Home Politique Mélenchon, l’homme qui venait du « non »


Mélenchon, l’homme qui venait du « non »

Le troisième homme ne s’est pas fait en un jour, ni même en trois mois : depuis le référendum de 2005, la gauche de gauche se cherchait ; après mille erreurs, elle a fini par se trouver.

J’entends souvent dire, ces temps-ci, que la percée du Front de Gauche s’explique d’abord par la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, dernier vrai tribun du personnel politique. Il y a sans doute du vrai, tant on sous-estime la frustration de notre vieille nation latine quand l’art oratoire est tué par les talk-shows calibrés. Mélenchon, comme de Gaulle, croit à l’aspect performatif de la parole. Pour lui, dire, c’est faire : les discours, surtout quand ils sont prononcés devant des milliers de gens, sont en eux-mêmes des actes.

Reste que, si l’on veut vraiment comprendre la chevauchée héroïque qui fera probablement de Mélenchon le troisième homme du premier tour, il faut revenir aux idées et à l’historique du Front de Gauche. Je me garderai ici de faire l’exégèse de son programme, L’Humain d’abord, qu’on est libre de trouver démagogique ou irréaliste.

Remontons, pour commencer, en 2005 et à la victoire du « non » au traité constitutionnel européen (TCE). Pour la gauche non socialiste, ce fut une divine surprise. Pour les socialistes, un cauchemar : leurs cadres, leurs élus avaient voté « oui » quand leur base avait majoritairement choisi le « non ».[access capability=”lire_inedits”]

Seulement, les hérauts du « non de gauche » n’avaient pas de parti susceptible de porter cette dynamique clairement antilibérale : le paysage était éclaté entre le PCF, les trotskistes de ce qui était encore la LCR, les trotskistes de ce qui est toujours Lutte ouvrière, les alternatifs, quelques Verts, la gauche du Parti socialiste – à laquelle appartenait encore Jean-Luc Mélenchon – et les chevènementistes. Il fut donc décidé, un peu partout en France, de se réunir dans des comités antilibéraux et de définir une plate-forme commune dans la perspective de l’élection présidentielle de 2007.

Pour ceux qui y participèrent, c’est l’un des pires souvenirs de leur vie politique. Ils s’attendaient à ce que le PS fasse scission et que les comités antilibéraux deviennent une force unie. C’est le contraire qui se passa : rue de Solferino, François Hollande parvint à faire cohabiter les libéraux comme DSK et les « nonistes » comme Emmanuelli, tandis que les comités antilibéraux s’autodétruisaient dans des discussions stériles et ne cessaient de se déchirer sur la question du leadership. Cela aboutit au cauchemar de 2007, où l’on ne compta pas moins de cinq candidatures se réclamant d’un « non » de gauche : Marie-Georges Buffet, Olivier Besancenot, Arlette Laguiller et, pour faire bonne mesure, José Bové et Gérard Schivardi.

L’algèbre électorale n’est pas arithmétique. Alors que ce « non de gauche » représentait près de 20 % du corps électoral, le score cumulé des cinq candidats qui l’incarnaient atteignit à peine 9 % – le seul à tirer son épingle du jeu fut Besancenot avec 4 %. Sa bonne bouille ajoutée à la création du NPA, qui se proclamait ouvert à toutes les luttes, en firent un chouchou médiatique, d’autant plus qu’il manifestait son refus de principe de participer à quelque majorité de gauche que ce fût, ce qui lui conférait, du point de vue du système, une charmante innocuité.

Mais Mélenchon, lui, avait compris le double piège tendu aux antilibéraux : soit ils restaient dans un PS converti à la loi du marché et à l’Europe de Bruxelles, soit ils se retrouvaient avec Besancenot qui avait les mains blanches… mais n’avait pas de mains. C’est sur la base de cette analyse qu’il décida, en 2008, de créer le Parti de Gauche.

L’originalité du Parti de Gauche est qu’il n’est pas seulement une dissidence du PS. Dès le départ, il s’appuie sur les associations d’éducation populaire plus ou moins issues d’Attac, tout en s’ouvrant à ceux des Verts qui tiennent pour une lubie l’ambition de changer l’environnement et l’écologie sans changer de système économique. Cette ouverture sera incarnée par le ralliement de Martine Billard, députée Verte qui deviendra co-présidente du nouveau parti.

La deuxième intuition de Mélenchon est que, dans cette gauche-là, rien n’est possible sans le PCF. Le score national de Marie-Georges Buffet en 2007, à peine 2 %, ne reflète nullement, loin s’en faut, l’implantation locale et le réseau militant du Parti. L’idée d’une alliance fait rapidement son chemin et, peu à peu, malgré des différences de culture politique, l’alchimie réussit. Le PCF met de l’eau dans le vin de son productivisme et commence, par exemple, à comprendre la nécessité de la planification écologique.

Du côté du NPA, on regarde en riant cet attelage un peu baroque. Et puis on rit moins quand des militants, lassés par le sectarisme poupin de Besancenot et par de lourdes erreurs symboliques, comme la présentation d’une candidate voilée aux régionales de 2010, partent par vagues successives vers ce qui commence à s’appeler le Front de Gauche. Résultat : lors des élections européennes et régionales, le Front de Gauche dépasse le NPA, créant la surprise pour tous ceux qui n’ont pas vu que les lignes bougeaient.

J’ai évoqué le rôle de l’éducation populaire dans la dynamique du Front de Gauche. Ce n’est pas anecdotique. Il faut avoir assisté à des réunions tardives dans des locaux mal éclairés où quelques personnes fatiguées mais motivées, de plus en plus nombreuses à chaque fois, viennent discuter avec des universitaires de sujets aussi exaltants que la remunicipalisation de l’eau ou les effets de la RGPP dans le milieu hospitalier, pour comprendre comment s’est inventée une nouvelle pratique politique, à l’opposé de celle des autres partis où le militant est surtout un fan chargé de faire la claque en attendant un poste de permanent.

Comme la nature, le paysage politique a horreur du vide. Depuis un bout de temps, il y avait une place vacante pour une gauche réelle. Quand les militants du Front de Gauche refusent l’étiquette de « gauche de la gauche » ou d’« extrême gauche », il ne s’agit pas seulement d’éléments de langage. Ils sont simplement la gauche, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent dans une tradition à la fois républicaine et révolutionnaire, tradition profondément française par son articulation entre l’enracinement historique et la nécessité de la rupture.

Le Front de Gauche n’est ni un PCF new-look, ni un rassemblement de gauchistes sociétaux, mais une force de type nouveau. On peut exhumer ses racines, observer des parentés, il n’en demeure pas moins impossible de comprendre son irruption en se fiant aux grilles de lecture traditionnelles qui sont, comme de bien entendu, celles de ses adversaires comme des médias.[/access]
 

Avril 2012 . N°46

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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