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Où vas-tu Basile?

Où vas-tu Basile?

appartement barjot koch

Plus de deux lecteurs s’en sont émus : ma signature avait disparu de Causeur depuis le numéro d’été. Viré, le Basilou ? Que non pas ! La direction m’a juste accordé un congé exceptionnel, et motivé : vingt ans d’archives à trier d’urgence pour cause d’expulsion.

Encore sous le choc de ce coup bas venu de haut, je n’ai pas le cœur de vous parler ici, comme je l’aurais souhaité, des deux autres vedettes du mois : François et son synode, Zemmour et son Suicide. Non, décidément, rien que moi dans ce Moi ! Après tout, pourquoi mes malheurs ne vaudraient-ils pas eux aussi un petit selfie littéraire, comme dit joliment Régis Debray.

MOTEUR À EXPULSION

Vendredi 3 octobre

« Allez hop ! tout le monde à la campagne », chantait Charlotte Julian dans mes jeunes années. Voilà donc notre petite famille invitée à déguerpir dans le mois d’un immeuble où depuis trente ans, avant même de rencontrer ma future épouse, j’habitais en « bon père de famille ». Que s’est-il donc passé ?

Au risque de paraître complotiste, très vite la coïncidence entre cette procédure d’expulsion et le rôle de Barjot dans La Manif pour tous vintage m’a sauté aux yeux. Comme une intuition que « l’affaire » n’était peut-être pas seulement juridique…

Après seize mois d’enquête indépendante (vous me connaissez), cette fulgurance s’est trouvée confirmée par une série d’éléments concordants que j’aurais pu vous résumer en trois points ; mais mettons-en quatre, ça fait plus sérieux.[access capability=”lire_inedits”]

Un calendrier parlant

La première trace écrite d’enquête sur l’affaire, c’est une demande d’extrait K bis de la société Jalons. Ce document, tel que je l’ai découvert dans la jungle des p.j. aux conclusions de la partie adverse, est daté du 26 janvier 2013 – soit deux semaines à peine après le succès de la première manif nationale de LMPT – Canal historique.

Une parfaite synchronie entre enquête et médias

Les premières investigations, fort discrètes, sur le cas Barjot/RIVP coïncident avec les premières « indiscrétions » sorties dans la presse sur le mirobolant « empire immobilier » généreusement prêté à Frigide Barjot (Marianne et le Nouvel Obs, en janvier et février 2013). L’ensemble est ensuite repris par les autres titres et leurs sites Web, puis par l’ensemble de la gauchosphère, gay friendly ou même pas. Enfin, dès le printemps 2013, viendront se joindre à cette curée la réacosphère, la cathosphère et le lobby homophobe… Décidément, ma femme sait se faire des amis.

Des angles d’attaque complémentaires

Les médias mettent l’accent sur le cynisme de cette Thénardier, « voleuse de la République ». Couverte d’appartements et de maisons un peu partout, à les en croire, elle n’en occupe pas moins sans vergogne, et pour presque rien, un « logement social ». Et pas n’importe lequel : « un grand duplex dans un luxueux HLM, avec terrasse et vue imprenable sur la tour Eiffel », romance Libé. Même Century 21 n’aurait pas osé. Outre l’audacieux oxymore sur le « luxueux HLM », notons juste que, pour apercevoir la Tour de chez nous, il faudrait retourner l’immeuble.

De son côté, la Régie immobilière de la Ville de Paris, c’est à dire la Mairie en personne, joue dans ce concert la partition juridique. Après trente ans d’hibernation, la RIVP s’est réveillée en sursaut, et de fort méchante humeur apparemment, contre notre « petite famille jusque-là sans histoires », comme dirait Pierre Bellemare. Selon toute vraisemblance, elle charge alors un cabinet d’avocats de trouver d’urgence « quelque chose » pour coincer Barjot. Faute de mieux, ce sera ma SARL au capital consolidé de 304,90 €.

Un dossier accablant

À travers Jalons, nous voilà donc accusés de « graves manquements au bail » remontant, au gré des pages de l’assignation, à l’an 2000, à 1994, voire à 1986. Lesdits manquements sont au nombre de deux – mais si graves que, selon notre bailleur, un seul suffirait à justifier notre expulsion sans délai. (Et pourquoi pas il y a vingt ans ?)

–        L’autorisation écrite de domiciliation de la société Jalons serait désormais « périmée », sans qu’on sache exactement depuis quand. D’autant moins qu’elle ne mentionne, ni directement ni indirectement, aucune limitation dans le temps.

–        Nous aurions « sous-loué » une partie de notre logement à la société Jalons, qui elle-même l’aurait transformée en « local commercial » avec réception, vente et stockage de marchandises labellisées Jalons. Reste à savoir où on aurait bien pu caser ce local… Que ceux qui sont déjà venus chez nous, n’importe quand depuis vingt ans, s’avancent à la barre !

