Michel Déon. Sipa. Numéro de reportage : 00590055_000004.

L’écrivain Michel Déon vient de nous quitter. Ce n’est que partie remise, tant il a de bonnes raisons de nous apparaître immortel. Réfractaire en habit vert, son oeuvre, tout entière colorée de délicieuses incertitudes et de plaisirs partagés, est inscrite pour continuer sa généreuse entreprise d’ensoleillement des imaginaires.

Chagrin d’enfance

Que de sentiers parcourus par Edouard Michel, de son vrai nom, depuis sa naissance à Paris en 1919. Très tôt, on le souhaite mobile, il bivouaque. D’abord à Monaco, puis flottant à Nice. Il lit beaucoup, navigue non moins, accompagné de son père, conseiller à la cour du prince Louis II. C’est une enfance heureuse, du moins comme peut l’être celle d’un fils unique qui voit son modèle disparaître pour ses 13 ans. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser des ruines. » Revenu à Paris, lycéen à Janson-de-Sailly, Edouard Michel, un moment tenté par le communisme, prend au lendemain des manifestations du 6 février 1934 sa carte de lycéen d’Action Française. Au-delà des outrances de langage et des égarements conceptuels, ce mouvement offre une caisse de résonnance au long cortège d’allégresses anarchiques de l’adolescent, elle lui tient lieu d’école, de rencontre et d’éveil. Michel Déon, nostalgique des grandeurs fanées, demeurera sa vie durant quoiqu’il lui en coûte monarchiste. De coeur, de raison, ou par baroud d’honneur, sans doute considère-t-il que c’est bien plus beau quand c’est inutile.

1939. Fantassin, Déon a vingt ans et ce qui lui reste de naïveté derrière lui. Il se bat dans les Ardennes, échappe de justesse à la captivité. Au contact de compatriotes de tous horizons confondus, il s’imprègne et murit. Cette fraternité des ruines lui garantira sa vie durant un puissant vivier créatif: « tout le temps où un écrivain voit les autres il cesse de regarder son nombril ».

Fidèle à Maurras

En novembre 1942, il rejoint Lyon, devient secrétaire de rédaction à L’Action Française auprès de Charles Maurras. Edouard Michel va chercher ses articles, reçoit ses conseils, lui sert de chauffeur, parfois d’oreille, et peu à peu le vieux maître devient pour lui une sorte de père de substitution, même s’il sait notamment vis à vis de la question juive, s’en écarter; « il n’y a rien de tel pour respecter un homme que d’en connaître les faiblesses ». Encombrant héritage, mais Déon n’en a cure, il est et restera fidèle, en amitié comme en admiration. Ce qui continuera de lui valoir de tenaces a priori. Fuyant le journal saboté, il débarque à Paris quelques jours avant la Libération. Encore et toujours à rebours, il « aurait aimé participer à la joie générale, si basse fut-elle, mais quelque chose (le) retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions dû en ce jour nous souvenir en silence ».

Paris libéré, mais Brasillach fusillé, Drieu suicidé, Maurras enfermé. Par capillarité littéraire pris de justice, Déon se retrouve deux ans privé de carte de presse. Les bruits de la guerre venaient à peine de s’éloigner, mais il avait gardé le goût de l’aventure. N’aspirant qu’à vivre sa jeunesse par la guerre envolée, Déon suit sa bonne étoile buissonnière, il voyage. L’écrivain Jacques Chardonne résumera quelques années plus tard la technique d’exploration déonienne: « Déon ne voyage pas comme nous ; il s’incruste. Esprit un peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. » Déon prend un peu d’air avant de se lancer dans la mêlée. Il se bronze l’âme et virevolte déjà dans l’existence comme il écrit: à sa guise, peaufinant ce quelque chose que beaucoup ne tarderont pas à lui envier, cette zone obscure et féconde qu’on nomme communément l’art de vivre.

Au sortir de la guerre, les lumières du Plan Marshall scintillent dans les cœurs, on quitte les abris pour les caves, on découvre le jazz, Jean-Paul Sartre et son fatras conceptuel qu’on élève au rang d’opium du peuple: l’existentialisme. La grande famille des lettres su profiter de ces étourdissements. Prenant goût aux excommunications, elle se prit, par commodité et sous liste noire, à traiter les adversaires de fascistes. Déon comprend qu’au fond la guerre n’est pas finie; de la chaude à la froide, elle s’habillait désormais littérairement d’un label, le roman devait s’enticher d’engagement.

La naissance des Hussards

À la veille des années cinquante, de prometteuses étincelles de dissensus émergent en ordre dispersé, notamment sous l’effet d’une poignée de jeunes frondeurs qu’une légende tenace réunira sous les traits martiaux du hussard, avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin pour têtes de gondole. Sans chef ni manifeste, cet attelage auquel on ajoute rapidement Michel Déon et quelques autres partage quelques goûts communs, aussi simples, tenaces et essentiels que le rejet d’un supposé sens de l’Histoire, une fâcheuse tendance à ne pas se courber devant les conformismes, une bonne éducation dans le choix des tristesses, un certain appétit pour l’absolu sentimental, le lever de coude ou la religion de l’amitié.

Comme le mauvais bétail et les hors-la-loi, ces jeunes hommes pressés se retrouvèrent étiquetés: déviants, comprenez de droite. Roland Laudenbach pressentant « les frémissements d’une école de l’insolence », saisit la nécessité d’affuter les armes et de réunir les insolences. Contre la nausée et l’asphyxie des temps, il crée les éditions de la Table Ronde, « agréable refuge où régnait un climat d’improvisation ingénue ». Malgré l’évangile en vigueur, le refus de troquer le plaisir contre le devoir maintiendrait cette fratrie néo-classique à contre-courant. Elle s’entiche, charge ou chahute, mais chacun vole de ses propres ailes.

