-il trop « classique » ?

La mauvaise vie

En fait, je soupçonne d’autres motifs à ce persistant ostracisme. Je m’explique : paradoxalement, Gide aujourd’hui dérange très précisément par ce par quoi il prit, en son temps, les plus grands risques et fut, en cela, un téméraire émancipateur. L’auteur de Corydon – claire apologie de l’homosexualité masculine – ou de L’Immoraliste se cachait à peine d’aimer les garçons. Les jeunes Arabes en particulier : en 1893, il revient d’Afrique du Nord avec, dans son sac, « un secret de ressuscité ». Bientôt secret de polichinelle, mais dont il jalouse la discrétion, car devenu l’époux – mariage blanc, « non consommé », comme on dit joliment – de sa très pieuse cousine germaine, Gide prendra grand soin, jusqu’à la mort brutale de celle-ci en 1938, de ne pas heurter la triste châtelaine esseulée de Cuverville, lui qui fuit la routine et s’étourdit de voyages. On sait, car Gide l’a raconté, comment Madeleine, en 1918, a brûlé toutes les lettres qu’elle avait reçues de lui depuis leur adolescence, lorsqu’elle a compris que son mari la trompait avec le petit Allégret… Quand André (pour la première fois de sa vie !) tombe amoureux, Marc a 16 ans. Lui approche la cinquantaine. Jusqu’alors, cet onaniste forcené se contentait fort bien de passades furtives avec de très jeunes adolescents. À l’instar d’Henry de Montherlant, son viril compagnon de chasse sur les Grands Boulevards (où la prostitution masculine avait alors son siège), mais quoique exclusivement pédéraste, l’auteur des Garçons ou de La ville dont le prince est un enfant, quant à lui, cherchera toute sa vie à donner le change en prétendant mensongèrement n’aimer que les femmes. Pédéraste, Gide l’était aussi. Mais à la différence du « pédé honteux » qu’était Montherlant, il en fera une cause à défendre. Voire la cause même de sa vie.

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Pédéraste, ou pédophile, Gide ? That is the question. Question anachronique à son époque, où l’homosexualité, réputée une pathologie perverse et comme telle punie par la loi, se vivait par force dans la clandestinité. N’est-il pas significatif que le temps du « mariage pour tous » soit contemporain de « balance ton porc » ou de « MeToo » ? Le curseur de l’interdit s’est déplacé latéralement. En un temps où le New York Times en vient à se demander sérieusement s’il ne faudrait pas « annuler Gauguin », « cancel » (sic), à cause de son appétence pour les vahinés à peine nubiles des Marquises, André Gide est, potentiellement, en tête sur la liste de proscription. C’est bien l’actuel paradoxe : héraut historique de l’émancipation homosexuelle, il serait cloué au pilori, voire sous le coup d’inculpations multiples s’il vivait en 2021. Comme le serait sans doute aussi feu le peintre Balthus, amateur de très jeunes filles. Et Montherlant, parlons-en, lui qui a encore, à Paris (jusqu’à ce que nos Torquemada de la cancel culture s’emparent du dossier), une place à son nom – et même, ô plaisante ironie, une piscine : baptisée au patronyme de cet habitué des vestiaires ! À l’heure de la parole libérée, de la lutte contre la supposée culture du viol, de la défense des mineurs victimes d’agressions sexuelles, combien d’autres, sur la liste des « suspects » ? Aujourd’hui que sévit cette nouvelle Terreur, les piques ne manquent pas de têtes où se ficher.

Alors, Gide, prédateur sexuel ? Avec lui, nos modernes parangons de vertu, nos inquisiteurs de la bonne conduite libidinale, nos prescripteurs du sexe aseptisé ont sous la main un violeur d’enfants tout trouvé. C’est peut-être là ce qui dissuade la doxa officielle de se risquer en terrain miné, en célébrant un type qui dérange les bonnes mœurs, telles que les conçoit désormais ce xxie siècle si bien-pensant.

Dans cette mesure, il faut saluer l’édition DVD, il y a deux ans, du documentaire Avec André Gide, hommage que l’excellent Marc Allégret tint à rendre à son ancien amant, en allant filmer le vieillard un mois à peine avant sa mort, dans son appartement parisien de la rue Vaneau. Ce document exceptionnel, grevé d’extraits du Voyage au Congo, autre précieux « incunable » cinématographique, ou de séquences tournées antérieurement (Gide se promenant avec Paul Valéry, par exemple), évoque dans un plaisant euphémisme « la particularité de sa nature », pour taire le sujet qui pourrait fâcher. On y voit Gide, excellent pianiste (cf. ses Notes sur Chopin), donner une leçon à une jeune fille terrorisée. On le voit aussi lire sentencieusement, avec son élocution si singulière, la magnifique page testamentaire de son Thésée : « … C’est consentant que j’approche la mort solitaire. J’ai goûté des biens de la terre. Il m’est doux de penser qu’après moi, que par moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l’humanité future, j’ai fait mon œuvre. J’ai vécu. »

Gide, Gide, aurais-tu mal vécu ?

Si le grain ne meurt

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Pour l’écologie politique, l’urgence idéologique l’emporte largement sur l’urgence climatique…

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Un collectif de 150 ONG parmi lesquelles Extinction Rebellion, Greenpeace, les Amis de la Terre ou encore Avaaz a récemment envoyé une missive ouverte au président de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) Fatih Birol lui demandant de réviser les scénarios de transition énergétique proposés par l’Agence.


Cette dernière est d’abord assignée de positionner comme cas de base non plus le schéma anticipé des Politiques Publiques mais celui correspondant à la neutralité carbone 2050 considéré par l’AIE comme une variante « aujourd’hui presque inatteignable ». Mais surtout, l’Agence est sommée de revoir en profondeur les hypothèses énergétiques sur lesquelles repose cette neutralité carbone. Le groupe des 150 propose notamment « de stopper immédiatement d’investir dans l’exploration et le développement de nouveaux combustibles fossiles, de renoncer au CCUS [1], à la biomasse et au nucléaire et d’accélérer la sortie du gaz avec une baisse annuelle de 3% ». Les ONGs fondamentalistes proposent purement et simplement à l’horizon 2050 un mix énergétique 100% vert composé pour l’essentiel de solaire, d’éolien et d’hydrogène. De surcroit ils proposent « une réduction annuelle de l’intensité énergétique [2] de 4% ». Enfin, pour des raisons de solidarité historique l’effort doit principalement être supporté par les « économies avancées et non par les pays du sud ».

Une analyse rapide montre que les propositions avancées par les 150 ONGs conduiraient la planète à sa perte non seulement sur le plan économique et social mais aussi… sur le plan climatique.

Ainsi, quand on sait que la production des champs existant de pétrole et de gaz décline de 6% par an, arrêter tout développement de champ nouveau conduirait en moins de trois ans à une rupture structurelle offre/demande et à une flambée incontrôlée des prix impactant de façon vertigineuse la facture pétrolière et gazière d’un citoyen déjà fortement angoissé par l’augmentation significative des prix des hydrocarbures au cours des derniers mois. Et, quand on sait qu’il faut dix ans pour mettre en production un champ d’hydrocarbures, cette décision serait pour longtemps irréversible.

L’arrêt du nucléaire et la réduction de la production gazière viendraient aggraver le problème en réenchérissant une demande de gaz raréfié, dans la mesure où les renouvelables ne pourront seuls assurer la demande électrique. L’utilisation électrique du gaz aurait comme conséquence une flambée parallèle des prix de l’électricité dans des proportions aujourd’hui inconnues. Ou alors la pénurie de gaz se traduirait par de fréquent blackouts électriques sans présager des conséquences économiques et sociales.

Quant à la réduction de l’intensité énergétique de 4% par an essentiellement concentrée dans l’OCDE, elle correspondrait pour les pays développés à une entrée définitive dans la société de décroissance que les écologistes extrémistes appellent de leurs vœux avec la pauvreté comme seul menu.

Quant aux émissions de gaz à effet de serre, elles ne se réduiraient que marginalement voire continueraient de croitre dans la mesure où ce programme radical s’appliquerait surtout aux pays de l’OCDE qui ne représentent plus aujourd’hui que 30% des émissions mondiales contre 70% pour les pays émergents.

Pour l’écologie politique, l’urgence idéologique l’emporte donc largement sur l’urgence climatique.


[1] CCUS : capture et séquestration du CO2 dans le sous-sol

[2] L’intensité énergétique est le rapport entre la consommation d’énergie d’un pays et son PIB. Elle s’exprime en kWh/$

[Vidéo] Scandale du minaret d’Alger, Zemmour et la communauté juive, Boulanger de l’Elysée, homme « déconstruit » de Sandrine Rousseau…

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La semaine de Causeur revient sur les articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.


#4

À  Paris, on fait disparaître les monuments en les emballant. A Alger, on a une autre approche. On les efface des photos dans la presse. C’est ce dont est accusé le journal El Watan. Sa une du 20 septembre a illustré les obsèques du président Bouteflika avec une image où le minaret de la Grande Mosquée d’Alger avait disparu. Cette erreur, apparemment d’ordre technique, a provoqué un scandale et le journal est menacé de poursuites judiciaires. Driss Ghali, Marocain, analyse la fascination de ces deux pays maghrébins pour des minarets gigantesques construits par des entreprises étrangères, fascination qui les détourne de la résolution de problèmes plus humains et plus pressants.

A cet égard, peut-on dire aujourd’hui que la France donne le bon exemple, elle qui saccage sa capitale, saccage sa culture et saccage son école ?

#3

Eric Zemmour, vous connaissez ? C’est de loin le plus populaire des non-candidats aux élections présidentielles. Or, Noémie Halioua nous révèle que la communauté juive est divisée sur la question de sa candidature : est-elle un bienfait oui ou non pour cette communauté ? Pour les uns, Zemmour est un pétainiste, un juif antisémite. Pour les autres, surtout ceux qui habitent des banlieues où ils sont la cible d’un antisémitisme arabo-musulman, c’est un sauveur. Ce qui est certain, c’est que Zemmour, anticommunautariste, est au-dessus de toute forme de tribalisme. Ce qui est non moins certain, c’est que l’antisémitisme dit « nouveau » reste le problème de tout le monde.

#2

Quel est le « vrai » visage de la France ? Selon Cécile Duflot, qui juge au faciès, c’est celui de Makram Akrout qui vient d’être consacré meilleur boulanger de Paris et pourrait bien fournir l’Élysée en baguettes. Il s’avère que, dans le passé, M. Akrout, qui est arrivé sans papiers de Tunisie il y a 19 ans, aurait partagé sur Facebook des posts favorables à la vision islamiste du monde – ce qu’il nie. Soyons fair-play, à la différence des adeptes de la cancel culture. Tout le monde a le droit de commettre des erreurs et de changer d’avis. Ce qui dérange ici c’est le chœur des progressistes qui ne perdent jamais une occasion d’ « invisibiliser » le problème de l’intégration culturelle.

Les baguettes de M. Akrout sont peut-être bonnes, mais les ficelles des bien-pensants sont grosses. 

#1

Et maintenant, l’instant rire. Je parle, bien sûr, de Sandrine Rousseau, l’écoféministe battue par Yannick Jadot, non que ce soit une femme battue, loin de là ! Car cette grande observatrice des talibans en France, fan de Jean-Pierre Belmondo, a déclaré publiquement que celui avec qui elle partage sa vie est un « homme déconstruit ». Laurence Simon, professeur de lettres, se demande si Sandrine Rousseau est elle-même une femme « déconstruite. » Après tout, les femmes peuvent être aussi avides de pouvoir et même de domination, autant que les hommes. En tout cas, l’homme de Sandrine Rousseau est tellement déconstruit que personne ne sait pas qui il est. C’est désormais le sort des hommes, autrefois dominateurs, d’être… invisibilisés.

Que se passe-t-il entre le Maroc et l’Algérie?

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L’analyse de Jean-Baptiste Noé, directeur d’Orbis, école de géopolitique, et rédacteur en chef de la revue « Conflits ».


