« La Première messe au Brésil », peinture de Vítor Meireles, est l’équivalent brésilien de notre « Liberté guidant le peuple » de Delacroix


C’est un autre Brésil que je veux conter. Un Brésil loin des déclarations tonitruantes de Jair Bolsonaro et des remontées de bretelles par Emmanuel Macron. Un Brésil loin des stickers «Lula livre» sur fond rouge qui jonchent les avenues de Rio. Un Brésil loin de la religion du football et des dernières prouesses du Flamengo. C’est le Brésil du XIXème siècle que je veux évoquer. Un Brésil dont témoignent de grandioses immeubles d’inspiration haussmannienne du centre de Rio. Un Brésil dont les toiles épousent les murs du second étage du Museu de Belas Artes de l’avenue Rio Branco.

Un mythe fondateur

D’abord, un portrait de l’empereur Dom Pedro II à l’âge de douze ans par le Français Félix Taunay en 1837, symbole d’une monarchie encore pas si lointaine. Ensuite, la « Vue d’une forêt vierge réduite en charbon » par ce même Taunay en 1843, et qui vaut bien tous les sermons sur « la préservation de la biodiversité ». Enfin, une œuvre majestueuse qui illumine la pièce à elle seule, une œuvre qui met en scène deux moines franciscains dressant un imposant autel dans la forêt vierge, cernés par un parterre d’Amérindiens tout autant fascinés que remués, une œuvre sobrement dénommée « Première messe au Brésil », peinte à l’huile par Vítor Meireles.

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En 1861 la toile reçut les éloges du Salon de Paris. Si Ana de Hollanda, ministre de la culture brésilienne sous l’ère Dilma Roussef s’est évertuée à y trouver -dans le livret que j’ai acheté- un hymne à « la diversité culturelle dans toute sa plénitude et son potentiel créatif », cette progressiste de premier cru a gardé son bon sens : elle a également vu dans ce tableau « l’un des événements fondateurs du Brésil qui participe à la construction symbolique de la nation ». Même la gauche brésilienne l’a compris, une nation a besoin de mythes, aussi peu républicains soient-ils. En France, notre droite comme notre gauche s’obstinent à penser le contraire, nous jetant toujours plus dans les bras du communautarisme…

Romantisme, quand tu nous tiens…

Tout mythe s’accommode bien d’une bonne cuillerée de romantisme.

C’est ce qu’a compris Eugène Delacroix peignant « La liberté guidant le peuple ». C’est ce qu’a compris Vítor Meireles en peignant « La première messe au Brésil ». C’est ce qu’a compris Pedro Américo dont la « Bataille d’Avaí », majestueuse toile du XIXeme, occupe un large espace du Musée des Beaux Arts de Rio, relatant la Guerre du Paraguay, une des rares guerres (avec celle de l’Uruguay) que connut le Brésil.

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Il serait fantasmé d’imaginer un patriotisme exacerbé au Brésil. Reste que pour maintenir un sentiment d’appartenance nationale si puissant, dans un pays si grand, qui plus est avec des couleurs de peau et morphologies originellement si contrastées, il a fallu autre chose que nos niaiseries vivrensemblistes et antiracistes, il a fallu des recettes d’unification dont le Brésil a le secret. « La première messe au Brésil » en fait assurément partie. En mettant en scène une messe célébrée le 26 décembre 1500 dans un village de l’état actuel de Bahia, Vítor Meireles écrivait les premières pages du roman national brésilien. Peu importe que la scène soit conforme ou non à ce qui s’est réellement passé ce 26 décembre, l’essentiel est que ce tableau soit « connu de tous les Brésiliens », précise le texte explicatif de la toile au musée. De quoi souder un pays.

Nationalisme et tolérance font bon ménage

On viendra m’objecter que « c’est parce qu’ils n’ont pas d’islam » qu’ils restent unis. C’est vrai: les hijabs, jilbabs ou autres accoutrements ridicules ne séduisent absolument pas les Brésiliennes.

En France cependant, les divisions étaient présentes bien avant l’implantation du Coran: Bretagne, Vendée, Occitanie, Alsace etc. La Révolution française a eu au moins ça de bon, même le citoyen le plus nostalgique de la monarchie peut en convenir: elle a permis l’essor du jacobinisme et l’indivisibilité de la République. Au-delà des clichés d’un Lula sauveur ou d’un Bolsonaro dictateur, un âge d’or de création artistique a eu lieu au Brésil: Néo-classicisme, romantisme, et même indianisme, un courant artistique du XIXeme, selon le musée, notamment influencé par… Atala de Chateaubriand. Le romantisme fut sans doute la meilleure arme de la conversion au christianisme.

J’ai terminé ma visite en assistant à une répétition d’un concert de musique baroque dans le musée. Que les gens bien me pardonnent, mais je suis parti quand deux homos y ont allègrement commencé à se peloter. Bien mal m’en a pris! Dans le métro, deux « jeunes issus des quartiers populaires et de la diversité » comme on dirait dans notre novlangue, firent exactement la même chose. Personne ne s’en est offusqué. Un nationalisme qui se marie très bien avec la vertu de la tolérance, telle pourrait être la leçon de cette « première messe » brésilienne, finalement.

Museu Nacional de Belas Artes, Av. Rio Branco, 199 – Centro, Rio de Janeiro

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