La déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police FO Linda Kebbab évoque sans détours les difficultés de la lutte antiterroriste, le rapport des Français aux forces de l’ordre et les leçons à tirer du mouvement des gilets jaunes. Entretien (2/2)


Relire la première partie de l’entretien 

Daoud Boughezala (Causeur). Après l’attentat de la préfecture de police au cœur de nos services de renseignement, nombre de nos concitoyens craignent que la police soit infiltrée par des islamistes. La procédure à suivre en cas de radicalisation d’un agent est-elle efficace ?

linda kebbab fo police
Linda Kebbab, déléguée générale USGP police FO

Linda Kebbab. Non. Cette procédure n’est pas du tout efficace dans les services de police en dehors des gros services de renseignement comme la DGSI. Mon syndicat a d’ailleurs proposé que la procédure actuellement appliquée à la DGSI – que je ne peux pas révéler – soit adoptée par la Direction du Renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP). Car la DRPP fonctionne comme un service de police, avec des dysfonctionnements et des failles en cas de signalement : ne pas traiter l’affaire, la garder sous le coude et gérer le problème en interne. C’est ce qui s’est passé lorsque Mickaël Harpon a fait l’apologie du massacre de Charlie Hebdo en 2015.

La difficulté à signaler puis traiter efficacement ces cas vient-elle de la peur française de la délation et des représailles, comme le suggère Aurélien Marq dans un prochain article à lire dans le prochain magazine Causeur ?

Dans les services de police, quand vous pointez du doigt un problème, c’est vous qui devenez le problème A la DRPP, il ne faut pas parler, il ne faut rien dire, fermer les yeux, sinon c’est mal vu. On retrouve d’ailleurs ce phénomène dans le secteur privé.

Après les attentats de janvier 2015, les Français soutenaient massivement la police. Aujourd’hui, après un an de gilets jaunes, certains se sont solidarisés avec le boxeur Christophe Dettinger. Aimons-nous seulement la police seulement lorsqu’elle nous protège du terrorisme ?

L’humain est très inconstant. Le lundi, on dit qu’on aime la police, puis le mardi on la hait. Ceux qui ont retourné leur veste mélangent immaturité et inconscience : ils confondent tout. Lorsqu’on dit aimer la police, puis que quelques mois plus tard on aime un délinquant, cela ne va pas. Ou on aime l’ordre, ou on ne l’aime pas !

Ne faut-il pas incriminer la répression des gilets jaunes ?

Ce mouvement était légitime à sa base. On avait d’ailleurs appelé à une convergence avec les gilets jaunes, mais à condition qu’ils s’éloignent des personnes violentes. Dans ce cas-là, on les rejoignait. Mais les gilets jaunes ont eu peur de se retrouver en sous-nombre s’ils devaient évincer les plus violents. Le drame, c’est que l’actualité leur a donné raison, car ils se sont fait entendre par la violence, ce qui n’a rien d’honorable. Le politique a donné l’impression qu’il ne prenait au sérieux les personnes que quand elles faisaient preuve de violence. On peut reprocher aux gilets jaunes ce que l’on veut, mais les premiers responsables, ce sont quand même nos dirigeants.

J’insiste: avec tant de manifestants éborgnés par des tirs de LBD, n’y a-t-il pas eu de disproportion dans la répression des gilets jaunes ?

Non. En revanche, il y a eu une mauvaise gestion à l’issue catastrophique. Dès le début, le préfet de police de Paris a voulu faire à sa manière, et n’a pas écouté les conseils de la direction centrale des CRS. Il faut savoir que les CRS et les gendarmes mobiles sont mis à la disposition du préfet qui fait ce qu’il veut. Alors que la situation s’envenimait, le préfet a sous-estimé le mouvement, maintenu une gestion classique du maintien de l’ordre. Pour des raisons politiques, il a manœuvré les hommes de manière à préserver les bâtiments plutôt que les personnes. Le 1er décembre 2018, des collègues qui sont restés sous le feu pris en tenaille aux Champs-Elysées sans pouvoir bouger, faute d’un bon commandement. Les donneurs d’ordre fautifs ont pourtant plutôt été promus, comme l’ex-préfet de police de Paris devenu conseiller d’Etat.

N’exonérez-vous pas un peu facilement les CRS et gendarmes mobiles de base ?

Ça fait mal au coeur d’entendre que les forces de l’ordre françaises sont si brutales, alors que notre maintien de l’ordre a toujours été bon. Comme dans une guérilla, la responsabilité de la défaite incombe au commandant et pas aux soldats. Or, les gilets jaunes ont dirigé leur haine contre les forces de l’ordre, qui ont été dépassées, avec un commandement à la ramasse. Et quand vous vous retrouvez seul, cela peut vous faire faire des actions erronées qui conduisent à des blessures.  Je défie n’importe qui de répondre à l’attaque proportionnellement sans blesser personne. C’est impossible ! Si des gens vous lancent des bombes artisanales et des cocktails molotov, vous n’avez pas d’autre choix que de répliquer avec des armes qui vous permettent de les tenir à distance.

Certes, des collègues ont commis des erreurs à leur échelle, mais il faut ramener ces cas à de justes proportions par rapport à tous les samedis de mobilisation, au nombre de collègues déployés, d’heures de travail et à la violence que nous avons affrontée. Il est des pays où il y a des morts pour moins que ça, comme en Irak.

Vos collègues ont-ils été aussi durement éprouvés par ce mouvement social que certains gilets jaunes blessés ?

On ne le dit pas mais il y a aussi eu des blessés graves parmi les forces de l’ordre. Certes, elles ont plus de pudeur et n’affichent pas leurs yeux éborgnés, mais par exemple le 24 novembre 2018, l’agent d’une compagnie parisienne a été blessé. Il n’était même pas en train de manœuvrer, se contentait d’encadrer et a été pris par une bombe artisanale.

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