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Mike Adams: quand la “cancel culture” pousse au suicide

Au départ, on trouvait ça plutôt drôle

Mike Adams: quand la “cancel culture” pousse au suicide
Mike Adams. Image: capture d'écran YouTube.

Le concept de « cancel culture », en plein essor dans nos contrées occidentales, s’infiltre un peu partout. Accusé de vouloir gommer, effacer, dissoudre nos cultures, il arrive aussi parfois que le procédé anéantisse des réputations, des carrières, voire des vies. Le triste cas du professeur Mike Adams en est la funeste illustration. Analyse


En ancien français, le verbe canceller indique l’annulation d’une écriture juridique, soit en la croisant par des traits de plume, soit en y donnant un coup de canif. Soulignons que le nom français cancel, signifiant barreaux, partage une racine commune avec le verbe anglais to cancel, les deux étant issus du latin cancellare voulant dire rayer, effacer, annuler… En Français moderne, les occurrences traduisant ce phénomène nouveau surabondent : « culture du bannissement », « de l’annulation », ou encore « de l’ostracisation », « de la négation », « de l’anéantissement », « de l’effacement », « de la suppression », « de la dénonciation »… Selon la définition donnée par le dictionnaire encyclopédique de Cambridge, la « cancel culture » est une « façon de se comporter dans une société ou un groupe, notamment sur les médias sociaux, dans laquelle il est courant de rejeter complètement et de cesser de soutenir quelqu’un parce qu’il a dit ou fait quelque chose qui vous offense. » Excroissance métastasée du politiquement correct, la cancel culture est en l’expression poussée à l’extrême. Dans la culture de l’annulation, il est avant tout question de dénoncer, pour ensuite réclamer la censure d’une personnalité ayant tenu des propos ou agi de manière « problématique. »

Par propos ou actions « problématiques », entendez qui vont à l’encontre de la morale ultra puritaine de l’idéologie progressiste. Quand bien-même il s’agirait d’une personnalité fictive ou disparue depuis des siècles. Quand bien-même cela reviendrait à juger un passé révolu en lui appliquant une grille de lecture actuelle, inflexible et absurde!

Un phénomène en plein essor

À l’instar de la majorité des concepts progressistes sévissant en France, sans grande suprise, nous avons désormais que le concept de « cancel culture » nous arrive d’outre Atlantique. Si l’Office Québecois de la Langue Française a officiellement indexé l’expression en juin 2020, celle-ci serait apparue au début des années 90, dans New Jack City, un film américain, où Nino Brown, le personnage d’un gangster, crie: « Cancel that bitch !»

En 2010, l’occurrence est reprise par le rappeur Lil Wayne dans sa chanson I’m Single. En 2014, suite à une émission de télé-réalité, l’expression commence à se répandre dans les milieux anglophones, et des hashtags « cancel untel » fleurissent alors sur les réseaux sociaux. L’avènement du mouvement Metoo en 2017 popularise davantage l’expression. La triste mort de George Floyd, le 25 mai 2020, suivie par le mouvement Black Lives Matter, impulsent un souffle nouveau au phénomène et le propulsent au-devant de la scène médiatique mondiale. Désormais, absolument tout et n’importe quoi peut ainsi se voir accuser de racisme et d’oppression.

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Le phénomène devient exponentiel et commence alors à inquiéter. Un mois après la mort de Floyd, une lettre ouverte publiée par Harpers Magazine, et signée par 150 personnalités internationales, dont Margaret Atwood, Salman Rushdie, J.K Rowling ou encore Noam Chomsky, évoque « une atmosphère étouffante qui va finir par nuire aux causes les plus vitales de notre époque ». La missive dénonce « la radicalisation fulgurante d’un progressisme devenu fou à force d’obsessions identitaires et d’intolérance viscérale au débat contradictoire. »

Qui sont les « cancellés » ordinaires?

Le spectre des personnalités dites « problématiques » ne cesse de s’élargir. Ainsi, à l’aune de cette nouvelle éthique, le dramaturge grec Eschyle, bien qu’ayant vécu cinq siècles avant notre ère, s’est rendu coupable de crime de « black face » ! Dans le même esprit, la joviale Annie Cordy est accusée, par plusieurs associations antiracistes, de « véhiculer des stéréotypes racistes » dans sa chanson « Chaud Cacao. » Cela même alors que le nom de la chanteuse belge avait été initialement sélectionné pour rebaptiser le tunnel Léopold II, roi des Belges, dont le passé colonial était devenu « problématique .»

Pour avoir ironisé dans un tweet sur le fait qu’un site d’information remplace le terme « femme » par « personnes concernées par les menstruations », J. K. Rowling, pourtant connue pour ses idées progressistes, fut taxée de transphobie, devenant ainsi la cible d’une campagne massive de dénigrement qui s’est soldée par un boycott, y compris au sein de la maison d’édition qui la publie.

