L’édition en coffret des plus grands films de Mikio Naruse (1905-1969) permet de prendre la mesure du génie de ce réalisateur japonais dont le génie rivalisait avec Mizoguchi, Kurosawa et Ozu.


Même s’il a fallu un certain temps pour découvrir son œuvre immense et qu’il est sans doute le moins célèbre du fameux « carré d’as » du cinéma japonais classique (avec Mizoguchi, Kurosawa et Ozu) ; Naruse a aujourd’hui trouvé la place qu’il mérite dans le cœur des cinéphiles. Pour preuve, ce très beau coffret de cinq films qu’éditent en ce moment les éditions Carlotta et qui nous permet d’embrasser la carrière du cinéaste de 1954 à 1967.

Portraits de femmes

Si Naruse possède un style sans doute moins affirmé qu’Ozu et Mizoguchi, ces cinq films permettent néanmoins de constater l’extrême cohérence d’une œuvre où le cinéaste peint un Japon en pleine mutation, pris en tenaille entre un passé lourd à porter et un monde nouveau qui échappe aux personnages. Ce qui frappe d’emblée, c’est la place que le cinéaste accorde aux femmes, héroïnes inoubliables de mélodrames subtils. Dans les cinq titres présentés, les hommes sont absents (Au gré du courant), morts avant le début du récit (Quand une femme monte l’escalier, Une femme dans la tourmente) ou dès le début du film (Nuages épars). Seule Kikuko est mariée dans Le Grondement de la montagne mais son mari la trompe allègrement et l’abandonne constamment…

A travers ces portraits de femmes, Naruse nous offre un panorama nuancé d’une société japonaise navigant entre traditions et modernité. A l’image des beaux titres de ses films, il nous propose une approche quasiment « climatique » des états d’âme de ses héroïnes rongées par un certain nombre de dilemmes, partagées entre un désir d’indépendance et de bonheur individuel et un attachement enraciné à certaines traditions qui les broient. Le Grondement de la montagne est sans doute le film qui se rapproche le plus du cinéma d’Ozu, et pas seulement parce qu’il est interprété par la grande Setsuko Hara. Kikuko est prise entre deux feux contraires : d’un côté, un mari volage qui la méprise et la néglige ; de l’autre, une belle-famille qu’elle adore (surtout son beau-père Shingo) et qu’elle sert avec loyauté.

L’amour condamné

Comme chez Ozu, on assiste à l’implosion lente d’un microcosme familial. Si Kikuko s’occupe encore du foyer, sa belle-sœur est, quant à elle, sur le point de divorcer. S’affrontent ici deux conceptions de la famille : d’une part, celle des traditions ancestrales avec l’image de cette belle-fille idéale qui apporte son soutien aux vieux parents (Setsuko Hara apporte toute sa sensibilité à un rôle qui rappelle celui qu’elle tenait déjà dans le sublime Voyage à Tokyo d’Ozu), d’autre part, une certaine modernité qui permet à Naruse d’aborder des thèmes assez rares dans le cinéma japonais de cette époque : la question du divorce, de l’avortement…

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Tout le film est construit sur la tension émanant d’un certain sentiment d’enfermement et une volonté d’échapper à ce cadre rigide, à l’image de ces beaux plans en extérieur où la caméra de Naruse accompagne en travellings soyeux les mouvements de ses personnages. Comme toujours chez le cinéaste, c’est un sentiment d’amertume qui l’emporte puisque le couple semble une notion inenvisageable et parce que l’amour véritable semble condamné pour des raisons à la fois « morales » et conventionnels : il s’agit de l’amour que son beau-père porte à Kukiko comme il s’agira de l’amour naissant, dans Nuages épars, entre Yumiko et « l’assassin » de son mari ou celui de la veuve Reiko pour son beau-frère dans Une femme dans la tourmente.

Si Au gré du courant convainc un peu moins, c’est peut-être parce que Naruse joue presque exclusivement sur le sentiment de claustration. Il décrit ici un groupe de geishas dont la tenancière Otsuta (jouée par la grande Isuzu Yamada qui tourna pour tous les grands cinéastes japonais classiques : Mizoguchi, Kurosawa – Lady Macbeth dans Le Château de l’araignée-, Ozu…) est endettée. Sa fille ne veut pas prendre sa succession et les pensionnaires s’inquiètent de leur avenir…

Drames du petit commerce

Là encore, cet univers feutré des geishas permet à Naruse de montrer un monde en voie de disparition. Elles incarnent ici une certaine idée du Japon traditionnel avec ses coutumes et ses savoir-faire. Le cinéaste jouera à d’autres occasions sur ce contraste entre le « petit commerce » déliquescent et l’arrivée de nouveaux modes de vie et de consommation. C’est le bar où Keiko sert dans Quand une femme monte l’escalier ou encore le petit commerce endetté dans Une femme dans la tourmente. Au gré du courant se distingue par son casting de haute volée. Outre Isuzu Yamada déjà citée, on retrouve la muse du cinéaste Hideko Takamine, une toute jeune Mariko Okada qui deviendra quant à elle la muse de Yoshida et la grande actrice de théâtre Haruko Sugimara. Quant à la bonne dévouée, figure inoubliable du film, elle est jouée par Rinuyo Tanaka qui fut l’O’Haru de Mizoguchi.

