Il semble que le gouvernement actuel ne parvient pas à se libérer de ce qu’il reprochait, avec raison, à l’exercice du pouvoir tel que le concevait Nicolas Sarkozy. Non pas qu’il veuille de lui-même imiter le précédent président de la République. Le tandem Hollande-Ayrault cède tout autant à la facilité qu’à la pression du bon peuple qui l’oblige à adopter ses propres priorités.
Ce bon peuple a pris des habitudes qui sont devenues des exigences, celles du spectacle permanent. Traduction immédiate : voir surgir une loi à la moindre crise émotionnelle. Nous sommes entrés dans une mise en scène permanente de la « gestion » court-termiste des émois « populaires », amplifiés par les réseaux sociaux et une bonne partie de la presse. Les émotions ont pris le pouvoir, elle règnent et gouvernent.
C’est même devenu une drogue, ce prurit légiférant. Tout en surface le remède, vite promulgué vite oublié. Même pas besoin de décrets d’application, Alzheimer généralisé, réinitialisation régulière. Tout lasse, tout passe.
Ce qui subsiste de manière lancinante, c’est l’irritation, voire la démangeaison. Tout est insupportable lorsqu’on ne réagit qu’à un niveau émotionnel. Aucune hiérarchie dans ces émois, pas de place pour une échelle des valeurs, une élaboration un tant soit peu intellectuelle, puisque c’est la tripe qui parle et qui commande. Elle a besoin d’être assouvie, rassérénée, nourrie aux illusions que procurent les explications faciles et les coups d’éclats.
Une obsession pour nos gouvernants : la confiance ! Pas facile à domestiquer la bête, impossible de s’assurer durablement sa fidélité. Dernière réponse, en réaction à l’affaire Cahuzac : on va tout vous dire ! Allez, déballage général ! Après tout, on est tous sur le même bateau. L’argent est le dernier des tabous, bien plus intime que le sexe dont l’exposition ne choque qu’une minorité de névrosés. Les révélations des frasques de DSK ont suscité une certaine ambiguïté, entre indignation et envie cachée. Mais, la veine s’est vite épuisée, et Le Nouvel Observateur en a fait les frais, lui qui espérait déclencher un nouveau tsunami médiatique.
Faut-il vraiment une loi sur la transparence des puissants alors qu’ils divorcent tout autant que les plus humbles de leurs concitoyens et même peut-être davantage ? Chacun sait que ces séparations peuvent s’accompagner de leur lot de ressentiment, de coups bas et de dénonciations. La colère des épouses qui viennent d’être abandonnées est à l’origine de bien des contrôles fiscaux. Ici, pas d’anonymat, mais du règlement de compte bien assumé.
Il en faut des tabous, nous en avons tous besoin. Les mensonges et les secrets sont partie intégrante de la communication, quel que soit le contexte dans lequel ils se nichent. Il ne s’agit pas, sur le plan de la morale, de les accepter sans sourciller. Tout dépend, bien évidemment, des enjeux. Il convient plutôt de savoir prendre de la distance avec ces trous noirs de la vie pour ne pas valider un psychodrame permanent qui n’ouvre que sur de nouvelles convulsions aussi hypocrites que superficielles.
L’argent, intimement associé au pouvoir, n’a pas fini de se prendre au sérieux, lui qui est encore le signe le plus reconnu du plein accomplissement de l’individu. Il permet de jouer perso et incite au cache-cache avec les autres ou, tout à l’inverse, pousse à exhiber de manière provocante une richesse ostentatoire, c’est-à-dire superficielle. Il s’engouffre dans les interstices de la renommée et les replis égotiques de la réussite.
Comment peut-on en arriver à oublier que tout dire est impossible ? C’est inviter à se pencher sur un puits sans fond, c’est ouvrir un abîme de perplexité et se garantir un avenir peuplé d’incertitudes.  La recherche de la transparence absolue aboutit très vite au vide. La revendiquer, c’est le meilleur moyen de voir s’échapper la confiance à grandes enjambées. Il ne suffit pas de la convoquer, dans l’incantation, pour s’en assurer la maîtrise. La confiance est un objet d’échange, elle circule, on la reçoit si on la donne. La transparence absolue est un oxymore, tout comme le risque zéro.
Entre la liberté et la contrainte, l’équilibre est difficile à trouver mais nos contemporains ressentent avec acuité un double mouvement divergent entre d’un côté, un encouragement à l’individualisme et de l’autre, une multiplication désordonnée de règlements, circulaires, normes et lois qui sont supposées défendre le groupe contre l’égoïsme individuel. C’est ainsi que l’intime a tendance à se réfugier dans la transgression. Dans un monde où les définitions communes du bien et du mal se sont effacées au profit de la revendication individuelle de ce qui est juste ou injuste, la morale s’est privatisée. Il en résulte une guerre de tous contre tous, que la prolifération des lois ne fait que renforcer.
Le non-cumul des mandats, l’impossibilité aménagée de se représenter à une même fonction élective, c’est-à-dire ce qui relève du politique et non de l’émotionnel, voici les véritables changements. Mais il semble bien que ce ne soit pas pour maintenant.

*Photo : mrbill78636.

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