Au retour d’un voyage d’un an à travers les États-Unis, Michel Déon revient au journalisme, tient la rubrique théâtrale d’Aspects de la France, chronique ses émerveillements pour La Gazette de Lausanne, Paris Match, Marie Claire ou La Parisienne, squatte l’appartement d’Antoine Blondin, brule quelques chandelles chez les limonadiers, devient conseiller littéraire aux éditions Plon, sympathise avec Coco Chanel, Marcel Aymé, André Fraigneau, Jean Cocteau ou Salvador Dali. Au-delà des coteries, Michel Déon commence surtout à publier quelques romans emprunts de banalités somptueuses, peuplés de chevaliers déchus et de frivolités profondes, tels que Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde (1956)… Remarqués, ils ne trouvent encore d’autre succès que d’estime, grappillant quelques prix et l’éloge de glorieux ainés en instance de décontamination.

Il choisit l’exil

Des années de noctambulisme rigoureux ont rendues l’atmosphère de Paris avilissante. Pour « fuir la nuit où l’on périt à petit feu », Déon choisi l’exil. Le voyage devient pour lui une manière de s’enraciner. Déon se plait surtout dans les îles, ces « défis insensés lancés à la mer », et ses peuples où une « humanité en réduction s’y révèle sans masques ». La Grèce, l’Irlande et l’Académie Française deviendront ses « arches de Noé », ses refuges, en même temps que celui des dernières aristocraties: « elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion ». Il n’est pas un voyageur comme on l’entend communément, plutôt un flâneur. Ce « nomade sédentaire » comme le surnomme Paul Morand, ne se contente pas d’observer le monde, il se l’approprie pour en faire l’objet d’une méditation: il crée ni plus ni moins un style de vie qui se confond avec un style littéraire. Disponible aux élans qui mènent au bout des rêves, cet écrivain de l’immersion balade sa plume dans divers fugaces édens pour nous les restituer, la verve haletante et le rictus gorgé de complicité.

« A une certaine époque, écrivait Blondin, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle-même». A la fin des années cinquante, Déon et ses camarades rompent avec leur vocation au désengagement: ils soutiennent une cause. Perdue d’avance forcément; la défense de l’Algérie française. Refusant de porter le deuil d’une grandeur évanouie, Déon vadrouille quelques mois en Algérie, rédige reportages, articles et récits, ferraillant jusqu’à la fin de cette guerre qui n’ose dire son nom, contre les reniements et l’air constipé des gouvernants. Face à ce morceau de France qui se détache, ce quarteron de vagabonds célestes qu’on appelle Hussards lèvera son irrévérence pour mieux contempler l’agonie d’une France raccourcie. Cela finira de ternir leurs réputations et de détourner définitivement Michel Déon de l’hexagone et provisoirement du roman. Il s’abstiendra dix ans. Choix judicieux; à mesure qu’il s’éloigne, le public le rejoint. Sa gloire littéraire débute réellement à la cinquantaine avec Les Poneys sauvages (prix interallié 1970), Le Taxi mauve (Grand prix du roman de l’Académie française 1973), ou Le Jeune homme vert (1975).

De la flanelle au tweed, Déon s’est allégé, sans jamais s’asseoir, il s’est assagi. Marié, père de deux enfants, l’esprit irlandais a fini de le captiver; « ses songes féeriques, son extraordinaire faculté de s’évader de l’épuisante réalité, pour vivre de fantasmes ». Pour les nouveaux arrivants, sans attendre le purgatoire, il toilette ses œuvres passées, les revisite: «par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève».

La fin d’un monde

Convertissant peu à peu son handicap idéologique en atout esthétique, il publie des récits autobiographiques: Mes arches de Noé (1978) et Bagages pour Vancouver (1985), où plus que des confidences, il livre des aveux. Sans jamais délaisser le roman : Un déjeuner  de  soleil (1981), Je vous écris d’Italie… (1984) La Montée du soir (1987) qui lui vaudront, entre autres, une reconnaissance définitive. Le président Mitterrand le remercie « Vous n’aimez pas ma politique. J’aime vos livres. » Qu’on se rassure, ni l’âge ni les honneurs ne sauront domestiquer son indiscipline organisée.

Plutôt que de se risquer à cartographier l’ensemble et de ranger l’auteur sous les épithètes, l’usage commanderait plutôt de se cantonner à une analyse succincte des personnages. Jean-Marie Rouart le note, « les héroïnes de Déon ont toujours le même destin: faire rêver, donner l’illusion de se donner et faire souffrir ».  La recherche de ces créatures d’une beauté effrayante et inaccessible entraine les héros sur les précipices d’une folie qui les tentent. Instables et inadaptés, coupables de « s’être aventuré à la légère sur un terrain mouvant », ils sont trop libres, purs et obstinés pour se satisfaire d’une existence lisse et pré-établie. À travers les brèches du fatum, ces dissidents sans projets avancent, trébuchent, s’écorchent et se relèvent; avec l’illusion qu’ils prennent leur destinée en main.

Au crépuscule d’une existence rompue aux effervescences, scrutant de son bureau la joyeuse agonie d’un monde qui, à force de désagrégation, n’était depuis longtemps plus vraiment le sien, l’immortel peaufinait son épopée d’outres tombes: Port-Amen (2019?). Un testament dont la lecture ne devrait pas manquer de rappeler à nos pauvres consciences le plus terrifiant de ses aveux : « Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages ».

Ndlr : Charles Thimon a réalisé un documentaire sur les Hussards où il est notamment question de Michel Déon. Le voici :

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est auteur et réalisateur de films documentaires.est auteur et réalisateur de films documentaires.