Deux histoires, deux approches du territoire, deux situations politiques : le Maroc et l’Algérie sont bien deux pays différents en rivalité permanente. Le Maroc a pour lui la profondeur historique, la longue histoire et la stabilité grâce à la famille royale. L’Algérie a, un temps, recueilli les espoirs des révolutionnaires politiques et tenté de prendre la tête d’un tiers-monde arabe, espérant jouer les premiers rôles devant l’Égypte et la Syrie. Temps révolus que la corruption, la faillite et l’enlisement social ont rangé aux placards des illusions. Ne reste plus à l’Algérie, pour camoufler encore un peu ses échecs, de faire usage de la corde nationaliste en s’élevant contre ses voisins. C’est ce qu’elle fait actuellement en ravivant les tensions avec le Maroc.

Rupture diplomatique

Le 24 août, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc puis a interdit aux avions commerciaux marocains de survoler son territoire. Le décès et l’enterrement de l’ancien président Bouteflika s’est déroulé en silence, comme pour faire oublier les échecs qu’il symbolise, et notamment ceux de l’évanescence des espoirs de l’indépendance. La rupture des relations diplomatiques trouve ses origines immédiates dans les incendies qui ont frappé la Kabylie durant l’été. Incendies majeurs que le pays a été incapable d’éteindre et de circonscrire par manque de pompiers et de matériels. Pour un pays qui se veut prospère et développé, cette impuissance a porté un grave coup à l’orgueil national. La France aurait pu prêter des Canadair à Alger, mais la pratique algérienne courante consistant à insulter Paris pour cacher ses déboires, on comprend que le gouvernement français n’ait rien fait en ce sens.

A lire aussi, Driss Ghali: Le minaret qui cache la forêt

Alger a donc accusé le Maroc et Israël d’être responsables de ces incendies. Selon la version gouvernementale, les feux auraient été allumés par des Kabyles indépendantistes financés par le Maroc et Israël, donc Rabat et Tel-Aviv seraient à l’origine des incendies. Une assertion sans fondement qui ne sert qu’à réveiller le nationalisme algérien en agitant la haine des ennemis de toujours. Il ne manque plus qu’à accuser la France d’avoir planifié ces départs de feux.

Alger a peu apprécié que le Maroc et Israël normalisent leurs relations diplomatiques, en échange d’une reconnaissance par Tel-Aviv de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. De plus en plus isolée et en proie à une faillite économique et politique totale, l’Algérie n’a plus que la vindicte à l’égard de ses voisins pour tenter de maintenir l’unité de sa population. Cette escalade étant sans limites, il est à craindre une nouvelle « guerre des sables » comme celle qui a concerné les deux pays en 1963.

Enjeu du Sahara occidental

L’Algérie ne désespère pas de récupérer le Sahara occidental, dont la richesse en phosphate lui permettrait de donner un peu d’air à une économie exsangue. Cette région, sous contrôle de fait du Maroc, est soumise à des rivalités nombreuses : revendications de l’Algérie et de la Maurétanie, mouvement autonomiste (Front Polisario) soutenu par les voisins, action des ONG pour soutenir l’indépendance. Plusieurs de ces ONG sont financées par l’Allemagne, qui soutient les revendications autonomistes du Sahara. Depuis le XIXe siècle et la crise de Tanger (1905), l’Allemagne a toujours souhaité intervenir au Maroc. C’est à la fois un moyen de déstabiliser la France et une façon d’être présente dans la zone saharienne, cruciale pour de nombreux flux commerciaux.

Le 10 décembre 2020, Donald Trump a officiellement reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Les indépendantistes espéraient que la nouvelle administration américaine reviendrait sur cette décision ; peine perdue puisque la reconnaissance fut réaffirmée par Joe Biden le 5 juillet 2021. Ce fut un camouflet pour la diplomatie algérienne, ce qui a contribué à l’escalade d’août.

A lire aussi: Le legs de Donald Trump au Moyen-Orient: les accords d’Abraham

Lors du dernier sommet de l’ONU à New York, le ministre des Affaires étrangères de l’Algérie, Ramtane Lamamra, a de nouveau insisté sur la nécessité d’une indépendance du Sahara occidental : « L’organisation d’un référendum libre et équitable pour permettre [au peuple sahraoui] de déterminer son destin et de décider de son avenir politique ne peut rester à jamais l’otage de l’intransigeance d’un État occupant qui a failli à plusieurs reprises à ses obligations internationales […] Le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination est inaliénable, non négociable et imprescriptible. »

Ces propos, tenus le 27 septembre, ont été suivis par ceux du lendemain prononcé par le ministre de la Défense algérien où celui-ci a accusé le Maroc de conspiration et d’atteinte à la sureté de l’Algérie. « L’attachement de l’Algérie à ses principes et sa détermination à ne guère en dévier dérangent le régime du Mekhzen [le palais marocain] et entravent la concrétisation de ses plans douteux dans la région. […] Ce régime expansionniste est allé trop loin, dans les conspirations et les campagnes de propagande subversives visant à réduire le rôle de l’Algérie dans la région ». Il a ensuite accusé le Maroc de « tenter de porter atteinte à l’unité [du peuple algérien] en semant la discorde et la division en son sein. [Ces actes] seront voués à l’échec, car l’Algérie est déterminée […] à défendre sa souveraineté et son unité nationale ». Des propos très lourds qui témoignent d’une montée croissante des rivalités entre les deux pays.

Allant de plus en plus vers l’escalade, il n’est pas à exclure une intervention militaire de l’Algérie.

Guerre du gaz

D’autant qu’Alger a lancé une guerre du gaz contre son voisin en modifiant le passage des livraisons vers l’Espagne. Dès le 26 août, et après une rencontre avec l’ambassadeur espagnol, le ministre de l’Énergie algérien a annoncé que les livraisons de gaz à l’Espagne se feraient via le gazoduc Medgaz, qui relie directement l’Algérie à l’Espagne (Beni Saf – Alméria). Ce faisant, l’Algérie renonce à utiliser le gazoduc Maghreb / Europe, qui relie Hassi R’ Mei à Cordoue via le Maroc. Ce gazoduc qui transite par le territoire marocain permet au royaume chérifien de percevoir un droit de passage payé en gaz naturel, selon des accords qui datent de 1991 et dont le renouvellement doit avoir lieu à l’automne 2021.

A lire aussi: Maroc: renforcer l’alliance

En annonçant utiliser le tube direct, sans passer par le Maroc, l’Algérie prive donc Rabat de ressources gazières et de royalties. C’est aussi une façon de faire pression sur le Maroc avant l’ouverture des négociations prévues pour la mise à jour du contrat.

Le Palais marocain vient de réussir une bonne opération en politique intérieure avec la lourde défaite des islamistes et l’arrivée au pouvoir d’un parti proche du roi. Cela témoigne de l’habileté politique de Mohammed VI qui demeure à ce jour le seul dirigeant arabe à avoir évincé les islamistes de façon légale et sans recours à la force. Conforté à l’intérieur, le Maroc peut désormais affronter de façon plus sereine les tensions diplomatiques avec l’Algérie. Reste à la France à prendre sa part au dossier. Les liens historiques et économiques entre le Maroc et la France sont anciens et étroits. Alger a le soutien de l’Allemagne qui souhaite l’indépendance du Sahara occidental afin de faire main basse sur la région. Ce qui se joue donc entre Rabat et Alger concerne donc directement la France et les affaires européennes.


Source : Institut des Libertés

Afghanistan: la démocratie a affaibli les démocrates

Une génération d’Afghans libéraux, qui a vécu sous la protection occidentale, n’a opposé aucune résistance aux talibans. Plutôt que de défendre la liberté chez eux, ils voudraient venir chez nous. C’est le problème des sociétés ouvertes: les bobos ne prennent par les armes.


La défaite du régime pro-occidental afghan démontrerait une fois de plus que certains peuples ne sont pas prêts pour la démocratie à cause de leurs traditions rétrogrades. De fait, les cas afghan, irakien, somalien et yéménite semblent valider ce postulat. Cependant, cet échec s’explique peut-être moins par les différences entre « eux » et « nous » que par les ressemblances. Autrement dit, la démocratisation n’a pas échoué à cause de la réticence des Afghans, mais à cause de leur engouement excessif.

Bobos dici et de là-bas 

Notre modèle démocratique suppose la coexistence de diverses classes, castes, ethnies, idéologies, et modes de vie. Chaque groupe renonce à exterminer les autres, tentant tout au plus de les convertir. Le groupe emblématique de cet idéal de coexistence est celui des urbains libéraux – également appelés bobos.

La tentative pour importer la démocratie occidentale et la société ouverte en Afghanistan a exacerbé les tensions internes et donné lavantage aux obscurantistes

Derrière les légions d’hommes enturbannés, l’Afghanistan pro-occidental a aussi vu émerger une caste bobo, principalement à Kaboul. Certes, on n’y a pas organisé de Gay Pride, mais on n’y voyait point de burqas, hormis dans les quartiers populaires peuplés de paysans déracinés. Les femmes émancipées, parfois « en cheveux », n’encouraient aucune sanction. Elles occupaient des postes intéressants, les salons de coiffure foisonnaient, les ONG, les universités et les écoles de musique employaient des milliers de personnes. Les jeux et concours de chants à la télévision, les matchs de football, les pique-niques, les cafés, tout ce qui avait été interdit par les talibans de 1991 à 1996 avait droit de cité. Ces citadins occidentalisés attendaient que les nouvelles générations les débarrassent de la clique au pouvoir. En somme, la boboïsation et la modernisation ont précédé la démocratisation.

Seulement, cette nouvelle classe ne pouvait à elle seule relever un pays marqué par la tension entre citadins et ruraux. Dans les campagnes, les femmes portaient la burqa et les hommes, désœuvrés, se détournaient souvent à la vue de toute personne étrangère à leur village, tandis que des caïds protégés par des gardes armés roulaient en 4×4. Ici ou là surgissaient une école ou un projet d’infrastructure financés par l’étranger mais bien sûr, on ne voyait pas l’ombre d’une librairie ou d’un marchand de journaux, ni même un restaurant distingué. Les paysans sont généralement fort peu instruits, en dehors du Coran et d’une vague influence persane mystique via la poésie de Rûmî et de Hâfez. Mais les Pachtouns, qui constituent 40 % des 40 millions d’habitants, n’ont aucun accès à la culture persane des autres ethnies, persanophones.

A lire aussi, Gil Mihaely: La route de Kaboul passe par Islamabad

L’effondrement de l’Armée nationale afghane (ANA) a donc laissé sans défense la minorité moderniste. Il est probable que les militaires aient reçu l’ordre de ne pas tirer, de laisser les talibans arriver, en échange d’une amnistie. Le régime était-il corrompu au point de ne pas pouvoir payer ni même chausser les soldats ? Possible. La faible fidélité des militaires du rang, qui s’étaient enrôlés pour la maigre solde, était palpable depuis longtemps. Et, faute de conscription obligatoire, l’absence totale d’esprit patriotique des « démocrates » n’a rien arrangé. Les bobos afghans pouvaient être impressionnés par une belle armée de métier européenne, pas par l’armée afghane républicaine. Ils méprisaient la police. On a pu voir sur nos écrans des citadins, souvent anglophones, se plaignant d’avoir été lâchés par leur armée, leur police, leur président, les États-Unis. Tous imploraient : « Sortez-nous d’ici. » Aucun n’a réclamé des armes ou crié « No pasarán ». Seuls quelques membres des forces spéciales et les aviateursont fait montre de combativité.

Si les bobos se sont multipliés, c’est grâce à la protection de la coalition internationale et à l’esprit libéral insufflé par les ONG et par les Afghans revenus de l’étranger. Une génération n’ayant connu ni les talibans ni le communisme est née. Elle aimait la démocratie alors que celle-ci n’était pas encore une réalité. Les Occidentaux appréciaient ces jeunes gens attirés par les professions libérales, les métiers créatifs, les start-up plutôt que par le métier des armes. Ces Afghans qui ne ressemblaient nullement aux moudjahidines en turban et sandales, munis de fusils-mitrailleurs, étaient l’annonce d’un avenir radieux. Nul ne voyait en eux des Afghans désarmés face aux talibans rétrogrades et armés.

