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“Mektoub my love”, injustement traité par la critique

L’hédonisme solaire de Kechiche n’a rien à voir avec le naturalisme cru de ses précédents films

“Mektoub my love”, injustement traité par la critique
"Mektoub my love"

« J’ai tout mon temps » : ce n’est sans doute pas une grosse révélation que de citer la phrase qui conclut Mektoub my love. Et pourtant, elle résonne d’une manière toute particulière après les trois heures absolument grisantes auxquelles le spectateur vient d’assister. Elle sonne comme un parfait résumé de ce que peut être la « méthode Kechiche », une manière d’épuiser les scènes dans la durée pour tenter de saisir quelque chose de la vie et d’un « être au monde » de manière immédiate. Ce projet, il est parfaitement incarné par cette séquence où Amin, le héros du film (alter-ego du cinéaste) passe sa journée dans un enclos pour saisir avec son appareil photo le moment où des brebis vont mettre bas. Pour saisir quelque chose de ces instants miraculeux, il faut de la patience, une attention permanente et une manière de s’approcher de l’être vivant au plus près.

Mektoub my love pourrait constituer la quintessence de la mise en scène selon Kechiche. Débarrassé de toutes considérations « sociales » (comme on pouvait encore en trouver dans L’Esquive et La Vie d’Adèle), le film se contente de suivre quelques personnages pendant quelques jours à Sète, entre la plage et autres lieux de drague et de sorties. Le récit est réduit à quelques embryons d’histoires sentimentales en suspens et le cinéaste se contente de filmer de pures présences au monde. Tout le film est construit sur ces morceaux de bravoure qui faisaient la force incroyable de La Graine et le mulet (la scène du couscous, la scène finale de danse…). C’est moins à Pialat que l’on songe, référence « tarte à la crème » de la critique alors que l’hédonisme solaire de Kechiche n’a rien à voir avec le naturalisme cru de l’auteur d’A nos amours, qu’à Jacques Rozier et à Adieu Philippine. Non pas tant par le style que par cette manière de transfigurer l’insignifiant par la durée et de faire advenir de multiples épiphanies.

Le regard d’Amin

Les deux éléments clés du cinéma de Kechiche sont le regard et le langage. Toutes ses mises en scène sont construites sur des échanges de regards et il faut vraiment être d’une parfaite mauvaise foi pour estimer que le film est un « long clip ». Car le cinéaste sait donner des tonalités différentes à ces jeux de regards. Dans La Graine et le mulet, les regards qui s’échangent au cours des champs/contrechamps de la scène du repas familial ne sont absolument pas les mêmes que ceux qui relient les personnages lors de la scène du prêt bancaire.

Dans Mektoub my love, la mise en scène se déploie autour du regard d’Amin, apprenti cinéaste témoin d’un adultère lors de la première scène et qui reste toujours un peu en retrait par rapport aux événements tout en y participant. On se souvient de la magnifique scène finale de L’Esquive où Krimo, incapable de s’adapter au langage théâtral, restait en-dehors et contemplait la fille aimée en train de s’épanouir sur scène. On se souvient également d’Adèle isolée dans le groupe de petits bourgeois vaguement bohèmes d’Emma. La langue est, chez Kechiche, un marqueur social qui permet à la fois de s’élever (son obsession pour l’éducation) et d’enfermer (Krimo n’a pas su se défaire de son « parler banlieue »). Ici, le cinéaste insiste moins sur la dimension « sociale » du langage que sur son rôle dans le jeu de la séduction. La première scène sur la plage est édifiante : Tony est ce qu’on appelle un « beau parleur », un baratineur de première qui a le don de mettre toutes les filles dans sa poche. En dépit d’un physique avantageux, Amin est plus discret et plus réservé. Il n’a pas cette aisance et se fait chiper son éventuelle conquête par un cousin beaucoup plus à l’aise.

