La « justesse » du cinéma de Ladj Ly a bouleversé Emmanuel Macron. Soit il a perdu le sens des réalités, soit il nous raconte des histoires. 


J’ai voté Macron, non par défaut, mais parce qu’il était brillant, convaincant, intelligent. Un homme pareil, jeune et réfléchi, bien de son époque mais de culture classique, ce ne pouvait pas être un mauvais choix.

Le temps passant, je lui ai à peu près maintenu ma confiance même si sur tout ce qui concerne les problèmes régaliens de la justice, de l’identité nationale, de l’immigration (et j’en passe) je déplore son absence totale de vraies initiatives.

Hey, Manu, tu redescends? J’suis « bouleversé »

Mais voilà un fait nouveau qui me semble catastrophique, inquiétant, et pour tout dire qui discrédite à mes yeux le président, et transforme mes espoirs en désillusion. Ce fait nouveau tient en une indiscrétion du JDD, reprise abondamment par la presse : « Emmanuel Macron a vu récemment le film Les Misérables de Ladj Ly, qui l’a bouleversé par sa justesse. Il a demandé au gouvernement de se dépêcher de trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers. »

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On croit rêver! Et pourtant cette information reprise à l’envi, même si elle a fait réagir les réseaux sociaux qui ont ironisé sur la curieuse façon dont Macron prend conscience de certaines réalités, n’a pas vraiment fait scandale dans la presse. Et pourtant, qu’est-ce que cela nous dit du pouvoir tel qu’il est exercé ?

La banlieue c’est pas rose

Premièrement: le Président découvre (ou fait mine de découvrir) une réalité sociale sur laquelle il devrait avoir depuis longtemps des informations sérieuses, car comme chacun sait le problème des « quartiers difficiles » n’est pas une mince affaire. Si cet homme, là où il est placé, a besoin d’un film pour être informé, alors c’est véritablement inquiétant.

Deuxièmement: le président, ignorant donc des problèmes de la banlieue, prend pour argent comptant la réalité telle qu’elle lui est présentée par Monsieur Ladj Ly (l’artiste délicat qui s’exprime de façon nuancée sur Zineb el Razhoui et sur Eric Zemmour). Cherche-t-il à en savoir plus, à contextualiser, écoute-t-il d’autres sons de cloches sur le sujet? Il ne semble pas puisque sa réaction est immédiate: « il faut que le gouvernement trouve des idées et agisse pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers ». Si ce n’était aussi tragique il y aurait de quoi rire devant cette version contemporaine d’Ubu Roi, qui dirait « De par ma chandelle verte mes ministres, faites donc quelque chose pour que ces gens de banlieue nous foutent la paix ! » On pourrait aussi paraphraser Marie Antoinette : « Je viens d’apprendre par Monsieur Ly que les quartiers manquent de pain, vite qu’on leur donne de la brioche ».

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Que n’y a-t-il pensé plus tôt ?

Troisièmement: Macron, par cette réaction intempestive (ou démagogique ?) montre qu’il a perdu complètement le sens des réalités, et qu’il se prend quasiment pour Dieu, puisque son verbe, croit-il, peut changer («améliorer») la vie des gens. Il suffit qu’il le demande au gouvernement. C’est pourtant simple, que n’y a-t-il pensé plus tôt… et il donne par là raison aux gilets jaunes qui, s’imaginant Macron omnipotent, pensent que leur vie sera meilleure quand le président aura démissionné.

Tant de naïveté, une réaction aussi puérile à la projection d’un film, une conception de l’action politique aussi caricaturale… de deux choses l’une: ou le JDD raconte des histoires, ou une histoire tronquée, et ce serait rassurant. Ou le président n’est pas aussi naïf mais a simplement voulu se donner la belle image d’un être sensible doublé d’un homme d’action. Et dans ce cas c’est tout de même prendre une bonne partie de ses concitoyens pour des gogos.

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