On pourrait penser, à propos de l’affaire de Florange, que la déculottée subie par Arnaud Montebourg est intégrale. Finalement, comme il a été raconté partout, il a perdu la bataille sociale et la bataille politique. Au point qu’il était décidé à démissionner, ce dont l’ont finalement dissuadé l’Intersyndicale et son leader Edouard Martin. Et c’est vrai, ce n’est pas un métier facile qu’être ministre du Redressement productif dans un gouvernement furieusement court-termiste, qui ne veut plus d’industrie,et se soucie bien moins de cables d’acier que de règle d’or.

Montebourg a donc perdu la bataille sociale : l’accord finalement conclu avec Mittal est largement bénéficiaire pour ce dernier. Il devait tout perdre, il s’en tire avec  un investissement de 180 millions d’euros sur 5 ans (une paille pour la 21ème fortune mondiale) et une promesse de redévelopper la filière froide sur le site en préservant l’emploi. Les hauts-fourneaux resteront donc éteints. Mittal acceptait même un vague projet Ulcos, financé par la sidérurgie et l’Europe afin de produire de l’acier moins polluant en captant le CO2.

Seulement, Mittal n’a même pas attendu le délai de décence pour signifier que ce projet, malgré l’accord signé, ne l’intéressait plus. Comme le dit Edouard Martin : « Mittal a enfumé tout le monde et soit Jean-Marc Ayrault est un imbécile, soit il est complice. » On va donc attendre, du côté de gouvernement, qu’un Ulcos 2 se mette en place aux calendes grecques, quoiqu’on devrait peut-être dire désormais aux calendes bruxelloises : étant donné la situation hellène, même ses adjectifs n’inspireraient pas confiance aux investisseurs.

En apparence, Montebourg a aussi perdu, de surcroît, la bataille politique : on l’a laissé mener les négociations tout seul comme un grand, on lui a laissé faire les petits gestes qui marquent,  les croissants apportés aux ouvriers comme prononcer les grands mots « nationalisation » et entamer un choc frontal avec l’homme d’affaire indien ; « Mittal n’a rien à faire en France ». Et pourtant, quand l’heure de vérité est venue, il a été claire que c’étaient Hollande et Ayrault qui reprenaient le dossier et déjugeaient pratiquement en direct leur ministre.

Mais cela signifiait aussi et surtout que dans la bataille idéologique qui traverse le PS de gouvernement, la gauche interventionniste façon Montebourg perd sa bataille devant la gauche sociale-libérale façon Ayrault. Dans cette bataille idéologique, heureusement que le PS n’est plus en train d’élire son premier secrétaire sinon le congrès de Reims et la guerre civile à l’UMP feraient figure d’aimables bluettes en comparaison.

Pourtant, mais cela se mesurera sur une durée plus longue, Montebourg a remporté une victoire dans l’ordre du symbolique. Nous n’avons pas dit une victoire symbolique, mais une victoire dans l’ordre du symbolique. Il a fait tomber un tabou. Celui du mot « nationalisation ». Vous pouvez lui accoler  l’adjectif « temporaire », ou encore remplacer ce dernier par « partielle » ou encore mixer ces deux restrictions, n’empêche : on a quand même entendu pendant plusieurs semaines des éditorialistes économiques d’habitude plus enclins à expliquer les bienfaits de la libre concurrence, admettre que oui, finalement, la nationalisation, pourquoi pas. Que ce n’était pas inimaginable, finalement. Qu’il fallait voir.

Madame Parisot, elle, faisait semblant de ne pas comprendre, faisait la grosse voix et parlait d’expropriation, de vol, ce qui ne manque pas de sel quand on sait que Mittal ne paie pas ses impôts en France mais c’est une autre histoire. On a vu, autour de cette idée de nationalisation, des grands noms de la droite colbertiste, comme Henri Guaino se rallier à l’idée et même y accoler le nom de l’ancien président, qui n’aurait pas été hostile au principe. Les gaullistes, s’il en reste, de même que les libéraux les moins dogmatiques savent très bien, eux aussi, que le volontarisme est indispensable pour faire contrepoids à la dérégulation généralisée. On peut même ainsi parier que si on avait demandé son avis à Obama, il aurait dit  «Why not ?»

Or les plus anciens d’entre nous savent que le mot nationalisation, on ne l’avait pas entendu depuis le milieu des années 80. Qu’il ne traînait que dans les congrès du PCF (et encore pas chez tous les communistes), de la LCR et de LO.  Et voilà qu’en 2012, tout le monde a été sommé de se positionner face à cette idée archaïque qui soudain redevenait d’actualité et paraissait même une solution rationnelle parmi d’autres.

On nous objectera, avec raison, qu’Arcelor ne sera pas nationalisé après le bras de fer de Florange.

Tant pis, tant mieux. Mais le simple fait qu’il en ait été question est, répétons-le, la victoire dans l’ordre du symbolique de Montebourg et de tous ceux, de tous les bords de l’échiquier politique, qui commencent à comprendre que s’il n’y a plus de mots tabous pour flexibiliser le code du travail ou bouleverser le code civil, il n’y en a plus non plus pour mettre au pas, ou réguler, soyons gentils, les entrepreneurs qui se servent de l’industrie et de l’emploi comme d’une variable pour maximiser leurs profits.

On souhaite, et pour tout dire, on prédit tous deux, que le mot nationalisation connaîtra la même bonne fortune que ses ascendants directs, la démondialisation et le protectionnisme. Une fois que le mot est lancé, il suivra son bonhomme de chemin. On sera encore plus explicite en disant qu’il suivra son chemin avec ou sans Arnaud Montebourg.

*Photo : Parti socialiste/Mathieu Delmestre.