La modernisation minée par la corruption

La coalition n’a pas apporté la probité dans ses bagages. Les agences internationales ont bien tenté de remplacer la culture du pavot et du cannabis, qui s’étalait sur des milliers d’hectares, par celle des grenades. On voyait partout des charrettes croulant sous ces fruits. Mais les soldats américains n’en mangeaient jamais, trouvant tout dans leurs rations hermétiques. Il y a déjà dix ans un journaliste afghan me confiait : « Les Occidentaux veulent nous apporter les droits de l’homme mais on voit bien que chaque nationalité, les Italiens, les Canadiens, les Américains, joue une partition différente et laisse les caïds corrompus en place. Cenest pas bon pour nous vos droits de l’homme. »Nombre d’Occidentaux sont devenus des aventuriers sans scrupules pratiquant volontiers le bakchich. J’ai vu un civil de l’OTAN tendre un billet de 20 dollars à un soldat afghan pour éviter à mon groupe d’Occidentaux la première fouille à l’aéroport.

Les citadins modernisés dénonçaient la corruption, mais leur État républicain était mal né. Au sommet de Bonn en 2001, on a bricolé un régime avec des revenants de la période d’avant les talibans et les Soviétiques, les anciens piliers de la monarchie de Zaher Shah. Ces vieux chevaux sur le retour estimaient avoir été spoliés et leurs tribus rurales attendaient compensation. Tandis que Hamid Karzaï, figure puissante de la tribu pachtoune des Popalzaï du Sud, s’installait au palais présidentiel, son frère devint l’un des plus grands trafiquants de drogue du pays. Les ministères, tels des fiefs, étaient distribués à des seigneurs de guerre. Actuellement, Hamid Karzaï est en pourparlers directs avec les talibans pour faire partie d’un gouvernement « inclusif ».

Les Occidentaux ont évacué une grande partie de ceux qui détestent la talibanisation. C’est la malédiction de la modernisation : les élites libérales et pacifiques ne pèsent pas lourd face aux guerriers obscurantistes et aux calculs rusés des paysans ouzbeks, tadjiks ou même pachtouns. Or, le départ de ces élites ne peut que renforcer le monopole idéologique taliban. En l’absence d’une armée liée aux classes démocratiques, la République ne pouvait mobiliser le peuple contre les talibans.

Notre erreur est de n’avoir pas compris la sociologie afghane. En fait de démocratie, nous n’avons apporté qu’une modernité appréciée mais viciée par un gouvernement vénal et corrompu. Pour les paysans, le retour des talibans marque la fin d’un État cleptocrate et clientéliste qu’ils méprisaient. Pour les élites citadines, il signifie l’étouffement dans l’œuf d’une société cultivée et non-violente. Autant dire qu’elles n’ont guère d’autre option que l’exil.

Place aux émojis woke!

Non contente d’envahir le langage, l’idéologie woke pénètre dans les petites icônes de nos téléphones portables. Il serait peut-être temps de s’en inquiéter.


On connaissait l’émoji représentant la femme enceinte, voilà venu l’émoji de « l’homme enceint » ! Le Consortium Unicode, l’instance américaine qui supervise la création de nouveaux émojis et leur standardisation mondiale sur toutes les plateformes numériques, a validé mi-septembre 112 nouvelles émoticônes qui débarqueront dans les prochains mois.

Dans son dernier essai sur la question trans, la spécialiste de la galanterie française Claude Habib voit dans le phénomène trans « le symptôme de la démocratie de l’exception, de la recherche grégaire de la singularité »  

Parmi eux, on trouve des icônes aussi variées qu’une bouche qui se mord les lèvres, des haricots, une seringue, mais aussi et surtout 25 nuances de « poignées de mains » (noires, blanches, métisses etc.) et un homme enceint décliné en six couleurs de peaux différentes, ainsi qu’une personne enceinte dite « non genrée », c’est-à-dire au sexe indéterminé. 

Progressivement correct

Jennifer Daniel, directrice artistique chez Google et actuelle présidente du sous-comité Emoji, s’est réjouie qu’au bout de trois ans de recherche la mise à jour 14.0 ait enfin lieu. La création de ces nouveaux pictogrammes est une affaire on ne peut plus sérieuse, qui nécessite le travail acharné de geeks surdiplômés tout droit sortis des prestigieuses facs de la côte ouest des États-Unis, avant de passer sous les fourches caudines d’un comité composé des représentants des différents géants du numérique (Google, Microsoft, Adobe, Apple ou Facebook). Tout ce petit monde se réunit quatre fois par an pour débattre et délibérer sur l’apparition ou le retrait de ces émojis qui ponctuent ensuite nos conversations numériques. 

Si Jennifer Daniel affiche ces jours-ci un sourire aussi béat qu’un smiley, c’est surtout parce qu’Unicode applique à la lettre la politique d’inclusion diversitaire pour laquelle elle milite ardemment. C’est en effet sous l’impulsion de cette graphiste – qui collabore aussi au New York Times et au New Yorker – que la palette d’émojis s’est enrichie de ces nouveaux pictos inclusifs. Ils entendent représenter toutes les minorités sexuelles et raciales, et “déconstruire” les fameux stéréotypes de genre et de race. Espérons que Sandrine Rousseau mettra vite son téléphone à jour !

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En 2020, l’émoji du drapeau rose et bleu représentant la communauté trans avait fait son apparition, avec celui d’une femme vêtue d’un smoking et celui d’un homme portant le voile d’une mariée (!). En 2021, Unicode va donc encore plus loin. L’organisme, dont la mission initiale était de « coder toutes les écritures du monde » afin qu’elles soient visuellement similaires quelle que soit la plateforme utilisée, devient un organe de propagande du militantisme trans. 

Pas anodin !

Car enfin ! Ces émoticônes de « l’homme enceinte » et de « la personne enceinte » sont loin d’être anodines et inoffensives. En se drapant derrière les atours fun et sympa des smileys et des émojis, l’idéologie trans applique la fameuse loi orwellienne selon laquelle changer le langage permet de remodeler le réel et de formater les esprits. Ces représentations graphiques s’inscrivent d’ailleurs dans la même logique de dévoiement du langage que le volapük woke. Pour ne pas exclure et discriminer les trans, le mot femme est déjà remplacé par « personne qui a ses règles » dans le programme des écolos en France, niant l’existence de la différence fondamentale entre les sexes. 

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La fonction d’une icône est de représenter des objets qui existent dans la réalité. En 2016, Apple n’avait pas cédé à la pression exercée par le lobby de la NRA et avait remplacé l’émoji de l’arme de poing par un pistolet à eau. Or, à la différence des armes à feu, les émojis de l’homme enceint et de la personne enceinte rompent avec ce principe de représentativité tautologique de l’icône, puisque leurs dessins ne correspondent à aucune réalité. Sur le plan biologique, l’utérus masculin n’existe pas plus que le pénis féminin. Mais selon l’iconographie woke, je l’ai dit, il suffit d’écrire ou de représenter ce que l’on souhaite pour le faire advenir. 

Dans son dernier essai sur la question trans, la spécialiste de la galanterie française Claude Habib voit dans le phénomène trans « le symptôme de la démocratie de l’exception, de la recherche grégaire de la singularité » [1]. N’est-ce pas un comble, pour une personne qui s’auto-proclame singulière, unique et originale, que d’être représentée par un émoji standardisé, devant être validé par les hauts dignitaires de la norme des émoticônes sous la pression des lobbies trans ou LGBT ? 😉


[1] Retrouvez Claude Habib dans un long entretien avec Elisabeth Lévy dans le numéro d’octobre de Causeur, mercredi prochain.

Vivre ensemble: et maintenant?

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Image d'illustration Unsplash

À l’époque de la guerre de tous contre tous, la famille reste la solution


Ce billet est la suite de l’article précédent qui a connu un vif succès NDLR.

Je reconnais que mon premier texte sur le vivre ensemble était nourri d’un passé et d’une mentalité révolus ; tous les commentaires que j’imagine en réponse auront leur pertinence : le temps a passé, la société a beaucoup changé, la France n’est plus la même.

Penser à un Paris et à une façon d’être d’antan n’apporte ni plus ni moins que la contemplation émue d’un film de Truffaut sur l’enfance. L’innocence, la naïveté et la nostalgie peuvent avoir teinté mon souvenir et avoir été reçues comme une inutile méditation réactionnaire.

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Il reste que vivre ensemble est bien la difficulté la plus grande à laquelle nous soyons confrontés : rapporter donc comment un médecin, sa petite famille et ses patients cohabitaient il y a quelques dizaines d’années relève bien d’une réflexion politique ; cela justifie de penser plus loin l’évolution que nous avons vécue dans ce pays. Ce qui nous caractérise à gros traits, la France comme le monde, c’est que la violence ne cesse de croître, entre individus, entre groupes, entre communautés et que l’Etat, le Léviathan, n’est plus en mesure, selon la formule consacrée, d’empêcher la guerre de tous contre tous, incapable désormais de jouer le rôle de médiateur, parce qu’incapable d’assurer la sécurité et la vie décente pour tous.

Antimoderne ou ringard ?

Deux personnalités médiatiques bien connues de Causeur et philosophiquement plutôt sur sa longueur d’ondes se sont affrontées il y a quelques mois dans une émission de débat comme il en existe toute la journée depuis des années. Le premier soutenait avec une particulière retenue que la dégradation de la société était la conséquence directe de l’effondrement de la famille et des valeurs traditionnelles (travail, fidélité, amour de la France); le second, pourtant de sensibilité réputée proche, se moqua copieusement de lui sur le ton Travail-Famille-Patrie, bonjour le pétainiste, vous n’avez rien de plus moderne à nous fournir comme solution ? Bientôt vous allez nous ressortir le mariage pour la vie, regardez-moi bien dans les yeux ! Les autres participants ricanaient avec un petit air gêné. Antimodernes d’accord, mais quand même, pas ringards à ce point !

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Pourtant, c’est bien ce modèle robuste de la famille qu’il faut continuer de regarder comme désirable et d’honorer. Bien sûr que la famille est porteuse de toutes les turpitudes possibles et de toutes les généalogies fragilisées ; qu’on peut y être malheureux et maltraité, en sortir en miettes etc ; la Bible et la tragédie grecque en sont tissées et c’est même pour cela que la psychanalyse a été inventée. Il n’empêche que, comme disait l’autre à propos de la démocratie, en matière d’édification, d’apprentissage de la différence, et de sécurité, la famille, c’est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres.

«9 jours à Raqqa» et «Notturno»: faire face

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"Notturno", film de Gianfranco Rosi (2021) © Météore Films

Deux documentaires l’un quelconque, l’autre passionnant, se penchent sur l’après-Daesh.


Le malheur du monde, quand il est filmé, n’a le choix qu’entre deux poisons : le télévisuel ou le cinématographique. Sortis à quinze jours d’intervalle, deux documentaires s’attellent à l’après-guerre au Moyen-Orient avec des objectifs et fortunes diverses.

Dès l’abord, leurs titres distinguent les axes choisis, l’un littéral et tout-public (« 9 jours à Raqqa »), l’autre poétique et recherché (« Notturno »). S’opposent jusqu’aux conditions de tournage puisque Xavier de Lauzanne n’a passé que neuf jours dans la ville martyre, là où Gianfranco Rosi s’est immergé trois années le long de plusieurs frontières à guetter les soubresauts d’une vie qui reprend. Le télévisuel a un chemin tout tracé : la rencontre d’une grand reporter, Marine de Tilly, avec Leila Mustapha, nouvelle maire de Raqqa (en fait coprésidente du Conseil civil de la ville) dont elle doit rédiger la biographie en neuf jours. Le cinématographique, de son côté, est construit sur des séquences principalement mutiques et disjointes, faisant voisiner le clair et l’obscur.

Inattaquable, mais sans intérêt

Il est peut-être cruel d’opposer un maître du documentaire, Gianfranco Rosi (Ours d’Or pour le magistral « Fuocoammare – par-delà Lampedusa », Lion d’Or pour le très beau « Sacro GRA ») avec Xavier de Lauzanne, dont on découvre le travail par le biais de ce premier volet d’une trilogie « La Vie après Daesh ». Mais au-delà ce qui les sépare, on est bien obligé de parler d’ambitions et de qualité.

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« 9 jours à Raqqa » fait penser au mieux à un reportage étiré d’Envoyé Spécial, au pire à un matériau préparatoire qui n’aurait pas dépassé ce stade. Il est plat, didactique, encombré par la journaliste à l’air toujours ravi. La jeune mairesse kurde est bien sûr admirable, mais cela ne suffit pas à faire un film. Malgré les scènes prises sur le vif, l’admiration de ses pairs et la reconstruction qu’on positive, la vie ne passe pas. On dirait un safari où l’on vous fait trembler avec des lions qui ne viendront jamais. Et le final abominable conclut sur une dédicace à Emmanuel Macron du livre enfin publié.

