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Opéra : Bellini au prisme de la guerre, sous les auspices de Robert Carsen

Opéra : Bellini au prisme de la guerre, sous les auspices de Robert Carsen
I Capuleti e i Montecchi 22-23 © Emilie Brouchon - OnP (1)

Les Capulet et les Montaigu, la tragédie lyrique de Bellini, est à l’Opéra-Bastille dans une production qui a déjà fait ses preuves par le Canadien, Robert Carsen. Sans compter les vertus de cette mise en scène, cette oeuvre est susceptible d’une lecture politique parfaitement en phase avec notre époque.


Décidément très à l’honneur ces temps-ci, Robert Carsen, concurremment à une nouvelle reprise à guichet fermé d’Orphée et Eurydice, de Gluck, au Théâtre des Champs-Elysées, revient à l’Opéra-Bastille avec une de ses plus anciennes régies, celle d’I Capuleti e i Montecchi. Titre italien du chef d’œuvre de Bellini qui, pour être moins iconique que Il Pirata, Norma ou La Somnambula, s’offre, aujourd’hui plus que jamais, à une lecture politique. Le metteur en scène canadien, dans cette production millésimée 1996, en faisait déjà fort intelligemment le fil conducteur de son approche esthétique.

Plus d’un quart de siècle a passé : occasion de constater qu’avec le temps, un bon spectacle vieillit comme le bon vin. Derrière la destinée tragique de Romeo et Juliette, sur un livret de Felice Romani qui ne doit absolument rien à Shakespeare mais tout à des récits – Luigi Da Porto (1524) et Bandello ( 1554) dont traductions et adaptations, précisément, inspireront le dramaturge anglais –  se profile une autre force que celle de l’amour : la loi de la guerre. Au XIIIe siècle, en Italie, un conflit larvé oppose Guelfes, partisans du pape, et Gibelins, partisans de l’empereur germanique.  Deux communautés hostiles. D’un côté Capulet (dont Juliette est la fille) ; de l’autre Romeo, de la famille Montaigu. 

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Vieux complice de Carsen, le décorateur et costumier Michael Levine a fondu les salles du palais des Capulet dans un seul volume mobile aux hauts murs teintés de pourpre auxquels s’assortissent les tenues de combat du clan Montaigu, dont l’acier des sabres miroite sous une lumière de forge. Les Capulet, eux, arborent la tenue du deuil, tandis que Juliette, forcée par son père intraitable au mariage avec Tebaldo, le rival du bien-aimé, ne quittera pas sa robe de mariée d’un blanc immaculé, jusque dans la mort où elle rejoint son Romeo, dans l’immortel duo final que l’on sait… Aucun doute, le spectateur de 2022 ne pourra s’empêcher de trouver, dans le climax de cette violence armée –  au-delà de la romance magnifiée par le plus sublime bel canto –  quelque résonance avec le conflit fratricide qui déchire à présent l’Europe. Quand bien même cette excellente mise en scène éclaire, dans sa sobriété presque abstraite, les arrière-plans de l’idylle fatale, on se prend à imaginer quelle forme de transposition contemporaine pourrait prendre aujourd’hui Les Capulets… au prisme du conflit russo-ukrainien. A entendre la voix de mezzo-soprano chanter, dans le rôle travesti de Romeo «  Ma v’accusi al ciel irato tanto sangue invan versato ; e su voi ricada il sangue che alla patria costerà » ( « mais ce sang inutilement versé vous accusera devant le ciel courroucé et c’est sur vous que retombera le sang coûté à la patrie ») – l’on se dit, à part soi, qu’aux prises avec la plus brûlante actualité, l’art lyrique, quoiqu’en disent certains, est chose bien vivante !

Non seulement vivante, mais parfois même miraculeuse. Comme ce fut le cas, au soir de la première de cette tardive reprise, lorsqu’il nous fut annoncé, au lever de rideau, que la cantatrice Julie Fuchs ( celle-là même qui enflammait le public dans Le Conte Ory en 2017 à l’Opéra-Comique, entonnait l’Ave Maria de Schubert aux funérailles de Johnny à la Madeleine, ou endossait le rôle d’Adalgisa dans Norma cet été au festival d’Aix-en-Provence), que Julie Fuchs, souffrante,  serait remplacée, au pied levé,  par la soprano espagnole Ruth Iniesta… Passé la surprise et la déception,  Ruth Iniesta s’avère une Gulietta exceptionnelle d’intensité – graves profonds, phrasé et legato impeccables, ciselure des ornements, aigus cristallins. A ses côtés, et quoique le vibrato du ténor Francesco Demuro, dans le rôle de Tebaldo, semblât à la peine, la mezzo russe Anna Goryachova en Romeo reste éblouissante, et tout autant les basses magnifiques Krysztof Baczyk (Lorenzo) et Jean Teitgen (Capellio).

Les Capulet et les Montaigu. Tragédie lyrique en deux actes (1830), de Vincenzo Bellini. Direction Speranza Scappucci. Mise en scène Robert Carsen. Avec Julie Fuchs/ Ruth Iniesta (Giulietta), Anna Goryachova (Romeo), Jean Tietgen (Capellio), Francesco Demuro ( Tebaldo), Krystof Baczyk (Lorenzo). Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris. Opéra-Bastille, les 1, 7, 9, 14 octobre 2022.


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