On attendait beaucoup du biopic sur Nico. La réalisatrice, Susanna Nicchiarelli, avait choisi de s’inspirer des dernières années de sa vie. Mais l’ex-chanteuse du Velvet Underground semble absente du film qui lui est consacré. Pourtant, Nico, 1988 a reçu les meilleures critiques…


Bien reçu dans les festivals, le biopic Nico, 1988 vient de sortir en France. Occasion d’essayer de comprendre le propos de Susanna Nicchiarelli qui a construit son film à partir des trois dernières années de la vie d’une icône, et de vérifier si les éloges des critiques sont fondés.

Deux scènes magnifiques, et puis…

La première image de Nico, 1988 autorise tous les espoirs : on y voit une enfant fascinée par un spectacle nocturne, de feu et de tonnerre. Comme la scène fait penser à un célèbre plan de La Cicatrice intérieure où Nico pose sur fond de volcans en éruption, le spectateur se dit qu’elle en est l’origine : devant la maison de Lübbenau où sa mère l’a emmenée s’abriter des bombardements qui rasent les grandes villes de l’Allemagne nazie, Christa Päffgen regarde les lumières de l’incendie qui consume Berlin, à 80 km plus au nord. Origine de l’œuvre. Magnifique ouverture.

Le plan suivant est situé 43 ans plus tard, à Ibiza, au moment où Nico s’apprête à partir pour la promenade à vélo qui lui sera fatale. Filmée à contrejour, l’actrice qui l’incarne est d’abord une silhouette se détachant dans une porte – on cherchera la ressemblance plus tard, si nécessaire. On sait depuis le Barbara d’Amalric qu’elle n’est plus un pré-requis du biopic (post-)moderne. C’est encore à La Cicatrice intérieure que la Nico de Trine Dyrholm emprunte la robe blanche qui lui tiendra lieu de suaire. L’exactitude historique ne sera pas le propos du film. La fidélité au modèle se situera ailleurs : dans ce nuage de fumée recraché par l’actrice.

Et puis c’est tout : après deux scènes inaugurales prometteuses, c’est la débandade. Passe encore le générique, collage de célèbres archives prélevées dans le journal filmé de Jonas Mekas, WaldenDiaries, Notes and Sketches, qui montre des extraits du premier concert donné par le Velvet Underground et sa nouvelle chanteuse au diner annuel des psychiatres de New York, séquence remontée en flash-back, avec des images d’un autre film de Mekas, Scenes from the Life of Andy Warhol, lorsque « Nico » interprètera une chanson du Velvet. On pouvait espérer un dispositif qui, comme celui mis en place par Amalric, mêlerait documents et reconstitutions, mais les images d’époque ne servent qu’à embrayer des séquences nostalgie tournées en focalisation interne sur l’héroïne du film.

Nico, beauté sacrifiée

Nico fut cette beauté blonde qui interprétait les ballades de Lou Reed au cœur du chaos électrique du Velvet, avant de devenir la déesse drapée de capes noires qui chantait dans les cathédrales et les théâtres antiques, s’accompagnant de son seul harmonium. Dans les années 1980, elle s’est réinventée en rockeuse à pantalon de cuir couturé, chaussée de bottes de motard dont les boucles sonnaient à chacun de ses pas. Le projet d’adaptation à l’écran de Nico – Songs They Never Play On The Radio remonte à 2005. Dans ce livre paru en 1992, James Young, son pianiste, racontait les dernières tournées, ces quelque 1200 concerts donnés par Nico entre 1982 et 1988, en Amérique, au Japon, dans les deux Europe et en Australie, sous l’égide du manager Alan Wise, figure haute en couleur ici portraiturée de manière bien pâle sous les traits de « Richard » (référence au prénom du biographe Richard Witts, auteur de Nico, The Life and Lies of an Icon ?). Tilda Swinton était alors pressentie pour incarner la chanteuse allemande, et en imaginant la fascinante héroïne de Only Lovers Left Alive dans le rôle de la femme fatale, on mesure tout le gâchis auquel aboutit Nico, 1988.1 Trine Dyrholm – vue chez Thomas Vinterberg – arpente le film d’une démarche lourde, hagarde, la tête enfoncée dans les épaules, le visage figé, incapable d’un sourire. Il faut n’avoir vu aucune image de Nico marchant, se déplaçant, se tenant simplement sur scène, pour la réincarner ainsi : Dyrholm interprète « My Heart Is Empty » le micro à la main, le poing levé comme une hard-rockeuse. C’est qu’elle chante, ce soir-là, en état de manque, et par conséquent livre, on vous le fait obligeamment comprendre, une de ses meilleures performances : rapport de cause à effet absurde, malhonnête, peu crédible. Autour d’elle, les personnages secondaires ne sont guère plus convaincants. Il ne suffit pas de les montrer en train de flirter pour leur conférer une épaisseur psychologique.

