André Tardieu l’incompris de Maxime Tandonnet est autre chose qu’une biographie historique de celui qui dirigea plusieurs gouvernements entre novembre 1929 et mai 1932. C’est plutôt un exercice d’admiration, où l’auteur propose le portrait d’un parcours politique exemplaire sous la IIIe République. Pour la théorie, il faut aller chercher Le souverain captif, ouvrage de Tardieu lui-même, préfacé par le même Tandonnet.


Qui se souvient de Tardieu ? Les disciples de Bainville et d’Albert Sorel en histoire des relations internationales connaissent le négociateur du traité de Versailles et prophète du danger allemand, les derniers gaullistes croiseront son nom dans les mémoires de Michel Debré, et les manuels d’histoire politique mentionnent plusieurs fois sa carrière.

Journaliste dès 1901, rapidement vedette, il est député en 1914, et plusieurs fois ministre dans les années 1920. Il dirige quelques gouvernements entre 1929 et 1932. Dans le sillage de Clemenceau puis de Poincaré, il conduit une vie politique tortueuse où le dirigeant ne dédaigne jamais la boue des cantons. Quelques actions exemplaires: une conduite héroïque pendant la guerre et décisive en 1918 quand il fut chargé d’organiser l’aide américaine au plus fort des offensives allemandes.

Exercice d’admiration

Figure méconnue, parfois méprisée et rarement comprise il a emporté dans son oubli toute une droite d’avant-guerre moins caricaturale qu’on ne la fit. S’il nous reste quelques noms, Poincaré n’a attaché le sien qu’à une valeur monétaire (son franc) et Paul Reynaud à la débâcle. Meilleur d’entre eux, « le Mirobolant » André Tardieu ainsi que l’a surnommé Léon Daudet sortait un peu du lot.

Plus journaliste qu’historien, Tandonnet verse résolument dans l’exercice d’admiration. On goûte au portrait enthousiaste et nostalgique de ce génie précoce, comme à l’arrière-plan suranné de sa France haussmannienne. Fort en thème dans sa jeunesse, praticien de la IIIe République, il fréquente les meilleurs lycées parisiens et gagne les meilleurs concours.
Il travaille tôt sous les beaux plafonds de la République et exerce, jeune, des responsabilités. On trouve peu de commis ministériels si bien dans leur (belle) époque. Dandy et hédoniste, Le Mirobolant remplit, un verre de blanc à la main, toutes les gazettes de France. Il a belle allure ; fume avec un porte cigarette, observe la mode, porte lunettes rondes et pochette le soir, fréquente le Maxim’s ou les grands restaurants… court bien sûr les maîtresses. La Grande Guerre le change, alors qu’il insiste pour monter au front et côtoie comme officier la plèbe des tranchées. Comme converti par cet enfer, il quitte à jamais sa légèreté et n’exprimera plus en politique que des idées et volontés fermes.

Le peuple est un « souverain captif »

L’élégance de plume de Tandonnet n’égale pas son objet, bien sûr – car il est douteux que notre société nous redonne avant longtemps un Tardieu – mais elle suffit à nous le faire aimer. A l’antique, elle l’érige en mythe politique ; comme ceux des républiques romaines et athéniennes qui inspiraient notre chère IIIe en recherche de tribuns, de réformateurs, de sages, de sauveurs ou de prophètes.

On le trouve en Cassandre quand il formule des choses fermes et définitives sur la menace allemande, dénonce son réarmement dès les années 1920, parle de guerre préventive contre Hitler qu’il accablera jusqu’au bout. Réformateur car au nombre de ses réalisations, on lui doit la première autoroute, (ainsi que la sécurité routière), l’ébauche d’une future SNCF et les premiers actes de l’assurance sociale. Périclès même à un moment où la République, menacée par le chaos intérieur et la menace extérieure, crut reconnaître en lui son sauveur. Cincinnatus enfin, quand au regard d’une France en miettes livrée depuis les grèves de 1936 à la démagogie, aux thuriféraires, bientôt à l’hégémonie allemande, il préfère se retirer dans sa maison de charme au sud de la France pour contempler. Et finalement écrire – Le souverain captif – retrouvant avec cet ouvrage de style une vocation que l’on comprend, à la lecture, légitime.

Que nous dit- il ? Comme l’indique en son ouvrage en titre, le peuple est « un souverain captif.» La démocratie est une plaisanterie incantatoire pour initiés concédant tout juste à la souveraineté populaire une expression périodique pendant les élections. Le reste du temps, elle est diluée dans la popote des partis et la cuisine parlementaire. Les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, ce gros bonnet choisit de révéler tous les secrets de polichinelle d’une IIIe République connue de l’intérieur: la représentation nationale ne représente personne, surtout pas la nation ; le mode de scrutin est confiscatoire ; le peuple est captif d’un régime de caste.

