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Lettre de la frontière russe

Lettre de la frontière russe
irpin, Ukraine, 8 mars 2022 © Vadim Ghirda/AP/SIPA

Alain Neurohr partage ici le témoignage d’un ami russe qui a une nouvelle voisine : la guerre.


Je l’appellerai ici Fiodor, à cause de la grandeur dostoïevskienne de sa souffrance.

C’est un tout jeune homme rencontré en Asie, il m’a surpris par sa culture, son enthousiasme, sa générosité. Il m’écrit en russe, je réponds en français et nous nous comprenons très bien.

Ce n’est que tout récemment que j’ai réalisé que sa ville se trouve tout près de la frontière russo-ukrainienne. J’ai conservé la partie personnelle de la lettre parce que l’enchaînement des malheurs de Fiodor, une panne de voiture, sa fiancée qui le quitte et la guerre qui éclate à sa porte, me paraît à la fois comique et sublime. Risquons la banalité de mise : la réalité est le plus grand des romanciers.

Je dédie ma traduction à tous ceux qui seraient tentés de désespérer de la Russie que nous aimons.


                                                                                                       4 mars 2022,

Bonjour cher Alain !

Les deux dernières semaines ont probablement été les plus terribles de ma vie. Le 18 février, j’ai subi une panne d’automobile en rentrant du travail en taxi. Le 20 février Olga m’a annoncé qu’elle me quittait. Je vis désormais seul.

Le matin du 24, des explosions ont retenti dans notre ville. C’était huit obus dont certains sont tombés sur des maisons habitées (Note du traducteur : en Ukraine voisine ou en Russie par erreur ? Ce n’est pas précisé). Depuis lors nous entendons des explosions chaque jour, qui en principe se produisent au-delà de notre ville. Nous voyons dans la ville des véhicules de l’armée russe marqués du signe “Z”. Nous voyons des hélicoptères et des avions, le ciel n’est jamais calme, sans arrêt il y a du tohubohu.

Une grande partie des Russes soutient cette guerre terrible. Moi je suis chaque jour plus consterné par mon pays, c’est un sentiment atroce qui ébranle mon patriotisme jusqu’au fond de mon cœur. Ma mère, moi et une partie de mon entourage nous trouvons invraisemblables les explications officielles et nous souhaitons à l’Ukraine la paix et la prospérité. Nous considérons le président Poutine comme un criminel de guerre et nous espérons que cette attaque infernale prendra fin le plus tôt possible. Aujourd’hui la Russie se trouve dans le rôle de l’Allemagne nazie en 1939 ou 41. Et ce signe Z sur les engins de guerre me fait tout à fait penser à la croix gammée nazie.

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La vidéo qui montre le bombardement de la Place de l’Avenir à X (NDT : ville ukrainienne voisine) restera toute ma vie dans ma mémoire. Je pense à mes amis et cousins d’Ukraine qui vivent à Marioupol, Ivano-Frankivski, Poltava et Odessa. Ils ne pardonneront jamais ce crime à la Russie.

A la frontière russo-ukrainienne sont cantonnés des détachements de l’armée russe, les soldats du “Service Urgent”, des appelés qui font leur service militaire. Ce sont des gamins de 18 à 20 ans qui dorment dans des tentes et manquent de tous les produits d’hygiène. J’ai été dans la zone du front pour y porter de l’aide humanitaire. Des citoyens de ma ville amènent à ces pauvres gamins du savon, du papier hygiénique, du dentifrice, des chaussettes chaudes, des cigarettes, des médicaments : apparemment dans l’armée tout cela manque.

Au début de la guerre, pas une seule fois je n’ai pu dormir plus de trois heures par nuit. Mon travail ne m’empêche pas de penser à la guerre, pas plus que le fait que ma ville soit en paix, et je sens mon cœur brisé en une multitude de petits morceaux. Maintenant je voudrais être épaule contre épaule avec ces Ukrainiens si audacieux et si forts. Je ne sais pas faire la guerre, mais je pourrais m’occuper d’actions humanitaires, par exemple aider à l’approvisionnement en nourriture et médicaments. Hélas, je suis dans l’impossibilité de me trouver maintenant en Ukraine, quel dommage.

Reçois mes sentiments amicaux. Fiodor.


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