DIALOGUE AVEC LES TROLLS

Samedi 11 octobre

Contre Barjot la salope-débile-homophobe et milliardaire, la haine aveugle bouillonne depuis bientôt deux ans dans les réseaux d’égouts sociaux – dont on n’est heureusement pas tenu de soulever le couvercle.

À chaque article-charge mis en ligne par la grande presse, des milliers de trolls en folie sortent de leurs sombres forêts pour baisser un pouce givré. « À mort la Barjot ! » couinent-ils, chacun avec leur mots :

– Le troll moraliste : « Une catho bourge qui squatte une HLM, bravo ! »

– Salut, Trollmor ! On n’habite pas une HLM, mais un « logement intermédiaire », où les loyers sont fixés en fonction des revenus des locataires. Tu viens ?

 

– Le troll de comptoir : « Qu’est-ce-qu’elle fout là, la fausse blonde avec tout son fric ? »

– Hello, CompTroll ! Non seulement notre famille a droit à ce type de logement, mais en 2011, Delanoë regnante, la RIVP nous avait exemptés de la dernière hausse de loyer décidée pour les locataires les plus « aisés ».

 

– Le troll bac + 12 : « Le pire, c’est que ces gens-là prennent indûment la place de nécessiteux. »

– Comment va, Trollplus ? Notre loyer, pour ta gouverne, s’élevait quand même à 3 400 € cc, et même pour Leonarda, je doute que la RIVP eût effacé un zéro.

Dans la gestion d’un budget, tout est affaire de priorités. Certains mettent bien leur pognon dans les bagnoles, le Mondial, les Patek Philippe ou le pognon lui-même, et personne ne songe à leur en faire reproche. Alors pourquoi on n’aurait pas aussi le droit de vivre dans un duplex, quitte à rouler à vélo avec une Swatch au poignet ? Après tout, « on fait ce qu’on a envie », comme disait très bien ( ?) Véronique Sanson.

LE VENTILATEUR À CACA

Lundi 20 octobre

Tant qu’il tourne, comme chacun sait, mieux vaut la fermer. Mais là, ça fait déjà deux ans ; et jusqu’au bout, les médias auront recopié à notre propos n’importe quoi, sans oublier de présenter ce portnawak à notre désavantage. C’est sans doute ça qu’on appelle « séparer les faits des commentaires ».

Ce 20 octobre donc, l’AFP balance une dépêche historique : « Frigide Barjot a quitté son logement social (…), a-t-on appris de sources concordantes. » Aussitôt le scoop est repris partout ; moi-même, j’entends ça, entre deux sommeils sur France Info. Au début, je crois vaguement qu’ils parlent de Bardot, mais dès que j’entends « vue sur la tour Eiffel », je comprends : ça ne peut être que nous !

Le mec dans le poste a l’air si sûr de lui qu’un instant je me prends même à douter : Barjot aurait-elle déménagé sans moi ? Serais-je seul dans l’appart – avec le commissaire, l’huissier, le serrurier et les fonctionnaires en tenue ? Mais non, voyons : j’entends d’ici sa voix cristalline, et les clameurs joyeuses des enfants.

« Ce lundi matin, enchaîne la voix, cinq camions de déménagement stationnent devant chez elle, a-t-on appris auprès de la Mairie de Paris. » Allons bon ! On n’en avait pourtant commandé qu’un. Je jette un coup d’œil par la fenêtre : il est bien là, tout seul, avec dans sa roue la pimpante enquêtrice du Petit Journal. Las ! Elle n’aura guère de grain à moudre : un seul camion, au lieu des cinq promis… Et pour toute interview, les bougonnements de déménageurs qui s’en tapent.

Le pire, c’est que la pauvresse n’essaye même pas de nous harceler ; elle a lu partout qu’on était partis, donc c’est vrai ! Misère du Petit Journalisme.

LA FÊTE DE L’UNANIMITÉ

Vendredi 24 octobre

Pourquoi tant de haine ? À la rigueur, on peut comprendre Delanoë, c’est à dire Hidalgo : dans la perspective des municipales, il était sans doute opportun d’offrir une tête d’omofobe au bon peuple du Marais ; faute de mieux, Barjot a fait l’affaire.

Mais la presse unanime ? Tels les Ripolin d’antan, tous nos confrères se peignent dans le dos la même phrase connement vipérine : « Frigide Barjot quitte ENFIN son logement social. » Ces messieurs-dames étaient-ils donc si pressés ? Plus que la Mairie, la justice et la préfecture réunies ??

