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Qu’importe Mélenchon pourvu qu’on ait l’union

Dans la neuvième circonscription du Nord, Jérôme Leroy votera pour une écologiste

Qu’importe Mélenchon pourvu qu’on ait l’union
Convention d’investiture des candidats de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), Docks d’Aubervilliers, 7 mai 2022 © ISA HARSIN/SIPA

Défaits à la présidentielle, les partis de gauche ont été contraints à bricoler des alliances avec LFI pour les législatives. Aucun fourvoiement là-dedans: le compromis est dans leur ADN.


La seule chose que je reproche à la Nupes, c’est son nom. L’acronyme n’est vraiment pas beau, il me fait penser à une affection labiale antibiorésistante et il se prête trop facilement aux jeux de mots. Pour le reste, je voterai pour elle dans la 9e circonscription du Nord aux législatives, et sans la moindre hésitation. La 9e circonscription, je la connais bien, elle a toujours été ingagnable par la gauche et elle le restera : elle couvre un petit bout de Lille et de Tourcoing, mais le gros morceau, c’est Marcq-en-Barœul, ville bourgeoise à droite depuis toujours, et Bondues, un genre de Neuilly des Flandres. Aux législatives de 2017, la macroniste l’a emporté de 2 000 au deuxième tour contre le sortant LR, maire de Marcq-en-Barœul, jugé indéboulonnable.

Précisions sémantiques

Dans cette circonscription, l’extrême droite faisait un petit 7 %, signe que le lepénisme n’est pas soluble dans la bourgeoisie. Ah, j’oubliais, on n’aime pas chez mes amis de Causeur que j’emploie le mot extrême droite pour parler de Marine Le Pen ou de Zemmour, on préfère plutôt droite nationale. Alors promis, je ne parlerai plus d’extrême droite pour désigner le RN ou Reconquête, mais en échange, qu’on ne me parle plus d’extrême gauche pour désigner la Nupes. Je sais que tout le monde a un peu perdu l’habitude de ce qu’était la gauche avec un programme de gauche, mais je vous assure, la Nupes est simplement de gauche. Elle voudrait transformer la société par les urnes, certainement pas en déclenchant un processus révolutionnaire, ce qui pour le coup définit l’extrême gauche.

Ces précisions sémantiques ont leur importance si on veut cesser de mimer la guerre civile à chaque élection, épuisante spécialité politique française que j’ai toujours connue depuis 1981 où, du haut de mes 16 ans, je trouvais que la droite y allait quand même fort en annonçant les chars soviétiques sous l’Arc de triomphe.

Il faut bien comprendre, je parle là de ce qui me concerne au plus près, les communistes. Être renvoyés systématiquement aux morts du stalinisme par certains interlocuteurs provoque chez mes camarades et moi une légère lassitude teintée d’agacement devant le manque d’arguments de l’interlocuteur. Je présume, par empathie – l’empathie, c’est le premier devoir du romancier –, que ça doit faire le même effet à l’électeur du RN qui est renvoyé systématiquement aux heures les plus sombres de notre histoire, sans parler du zemmourien qualifié de crypto-pétainiste. Cela a d’ailleurs battu des records pendant l’entre-deux-tours où Marine Le Pen est devenue le diable pour 99,9 % de la presse et du personnel politique, au point de friser un ridicule encore plus grand qu’en 2002 quand c’était son père qui était en finale. Les remakes, au cinéma, sont souvent moins bons que l’original : on connaît déjà l’histoire.

Un communiste qui vote écologiste

Je reviens à ma 9e circonscription. En 2017, la gauche avait aligné – quand on aime, on ne compte pas – une Insoumise, une radicale de gauche, une écologiste (nommée Sandrine Rousseau), une communiste, une divers gauche et une Lutte ouvrière. On remarquera le plateau entièrement féminin : droite ou gauche, on confie en général les circonscriptions ingagnables à des femmes, histoire de respecter hypocritement la parité, ce qui avait fait dire à Cécile Duflot qui était capable de bons mots : « Comment appelle-t-on une femme en politique ? Une suppléante. » Évidemment, à l’exception de la France insoumise qui avait dépassé les 10 %, le reste s’était contenté de scores groupusculaires et je me souviens encore d’un tractage pour la candidate communiste, sur le marché de Bondues : de grandes femmes blondes hâlées nous regardaient avec une commisération encore plus désobligeante qu’une franche hostilité. À quoi ça sert d’être communiste si on ne fait plus peur, je vous le demande ? Et on n’allait tout de même pas – nous n’étions que deux – distribuer nos tracts avec un couteau entre les dents, exercice assez peu pratique.

En 2022, tout a changé. La sortante LREM n’a pas été reconduite puisqu’elle est passée sur la liste LR aux municipales de Lille. Elle est remplacée par l’ancienne chef de cabinet de… Martine Aubry sous l’étiquette « Ensemble », appellation officielle des candidats estampillés majorité présidentielle. Parfois, les appellations, c’est vraiment n’importe quoi. Ensemble, naguère, était une des composantes du… Front de gauche, à l’époque où les communistes et les mélenchonistes s’aimaient d’amour tendre. En face d’elle, il y aura un LR, une RN, une Reconquête (Zemmour a dépassé Marine Le Pen à Bondues, ce qui confirme, au moins localement que, quand on est très à droite chez les riches, on préfère Zemmour à Le Pen), un animaliste, une Lutte ouvrière et, miracle, une seule candidate de gauche étiquetée Nupes : c’est une conseillère municipale d’opposition de Marcq-en-Barœul et… appartenant à Europe Écologie Les Verts.

