leo ferre 20 ans

Le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille, cela fera vingt ans que Léo Ferré a quitté les enferrés que nous sommes.
Aujourd’hui, à l’écoute d’un court medley musical illustrant « les refrains entêtants de la violence politique » sur France Info, dans lequel Ferré est catégorisé comme « sentant bon le gauchisme vintage » et sa chanson Comme une fille à « la gauche de la gauche », on ne peut que s’inquiéter de cette dérive journalistique vers les amalgames confortables.
Après le politiquement correct, il va falloir inventer l’amalgamement correct : difficile à prononcer quand même… Le poète à la crinière d’argent se revendiquait de l’anarchisme versant espagnol et de l’héritage de la Commune. Il aimait à le répéter : « Contrairement aux communistes, nous, les anarchistes, on n’a pas besoin de secrétaire ». Sa vision de la gauche, il l’a exprimée devant les caméras de télévision en 1971 : « La gauche c’est une salle d’attente pour le fascisme […] Ces gens qui se disent de gauche, c’est ce qui tue ce pays ». Ça sent bon le gauchisme vintage, en effet.
Au moins, Jenifer ne risque pas de commettre un album de reprises de cet artiste-là. Philippe Léotard, ministre de la Défonce, l’a fait en 1994, et il avait bien compris, lui, qui était Ferré, en ouvrant son album hommage par Graine d’ananar. L’acteur écorché vif est parti il y a plus de dix ans déjà, il considérait Léo comme un guide et nous laisse lui aussi une œuvre discographique intense. Actuellement, quand la figure de Ferré est évoquée à la télé, chez Ruquier notamment – à une heure de grande écoute sur le service public -, c’est plutôt pour ternir, voire salir son image : Lescop  – chanteur inrockuptible – prétend que Ferré n’est pas sa tasse de thé sous prétexte que le personnage avait l’air misogyne, alors qu’il ne méprisait que les cultureuses, les tortionnaires, celles qui n’ont pas « l’intelligence des choses de la vie »… Et en plus, sa belle-fille Annie Butor sort de vingt ans de silence pour le dépeindre en homme malhonnête. Ferré à la lanterne ! Misogyne le grand Léo ? Il a commencé à écrire et composer pour les femmes, elles furent ses muses, ses sirènes de la rive gauche, puis ses ambassadrices : Juliette Gréco, Patachou, Catherine Sauvage, etc. En 1990, dans son avant-dernier album studio, il chantait : « Pourtant les filles sont si jolies / Qu’les gars font des folies / Tant que peut tourner la vie ». Pas mal pour un misogyne. Je souhaite à Lescop d’écrire un jour une chanson d’amour comme Ça t’va. Mais Ferré prend le chemin de Céline, celui du génie antipathique, infréquentable, que Ruquier n’aurait pas eu envie de rencontrer après la lecture du livre d’Annie Butor.
Heureusement, certains vrais artistes perpétuent avec talent la flamme et la poésie de l’auteur d’Avec le temps. On se souvient du tour de chant hommage de Bernard Lavilliers – immortalisé en DVD en 2009 -, et l’œuvre de Thiéfaine nous offre régulièrement de belles réminiscences de mathématiques bleues souterraines. Dans le genre travaillé par les marées de l’usure du genre humain, on trouve également, parmi la nouvelle génération, un groupe répondant au doux nom de Mendelson, dont le triple album sorti en mai a de quoi refourguer sa dose de cafard vertigineux aux plus aguerris des admirateurs de Ferré.
A l’occasion de la commémoration du vingtième anniversaire de la disparition du chanteur, un double album sort, proposant une sélection de qualité pour les novices. Pour les fans ultras (et les bourses plus aisées), un coffret 20 CD regroupant les années Barclay, truffé d’inédits, est également disponible actuellement en tirage limité.
« On me fait passer pour un monstre, pour un sale individu, mais c’est pas vrai. Je suis pas un monstre, je suis pas un sale individu, je suis un bon mec, voilà. Alors j’aime pas qu’on me fasse passer pour ce que je ne suis pas ».

*Photo : marechal jacques .

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Sébastien Bataille
est l'auteur de nombreux ouvrages biographiques, dont Jean-Louis Murat : Coups de tête (Ed. Carpentier, 2015). Ancien collaborateur de Rolling Stone, il a contribué à la rédaction du Nouveau Dictionnaire du Rock (Robert Laffont, 2014) et vient de publier Jean-Louis Murat : coups de tête (Carpentier, 2015).
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