«Un climat de phobie hypocondriaque et d’angoisse paranoïaque»


Michel Maffesoli répond aux questions de Jérôme Blanchet-Gravel

Jérôme Blanchet-Gravel. Toute votre œuvre est axée autour de l’avènement de la postmodernité, une époque qui rompt avec les assises idéologiques de la modernité comme le culte du progrès pour instaurer une ère plus proche de la tradition. Une sorte de répit après tant d’utopisme. Le nouvel ordre sanitaire n’est-il pas au contraire une manifestation d’une modernité poussée à son paroxysme ?

Michel Maffesoli © PHILIPPE MATSAS / OPALE / LEEMAGE VIA AFP
Michel Maffesoli © PHILIPPE MATSAS / OPALE / LEEMAGE VIA AFP

Michel Maffesoli. Vous avez raison : il me semble que la gestion de cette « crise sanitaire » par les autorités des pays développés notamment d’Europe et d’Amérique du Nord est l’expression d’une modernité exacerbée. J’avais écrit dans La Violence totalitaire, paru en 1979, que sous couvert de progrès et d’idéologie du service public se mettait en place « un totalitarisme doux ». Face à ce changement du paradigme de l’être ensemble, réhabilitant les liens de proximité, une esthétique commune, un ancrage local, ce changement d’époque, les élites s’accrochent aux valeurs saturées de la modernité : individualisme, rationalisme, productivisme. Pour cela elles s’attaquent à l’essence même du vivre-ensemble, les rassemblements, les rituels, festifs ou funéraires, religieux ou associatifs, tous les évènements et phénomènes sociaux inutiles. Au nom d’un isolement égoïste de préservation d’un petit bout de vie.

Cette préservation d’une vie estimée d’un point de vue purement quantitatif (l’espérance de vie) au détriment de la qualité de vie (l’amour, l’amitié, la disputatio entre pairs, la transmission entre générations d’une culture etc.) ressortit d’une conception totalitaire de l’existence. Et il est inquiétant que toutes les institutions y compris démocratiques, religieuses, philosophiques approuvent ou en tout cas se soumettent à cet asservissement.

N’avez-vous pas l’impression que l’hypocondrie et l’anxiété sociale sont en train de devenir de nouvelles religions d’État ? Comment expliquer cette obsession du contrôle ?

 Je pense en effet comme vous que les gouvernements jouent à « l’apprenti sorcier » en distillant, sous couvert d’une objectivité statistique largement manipulée par la présentation et l’interprétation des chiffres, un climat de phobie hypocondriaque et d’angoisse paranoïaque. Il y a en effet de l’hystérie et de la paranoïa du côté de nos dirigeants : la volonté de contrôler jusqu’aux moindres actes de la vie quotidienne fait largement penser aux comportements des démocraties dites populaires de sinistre mémoire. Ce culte quasi fanatique de la vie réduite à sa pure matérialité physiologique ne peut que générer un retour du refoulé, un réveil des inconscients. Peut-être aussi cette obsession du contrôle que vous définissez bien traduit-elle justement le sentiment inconscient qu’ont les élites que le pouvoir leur échappe. Parce qu’il n’est plus ancré sur la « puissance populaire », parce qu’il n’est plus en phase avec le climat de l’époque.

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N’y-a-t-il pas dans ce nouvel ordre sanitaire une faillite anthropologique basée sur la peur, le déni de la mort ?

 Là encore, je suis d’accord avec vous. Ou en tout cas je pense que les grandes valeurs anthropologiques sur lesquelles s’est construite notre modernité sont maintenant saturées et ne peuvent plus structurer notre imaginaire commun, et donc assurer notre cohésion.

Les 18e, 19e et 20e siècles se sont structurés sur ce que j’appelais l’idéologie du progrès et du service public. Au nom d’un état de bien être à venir, on prônait une rationalisation de l’existence, un productivisme et un matérialisme généralisés, laissant de côté tout ce qui relève des émotions et du rêve. De l’imaginaire.

Les bénéfices de cette société de progrès ont bien sûr été importants, en terme de lutte contre les maladies, de rallongement de l’espérance de vie, d’accession du plus grand nombre au bien-être matériel et technique. Mais il s’avère que ce progrès s’est aussi accompagné de catastrophes écologiques, d’une barbarie dont les

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