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La liberté qu’on pilonne

La justice qu'on oublie

La liberté qu’on pilonne
Tony Duvert. © Louis Monier/ Bridgeman images

Il revient à la justice de dire si certains actes de Matzneff méritent un procès. Mais son lynchage en place publique, le pilonnage et la censure de ses livres signifient la mort de la littérature. Et de la liberté.


Il serait certainement impossible aujourd’hui qu’un professeur d’université conseille à ses étudiants la lecture de Tony Duvert. Tel fut pourtant le cas dans les (pas si lointaines) années 1980, et je crois avoir encore en ma possession la liste des recommandations bibliographiques qui mentionne cet auteur sulfureux. Tony Duvert revendiquait sa pédophilie dans plusieurs ouvrages, et n’est pas sans rappeler un certain Gabriel Matzneff, qui ne s’en cache pas davantage dans les siens. Tous deux ont publié dans les plus grandes maisons d’édition (Minuit pour Duvert) et les éloges n’ont pas manqué d’accompagner régulièrement les quelques décennies de leurs carrières respectives. Ne doutons pas que Duvert connaîtrait le même sort médiatique que Matzneff s’il était encore de ce monde.

Tous contre un

Matzneff, puisqu’il s’agit de lui. Matzneff soumis depuis plusieurs semaines à la vindicte publique, Matzneff cloué au pilori par des réseaux sociaux en ébullition autour d’un homme dont ils ignoraient jusque-là l’existence, Matzneff lâché par le milieu littéraire maître en hypocrisie – les collègues en écriture, les journalistes et même ses éditeurs, dont le retournement est proprement spectaculaire (il faut saluer les acrobates !) : s’ils ont publié ce que tous unanimement jugent aujourd’hui immondices, on peut penser qu’ils n’y ont pas trouvé jusque-là matière à redire…

À lire aussi: Gabriel Matzneff et la meute des faux-culs

Pourquoi le récit de Vanessa Springora, l’une des « proies » du pédophile Matzneff, aurait-il soudain ouvert les yeux de ceux qui ne voyaient pas ce qu’ils lisaient depuis cinquante ans ?

Les repentis 

L’acte de contrition télévisuel de François Busnel, le 8 janvier dernier, fut à cet égard un grand moment de lâcheté face à la pression de la meute : le pécheur a reconnu sa très grande faute, il a expié publiquement le tort d’avoir un jour reçu le vilain monsieur dans son émission, mais on ne l’y reprendra plus. C’était la minute Monsieur Propre.

Il ne s’agit pas ici de promouvoir la pédophilie, condamnable à tous égards. Mais on est tout de même en droit de se poser quelques questions sur le lâchage et le lynchage dont fait l’objet Matzneff en la circonstance, et même de s’en indigner, n’en déplaise aux vertueux qui n’ont jamais failli. Cet homme, quelle que soit sa part d’ombre, ne se réduit pas à ses pratiques sexuelles et n’est pas le monstre que l’opinion s’est opportunément fabriqué : l’incarnation du mal qu’est devenu l’écrivain, il est vrai, permet à chacun d’avoir sa minute de branlette morale et de se voir si beau en ce miroir.

La justice mise de côté

Quelle que soit l’aversion que doit susciter la pédophilie, la condamnation à mort d’un homme – mort littéraire, mort sociale – est écœurante. Si certains des actes de Matzneff relèvent de la justice, c’est à la justice d’en décider et de trancher, et à elle seule.

Le livre de Vanessa Springora est encensé, célébré, jugé indispensable et puissant, pendant que les ouvrages de Matzneff quittent les librairies pour le pilon. On parle même d’accompagner les exemplaires de la Bibliothèque nationale d’un avertissement explicite, insulte faite à l’intelligence des lecteurs du xxie siècle, s’il en reste, dans un processus global d’infantilisation. On ne devient pas pédophile en lisant Matzneff, comme, toutes proportions gardées, on ne devient pas nazi en lisant Mein Kampf.

À lire aussi, Jérôme Leroy: Moi, déçu du matznévisme

Ce qui est à craindre, c’est la fin de la littérature, de toute littérature : ne paraîtront plus que les textes conformes à l’époque, à la doxa, expurgés de tout le mal, de toutes les aspérités d’un être et de son âme. Les « lecteurs en sensibilité » – que Muray aurait pu imaginer dans sa liste loufoque des métiers d’avenir – existent déjà dans les maisons d’édition américaines pour lisser ou supprimer dans les manuscrits les passages à même de heurter tel ou tel potentiel lecteur. L’Homme surnuméraire de Patrice Jean imagine un personnage chargé par un éditeur de récrire les classiques en les adaptant aux diktats des susceptibilités contemporaines. C’est finalement le principe de la liberté littéraire, de la liberté d’expression, qui est envoyé au pilon en même temps que Matzneff : qui va fixer les limites de ce qu’on peut dire ou ne pas dire ? Qui va fixer les limites des limites ?

Il est toujours bon de ne pas céder à l’esprit du temps. Je me suis empressée d’acheter le dernier tome du journal de Matzneff, avant son retrait des rayons. J’ai aussi commandé chez mon libraire Les Moins de seize ans, qui se révélera « manquant chez l’éditeur ». M’en fous, mon entourage compte un infréquentable qui l’extraira de sa bibliothèque pour me le prêter !

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Février 2020 - Causeur #76

Article extrait du Magazine Causeur


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Professeur agrégé de Lettres

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