Son titre pompeux, « La Femme, la Vie, la Liberté », nous donne vite envie d’oublier tout ça. On peut être inattaquable et ne présenter aucun intérêt.

« Notturno » est autrement plus complexe et intéressant. La construction du film, peu claire, fait la part belle aux plans de coupe sur des véhicules militaires et des combattants à l’arrêt dans ce qui ressemble au Désert des Tartares. Quelques blocs narratifs flottent au milieu. L’un des fils rouges, une pièce historique conçue et répétée en hôpital psychiatrique, donne lieu à des scènes médiocres et explicatives. L’absence d’ancrage – on ne sait jamais où l’on est, ni qui l’on regarde – entretient confusion et lassitude, comme si le symbolisme de l’humanité blessée devait suffire pour faire lien avec le spectateur. Contrairement à ce qui a été dit ici ou là, l’ « esthétisme » de Rosi n’est pas en soi un problème, mais qu’il ne soit pas parvenu à trouver une structure opérante pour « Notturno », oui.

Coulée de sang

Restent plusieurs moments inoubliables, comme cette chasse au canard menée par un motocycliste émacié et silencieux troquant son vieux solex pour un canot. Et une longue séquence réellement terrifiante où des enfants yédizis confient à une psychologue les atrocités qu’ils ont vues sous Daesh. L’un d’entre eux, bègue, contemple un mur de dessins colorés que tous ont griffonnés pour se libérer de leurs souvenirs, il tend la main et reconnaît le calife Abou Bakr al-Baghdadi dessiné par un autre que lui. Le raccord qui suit, sur une cour de prison vue de l’enceinte qui l’entoure, est proprement sidérant. Une porte s’ouvre au fond ; en sort un prisonnier vêtu d’une combinaison orange, puis un second puis une dizaine, une cinquantaine, comme une coulée de sang chaud, rappelant les méfaits de ces meurtriers.

© Météore Films

À l’opposé, on citera ce plan de bonheur fugace, peut-être le seul de tout « Notturno » . Un jeune couple, probablement turc, boit un verre la nuit, sur la terrasse en hauteur d’un café. Le jeune homme s’inquiète de la pluie qui menace, et sa compagne répond avec un sourire, « Qu’il pleuve ! ». De simples mots où se loge un instant tout l’amour du monde, des mots pour faire barrière au malheur comme ce dernier plan rappelant la fin des « 400 coups » , le visage buté d’un adolescent qui littéralement fait face…

La femme, la vie, la liberté

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« 9 jours à Raqqa » de Xavier de Lauzanne, en salles depuis le 8 septembre

« Notturno » de Gianfranco Rosi, en salles depuis le 22 septembre

Champ-de-Mars, tour Eiffel, Trocadéro: Retenez-la ou elle fait un malheur !

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Le projet de réaménagement « Grand site tour Eiffel », proposé par le cabinet d’architecte Gustafson Porter + Bowman. © Gustafson Porter + Bowman

Laissée à l’abandon depuis des années, l’une des plus grandioses perspectives de Paris devrait bientôt être défigurée. Les réaménagements voulus par Anne Hidalgo tels que la « végétalisation en conteneurs » ne satisfont personne. Mais ce qu’Anne veut…


L’état de délabrement et de saleté du Champ-de-Mars ne cesse d’inspirer des protestations. Pourtant, la tour Eiffel et le jardin qui l’entoure sont célèbres dans la terre entière. Ayant longtemps fait la sourde oreille, la mairie de Paris a tout à coup annoncé un énorme et très coûteux projet. On sent qu’Anne Hidalgo y cherche une gloire écologisante. Cependant, ce remodelage conçu de façon unilatérale mécontente à peu près tout le monde. Même les promeneurs et les piétons vont y perdre. Nombre d’écologistes se positionnent déjà contre ce projet.

Les espaces verts diminuent

Plus d’espaces verts pour le public : telle est la grande promesse du projet d’aménagement englobant le Champ-de-Mars, la tour Eiffel et les jardins du Trocadéro. La communication de la mairie met l’accent sur quelques végétalisations inédites présentées comme autant d’avancées radicales, avec par exemple la « végétation en conteneurs » prévue sur le pont d’Iéna. Cependant, quand on fait le compte sur l’ensemble du site, on déchante. Par rapport à ce que l’on connaît et encore davantage en référence à ce que l’on a connu il y a quelques années, la superficie dévolue aux espaces verts diminue.

© Gustafson Porter + Bowman

Tout d’abord, il y a ces deux charmants jardins anglais adjacents à la tour Eiffel, avec étangs et rocailles rendus en pratique inaccessibles depuis quelques années, car murés pour des raisons incompréhensibles dans l’enceinte de sécurité de la tour. De plus, il est prévu de construire sur l’emprise du jardin d’importantes bagageries de part et d’autre des entrées.

Par ailleurs, le tapis de vert central serait rétréci d’un tiers en largeur au profit des allées en granulats. Ces pelouses sont particulièrement appréciées par le public en été. C’est là que tout le monde vient s’installer, voire pique-niquer en regardant la tour Eiffel. Elles procurent aussi un effet de rafraîchissement. Quelle idée saugrenue de les réduire !

Il faut probablement y ajouter la partie sud du jardin (côté École militaire) qui reçoit une noria de manifestations promotionnelles ces dernières années et accueille, à présent, le Grand Palais éphémère. Il faudrait être très optimiste pour penser qu’à l’avenir la mairie renoncera à cette commodité.

Au total, la diminution est de l’ordre de 10 % à 25 % selon les hypothèses retenues.

La tour Eiffel en 1900. D.R.

La disparition des rues traversantes

La plupart des jardins publics d’une certaine taille sont protégés par des grilles et soumis à des horaires. Ce régime est la façon la plus simple et la plus classique d’en assurer la sécurité. Le Champ-de-Mars est une exception. Il n’a pas de clôture et on peut s’y rendre à toute heure du jour et de la nuit. Cela résulte d’une conception très intelligente. Ce jardin est, en effet, traversé par un certain nombre de rues espacées avec régularité. Ces rues garantissent aux piétons la possibilité de rester en vue des voitures, de ne pas se sentir isolés et vulnérables. Certes, la synergie voitures-piétons est difficile à plaider de nos jours, mais elle est essentielle.

Est-il bien raisonnable de constituer un bloc végétal compact non protégé, allant du fond de la place du Trocadéro au parvis de l’École militaire ? Les maquettes présentées au public montrent le site sous un jour flatteur au cœur de l’été, avec beaucoup de monde. On a envie d’y être. Mais il faut aussi imaginer ces mêmes lieux en novembre, à la nuit tombée. Qui traversera le pont d’Iéna ou le jardin dans ces conditions ? Dans les années 1960, on voulait déjà écarter les flux d’autos des espaces destinés aux piétons. C’est comme cela qu’on a construit les fameuses « dalles ». On sait aujourd’hui que ce n’était pas une bonne idée.

La perspective à la française encombrée

Paris brille par ses fameuses « trouées » qui actualisent les perspectives à la française du Grand Siècle. La vue depuis le Trocadéro jusqu’à l’École militaire est l’une des plus extraordinaires, notamment par le fait qu’elle concerne des espaces verts et qu’elle passe de façon spectaculaire sous les immenses arches de la tour Eiffel. La grandeur de ce genre de perspective tient au fait que le regard glisse tout du long. Il faut du vide et une part de minéralité.

Malheureusement, les obstacles et édicules ne cessent de se multiplier. Il est envisagé d’encombrer le pont d’Iéna de containers de végétation. En outre, ce pont encadré par quatre cavaliers néoclassiques, avec des signatures comme celle de Préault, a une inspiration héroïque qui s’accorde mal avec les petites choses dont on va le verdir. Imaginerait-on de végétaliser les allées de Versailles ?

Restaurer la tour Eiffel et pas seulement la repeindre

On repeint régulièrement la tour Eiffel. Cependant, personne ne semble voir que le problème est de la restaurer. Cet édifice singulier est conçu par l’architecte Stephen Sauvestre pour l’exposition universelle de 1889. Le terme « universelle » a beaucoup d’importance. En effet, des expositions internationales ont lieu au xixe siècle, à la façon de nos salons professionnels d’aujourd’hui. Toutefois, elles mettent en valeur les pays industriels les plus avancés comme l’Allemagne ou l’Angleterre. La France mise sur la formule des expositions dites universelles. Ce qualificatif n’a pas un sens géographique, mais exprime l’ambition d’associer toutes les composantes de l’esprit de création et d’invention. En pratique, il s’agit d’ajouter à l’industrie les beaux-arts, domaine où la France a une grosse avance. Aucune idée n’est plus républicaine que le fait d’unir dans un même optimisme émancipateur le progrès scientifique et le déploiement des arts.

L’idée de Sauvestre reflète parfaitement cet état d’esprit. Il veut, en accord avec le commanditaire, Gustave Eiffel, que la tour soit une prouesse technique et une splendeur artistique. Il travaille son profil et son décor pour qu’elle soit élégante, pleine de fantaisie, presque festive. Le premier étage est enrichi d’une somptueuse ceinture de marquises. Le sommet est coiffé d’arceaux qui font fonction de dôme terminal.

Un demi-siècle plus tard, un classicisme brutal et épuré prévaut. Lors de l’exposition internationale de 1937, c’est le style qui inspire les pavillons de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique, ainsi que le palais de Chaillot (toujours visible). C’est à cette occasion qu’on dépose toutes les décorations de la tour Eiffel. La tour prend l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui, semblable à un grand pylône EDF.

Il serait temps de prendre conscience de l’état d’appauvrissement de notre tour Eiffel et d’engager une réflexion sur sa restauration.

Contresens écologiques

C’est une erreur de croire qu’il suffit de parsemer le paysage parisien de grumeaux verts pour bénéficier de l’adhésion pavlovienne des écologistes. La végétalisation du pont d’Iéna est, à cet égard, un parfait contresens. La culture hors-sol de végétaux, de pelouses entières et même d’arbres est une prouesse technique, mais c’est aussi le comble de l’artifice. Faut-il rappeler que la chaussée d’un pont n’est pas un sol et qu’il faut des infrastructures pour suspendre et gérer la végétation ? Il convient d’être aux petits soins pour cette végétation fragile très éloignée des conditions naturelles. C’est évidemment tout sauf économe et écologique. Comment pourrait-on critiquer la culture industrielle de tomates hors-sol alors qu’on donnerait le pire en exemple en plein Paris ?

Autre aspect : la qualité de l’air à Paris. Le cours de la Seine, lisse et dégagé, constitue une sorte d’autoroute du renouvellement de l’air. Dans ces conditions, vouloir implanter un rideau d’arbres en travers sur le pont d’Iéna est une très mauvaise idée. Il faut, au contraire, laisser tous les ponts bien dégagés.

Construction de la tour Eiffel : à gauche, le 14 juin 1888 ; à droite, le 10 juillet 1888. © AFP

Des investissements pharaoniques, rien pour le fonctionnement

Le problème du Champ-de-Mars est son délabrement et sa saleté. Il manque d’entretien. Face à cette situation, la mairie de Paris répond par un énorme investissement. C’est un peu comme si, en arrivant dans une cuisine crasseuse où la vaisselle déborde, on décidait de tout casser et de confier à un grand designer nordique la création d’une nouvelle cuisine haut de gamme. Ce serait sans doute beau quelques jours. Cependant, si personne ne faisait le ménage et la vaisselle, on reviendrait vite au point de départ.

Pour s’occuper d’un jardin, il faut des gens pour tailler, planter, arroser, désherber, surveiller, nettoyer. Autrement dit, il faut un budget de fonctionnement adapté, rien de plus, rien de moins.

Enfin, les Parisiens peuvent-ils approuver qu’en temps de crise on engage 120 millions d’euros pour une architecture ne dépassant guère le niveau du sol ? Est-il vraiment raisonnable que la Ville de Paris mobilise pour cette affaire un budget pharaonique ?

