Il est coupant, maniable, résistant, fonctionnel, efficace, increvable, d’origine incontrôlée, inventé dans nos campagnes mais reproductible un peu partout sur le globe : le djihadiste-laguiole est arrivé. Le savoir-faire français étonne une fois encore le monde. Maxime Hauchard de Bosc-Roger-en-Roumois, Mickaël Dos Santos de Champigny-sur-Marne sont presque nos petits frères, presque nos fils. Les autres aussi, quand ils s’appellent Salim Benghalem ou Mehdi Nemmouche, mais puisque Daech se revendique de l’islam, leur embrigadement paraît moins étonnant.

Le problème n’est pas que Salim Benghalem soit moins français que Maxime Hauchard, mais que Maxime Hauchard ne le soit pas plus que Salim Benghalem. À moins que ce soient eux les Français de 2014 et que nous ne soyons, nous, que les résidus d’un monde paléolithique, qui n’aurait pas vu venir le progrès. Un progrès qui s’appelle youtube ici, les chaînes satellitaires dans le monde arabe, par où les deux religions de la mondialisation que sont l’islam et l’évangélisme répandent les germes de l’adhésion à leurs idéologies simplettes. À la vague de conversions à un islam combattant ici correspond outre-Méditerranée comme dans un miroir une autre vague de baptêmes à la foi dans le Christ réduite à sa plus simple expression. Elle est difficile à estimer puisqu’elle se joue dans les marges obscures de nations qui interdisent de fait l’abandon de l’islam, quand bien même leurs lois proclament l’inverse, et brident de manière générale la liberté d’expression. Mais elle est là, elle aussi, avec son cortège de raisons angoissées qui sont autant d’angoisses pour la raison. L’écran, d’ordinateur ou de télé, est devenu ce miroir où chacun se rêve le contraire de ce qu’il est né.

Episode classique de l’adolescence qui, on le sait, à mesure que l’homme se civilise, dure plus longtemps. A un point tel qu’on se demande si l’adolescence n’est pas aujourd’hui devenue la vie elle-même.

Ce monde a le feu dans ses soutes, et il va bientôt sauter, disait Bernanos. Maintenant il a commencé de sauter et l’explosion est plus dantesque qu’on ne pouvait l’imaginer. La révolte est tellement devenue à elle-même son objet propre qu’il peut s’agir de devenir conseiller local du Front national et musulman prosélyte du même mouvement. D’être dieudonniste et raciste anti-noir ensemble. Bientôt, on verra des membres du Comité invisible s’engager dans Tsahal. Des Boubakar nés à Villiers-le-Bel combattre aux côtés des insurgés du Donbass. La phrase de Jaime Semprun n’a jamais été aussi définitive qu’aujourd’hui : « il ne s’agit plus de savoir quel monde nous allons laisser à nos enfants, mais quels enfants nous allons laisser à notre monde ».

Même Christophe Guilluy n’avait certainement pas prévu que les rejetons de sa France pavillonnaire finiraient glorieusement leurs jours les armes à la main dans un désert de Syrie, dix cadavres d’assyro-chaldéens autour d’eux qu’ils n’auront pas défendus mais assassinés.

Certainement, trois hirondelles périrubaines ne font pas le printemps islamiste. Certainement, chaque époque eut son lot d’aventuriers, de trappeurs d’absolu, de Brigades internationales, et de volontaires étrangers. Mais qu’un fils de famille catholique français élevé au scoutisme rejoigne les rangs de la phalange libanaise ou combatte avec les Karens, qu’un enfant d’instit anarchiste prenne les armes avec le POUM en Espagne, cela n’avait rien d’invraisemblable. Il y avait un certain ordre, venu de plus loin, dans ces engagements héroïques. Que l’ultime rêve de Maxime qui a peut-être ânonné rosa, rosae en 4ème B dans les champs de pommiers de la Normandie des années 2000 consiste à égorger son semblable devant des caméras en Syrie ou en Irak laisse son contemporain lui-même rêveur. Tu as bien fait de partir, Maxime Hauchard, peut-être, comme Arthur Rimbaud, si on ne t’avait laissé ici que le « skatepark » dont le maire bovaryen de ta commune d’origine se désole qu’il ne t’ait pas retenu parmi nous. Tu as bien fait de partir, maintenant que tu es entré vraiment dans ta console de jeux, que tu es devenu vraiment un personnage d’Assassin’s creed – vraiment si l’on n’oublie pas que le vrai lui-même est un moment du faux, dans ce monde complètement renversé.

Symptômes de notre échec complet, et il n’est plus temps de hurler encore contre les soixante-huitards avec trente ans de retard car il s’agit de nous en général, Maxime Machin ou Enzo Dupont témoignent définitivement contre notre civilisation. « La civilisation n’est pas une maladie incurable », disait Gandhi il y a cent ans. Le médicament n’a pourtant pas encore été trouvé. Ces jeunes gens sont des barbares et l’on voit mal comment il eût pu en être autrement parce que tous les jeunes gens du monde sont des barbares, et particulièrement les garçons, n’en déplaise à nos dégenristes forcenés, et surtout forcenées, et qui n’a pas eu envie à 20 ans de mettre le feu au monde n’est peut-être pas tout à fait vivant. Il ne faudrait laisser personne dire que ce n’est pas le plus bel âge de la vie. Mais il ne faudrait surtout laisser personne en faire le pire âge de la vie. Et c’est pourtant ce que nous avons fait, et contre notre raison de lâches, ils ont réinventé leurs légendes parce qu’ils ne voulaient pas, eux aussi, mourir de froid.

*Photo: AP/SIPA.AP21654174_000001

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Jacques de Guillebon
est journaliste et essayiste.est journaliste et essayiste.
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