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Certains fans, très déçus, avaient même réclamé qu’elle ne soit plus l’auteur de la série Harry Potter, comme si la réalité objective était modifiable.

La science, construction sociale et expression de la domination blanche!

Et à propos de réalité objective, la culture de l’effacement ne vise pas seulement des personnalités réelles ou fictives, elle cible également des périodes historiques comme l’Antiquité, coupable d’être « historiquement impliquée dans le fascisme et le colonialisme, et qui continue d’être liée à la suprématie blanche et à la misogynie » comme l’analyse Raphaël Doan.

D’autres disciplines scientifiques, comme les mathématiques, attirent l’attention de quelques chantres de la « justice sociale ». À l’été 2020, Laurie Rubel, professeur d’enseignement des mathématiques au Brooklyn College, avait soutenu sur Twitter que l’équation mathématique 2+2=4 « pue le patriarcat suprématiste blanc ». Ce tweet fut repris et promu par plusieurs universitaires défendant l’idée selon laquelle la« vérité objective » est une construction sociale et que les mathématiques devraient être réévaluées, parce qu’elles ont été principalement développées par des hommes blancs.

La machine est désormais tellement bien rodée, la pression telle, que nul besoin de dénonciations ou de tribunal populaire, certaines entreprises et institutions ont pris les devants. La presse anglophone a très récemment révélé qu’un théâtre du Minnesota avait dû annuler une production de Cendrillon, prévue depuis des mois, en raison d’une distribution trop blanche: trop d’acteurs blancs et pas assez issus de la diversité, dans une ville qui en compte justement relativement peu.

Alors qui sont ces « cancelleurs » ?

Il serait sans doute injuste et malhonnête de réduire les adeptes de cette cancel culture à la génération snow flake, ces “flocons de neige”, s’estimant uniques au monde et singuliers, si émotifs et si impressionnables. Ces êtres, dont la fragilité exaltée n’a d’égale que leur susceptibilité exacerbée, si prompts à l’indignation sélective, adeptes des safe space et d’inclusivité, ne supportent aucune contradiction, y voyant là une forme de violence.

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Ce portait caricatural n’inclut pas les professionnels de la culture et de l’enseignement, tous ceux pour qui cela est plus simple d’être dans le « camp des gentils », ou tétanisés à l’idée de perdre leurs emplois. Ce portrait ne comprend pas non plus les spécialistes des fumeuses études décoloniales, ainsi que toutes les disciplines gravitant autour.

La cancel culture tue

La pratique de l’annulation peut faire penser aux caprices d’enfants gâtés, elle agace, fait sourire, provoque de la colère ou de la moquerie, mais c’est oublier les dégâts irréversibles qu’elle peut engendrer. Le 23 juillet 2020, Mike Adams, professeur de criminologie à l’Université de Caroline du Nord, se suicide à son domicile. La dernière campagne de menace et de harcèlement dont il était la cible l’avait fortement fragilisé. Ce polémiste à l’humour provocateur, ancien athée devenu catholique conservateur, connaissait des différends avec l’université au sujet de ses prises de positions depuis 2005. L’été dernier, dans un tweet visant à interpeller le gouverneur de Caroline du Nord, il compare le confinement à l’esclavage, et emploie la célèbre formule « Let my people go. »

Il n’en fallait pas plus pour que les âmes les plus sensibles se mettent à pousser des cris d’orfraie, qu’on l’accuse de racisme, et qu’on se mobilise pour demander son éviction. L’université où il officie est inondée de messages. Celle-ci abdique et annonce que Mike Adams part en retraite anticipée, contre une indemnité de 500 000 dollars.

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Pour le « joyeux guerrier », comme ses proches le surnommaient, cette dernière bataille perdue fut celle de trop. Le pire reste sans doute le traitement médiatique réservé à l’affaire, dénué de toute compassion à l’égard du suicidé. Le journal USA Today titre: « Un professeur de Caroline du Nord qui a démissionné au milieu d’une controverse sur ses tweets “ignobles” est retrouvé mort. » BuzzFeed évoque l’affaire en ces termes: « Un professeur connu pour ses tweets racistes et misogynes a été retrouvé mort à son domicile. » Des internautes sont même allés jusqu’à se réjouir de sa mort, arguant que c’était tout ce que « ce personnage intolérant méritait. »

Tel le fameux tableau de Goya où Chronos dévore un de ses enfants, échevelé, visage déformé, les yeux exorbités et fous, la cancel culture est un ogre cannibale et insatiable. Celle-ci n’anéantit pas seulement les cultures ou les vies, elle peut aussi annihiler notre part d’humanité.


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Prof contractuelle. Installée en France depuis l'an 2000, j'ai effectué un troisième cycle d'études littéraires à l'Université de Nice, je suis aussi auteur, traductrice littéraire et journaliste.

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