C’est elle qui offre un point de vue à la fois mélancolique (elle a perdu son mari et son enfant) et tendre sur ce petit monde en voie de disparition. Naruse montre un univers où n’évoluent que des femmes ou presque. Toutes rêvent de se libérer de l’emprise des hommes et d’exercer leur profession en toute indépendance. Comme Keiko dans Quand une femme monte l’escalier, ce désir se heurte souvent à la réalité d’une société encore très patriarcale. Il se heurte également à une évolution sociale où les us et coutumes des geishas (avec leurs kimonos traditionnels et leur art du chant) deviennent des anachronismes.

Divine Takamine

Plus réussi, Quand une femme monte l’escalier suit les pas de Keiko, une serveuse dans un bar qui rêve de son côté de posséder son propre établissement. Là encore, Naruse prend le pouls d’une société en voie de modernisation avec ses bars de nuit et ses néons rutilants. Le film reste également dans les mémoires pour sa bande-son aux accents jazzy qui soulignent cette entrée du Japon dans la modernité. Keiko, une fois de plus interprétée par la divine Hideko Takamine, a perdu son mari et se fait courtiser par de riches clients de l’établissement. Là encore le film se construit sur la tension qui nait entre un farouche désir d’indépendance de la jeune femme (qui comme ses congénères masculins n’hésite pas à se saouler) et la manière dont elle se heurte à une société encore traditionaliste et très conservatrice. Le manager du bar, joué par Tatsuya Nadakai (Hara-Kiri), est à la fois amoureux de Keiko mais tente toujours de circonscrire ses actions et de la « surveiller ». Comme toutes les héroïnes de Naruse, la jeune femme se bercera à un moment d’illusions et devra affronter une cruelle réalité.

Nuages épars est le dernier film de Naruse et peut-être même l’un des derniers films « classiques » japonais. Alors que les grands studios traversent une crise inédite et que d’autres types de loisirs apparaissent, le cinéaste nous propose un très beau mélodrame aux accents sirkiens. La mise en scène est ample (Scope, Technicolor…) et embrasse là encore le destin d’une femme brisée par la mort de son mari renversé par une voiture. Le responsable de l’accident veut à tout prix indemniser la veuve et tente peu à peu de se rapprocher d’elle… Là encore, Naruse nous montre le visage d’un Japon en route vers la modernité (avec comme horizon les Etats-Unis puisque le couple doit partir y vivre). Et une fois de plus, il dresse un très beau portrait de femme cherchant à garder son indépendance, au-delà des méprisables tractations autour de son cas : elle perçoit une pension minuscule mais devra continuer de porter le nom de son mari défunt pour la conserver.

Le sceau de la fatalité

Dans la deuxième partie du film se noue un étrange mélodrame: Yumiko a-t-elle le droit à une deuxième chance ou doit-elle rester fidèle au souvenir de son époux ? . Peut-elle aimer celui qui a  tué  involontairement son mari ? La beauté du film de Naruse tient dans ces questions effleurées avec délicatesse et la manière dont le cinéaste parvient à nous faire ressentir le poids du passé sur les frêles épaules de la jeune femme. Ce n’est pas tant le souvenir de son mari qui pèse mais un ensemble d’éléments (regard des autres, conventions sociales…) qui empêcheront cette histoire d’advenir. Quand les deux amoureux se retrouvent à l’arrière d’une voiture avant leur prochaine séparation, on ne peut s’empêcher de penser à In the mood for love.

Le cinéma de Naruse, et c’est sans doute ce qui le rend si émouvant, est souvent frappé par le sceau de la fatalité et nimbé d’une profonde amertume. Moins par nostalgie d’un monde qui disparaît que par le constat d’une impossibilité de se délivrer des chaînes du passé. Dans son œuvre, les femmes sont les principales victimes de ce carcan du passé. Mais l’empathie de Naruse est telle qu’elles semblent paradoxalement plus fortes que des hommes ayant soit déserté, soit présentés sous leur aspect le plus vil : menteurs, pleutres, manipulateurs…

A travers leurs visages, c’est tout une société japonaise et ses transformations que Naruse parvient à décrire en peintre amoureux, mélancolique et inspiré…

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