C’est en observateur ironique, accablé parfois, amusé toujours, que le réalisateur Pascal Thomas a vécu mai 68. Agé de 22 ans, il  croise alors le tout-Paris des arts et des lettre tandis que les jeunes gens vocifèrent, manifestent et s’ébattent dans tous les sens. Choses vues.


Tant de choses ont été dites sur Mai 68 à cause de cette manie agaçante des commémorations. Et patatras, voilà arrivé le cinquantenaire ! Je vois – sans les ouvrir – tous les livres qui sont publiés par ceux qui font de Mai 68 leur fonds de commerce. Je tiens à rester un observateur ironique, accablé parfois, amusé toujours. À toute analyse, je préfère l’anecdote révélatrice, le petit fait qui éclaire les comportements. Je suis un littéraire et c’est d’ailleurs ce goût pour l’anecdote que j’ai eu très tôt.

Je viens d’une famille de petits paysans du Poitou, de Saint-Chartres près d’Airvault par mon père. Du côté de ma grand-mère, il y avait sept enfants, tous couturiers ou tailleurs, qui une fois débarqués à Paris, gare Montparnasse, se sont retrouvés avec « leurs pays » employés au Bon Marché. Ils étaient originaires de Ménétréol-sur-Sauldre en Sologne. Du côté de mon père, ce sont des paysans modestes, que j’ai connus sans téléphone, d’ailleurs il fallait aller chercher l’eau au puits. Dans les tiroirs de la maison, le moindre fil et le moindre clou étaient conservés, l’économie régnait. Ils élevaient des volailles et des lapins. Ce sont les fils de ces paysans, que l’on retrouve plus tard gendarmes, policiers. Mon cousin germain a, lui, débarqué à Paris, vécu à Courbevoie, avec femme et enfants, s’est retrouvé à la circulation (métier de plein air). Comme l’uniforme l’ennuyait, il a passé les examens nécessaires pour devenir officier de police, de ceux que l’on trouve dans les commissariats tapant à deux doigts les dépositions.

La petite bourgeoisie étudiante s’agitait un peu comme Louis de Funès autour de Jean Gabin dans Le Tatoué

Mon père a été paysan jusqu’à 26 ans, il est monté à Paris et s’est retrouvé dans les assurances. Il est mort quand j’avais cinq ans. Mes grands-parents maternels vivaient dans le 7e arrondissement. Mon grand-père était tailleur et ma grand-mère couturière au Bon Marché et ils avaient pu acheter un appartement proche de leur lieu de travail, car beaucoup d’immeubles de la rue de Sèvres étaient destinés aux employés de ce grand magasin, les Boucicaut ayant leurs œuvres sociales. Mes grands-parents sont repartis pour la Sologne, nous laissant, ma sœur, mon frère, ma mère et moi, dans ce petit appartement rue Rousselet. Dans les mois qui ont suivi la mort de mon père, je suis devenu bègue, myope et sujet à une maladie qui m’a conduit dans un sanatorium à Odeillo, près de Font-Romeu. Ensuite, comme j’étais un enfant turbulent, j’ai été placé en pension au lycée Carnot à Fontainebleau, qui a servi de cadre à mon premier film, Les Zozos. À l’occasion des sorties, je retrouvais ma famille, cette famille de couturières, de tailleurs, de policiers, de gendarmes, d’employés des postes, qui a laissé en moi l’image d’un groupe humain brave, modeste et joyeux, des Français traditionnels, dans ce qu’ils avaient de meilleur, certainement.

Ce long préambule pour dire que je n’étais pas bâti pour apprécier les petits bourgeois nantis vêtus de pulls cachemire et de pantalon Renoma à pattes d’éléphant, sentant le croissant du petit déjeuner matinal, roulant déjà en Mini Cooper, qui allaient fournir le gros des troupes des manifestations de Mai 68. Je me suis d’ailleurs retrouvé quelques mois plus tard à Rome en accord parfait avec Pier Paolo Pasolini qui ne voyait pas les jeunes bourgeois révolutionnaires d’Italie d’un autre œil que le mien. Pasolini avait donné toute sa sympathie à l’endurance et à la patience des policiers qui leur faisaient face et disait, désignant du doigt un flic italien face à un étudiant romain manifestant : « Fils de paysan contre fils de bourgeois ».