Extraordinaire séquence en boîte

En retrait, il devient une sorte de spectateur et c’est de son regard que naît la puissance dialectique du film : être à la fois au cœur de la vie tout en restant toujours un peu à l’écart, en « voyeur ». Si Amin est constamment dans cet entre-deux, Kechiche ne néglige pourtant pas d’autres points de vue. Le personnage de Charlotte, l’une des deux filles draguées sur la plage au début, est passionnant. Amoureuse de Tony qui la fait tourner en bourrique, elle se retrouve à l’écart du groupe. Et Kechiche d’aiguiller toute une scène de « pré-soirée » par rapport à son regard. La scène est absolument bouleversante car le personnage reste souvent à l’arrière-plan mais tous les dialogues semblent être aimantés par son regard et son isolement.

Chez Kechiche, les regards orientent la mise en scène, soudent la communauté, le groupe  comme dans les regards complices entre les femmes sur la plage mais ils peuvent aussi exclure. C’était le grand thème de Vénus noire où le regard sur la « vénus hottentote » était le principal vecteur de discrimination. D’une manière moins violente, Amin est celui qui regarde mais que l’on ne voit pas. A ce titre, la longue séquence de boite de nuit est absolument extraordinaire, traduisant à la fois ce sentiment grisant d’être au monde et la douleur de ne pouvoir en faire partie totalement. Les sourires tristes d’Amin sont absolument déchirants pour quiconque a connu ce sentiment.

L’oeil du voyeur

Certains ont reproché à Kechiche une certaine complaisance dans sa manière d’épouser le point de vue de ce « voyeur » et de s’attarder, par de légers décrochages, sur les formes féminines. J’ignore délibérément les crétins idéologues qui nous ont bassiné sur le « regard masculin » comme s’il existait une essence masculine du regard et comme si celui de Kechiche était semblable à celui d’Ophuls, de Michael Bay ou Bertrand Tavernier . Procès idiot pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, parce que ces plans sont tout le temps justifiés par le point de vue du personnage. Ensuite parce que Kechiche exalte ici le corps dans son ensemble et qu’on n’est pas obligé de ne voir que les fesses des actrices mais également leurs démarches, le grain de leur peau (les perles d’eau sur le corps d’Ophélie Bau dans une lumière rasante, c’est magnifique !), leurs mouvements… Enfin, parce que Kechiche est l’un des rares cinéastes à faire encore des films où exsude le désir à chaque plan.

Alors bien sûr, ce désir est hétérosexuel  mais je m’étonne qu’on reproche à Kechiche dont le film reste pourtant très chaste ce que nul ne songerait à reprocher à Guiraudie, notamment dans L’inconnu du lac, film autrement plus cru, à savoir le désir du cinéaste pour ses comédiens et leurs corps.

Le corps d’Ophélie

A un seul moment, la caméra s’attarde sur le corps d’Ophélie alors qu’aucun point de vue ne peut le justifier : elle monte dans sa chambre pour se changer. Mais, d’une part, elle n’est pas nue. D’autre part, le plan est très « pictural » et traduit parfaitement le projet du cinéaste : transfigurer un regard qui pourrait n’être que « voyeur » (comme si le cinéma était autre chose que du « voyeurisme » !) en une œuvre d’art. La référence à Renoir (Auguste, pas Jean) est ici pleinement pertinente et justifie cette très belle scène.

Au bout du compte, avec trois fois rien et des situations qui n’ont rien à envier à la plus banale des sitcoms, Kechiche parvient à réaliser un chef-d’œuvre lumineux et tellurique, porté par des jeunes comédiens stupéfiants de naturel. On n’a qu’une hâte en sortant : connaître la suite des aventures d’Amin, Ophélie, Charlotte, Tony et les autres…

Metkoub my love : canto uno (2018) d’Abdellatif Kechiche avec Ophélie Bau, Lou Luttiau, Alexia Chardard, Hafsia Herzi, Shaïn Boumedine, Salim Kechiouche.


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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof

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