Que d’histoire !
Le Champ-de-Mars est à l’origine un terrain de manœuvres devant l’École militaire, édifice construit par Ange-Jacques Gabriel à la demande de Louis XV. À partir de la Révolution, cet espace accueille de grandes manifestations publiques. C’est là qu’a lieu la fameuse fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, événement consensuel à l’origine du choix du 14 juillet comme jour de la fête nationale. Avec le Second Empire et la IIIe République vient le temps des expositions universelles qui connaissent à Paris un succès beaucoup plus important que nulle part ailleurs. Une quantité hallucinante d’édifices somptueux, de fontaines et de sculptures sont érigés. La plupart sont détruits peu après, sans états d’âme, en pensant qu’on fera bientôt mieux encore. En 1907, l’espace est loti sur les côtés. Des personnalités comme Lucien Guitry s’y installent. Le reste est transformé en espace vert. Un architecte et paysagiste particulièrement intelligent, Formigé, conçoit un jardin ouvert sur la ville et irrigué de rues traversantes. C’est le Champ-de-Mars accessible jour et nuit que connaissent tous les amoureux de Paris

Sandrine Rousseau a perdu. Pour l’instant

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Sandrine Rousseau, mars 2021 © ISA HARSIN/SIPA

Ce serait « contraire à ses combats que d’être un obstacle à une candidature féministe […] quand on est féministe, on laisse sa place ». Ces propos, tenus par la géniale et inimitable Alice Coffin, n’ont pas été entendus par Yannick Jadot qui n’a pas cédé sa place et a remporté le second tour des primaires EELV. Il faut toutefois souligner que le score de Sandrine Rousseau laisse présager de jolies passes d’armes au sein d’EELV et dans sa périphérie.

Les présentistes rouges et verts condamnent le passé à ne plus servir que de faire-valoir à un présent toujours plus progressiste et plus désirable que tous les temps qui l’ont précédé…

Il existe dans ce pays des représentants politiques qui se vantent d’être de plus en plus radicaux. Ils espèrent mettre ainsi en relief leur irrépressible élan révolutionnaire. Et s’installer aux commandes. Le principe est vieux comme le monde : la prise de pouvoir (à la tête d’un pays ou d’un parti), quand elle ne peut pas se faire dans le calme démocratique et le combat des idées rationnelles, doit s’appuyer sur un discours simple, binaire, clivant, irrationnel, qu’on dira radical pour éviter les gros mots historiques (stalinien, maoïste, totalitaire) et qui sera comme le possible détonateur d’une révolution inévitable et salutaire inaugurant un progrès immuable après qu’auront été éliminés les inévitables ennemis d’un avenir pourtant annoncé toujours plus radieux.

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Prônant les nouvelles théories racialistes et décolonialistes et utilisant la novlangue à la mode dans la sociologie militante, Sandrine Rousseau n’a pas hésité à se montrer en public à la fête de l’Huma aux côtés de ses nouveaux amis « racisés » Assa Traoré et Taha Bouhafs.

Elle remercie Rokhaya Diallo d’avoir attiré son attention sur les pansements médicaux trop blancs.

Le nouveau clientélisme politique

Elle partage quelques idées avec Jean-Luc Mélenchon sur la « créolisation » inéluctable de la France. Elle pense à juste titre que ses idées radicales sont largement partagées parmi les sympathisants de la sphère EELV-LFI, et que cela ira en s’amplifiant, lui permettant ainsi de croire en ses chances de succès lors d’une prochaine élection. Elle compte pour cela sur l’aide des plus radicales représentantes de la communauté LGBT. Elle dénonce les « hommes blancs à vélo » et attend un soutien des mouvements associatifs antiracistes les plus radicaux, c’est-à-dire les plus racistes. Elle présume que ses propos lénifiants sur le voile vont lui attirer quelques précieux votes musulmans.

Bref, Sandrine Rousseau pioche dans les viviers les plus crapoteux de la vie publique, “sociétale” et wokiste, en espérant tirer les marrons des feux pseudo-révolutionnaires néo-féministes, racialistes et islamo-gauchistes. Elle n’est bien sûr pas la seule. D’autres pratiquent depuis un moment ce genre de pêche au gros en se fichant éperdument des conséquences pour la France. Ceux-là se révoltent localement en fermant les yeux sur l’islamisation de certains quartiers et en fantasmant sur une population en cours de “créolisation” dans le seul but de ne pas tomber de leur trône municipal ou parlementaire. Éric Coquerel twitte le soutien de LFI à Ali Rabeh pour l’élection municipale de Trappes ; le député récemment marseillais Mélenchon affirme sans sourire que pas un centimètre carré du territoire français n’échappe à la loi républicaine ; la féministe Clémentine Autain n’a jamais simplement et directement défendu Mila, et on sait pourquoi. Sandrine Rousseau ajoute la terreur écologique à la composition de ce brouet intersectionnellement islamo-gauchiste, à cette bouillie pleine de tous les ressentiments, à ce poison.

Je veux voir aucune tête qui dépasse!

L’argumentaire révolutionnaire, prémices de tous les totalitarismes, se vête toujours de mysticisme et de fanatisme extatique. Sans oublier l’incroyable niaiserie des slogans éternels simplement ajustés aux idéologies les plus récentes. La radicalité de Rousseau est « pure », son écologisme est « de gauche, radicale et sociale ». Les jeunes “éveillés” de toute obédience lisent sur Twitter les appels tonitruants de Sandrine Rousseau qui veut « déconstruire l’ensemble des dominations », et sont ravis d’apprendre que leur égérie vit elle-même avec « un homme déconstruit » (sic). Ils pensent que le danger le plus immédiat est le patriarcat occidental, l’hétéronormativité, et les hommes qui construisent des EPR. Surprotégés, profitant d’une éducation qui a laissé libre cours à leur petit moi accroché aux réseaux sociaux, rendus incultes par une école ne voulant plus qu’ils sachent leur langue ou l’histoire de leur pays, poursuivant des cursus universitaires tout acquis aux causes intersectionnelles et déconstructivistes, convaincus que « tout est politique », les jeunes électeurs de Sandrine Rousseau sont prêts à trancher avec elle tout ce qui dépasse de leur tableau idyllique : les “hommes toxiques”, quelques Blancs à vélo, les “réacs”, les féministes pas suffisamment radicales. Ces petits Gardes verts et rouges ignares sont à l’image de leur époque qui est celle du présentisme absolu et du politisme intégral.

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L’Histoire de notre pays, longue et tumultueuse, est complexe. Elle a façonné au fil du temps une langue, un pays et un peuple. Mais l’idéologue n’a que faire de cette histoire complexe, glorieuse et sombre à la fois. Simplifiée à l’extrême, toujours prise en défaut, retournée pour servir les idéologies, l’Histoire de France est devenue une « Histoire mondiale de la France » ouverte à tous les vents, comme ses frontières. Les présentistes rouges et verts condamnent le passé à ne plus servir que de faire-valoir à un présent toujours plus progressiste et plus désirable que tous les temps qui l’ont précédé. Ce présentisme préfigure un futur très proche dans lequel la vertu progressiste et le politisme intégral règneront de gré ou de force et rendront impossible le moindre écart ou le moindre regard en arrière. Dans cette époque qui ne laissera aucune place à « la vision littéraire du monde » (Alain Finkielkraut), au véritable travail historique « expurgé de ses passions » (Braudel), ou à la simple réflexion individuelle, « une politique frénétique, délirante, exorbitée puisqu’elle prétend supplanter la connaissance, la religion, la “sagesse”, en un mot les seules choses que leur substance rend propres à occuper le centre de l’esprit humain » (1), finira d’éloigner l’homme de sa vie intime pour le plonger définitivement dans la masse uniforme. Il faut des Rousseau et des Mélenchon pour mener à bien cette politique dévastatrice qui essorera ce qui reste d’humanité dans l’individu. Il faut des totalitaires. Comme Mélenchon, Sandrine Rousseau, fermée, tordue, abstraite, extatique, ne s’ouvrant à aucune instance supérieure, en représente un type abouti, risible pour le moment auprès du plus grand nombre, mais pour combien de temps encore. Mme Obono ne s’y trompe d’ailleurs pas : elle appelle les électeurs qui ont voté Rousseau à voter Mélenchon, ces deux faces de la même pièce totalitaire.


(1) La révolte des masses, Ortega y Gasset.

Les gobeurs

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L’infréquentable Monsieur Gide

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André Gide à Neuchâtel, 1948 © Archivio Cameraphoto/leemage

Le patriarche des belles-lettres françaises, prix Nobel de littérature (1947), était une célébrité mondiale. Mais aussi un pédéraste notoire attiré par les jeunes hommes, ce que le monde d’aujourd’hui traduit par prédateur sexuel. Cela explique sans doute le silence qui entoure le 70e anniversaire de sa mort.


Gide, ça vous dit quelque chose ? « Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possession jalouse du bonheur »… Il y a dix ans, Frank Lestringant lui consacrait une monumentale biographie. Son titre ? André Gide l’inquiéteur. En 2021, il faut croire que Gide n’inquiète plus personne. Au pays des commémorations votives, pas un officiel pour célébrer il y a deux ans l’anniversaire de sa naissance, le 22 novembre 1869. Dès lors, on se serait douté que le 70e anniversaire de sa mort (18 février 1951) passerait également à la trappe. Et voilà, la date est franchie : rien ! Au plan national, l’écrivain est sorti des radars mémoriels. À Marseille, le Mucem consacrait en 2009 une exposition à… Giono. Giono, pourquoi pas ? Mais pourquoi pas, plutôt, une grande manifestation du genre : « Gide et l’Afrique » ? La diversité y aurait trouvé son compte. Car, franchement, face à Gide, l’auteur provençal de Que ma joie demeure, n’est-ce pas roupie de sansonnet ? Certes, à Paris, la BNF s’est fendue d’un colloque, en lien avec l’Association des amis d’André Gide. Le 22 novembre 2019, pile-poil à la date anniversaire du trépas, sous l’intitulé « Un intellectuel engagé pour son temps et le nôtre ». Saurait-on faire plus casse-pieds ? Plus savoureux, Gallimard a publié – pavé promis à ne passionner que les seuls « gidiens » de cœur – l’énorme, instructive, émouvante correspondance entretenue de 1890 à 1943 entre le cher André et son très érudit beau-frère, l’universitaire et écrivain Marcel Drouin – encore moins gâté que lui par la postérité. Bien peu, en somme !

A lire aussi, Pascal Louvrier: Gide l’oublié

Jean Cocteau, en 2003, avait eu droit, lui, à l’hommage posthume d’une exposition géante au Centre Pompidou : Jean le touche-à-tout fourgue à la postérité son cinéma, ses dessins, ses romans, ses pièces de théâtre… Plus glamour que Gide, Cocteau, c’est sûr. Pour autant, serait-il de plus gros calibre que son aîné ? Autre exemple : cette année, pour le 150e anniversaire de sa naissance, Marcel Proust, exact contemporain de Gide à deux années près, se voit gratifié d’un supplément du journal Le Monde, d’un « Cahier de L’Herne » à lui consacré, et cætera. Sans compter, Gallimard en tête de gondole, l’exhumation, sous les auspices du regretté Bernard de Fallois, de ces mythiques Soixante-quinze feuillets, et autres manuscrits inédits. Cohorte des exégètes au garde-à-vous, « couverture médiatique » post-mortem sans équivalent aujourd’hui pour aucune figure du patrimoine des belles-lettres ! Même Baudelaire, venu au monde un 9 avril il y a deux siècles, fait moins recette que le petit Marcel. Gide, faisant amende honorable après l’erreur funeste du manuscrit de Du côté de chez Swan, distraitement refusé par la NRF et d’abord publié à compte d’auteur chez Grasset, n’aura de cesse de se prosterner devant le génie de l’auteur de la Recherche…

Nourri à l’Évangile

Las, cruel contraste, dans les classes littéraires l’on feuillette encore, qui sait, entre deux bâillements, des « morceaux choisis » de La Porte étroite, roman œcuménique entre tous… Gide mérite-t-il cette durable amnésie ? Patriarche des belles-lettres françaises, prix Nobel de littérature en 1947, il meurt pourtant couvert de gloire, plus qu’octogénaire, le 19 février 1951, soit six ans après que des funérailles nationales ont célébré son plus vieil et fidèle ami, Paul Valéry. Étrangement, la dimension sociale et politique qui fit la célébrité mondiale d’André Gide paraît aujourd’hui totalement méconnue – pire : jetée aux oubliettes de l’histoire. Car Gide n’est pas seulement l’auteur de Si le grain ne meurt, de Paludes, des Faux-monnayeurs, des Caves du Vatican, de L’Immoraliste, des Nourritures terrestres…  Pas seulement, dans sa jeunesse, le disciple du symbolisme adoubé par Mallarmé, l’esthète chéri des cénacles, à la silhouette chevelue et penchée, qui fréquentait chez Sully Prudhomme, José-Maria de Heredia… Né assez tôt dans le siècle industriel pour croiser Verlaine ivre mort devant son verre d’absinthe, ou se faisant lapider en pleine rue par des poulbots de la Butte, le garçon, à peine âgé de 25 ans, pouvait encore frayer, à Biskra, au cœur de l’Algérie coloniale, avec le sulfureux Oscar Wilde flanqué de son cynique gigolo Alfred Douglas… André Gide n’est pas seulement celui qui, dès la Belle Époque, se fera le mécène, l’inspirateur, l’éminence grise de la mythique NRF (Nouvelle Revue française) dont le renom intellectuel, sous les auspices de Gaston Gallimard, sera le socle fondateur de l’actuelle maison d’édition. Bien plus que tout cela, Gide aura été, au xxe siècle, une conscience morale unique.