Quand les manifestations commencent, je suis journaliste au magazine Elle. J’ai 22 ans et je travaille comme grand reporter spécialisé dans les rubriques littéraires, cinématographiques et artistiques. Cinéphile allant au Festival de Cannes depuis 1960, je couvrais l’événement, où j’avais pu rencontrer de grands hommes surdimensionnés qui étaient alors réalisateurs, producteurs et acteurs de cinéma. En mai 1968, j’ai découvert qu’ils avaient été remplacés par de tout petits hommes qui s’accrochaient au rideau et agitaient leurs petites mains rageuses pour interrompre un festival qui, selon eux, ne pouvait se poursuivre au prétexte que des étudiants défilaient à Paris. Le seul à s’y opposer avec raison et bon sens (qu’est-ce que pouvaient être des coups de matraque comparés à ce qu’il avait vécu en Pologne enfant dans le ghetto de Varsovie…) a été Roman Polanski. Un festival est fait pour passer des films et il voulait qu’on projette le sien, mais le tourbillon du conformisme et de la démagogie a tout emporté si bien que le festival s’est arrêté.

De retour à Paris, la curiosité me pousse à aller voir ce qui se passe dans les rues. Première vision franchement déplaisante : les arbres du boulevard Saint-Michel ont été abattus pour faire des barricades. Mon goût pour l’anecdote et les drôleries m’entraîne à noter les ridicules qui arrivent par rafale. Ainsi, au chapitre « peintre qui ne veut pas être en reste », Fromanger, que je voyais comme mondain en compagnie de Pomerol et Arroyo chez Castel, devant les importantes barricades qui venaient d’être édifiées boulevard Saint-Michel, tient absolument à construire la sienne, tel ce gamin de six ans, fils du pharaon qui devant la construction de la pyramide de Khéops, s’était mis à trépigner : « J’en veux une pour moi aussi ! J’en veux une pour moi aussi ! » Épaulé par trois nazes, il commence à bâtir une barricade rue Monsieur-le-Prince, qu’à peine terminée, on leur demande de démolir en vitesse car elle empêchait toute fuite en cas de charge policière. Vous voyez le stratège !

J’ai assisté à plusieurs charges de CRS. Pendant des heures, nos paysans de flic avaient montré leur patience exemplaire, celle certainement de leurs pères paysans dans les tranchées.

Autour d’eux, la petite bourgeoisie étudiante s’agitait un peu comme Louis de Funès autour de Jean Gabin dans Le Tatoué. « J’avais beau gesticuler dans tous les sens, m’a confié de Funès, Gabin ne bronchait pas […]. Il faisait masse. » C’est cela même. Les manifestants excitant les CRS, c’est de Funès et Gabin.

Dans les AG, la parole féminine n’existait pas

Il faut aussi rappeler que les policiers étaient sous les ordres d’un homme exemplaire, à belle tête de sénateur romain, le préfet Grimaud. Ce grand stratège détestait la violence. Au cours des charges, les CRS visaient et tapaient sur les fesses, les jambes et les cuisses, jamais sur la tête. On ne pouvait s’empêcher de trouver une beauté plastique dans leur mouvement et leurs tenues, avec leurs casques et leurs lunettes protectrices, ils ressemblaient aux motards des films de Cocteau. Les images retransmises à la télévision étaient plus inquiétantes et effrayantes que n’était la réalité. Vous mettez beaucoup de fumée, des silhouettes d’étudiants puis celles d’hommes en noir surgissant et vous avez de quoi magnifier une cha

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Avril 2018 - #56

Article extrait du Magazine Causeur

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