Pas de mystère, hélas ! Frigide est si fine politique qu’elle a réussi à se mettre à dos successivement la gauche et la droite, les homophiles et les homophobes. C’est aussi ça, le grand écart barjotien.

LE GLAIVE ET LES BALANCES

Mardi 28 octobre

Enfin dehors, les Barjot-de Koch ! Et c’est pas trop tôt, là-dessus au moins je suis d’accord avec mes ami(E)s de la LGBTUVW. Deux ans de harcèlement politico-médiatico-juridique, ça suffit.

Avec le recul, si l’on ose dire, ce qui troue le cul dans cette affaire, ça reste le timing. Vingt ou trente ans durant, la société dont je suis le gérant aurait donc impunément squatté, puis changé en boutique un logement social. Au mépris du droit bien sûr, mais aussi de la plus élémentaire morale, quand on connaît l’indécent patrimoine de mon épouse actuelle tel que je l’ai découvert dans la presse.

Et pendant ces décennies d’illégalité, pas le moindre rappel à l’ordre de la RIVP ! Jamais une question des gardiens successifs, malgré l’interphone Jalons, la boîte aux lettres Jalons (régulièrement renouvelée par la RIVP) et les innombrables paquets et lettres déposés contre signature à la loge au nom de la SARL. Pas le moindre coup de fil d’un des « responsables » juridiques de la Régie, et encore moins de lettres, recommandées ou pas, ni de mises en demeure ou exploits d’huissiers.

Le premier de ceux-là à franchir notre porte, ce sera le 10 juin 2013, et pour nous balancer la bombe H direct : une assignation devant le tribunal « aux fins d’expulsion immédiate ». Après l’incurie, l’urgence absolue ! Feu sur le quartier général (de Barjot !).

Sur le moment, ça nous a fait une drôle d’impression d’irréalité, comme si on avait raté les vingt premières saisons d’une série dont on serait finalement les méchants. Maintenant, je commence à m’habituer à l’idée : décidément, comme nous le disions dès les IVes Rencontres internationales des intermittents de la pensée, « on peut pas lutter ! ». Encore moins depuis que le juge de première instance a poussé la conscience professionnelle jusqu’à assortir sa décision d’expulsion de l’« exécution provisoire nonobstant appel ». (En bon français : « Tu te casses d’abord, on discute après ! »)

Barjot, elle, tient à tout prix à faire appel, la pauvre. « Belle Frigide, on désespère/Alors qu’on espère toujours ! » Bien sûr que je respecte ça, du moment que c’est avec son argent de poche…

Je dis « la pauvre » sans ironie, hélas ! Après avoir vendu son appart et son studio parisiens, et en attendant de sortir de l’indivision familiale, il manquait à notre grande latifundiaire la moitié de la somme nécessaire pour acheter un F4 dans le 15e.

Ce n’est qu’in extremis, donc un peu tard aux yeux du Bureau des expulsions, que nous avons enfin décroché le prêt nécessaire. La plupart des banques avaient refusé, notamment en raison de la « personnalité à risque » de Madame.

Mais à quoi bon aller raconter tout ça à la bonne presse ? Ces gens-là miment l’empathie, et publient le contraire. Comme dit à peu près le patron du Shinbone Post de L’Homme qui tua Liberty Valance : « Si la légende est plus vendeuse que la réalité, imprimez la légende ! » Nous sommes une légende imprimée, et ceci est mon Tipp-Ex.

LE COMPLOT DES OBJETS

Je ne sais pas si vous avez déjà déménagé, mais c’est dans ces moments-là qu’on perçoit le mieux la malignité des objets à notre égard. (Je profite de dire ça tant qu’on n’a pas inscrit dans la Constitution une Déclaration des droits de l’objet et de son irréductible dignité.)

En temps ordinaire déjà, qui n’a pas vu un truc se dérober à son regard en un clin d’œil ? Cinq minutes avant encore, quand on n’en avait pas besoin, l’objet trônait pourtant là, bien en évidence… Avec le temps, on apprend à ruser dans ce combat où tous les coups sont permis. Faites seulement mine d’ignorer l’objet de vos recherches, et de guerre lasse il finira par réapparaître.

Encore faut-il avoir du temps devant soi, ce qui est rare en cas d’expulsion. L’urgence et le stress qu’elle génère sont les meilleurs alliés de l’objet révolté[1. Concept post-camusien.]. Un exemple au hasard : comment rester zen comme un Matthieu Ricard quand on doit remettre les clés de l’appartement à l’huissier qui patiente sur un pouf, et qu’au dernier moment, impossible de remettre la main dessus ? Barjot a dû sortir avec…

T’inquiète !,me souffle le Ricard, au pire, elle sonnera ![/access]

Novembre 2014 #18

Article extrait du Magazine Causeur


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