C’est bien la première fois de ma vie que je vais voter pour une écologiste, précisément parce qu’elle n’est plus écologiste mais Nupes : c’est ça, l’union de la gauche. Enfin, soyons honnête, la Nupes ressemble davantage à la gauche plurielle de Jospin en 1997 quand, après la dissolution surprise de Chirac, on a bricolé une alliance électorale sur une dizaine de promesses-clés. Et puis, chez mes camarades de la 9e circonscription, on se dit qu’au moins on n’aura pas à voter pour Sandrine Rousseau qui s’est fait parachuter dans une circo parisienne gagnable en virant la candidate écolo habituelle qui labourait le terrain depuis des années (la sororité, c’est un sacerdoce).

Venons-en maintenant aux sujets qui fâchent. Comment un communiste bon teint comme votre serviteur peut-il voter pour la Nupes après la campagne de Fabien Roussel axée sur une laïcité sourcilleuse et un refus d’éviter les questions de sécurité (on préfère, chez nous, parler de tranquillité publique) tout en défendant le nucléaire alors que les autres ne sont rien que d’affreux islamo-gauchistes. Je vais faire, si vous le permettez, un détour par le vocabulaire freudien. Il existe, pour tout militant, un principe de réalité et un principe de plaisir. Le principe de réalité, c’est que Mélenchon a fait 22 % au premier tour. C’est comme ça. Bien aidé par des sondages qui ont fonctionné comme des prophéties autoréalisatrices, il a réduit les autres partis de gauche, déjà faiblards, à presque rien. Dans les repas de famille communistes, écologistes et socialistes, ça s’est bien engueulé, faites-moi confiance, entre ceux qui voulaient voter Mélenchon pour éviter un nouveau face à face Macron-Le Pen et ceux qui voulaient rester fidèles à leurs origines.

C’est fou, d’ailleurs, de se dire à quel point les trois candidats arrivés en tête à la présidentielle auront bénéficié d’un vote « utile » : on a voté Macron pour éviter Le Pen, on a voté Le Pen pour sortir Macron et on a voté Mélenchon pour voir la gauche au second tour. À la fin, tout s’est passé comme prévu, Macron a gagné et la gauche ne s’est pas retrouvée au second tour. Comme cela commençait à bien faire, l’alliance autour de Mélenchon s’est faite, quoi qu’en disent les observateurs, avec une relative facilité, en quelques jours malgré des divergences importantes. C’est le principe de réalité. S’il y a une petite chance pour les législatives, elle est dans l’union autour du plus petit dénominateur commun. Mélenchon l’a compris, aussi a-t-il même accepté de ne pas annihiler le PS. Pour les communistes, qui en cela agissent comme tous les autres partis, il s’agit de survivre. 50 circonscriptions, ça veut dire financement public. 11 sortants sont en bonne position d’être réélus et cinq victoires sont possibles. Ce qui permettrait d’avoir un groupe parlementaire et donc de peser. D’ailleurs, la différence communiste s’est vue assez vite lors de la candidature avortée de Taha Bouhafs où c’est la maire PCF de Vénissieux qui a alerté sur le profil douteux du jeune homme et qui, lorsqu’elle a obtenu gain de cause, n’a pas pour autant brigué la candidature.

Compromis

Mais il y a aussi le principe de plaisir. Ce qui unit la gauche est plus fort que ce qui la divise et cela tient en un mot : la question sociale. Je ne vais pas épiloguer, mais dans la plateforme programmatique, il est d’abord question d’assurer une meilleure répartition entre capital et travail et d’éviter le greenwashing macroniste en matière d’écologie.

Pour le reste, je ne suis pas naïf : quand Éric Piolle permet le burkini dans les piscines de Grenoble, en pleine campagne, c’est de la provocation, même vis-à-vis de sa propre majorité. Parce que le burkini en 2022, c’est un peu le char soviétique en 1981.

Alors, je vais juste rappeler la réaction de Ruffin, député Insoumis de la Somme, sur RTL : « J’en ai vraiment rien à secouer, le maire de Grenoble, c’est son problème. Ce que je peux vous assurer, c’est que lorsque je vois la situation du pays et des gens de mon coin, il n’y a pas une seule personne qui va me parler des règlements des piscines municipales. (…) Pour moi, la question, c’est est-ce qu’il y aura encore de l’eau dans les piscines et comment on va gérer la crise hydrique à venir ? »

Et c’est ainsi que la Nupes est grande et que ce qui divise ses composantes n’est pas plus important que ce qui divisait jadis – je parle aux plus anciens de nos lecteurs – le duopole RPR-UDF ou PS-PCF. Les partenaires n’étaient pas d’accord sur grand-chose, mais se préféraient à ceux d’en face. C’est peut-être ça, finalement, la démocratie : du compromis, encore du compromis, toujours du compromis.

Juin 2022 - Causeur #102

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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