Fascisé par la gauche, Tardieu n’a fait que préfigurer la Vème

Il remarque aussi que si le régime parlementaire gouverne parfois mal, il se défend bien. Et surtout qu’il n’a jamais hésité à bafouer des principes dont elle se réclame: brimant la liberté d’adversaires – les affaires de fichage des officiers d’État mal pensants comme celle des inventaires ne sont pas loin. Autre exemple qui indigne Tardieu: par calcul, on redoute à gauche de donner le droit de vote aux femmes, réputées bigotes, de peur qu’elles ne confondent l’isoloir avec le confessionnal.

Dirigeant, il entendait redonner au pouvoir les moyens de son exercice. Qu’il cesse d’être ballotté en mouvements d’humeur parlementaire et puisse mener une politique durable, efficace et surtout légitime. Il insiste sur la pratique du referendum. Sur le plan institutionnel, ses idées nous sont familières, presque de bon sens. Michel Debré et De Gaulle ont vu en ce livre le projet initial de la Veme République.
En lisant Tandonnet , on est surpris par la virulence avec laquelle elles ont été combattues. Il n’en fallait pas moins – en faut-il seulement davantage – à la gauche pour dresser une légende noire et fasciser l’adversaire. Tardieu le césarien, Tardieu l’apprenti dictateur… Lequel entendrait revenir sur la Révolution et importer en France le despotisme. On lui attribue des amitiés avec les ligues, une complicité avec Charles Maurras – quand bien même elle ne fut que cordialité urbaine entre adversaires intellectuels de droite. On rappelle sa collaboration à Gringoire quand la revue n’avait d’autre objet que littéraire.
Tardieu avait choisi Tocqueville plutôt que Maistre mais sa mémoire résiste mal aux attaques. Admiratif, Tandonnet les attribue aux jalousies, aux impatiences, à la rivalité ou à la mauvaise foi… En politique, ce souci peut sembler assez exotique aujourd’hui, mais Tardieu songeait moins à devenir quelqu’un qu’à accomplir quelque chose.

Il faut en convenir: la mythologie tardieusienne que l’on voit s’écrire avec Tandonnet de page en page doit beaucoup à un destin inachevé. On disait les modérés pusillanimes ; Tardieu manque parfois d’audace. Dans la plus pure tradition du conservatisme impossible, il rate les élections de 1932, reste au milieu de plusieurs gués et nous laisse une mélancolie de l’inachevé. Après ses échecs viennent ceux de la France. La suite, ce sont des gouvernements en cascade, l’État livré à la démagogie, au spectre révolutionnaire et au socialisme, l’aveuglement face à l’Allemagne et une France inerte, manquant son rendez-vous avec l’histoire alors que 1918 l’avait laissée hégémonique en Europe.

Quand les dirigeants politiques savaient penser

Tandonnet y insiste et c’est une découverte : les dirigeants politiques de la IIIe savaient penser. Tardieu correspond avec Henri Bergson et identifie comme lui une crise de la culture occidentale: trop matérielle, trop formelle… elle a beaucoup sacrifié à son amour de l’intelligence. Pensant que certains initiés pourraient, en la maîtrisant reprendre une humanité mal partie et pervertie par l’histoire… elle a creusé un fossé de méfiance entre le peuple ordinaire et ce même Olympe. Tardieu accuse les cuistres du XVIIIe d’avoir dévoyé la démocratie en un vol d’aigle idéologique laissant de côté l’instinct conservateur des gens ordinaires… nous laissant un régime de paradoxe qui consacra liberté de répression, une égalité de caste et une fraternité de guerre civile. Face à certains libéraux, il écrit une histoire alternative de la liberté qu’il enracine dans la résistance chrétienne aux césarismes et la sécularisation capétienne du politique.

A la Bernanos ou Mounier, Tardieu aurait pu écrire. Il a préféré gouverner. Il a connu la machine politique de l’intérieur quand d’autres ont préféré faire la guerre aux robots. Ni le talent, ni l’envie n’auraient pourtant manqué à sa plume et il fut du reste un grand éditorialiste. Finalement, le regret d’une action politique inaboutie comme d’une vocation littéraire frustrée l’aurait laissé aigri, quittant la scène sans œuvre substantielle et seulement quelques fragments réussis… Plutôt qu’un témoignage complet, il nous reste de Tardieu une vie exemplaire. Son talent politique n’a jamais été dévoyé ou corrompu. Sa lucidité nous parle comme son rappel d’une République détournée. Légitime objet d’admiration, nous souhaitons à sa biographie le plus grand succès.

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