Les portes de l’imperception

Dans Control, les interprétations des chansons de Ian Curtis par Sam Riley donnaient un supplément d’âme à la reconstitution biographique d’Anton Corbijn. La cinéaste Susanna Nicchiarelli a choisi de faire réenregistrer les morceaux de Nico par son actrice, accompagnée par la formation italienne Gatto Ciliegia contro il Grande Freddo. Hélas, ces nouvelles versions ne disent rien de la spécificité de la musique de Nico, et tendent à en gommer l’originalité : si on la voit bien assise à l’harmonium, le groupe l’accompagne sur « Janitor of Lunacy », cet hymne qu’elle a toujours interprété héroïquement seule face à des publics parfois hostiles dès qu’elle s’éloignait du répertoire du Velvet.

Qu’est-ce, d’ailleurs, que cette formation classique avec guitare, basse, batterie, quand The Faction comprenait deux claviers et deux batteurs percussionnistes, qui s’échangeaient parfois leurs rôles, pour improviser derrière le chant de Nico des accompagnements autrement plus aventureux que ce qu’on entend là ? Qu’est-ce que cette violoniste dont « Nico » dit qu’elle est de ses musiciens la seule qui ait du talent ? Un avatar de John Cale, féminisé par souci de parité ? Et à quoi bon cette reprise de « Nature Boy », que Nico n’a jamais chanté, en lieu et place de « My Funny Valentine » ?

Nico avait des problèmes de justesse, mais fallait-il, pour le faire comprendre au spectateur, que Trine Dyrholm chante systématiquement faux ? Etait-on obligé de lui faire réinterpréter tous les morceaux de Nico que l’on entend, même « Nibelungenland », qui n’apparaît qu’en off, que Nico a enregistré vingt ans plus tôt, et qui n’a été publié qu’après sa mort ? Dans ce biopic consacré à la chanteuse la plus originale de l’histoire du rock, la seule chanson d’époque que l’on entend – à deux reprises, afin de bien faire ressentir le décalage entre la musique de Nico et ce qui passait sur les ondes – est « Big In Japan », sur quoi défile le générique final. Au moins a-t-on échappé à l’une des chansonnettes gravées dans les années 1980 par Trine Dyrholm, mais voilà ce que vous fait ce film : vous allez voir Nico, 1988, et vous en sortez avec dans la tête un tube d’Alphaville.

Strange Nico

« Je voulais faire un film sur la femme qui se cachait derrière l’artiste Nico, la vraie Christa », se justifie la réalisatrice, que les clichés ne rebutent pas. Ainsi tous les personnages du film appellent-ils Christa Päffgen par son vrai prénom, quand ses véritables musiciens, son manager même, l’appelaient Nico. Susanna Nicchiarelli ne craint pas de se contredire, qui parle de « la vraie Christa » et ajoute que la volonté de reconstitution historique lui était étrangère, puisque ce qu’elle voulait, c’était inventer sa Nico, indépendamment de ce que fut réellement l’artiste dont elle s’est inspirée. Dans ce cas, pourquoi ne pas assumer pleinement cette position en inventant un personnage ? Tout le monde sait que les frères Coen ont modelé Llewyn Davies sur Dave van Ronk, mais en assumant leur choix de créer un personnage de fiction, ils ont évité les écueils du biopic, et créé une œuvre universelle qui ressuscite le New York du début des années 1960. En optant pour une image carrée et une palette de couleurs pâles, sans éclat, Susanna Nicchiarelli prétend reconstituer l’atmosphère de l’Europe des années 1980. Elle ne fait qu’en restituer la mémoire vidéo.

Où se trouve Nico elle-même, dans ce film où une vieille femme laide, qui lui ressemble comme un piètre sosie de cabaret, s’ennuie et chante faux ? Où sont l’humour, la grâce, la beauté qu’elle a gardés jusqu’à la fin ?

Qu’en est-il de 1988, si rien n’est dit ni montré de l’ultime concert, grandiose, donné au Planétarium de Berlin ?

De tous les proches de Nico, son fils Ari est le seul qui soit remercié au générique. Qu’allait-il faire dans cette galère ? Son nom est une caution imméritée pour un projet dont on se demande quelle était la finalité exacte. Les réactions élogieuses de la critique montrent qu’elle connaît peu, ou mal, Nico. C’est la même qui, il y a vingt ans, portait aux nues Nico Icon, le documentaire de mauvais goût réalisé par Susanne Ofteringer.

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