C’est là sans doute par quoi l’oubli où on le tient reste un problème en soi (mais j’en dirai plus loin les possibles raisons). Car ce fils unique, richissime rentier issu de la grande bourgeoisie protestante (comme Proust l’était d’une plus récente haute bourgeoisie juive assimilée), aurait pu, tel un Valery Larbaud (je crois que c’est Paul Léautaud qui disait de ce dernier : « Ça fait toujours plaisir de rencontrer quelqu’un auprès de qui Gide paraît pauvre »), se contenter de parcourir le monde à grands frais, en dandy. Mais non : quand, à près de 60 ans, il rentre avec son amant-ami, le cinéaste Marc Allégret, d’un périple de six mois dans ce qu’on nomme alors l’Afrique-Équatoriale française, c’est pour publier, en 1927, Voyage au Congo et Retour du Tchad, volumes où il dénonce les exactions des grandes compagnies concessionnaires. Jusqu’à provoquer une commission d’enquête parlementaire. Fasciné par la révolution bolchevique au point de proclamer sa foi dans le communisme, le vieil homme, désormais icône planétaire, et resté proche de Léon Blum, son ami de jeunesse devenu président du Conseil, accepte en 1936 l’invitation officielle de l’URSS. Reçu partout comme un chef d’État, il prononcera, juché sur la tribune du Kremlin à quatre mètres de Staline, l’éloge funèbre de Maxime Gorki. Mais sitôt rentré au bercail, il publie coup sur coup deux brûlots contre la terreur soviétique : Retour de l’URSS et Retouches à mon Retour de l’URSS. Gide se met alors à dos, et la bourgeoisie de droite qui l’accuse de palinodie, et le Parti, qui crie à la trahison. Par comparaison, un Louis Aragon persistant sa vie durant à bouffer au râtelier communiste, trouvera avantage à s’exonérer d’une semblable rectitude. Réfugié en France libre puis en Tunisie sous l’Occupation, André Gide coupera les ponts avec la NRF collaborationniste de Drieu La Rochelle…. Quoi qu’il en soit, Gide n’aura jamais été un professionnel de la politique. Pas davantage qu’un « écrivain engagé » – au sens où le sera, juste après lui, si commodément, Jean-Paul Sartre : toujours planqué, lui, stalinien de circonstance, mais éternel donneur de leçons –, toujours avec un train de retard. Ou, la droiture en plus, Camus. Voire même le très saint et authentique rebelle Jean Genet. Moraliste du politique, guidé par la seule sincérité de sa conscience, l’auteur de Ne jugez pas ne serait-il pas, quant à lui, un « lanceur d’alerte » avant la lettre ? Un modèle d’intégrité, en tous cas. N’est pas Gide qui veut.

Nourri à l’Évangile autant qu’à la fable grecque, André ne s’est jamais départi d’une langue qui, au temps de l’autofiction au présent de l’indicatif, de l’onomatopée comme figure de style et du solécisme en guise de syntaxe, peut sembler aujourd’hui terriblement apprêtée, avec ses imparfaits du subjonctif, sa litote expressive et ses vocables choisis. Mais pas plus que Racine, Lautréamont ou Victor Hugo : tout écrivain a les lecteurs qu’il mérite. Celui dont Roland Barthes écrivait « il est ma langue originelle, mon Ursuppe, ma soupe littéraire » devrait se boire comme du petit lait. Mais, à un âne qui n’a pas soif… Gide serait-il trop « classique » ?

La mauvaise vie

En fait, je soupçonne d’autres motifs à ce persistant ostracisme. Je m’explique : paradoxalement, Gide aujourd’hui dérange très précisément par ce par quoi il prit, en son temps, les plus grands risques et fut, en cela, un téméraire émancipateur. L’auteur de Corydon – claire apologie de l’homosexualité masculine – ou de L’Immoraliste se cachait à peine d’aimer les garçons. Les jeunes Arabes en particulier : en 1893, il revient d’Afrique du Nord avec, dans son sac, « un secret de ressuscité ». Bientôt secret de polichinelle, mais dont il jalouse la discrétion, car devenu l’époux – mariage blanc, « non consommé », comme on dit joliment – de sa très pieuse cousine germaine, Gide prendra grand soin, jusqu’à la mort brutale de celle-ci en 1938, de ne pas heurter la triste châtelaine esseulée de Cuverville, lui qui fuit la routine et s’étourdit de voyages. On sait, car Gide l’a raconté, comment Madeleine, en 1918, a brûlé toutes les lettres qu’elle avait reçues de lui depuis leur adolescence, lorsqu’elle a compris que son mari la trompait avec le petit Allégret… Quand André (pour la première fois de sa vie !) tombe amoureux, Marc a 16 ans. Lui approche la cinquantaine. Jusqu’alors, cet onaniste forcené se contentait fort bien de passades furtives avec de très jeunes adolescents. À l’instar d’Henry de Montherlant, son viril compagnon de chasse sur les Grands Boulevards (où la prostitution masculine avait alors son siège), mais quoique exclusivement pédéraste, l’auteur des Garçons ou de La ville dont le prince est un enfant, quant à lui, cherchera toute sa vie à donner le change en prétendant mensongèrement n’aimer que les femmes. Pédéraste, Gide l’était aussi. Mais à la différence du « pédé honteux » qu’était Montherlant, il en fera une cause à défendre. Voire la cause même de sa vie.

A lire aussi: Frédéric Beigbeder: “Bientôt on ne pourra plus écrire librement”

Pédéraste, ou pédophile, Gide ? That is the question. Question anachronique à son époque, où l’homosexualité, réputée une pathologie perverse et comme telle punie par la loi, se vivait par force dans la clandestinité. N’est-il pas significatif que le temps du « mariage pour tous » soit contemporain de « balance ton porc » ou de « MeToo » ? Le curseur de l’interdit s’est déplacé latéralement. En un temps où le New York Times en vient à se demander sérieusement s’il ne faudrait pas « annuler Gauguin », « cancel » (sic), à cause de son appétence pour les vahinés à peine nubiles des Marquises, André Gide est, potentiellement, en tête sur la liste de proscription. C’est bien l’actuel paradoxe : héraut historique de l’émancipation homosexuelle, il serait cloué au pilori, voire sous le coup d’inculpations multiples s’il vivait en 2021. Comme le serait sans doute aussi feu le peintre Balthus, amateur de très jeunes filles. Et Montherlant, parlons-en, lui qui a encore, à Paris (jusqu’à ce que nos Torquemada de la cancel culture s’emparent du dossier), une place à son nom – et même, ô plaisante ironie, une piscine : baptisée au patronyme de cet habitué des vestiaires ! À l’heure de la parole libérée, de la lutte contre la supposée culture du viol, de la défense des mineurs victimes d’agressions sexuelles, combien d’autres, sur la liste des « suspects » ? Aujourd’hui que sévit cette nouvelle Terreur, les piques ne manquent pas de têtes où se ficher.

Alors, Gide, prédateur sexuel ? Avec lui, nos modernes parangons de vertu, nos inquisiteurs de la bonne conduite libidinale, nos prescripteurs du sexe aseptisé ont sous la main un violeur d’enfants tout trouvé. C’est peut-être là ce qui dissuade la doxa officielle de se risquer en terrain miné, en célébrant un type qui dérange les bonnes mœurs, telles que les conçoit désormais ce xxie siècle si bien-pensant.

Dans cette mesure, il faut saluer l’édition DVD, il y a deux ans, du documentaire Avec André Gide, hommage que l’excellent Marc Allégret tint à rendre à son ancien amant, en allant filmer le vieillard un mois à peine avant sa mort, dans son appartement parisien de la rue Vaneau. Ce document exceptionnel, grevé d’extraits du Voyage au Congo, autre précieux « incunable » cinématographique, ou de séquences tournées antérieurement (Gide se promenant avec Paul Valéry, par exemple), évoque dans un plaisant euphémisme « la particularité de sa nature », pour taire le sujet qui pourrait fâcher. On y voit Gide, excellent pianiste (cf. ses Notes sur Chopin), donner une leçon à une jeune fille terrorisée. On le voit aussi lire sentencieusement, avec son élocution si singulière, la magnifique page testamentaire de son Thésée : « … C’est consentant que j’approche la mort solitaire. J’ai goûté des biens de la terre. Il m’est doux de penser qu’après moi, que par moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l’humanité future, j’ai fait mon œuvre. J’ai vécu. »

Gide, Gide, aurais-tu mal vécu ?

Si le grain ne meurt

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Pour l’écologie politique, l’urgence idéologique l’emporte largement sur l’urgence climatique…

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Image d'illustration Unsplash

Un collectif de 150 ONG parmi lesquelles Extinction Rebellion, Greenpeace, les Amis de la Terre ou encore Avaaz a récemment envoyé une missive ouverte au président de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) Fatih Birol lui demandant de réviser les scénarios de transition énergétique proposés par l’Agence.


Cette dernière est d’abord assignée de positionner comme cas de base non plus le schéma anticipé des Politiques Publiques mais celui correspondant à la neutralité carbone 2050 considéré par l’AIE comme une variante « aujourd’hui presque inatteignable ». Mais surtout, l’Agence est sommée de revoir en profondeur les hypothèses énergétiques sur lesquelles repose cette neutralité carbone. Le groupe des 150 propose notamment « de stopper immédiatement d’investir dans l’exploration et le développement de nouveaux combustibles fossiles, de renoncer au CCUS [1], à la biomasse et au nucléaire et d’accélérer la sortie du gaz avec une baisse annuelle de 3% ». Les ONGs fondamentalistes proposent purement et simplement à l’horizon 2050 un mix énergétique 100% vert composé pour l’essentiel de solaire, d’éolien et d’hydrogène. De surcroit ils proposent « une réduction annuelle de l’intensité énergétique [2] de 4% ». Enfin, pour des raisons de solidarité historique l’effort doit principalement être supporté par les « économies avancées et non par les pays du sud ».

Une analyse rapide montre que les propositions avancées par les 150 ONGs conduiraient la planète à sa perte non seulement sur le plan économique et social mais aussi… sur le plan climatique.

Ainsi, quand on sait que la production des champs existant de pétrole et de gaz décline de 6% par an, arrêter tout développement de champ nouveau conduirait en moins de trois ans à une rupture structurelle offre/demande et à une flambée incontrôlée des prix impactant de façon vertigineuse la facture pétrolière et gazière d’un citoyen déjà fortement angoissé par l’augmentation significative des prix des hydrocarbures au cours des derniers mois. Et, quand on sait qu’il faut dix ans pour mettre en production un champ d’hydrocarbures, cette décision serait pour longtemps irréversible.

L’arrêt du nucléaire et la réduction de la production gazière viendraient aggraver le problème en réenchérissant une demande de gaz raréfié, dans la mesure où les renouvelables ne pourront seuls assurer la demande électrique. L’utilisation électrique du gaz aurait comme conséquence une flambée parallèle des prix de l’électricité dans des proportions aujourd’hui inconnues. Ou alors la pénurie de gaz se traduirait par de fréquent blackouts électriques sans présager des conséquences économiques et sociales.

