L’insécurité culturelle, pour reprendre l’expression du géographe Christophe Guilluy, est un spectre qui hante l’unité nationale en France ; alimentée par une contreproductive naïveté pénitentielle et une inversion des valeurs, elle aurait comme origine l’avènement du multiculturalisme, prémisse au « grand remplacement » civilisationnel redouté par certains… Certains de nos compatriotes ont ainsi trouvé en ce multiculturalisme « à l’américaine », soit un épouvantail, soit un objectif, selon leur position dans ce débat sur les valeurs. Ils nous paraissent désigner ainsi un modèle qui n’existe pas dans les faits, et surtout pas aux Etats Unis (encore moins dans la France de demain !), alors qu’il ne s’agit que d’une idéologie, voire d’une religion politique comme a pu le dire le penseur québécois Mathieu Bock-Coté.

Une société pluriethnique mais pas multiculturelle

La société américaine est une société pluriethnique. Ses pères Fondateurs avaient mis en avant des valeurs universelles et ontologiques fortes de sens pour les citoyens, au-delà de leur ethnie particulière. Les Révolutionnaires français se sont inspirés de ce modèle directement issu de la philosophie des lumières. Cependant, ces valeurs sont communes à tous les groupes ethniques. Dans l’Amérique moderne, il est difficile de se départir de ces valeurs sans être mis au ban de la nation : modèle d’économie de marché, fierté du drapeau et de l’armée, valorisation de l’initiative individuelle, maintien de l’ordre public en toutes circonstances, attachement à une forme de croyance en la transcendance. On peut proposer plus de redistribution (mais sans taxer les entrepreneurs), on peut critiquer telle ou telle opération militaire (mais rarement l’armée en tant que telle..), certes. Mais la société pluriethnique si visible dans les grandes villes américaines n’est jamais multiculturelle. Malheur à celui qui trahit le pacte national.

Heureux comme un multicu au Canada

Le multiculturalisme n’est aux Etats-Unis qu’un mouvement idéologique historiquement daté, lié à la montée des revendications des afro-américains dans les années 1980, dont l’âge de gloire parait loin (les communautés noires elles mêmes n’en veulent plus du fait des errements de la discrimination positive). Il a plus triomphé au Canada qu’aux Etats-Unis (Trudeau en est l’un des plus fervents défenseurs à l’inverse d’Obama) et commence à s’installer insidieusement en Europe, sans grande percée. Les Etats Unis – comme la France d’aujourd’hui – demeurent plutôt une société interculturelle : les immigrés et leurs descendants participent sans exclusion à l’ensemble des activités de la société d’accueil, parfois au prix de l’abandon des éléments de la culture d’origine non compatibles avec la société d’accueil.

Des valeurs communes

La France a toujours recouru à un processus d’assimilation culturelle, avec abandon par les immigrés de la culture d’origine (notons qu’on ne parle pas d’abandon de la religion qui est simplement confinée à la sphère privée, n’en déplaise à certaines conceptions extrémistes de la laïcité…). La tradition française s’oppose donc au multiculturalisme culturel tel qu’il est présenté aujourd’hui par ses défenseurs idéologues, qui l’ont érigé en religion politique. Cette religion est en contradiction avec la définition française de la nation (Renan), celle d’un vivre-ensemble autour d’un certain nombre de valeurs que nous partageons forcément. Si nous ne partageons pas ces valeurs, l’essence de notre nation (comme la nation américaine) n’existe plus par définition…

Ce n’est pas l’ethnicité, la religion ou l’ancienneté de la présence qui définit un Français ou un Américain mais bien l’adhésion à des valeurs communes qui sont culturelles… sans elles, la Nation a peu de chances d’exister. Les Américains, dont la société est beaucoup plus pluriethnique que la société française, n’ont pas fondé leur Nation sur le multiculturalisme (idéologie qui entend déconstruire les rapports d’intégration dans les pays occidentaux mais aussi mouvement politique et idéologique particulier et daté) mais bien sur des valeurs communes fondées sur un dialogue (inter-culturalisme).

Ayatollahs du multiculturalisme

Il nous appartient de parfaire ce vivre-ensemble interculturel face aux ayatollahs du multiculturalisme dés-enraciné qui voudraient en France même, imposer une conception de notre rapport à l’autre très éloignée de nos racines historiques. La ligne de fracture à cet égard n’est pas, comme d’aucuns voudraient le faire croire, entre les anciens et les modernes sur les sujets sociétaux: les féministes par exemple sont actuellement traversées par un clivage entre des multiculturalistes – qui tentent de subordonner les droits des femmes aux pratiques de certaines communautés – souvent obscurantistes dans la pratique, et des laïques attachées à un mode de vie moderne où les deux sexes ne voient pas des barrières érigées pour les séparer artificiellement dans l’espace public. En réalité, comme le montrent les vicissitudes du féminisme en France, le multiculturalisme est une innovation assez récente et aux antipodes des principes fondateurs tant des Etats-Unis que de la République française. On peut l’apparenter à un ultime soubresaut du mythe du progrès béat et inéluctable, en vertu duquel toute particularité culturelle devrait être reconnue non pas uniquement dans l’espace privé – ce qui est le grand acquis de nos démocraties – mais aussi dans l’espace public, parfois en faisant fi de certains principes de droit commun.

Un fantasme made in USA

Ce progressisme au rabais est d’autant plus étrange qu’il fait fi d’un autre rêve des temps modernes, celui de l’abolition des distances raciales : au contraire, dans le modèle interculturel des grandes villes américaines (New York, San Francisco, Los Angeles, Boston, Chicago), le partage de valeurs communes tend asymptotiquement à éliminer les différences raciales plutôt qu’à les mettre en valeur. Dans les grandes métropoles françaises, le multiculturalisme est massivement rejeté au profit d’un inter-culturalisme de bon aloi, fondé sur le respect mutuel et des valeurs communes à partager (et aussi plus subrepticement une croissance économique plus importante à partager que dans la France dite « périphérique » de Guilluy).

La question n’est pas uniquement d’importance pour les habitants des grandes villes françaises : en effet le reste de la France est sensible à l’image que renvoient les grandes métropoles de cette question du multiculturalisme. Présenter un modèle équilibré et respectueux de notre laïcité est le seul moyen de calmer les insécurités culturelles -justifiées – de la France populaire. Et à cet égard, le débat serait bien plus riche et moins caricatural si nos intellectuels ne présentaient pas une vision déformée et fantasmée de la société américaine et de ses relations raciales.

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