Quant à la réduction de l’intensité énergétique de 4% par an essentiellement concentrée dans l’OCDE, elle correspondrait pour les pays développés à une entrée définitive dans la société de décroissance que les écologistes extrémistes appellent de leurs vœux avec la pauvreté comme seul menu.

Quant aux émissions de gaz à effet de serre, elles ne se réduiraient que marginalement voire continueraient de croitre dans la mesure où ce programme radical s’appliquerait surtout aux pays de l’OCDE qui ne représentent plus aujourd’hui que 30% des émissions mondiales contre 70% pour les pays émergents.

Pour l’écologie politique, l’urgence idéologique l’emporte donc largement sur l’urgence climatique.


[1] CCUS : capture et séquestration du CO2 dans le sous-sol

[2] L’intensité énergétique est le rapport entre la consommation d’énergie d’un pays et son PIB. Elle s’exprime en kWh/$

[Vidéo] Scandale du minaret d’Alger, Zemmour et la communauté juive, Boulanger de l’Elysée, homme « déconstruit » de Sandrine Rousseau…

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La semaine de Causeur revient sur les articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.


#4

À  Paris, on fait disparaître les monuments en les emballant. A Alger, on a une autre approche. On les efface des photos dans la presse. C’est ce dont est accusé le journal El Watan. Sa une du 20 septembre a illustré les obsèques du président Bouteflika avec une image où le minaret de la Grande Mosquée d’Alger avait disparu. Cette erreur, apparemment d’ordre technique, a provoqué un scandale et le journal est menacé de poursuites judiciaires. Driss Ghali, Marocain, analyse la fascination de ces deux pays maghrébins pour des minarets gigantesques construits par des entreprises étrangères, fascination qui les détourne de la résolution de problèmes plus humains et plus pressants.

A cet égard, peut-on dire aujourd’hui que la France donne le bon exemple, elle qui saccage sa capitale, saccage sa culture et saccage son école ?

#3

Eric Zemmour, vous connaissez ? C’est de loin le plus populaire des non-candidats aux élections présidentielles. Or, Noémie Halioua nous révèle que la communauté juive est divisée sur la question de sa candidature : est-elle un bienfait oui ou non pour cette communauté ? Pour les uns, Zemmour est un pétainiste, un juif antisémite. Pour les autres, surtout ceux qui habitent des banlieues où ils sont la cible d’un antisémitisme arabo-musulman, c’est un sauveur. Ce qui est certain, c’est que Zemmour, anticommunautariste, est au-dessus de toute forme de tribalisme. Ce qui est non moins certain, c’est que l’antisémitisme dit « nouveau » reste le problème de tout le monde.

#2

Quel est le « vrai » visage de la France ? Selon Cécile Duflot, qui juge au faciès, c’est celui de Makram Akrout qui vient d’être consacré meilleur boulanger de Paris et pourrait bien fournir l’Élysée en baguettes. Il s’avère que, dans le passé, M. Akrout, qui est arrivé sans papiers de Tunisie il y a 19 ans, aurait partagé sur Facebook des posts favorables à la vision islamiste du monde – ce qu’il nie. Soyons fair-play, à la différence des adeptes de la cancel culture. Tout le monde a le droit de commettre des erreurs et de changer d’avis. Ce qui dérange ici c’est le chœur des progressistes qui ne perdent jamais une occasion d’ « invisibiliser » le problème de l’intégration culturelle.

Les baguettes de M. Akrout sont peut-être bonnes, mais les ficelles des bien-pensants sont grosses. 

#1

Et maintenant, l’instant rire. Je parle, bien sûr, de Sandrine Rousseau, l’écoféministe battue par Yannick Jadot, non que ce soit une femme battue, loin de là ! Car cette grande observatrice des talibans en France, fan de Jean-Pierre Belmondo, a déclaré publiquement que celui avec qui elle partage sa vie est un « homme déconstruit ». Laurence Simon, professeur de lettres, se demande si Sandrine Rousseau est elle-même une femme « déconstruite. » Après tout, les femmes peuvent être aussi avides de pouvoir et même de domination, autant que les hommes. En tout cas, l’homme de Sandrine Rousseau est tellement déconstruit que personne ne sait pas qui il est. C’est désormais le sort des hommes, autrefois dominateurs, d’être… invisibilisés.

Que se passe-t-il entre le Maroc et l’Algérie?

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Après des incendies, dégâts dans le village Achelouf commune de Toudja wilaya de Bejai, Algérie, août 2021 © Fateh Guidoum / PPAgency/SIPA Numéro de reportage : 01033690_000006

L’analyse de Jean-Baptiste Noé, directeur d’Orbis, école de géopolitique, et rédacteur en chef de la revue « Conflits ».


Deux histoires, deux approches du territoire, deux situations politiques : le Maroc et l’Algérie sont bien deux pays différents en rivalité permanente. Le Maroc a pour lui la profondeur historique, la longue histoire et la stabilité grâce à la famille royale. L’Algérie a, un temps, recueilli les espoirs des révolutionnaires politiques et tenté de prendre la tête d’un tiers-monde arabe, espérant jouer les premiers rôles devant l’Égypte et la Syrie. Temps révolus que la corruption, la faillite et l’enlisement social ont rangé aux placards des illusions. Ne reste plus à l’Algérie, pour camoufler encore un peu ses échecs, de faire usage de la corde nationaliste en s’élevant contre ses voisins. C’est ce qu’elle fait actuellement en ravivant les tensions avec le Maroc.

Rupture diplomatique

Le 24 août, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc puis a interdit aux avions commerciaux marocains de survoler son territoire. Le décès et l’enterrement de l’ancien président Bouteflika s’est déroulé en silence, comme pour faire oublier les échecs qu’il symbolise, et notamment ceux de l’évanescence des espoirs de l’indépendance. La rupture des relations diplomatiques trouve ses origines immédiates dans les incendies qui ont frappé la Kabylie durant l’été. Incendies majeurs que le pays a été incapable d’éteindre et de circonscrire par manque de pompiers et de matériels. Pour un pays qui se veut prospère et développé, cette impuissance a porté un grave coup à l’orgueil national. La France aurait pu prêter des Canadair à Alger, mais la pratique algérienne courante consistant à insulter Paris pour cacher ses déboires, on comprend que le gouvernement français n’ait rien fait en ce sens.

A lire aussi, Driss Ghali: Le minaret qui cache la forêt

Alger a donc accusé le Maroc et Israël d’être responsables de ces incendies. Selon la version gouvernementale, les feux auraient été allumés par des Kabyles indépendantistes financés par le Maroc et Israël, donc Rabat et Tel-Aviv seraient à l’origine des incendies. Une assertion sans fondement qui ne sert qu’à réveiller le nationalisme algérien en agitant la haine des ennemis de toujours. Il ne manque plus qu’à accuser la France d’avoir planifié ces départs de feux.

Alger a peu apprécié que le Maroc et Israël normalisent leurs relations diplomatiques, en échange d’une reconnaissance par Tel-Aviv de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. De plus en plus isolée et en proie à une faillite économique et politique totale, l’Algérie n’a plus que la vindicte à l’égard de ses voisins pour tenter de maintenir l’unité de sa population. Cette escalade étant sans limites, il est à craindre une nouvelle « guerre des sables » comme celle qui a concerné les deux pays en 1963.

Enjeu du Sahara occidental

L’Algérie ne désespère pas de récupérer le Sahara occidental, dont la richesse en phosphate lui permettrait de donner un peu d’air à une économie exsangue. Cette région, sous contrôle de fait du Maroc, est soumise à des rivalités nombreuses : revendications de l’Algérie et de la Maurétanie, mouvement autonomiste (Front Polisario) soutenu par les voisins, action des ONG pour soutenir l’indépendance. Plusieurs de ces ONG sont financées par l’Allemagne, qui soutient les revendications autonomistes du Sahara. Depuis le XIXe siècle et la crise de Tanger (1905), l’Allemagne a toujours souhaité intervenir au Maroc. C’est à la fois un moyen de déstabiliser la France et une façon d’être présente dans la zone saharienne, cruciale pour de nombreux flux commerciaux.

Le 10 décembre 2020, Donald Trump a officiellement reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Les indépendantistes espéraient que la nouvelle administration américaine reviendrait sur cette décision ; peine perdue puisque la reconnaissance fut réaffirmée par Joe Biden le 5 juillet 2021. Ce fut un camouflet pour la diplomatie algérienne, ce qui a contribué à l’escalade d’août.

A lire aussi: Le legs de Donald Trump au Moyen-Orient: les accords d’Abraham

Lors du dernier sommet de l’ONU à New York, le ministre des Affaires étrangères de l’Algérie, Ramtane Lamamra, a de nouveau insisté sur la nécessité d’une indépendance du Sahara occidental : « L’organisation d’un référendum libre et équitable pour permettre [au peuple sahraoui] de déterminer son destin et de décider de son avenir politique ne peut rester à jamais l’otage de l’intransigeance d’un État occupant qui a failli à plusieurs reprises à ses obligations internationales […] Le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination est inaliénable, non négociable et imprescriptible. »

Ces propos, tenus le 27 septembre, ont été suivis par ceux du lendemain prononcé par le ministre de la Défense algérien où celui-ci a accusé le Maroc de conspiration et d’atteinte à la sureté de l’Algérie. « L’attachement de l’Algérie à ses principes et sa détermination à ne guère en dévier dérangent le régime du Mekhzen [le palais marocain] et entravent la concrétisation de ses plans douteux dans la région. […] Ce régime expansionniste est allé trop loin, dans les conspirations et les campagnes de propagande subversives visant à réduire le rôle de l’Algérie dans la région ». Il a ensuite accusé le Maroc de « tenter de porter atteinte à l’unité [du peuple algérien] en semant la discorde et la division en son sein. [Ces actes] seront voués à l’échec, car l’Algérie est déterminée […] à défendre sa souveraineté et son unité nationale ». Des propos très lourds qui témoignent d’une montée croissante des rivalités entre les deux pays.

Allant de plus en plus vers l’escalade, il n’est pas à exclure une intervention militaire de l’Algérie.

Guerre du gaz

D’autant qu’Alger a lancé une guerre du gaz contre son voisin en modifiant le passage des livraisons vers l’Espagne. Dès le 26 août, et après une rencontre avec l’ambassadeur espagnol, le ministre de l’Énergie algérien a annoncé que les livraisons de gaz à l’Espagne se feraient via le gazoduc Medgaz, qui relie directement l’Algérie à l’Espagne (Beni Saf – Alméria). Ce faisant, l’Algérie renonce à utiliser le gazoduc Maghreb / Europe, qui relie Hassi R’ Mei à Cordoue via le Maroc. Ce gazoduc qui transite par le territoire marocain permet au royaume chérifien de percevoir un droit de passage payé en gaz naturel, selon des accords qui datent de 1991 et dont le renouvellement doit avoir lieu à l’automne 2021.

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En annonçant utiliser le tube direct, sans passer par le Maroc, l’Algérie prive donc Rabat de ressources gazières et de royalties. C’est aussi une façon de faire pression sur le Maroc avant l’ouverture des négociations prévues pour la mise à jour du contrat.

Le Palais marocain vient de réussir une bonne opération en politique intérieure avec la lourde défaite des islamistes et l’arrivée au pouvoir d’un parti proche du roi. Cela témoigne de l’habileté politique de Mohammed VI qui demeure à ce jour le seul dirigeant arabe à avoir évincé les islamistes de façon légale et sans recours à la force. Conforté à l’intérieur, le Maroc peut désormais affronter de façon plus sereine les tensions diplomatiques avec l’Algérie. Reste à la France à prendre sa part au dossier. Les liens historiques et économiques entre le Maroc et la France sont anciens et étroits. Alger a le soutien de l’Allemagne qui souhaite l’indépendance du Sahara occidental afin de faire main basse sur la région. Ce qui se joue donc entre Rabat et Alger concerne donc directement la France et les affaires européennes.


Source : Institut des Libertés

Afghanistan: la démocratie a affaibli les démocrates

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Un combattant taliban passe devant un salon de beauté vandalisé, Kaboul, 18 août 2021 © Wakil KOHSAR / AFP

Une génération d’Afghans libéraux, qui a vécu sous la protection occidentale, n’a opposé aucune résistance aux talibans. Plutôt que de défendre la liberté chez eux, ils voudraient venir chez nous. C’est le problème des sociétés ouvertes: les bobos ne prennent par les armes.


La défaite du régime pro-occidental afghan démontrerait une fois de plus que certains peuples ne sont pas prêts pour la démocratie à cause de leurs traditions rétrogrades. De fait, les cas afghan, irakien, somalien et yéménite semblent valider ce postulat. Cependant, cet échec s’explique peut-être moins par les différences entre « eux » et « nous » que par les ressemblances. Autrement dit, la démocratisation n’a pas échoué à cause de la réticence des Afghans, mais à cause de leur engouement excessif.

Bobos dici et de là-bas 

Notre modèle démocratique suppose la coexistence de diverses classes, castes, ethnies, idéologies, et modes de vie. Chaque groupe renonce à exterminer les autres, tentant tout au plus de les convertir. Le groupe emblématique de cet idéal de coexistence est celui des urbains libéraux – également appelés bobos.

La tentative pour importer la démocratie occidentale et la société ouverte en Afghanistan a exacerbé les tensions internes et donné lavantage aux obscurantistes

Derrière les légions d’hommes enturbannés, l’Afghanistan pro-occidental a aussi vu émerger une caste bobo, principalement à Kaboul. Certes, on n’y a pas organisé de Gay Pride, mais on n’y voyait point de burqas, hormis dans les quartiers populaires peuplés de paysans déracinés. Les femmes émancipées, parfois « en cheveux », n’encouraient aucune sanction. Elles occupaient des postes intéressants, les salons de coiffure foisonnaient, les ONG, les universités et les écoles de musique employaient des milliers de personnes. Les jeux et concours de chants à la télévision, les matchs de football, les pique-niques, les cafés, tout ce qui avait été interdit par les talibans de 1991 à 1996 avait droit de cité. Ces citadins occidentalisés attendaient que les nouvelles générations les débarrassent de la clique au pouvoir. En somme, la boboïsation et la modernisation ont précédé la démocratisation.

Seulement, cette nouvelle classe ne pouvait à elle seule relever un pays marqué par la tension entre citadins et ruraux. Dans les campagnes, les femmes portaient la burqa et les hommes, désœuvrés, se détournaient souvent à la vue de toute personne étrangère à leur village, tandis que des caïds protégés par des gardes armés roulaient en 4×4. Ici ou là surgissaient une école ou un projet d’infrastructure financés par l’étranger mais bien sûr, on ne voyait pas l’ombre d’une librairie ou d’un marchand de journaux, ni même un restaurant distingué. Les paysans sont généralement fort peu instruits, en dehors du Coran et d’une vague influence persane mystique via la poésie de Rûmî et de Hâfez. Mais les Pachtouns, qui constituent 40 % des 40 millions d’habitants, n’ont aucun accès à la culture persane des autres ethnies, persanophones.

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L’effondrement de l’Armée nationale afghane (ANA) a donc laissé sans défense la minorité moderniste. Il est probable que les militaires aient reçu l’ordre de ne pas tirer, de laisser les talibans arriver, en échange d’une amnistie. Le régime était-il corrompu au point de ne pas pouvoir payer ni même chausser les soldats ? Possible. La faible fidélité des militaires du rang, qui s’étaient enrôlés pour la maigre solde, était palpable depuis longtemps. Et, faute de conscription obligatoire, l’absence totale d’esprit patriotique des « démocrates » n’a rien arrangé. Les bobos afghans pouvaient être impressionnés par une belle armée de métier européenne, pas par l’armée afghane républicaine. Ils méprisaient la police. On a pu voir sur nos écrans des citadins, souvent anglophones, se plaignant d’avoir été lâchés par leur armée, leur police, leur président, les États-Unis. Tous imploraient : « Sortez-nous d’ici. » Aucun n’a réclamé des armes ou crié « No pasarán ». Seuls quelques membres des forces spéciales et les aviateursont fait montre de combativité.

Si les bobos se sont multipliés, c’est grâce à la protection de la coalition internationale et à l’esprit libéral insufflé par les ONG et par les Afghans revenus de l’étranger. Une génération n’ayant connu ni les talibans ni le communisme est née. Elle aimait la démocratie alors que celle-ci n’était pas encore une réalité. Les Occidentaux appréciaient ces jeunes gens attirés par les professions libérales, les métiers créatifs, les start-up plutôt que par le métier des armes. Ces Afghans qui ne ressemblaient nullement aux moudjahidines en turban et sandales, munis de fusils-mitrailleurs, étaient l’annonce d’un avenir radieux. Nul ne voyait en eux des Afghans désarmés face aux talibans rétrogrades et armés.

La modernisation minée par la corruption

La coalition n’a pas apporté la probité dans ses bagages. Les agences internationales ont bien tenté de remplacer la culture du pavot et du cannabis, qui s’étalait sur des milliers d’hectares, par celle des grenades. On voyait partout des charrettes croulant sous ces fruits. Mais les soldats américains n’en mangeaient jamais, trouvant tout dans leurs rations hermétiques. Il y a déjà dix ans un journaliste afghan me confiait : « Les Occidentaux veulent nous apporter les droits de l’homme mais on voit bien que chaque nationalité, les Italiens, les Canadiens, les Américains, joue une partition différente et laisse les caïds corrompus en place. Cenest pas bon pour nous vos droits de l’homme. »Nombre d’Occidentaux sont devenus des aventuriers sans scrupules pratiquant volontiers le bakchich. J’ai vu un civil de l’OTAN tendre un billet de 20 dollars à un soldat afghan pour éviter à mon groupe d’Occidentaux la première fouille à l’aéroport.

Les citadins modernisés dénonçaient la corruption, mais leur État républicain était mal né. Au sommet de Bonn en 2001, on a bricolé un régime avec des revenants de la période d’avant les talibans et les Soviétiques, les anciens piliers de la monarchie de Zaher Shah. Ces vieux chevaux sur le retour estimaient avoir été spoliés et leurs tribus rurales attendaient compensation. Tandis que Hamid Karzaï, figure puissante de la tribu pachtoune des Popalzaï du Sud, s’installait au palais présidentiel, son frère devint l’un des plus grands trafiquants de drogue du pays. Les ministères, tels des fiefs, étaient distribués à des seigneurs de guerre. Actuellement, Hamid Karzaï est en pourparlers directs avec les talibans pour faire partie d’un gouvernement « inclusif ».

Les Occidentaux ont évacué une grande partie de ceux qui détestent la talibanisation. C’est la malédiction de la modernisation : les élites libérales et pacifiques ne pèsent pas lourd face aux guerriers obscurantistes et aux calculs rusés des paysans ouzbeks, tadjiks ou même pachtouns. Or, le départ de ces élites ne peut que renforcer le monopole idéologique taliban. En l’absence d’une armée liée aux classes démocratiques, la République ne pouvait mobiliser le peuple contre les talibans.

Notre erreur est de n’avoir pas compris la sociologie afghane. En fait de démocratie, nous n’avons apporté qu’une modernité appréciée mais viciée par un gouvernement vénal et corrompu. Pour les paysans, le retour des talibans marque la fin d’un État cleptocrate et clientéliste qu’ils méprisaient. Pour les élites citadines, il signifie l’étouffement dans l’œuf d’une société cultivée et non-violente. Autant dire qu’elles n’ont guère d’autre option que l’exil.

Place aux émojis woke!

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Emojipedia

Non contente d’envahir le langage, l’idéologie woke pénètre dans les petites icônes de nos téléphones portables. Il serait peut-être temps de s’en inquiéter.


On connaissait l’émoji représentant la femme enceinte, voilà venu l’émoji de « l’homme enceint » ! Le Consortium Unicode, l’instance américaine qui supervise la création de nouveaux émojis et leur standardisation mondiale sur toutes les plateformes numériques, a validé mi-septembre 112 nouvelles émoticônes qui débarqueront dans les prochains mois.

Dans son dernier essai sur la question trans, la spécialiste de la galanterie française Claude Habib voit dans le phénomène trans « le symptôme de la démocratie de l’exception, de la recherche grégaire de la singularité »  

Parmi eux, on trouve des icônes aussi variées qu’une bouche qui se mord les lèvres, des haricots, une seringue, mais aussi et surtout 25 nuances de « poignées de mains » (noires, blanches, métisses etc.) et un homme enceint décliné en six couleurs de peaux différentes, ainsi qu’une personne enceinte dite « non genrée », c’est-à-dire au sexe indéterminé. 

Progressivement correct

Jennifer Daniel, directrice artistique chez Google et actuelle présidente du sous-comité Emoji, s’est réjouie qu’au bout de trois ans de recherche la mise à jour 14.0 ait enfin lieu. La création de ces nouveaux pictogrammes est une affaire on ne peut plus sérieuse, qui nécessite le travail acharné de geeks surdiplômés tout droit sortis des prestigieuses facs de la côte ouest des États-Unis, avant de passer sous les fourches caudines d’un comité composé des représentants des différents géants du numérique (Google, Microsoft, Adobe, Apple ou Facebook). Tout ce petit monde se réunit quatre fois par an pour débattre et délibérer sur l’apparition ou le retrait de ces émojis qui ponctuent ensuite nos conversations numériques. 

Si Jennifer Daniel affiche ces jours-ci un sourire aussi béat qu’un smiley, c’est surtout parce qu’Unicode applique à la lettre la politique d’inclusion diversitaire pour laquelle elle milite ardemment. C’est en effet sous l’impulsion de cette graphiste – qui collabore aussi au New York Times et au New Yorker – que la palette d’émojis s’est enrichie de ces nouveaux pictos inclusifs. Ils entendent représenter toutes les minorités sexuelles et raciales, et “déconstruire” les fameux stéréotypes de genre et de race. Espérons que Sandrine Rousseau mettra vite son téléphone à jour !

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En 2020, l’émoji du drapeau rose et bleu représentant la communauté trans avait fait son apparition, avec celui d’une femme vêtue d’un smoking et celui d’un homme portant le voile d’une mariée (!). En 2021, Unicode va donc encore plus loin. L’organisme, dont la mission initiale était de « coder toutes les écritures du monde » afin qu’elles soient visuellement similaires quelle que soit la plateforme utilisée, devient un organe de propagande du militantisme trans. 

Pas anodin !

Car enfin ! Ces émoticônes de « l’homme enceinte » et de « la personne enceinte » sont loin d’être anodines et inoffensives. En se drapant derrière les atours fun et sympa des smileys et des émojis, l’idéologie trans applique la fameuse loi orwellienne selon laquelle changer le langage permet de remodeler le réel et de formater les esprits. Ces représentations graphiques s’inscrivent d’ailleurs dans la même logique de dévoiement du langage que le volapük woke. Pour ne pas exclure et discriminer les trans, le mot femme est déjà remplacé par « personne qui a ses règles » dans le programme des écolos en France, niant l’existence de la différence fondamentale entre les sexes. 

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La fonction d’une icône est de représenter des objets qui existent dans la réalité. En 2016, Apple n’avait pas cédé à la pression exercée par le lobby de la NRA et avait remplacé l’émoji de l’arme de poing par un pistolet à eau. Or, à la différence des armes à feu, les émojis de l’homme enceint et de la personne enceinte rompent avec ce principe de représentativité tautologique de l’icône, puisque leurs dessins ne correspondent à aucune réalité. Sur le plan biologique, l’utérus masculin n’existe pas plus que le pénis féminin. Mais selon l’iconographie woke, je l’ai dit, il suffit d’écrire ou de représenter ce que l’on souhaite pour le faire advenir. 

Dans son dernier essai sur la question trans, la spécialiste de la galanterie française Claude Habib voit dans le phénomène trans « le symptôme de la démocratie de l’exception, de la recherche grégaire de la singularité » [1]. N’est-ce pas un comble, pour une personne qui s’auto-proclame singulière, unique et originale, que d’être représentée par un émoji standardisé, devant être validé par les hauts dignitaires de la norme des émoticônes sous la pression des lobbies trans ou LGBT ? 😉


[1] Retrouvez Claude Habib dans un long entretien avec Elisabeth Lévy dans le numéro d’octobre de Causeur, mercredi prochain.