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Grafton: quand une ville investie par les libertariens finit envahie par des ours

La liberté à l’état sauvage

Grafton: quand une ville investie par les libertariens finit envahie par des ours
La ville de Grafton, dans l'État du New Hampshire au nord-est des États-Unis © iStock

Aux États-Unis, depuis 2004, la ville de Grafton, dans le New Hampshire est investie par des libertariens. Ces adeptes d’une doctrine hostile à toute forme de gouvernement et de services publics ont imposé leur modèle de société hyper-individualiste. Le résultat ? Une certaine idée du chaos et des ours aux portes de la ville.


Quelle est l’influence des ours sur l’évolution de la philosophie politique ? Pour répondre à cette question, il faut remonter à l’année 2004 qui a vu le lancement d’une des expériences sociopolitiques les plus insolites de l’histoire. Un groupe de libertariens américains – opposés à l’autorité de l’État au nom de la liberté individuelle mais, à la différence des anarchistes de gauche, tout à fait ouverts au marché libre – a décidé de s’établir dans quelque petite ville reculée et d’y attirer d’autres libertariens. Leur but était de faire basculer l’électorat en faveur de leurs idées, de noyer le conseil municipal et de transformer la ville élue en un modèle de gouvernance libertarienne montrant au monde entier la supériorité de cette forme d’organisation politique. Les hauts et les bas de cette initiative, baptisée par ses partisans « the Free Town Project » (le Projet ville libre), sont racontés dans un livre du journaliste américain Matthew Hongoltz-Hetling (1), qui révèle à quel point ces utopistes ont échoué à cause de leurs incohérences dans leur lecture de la doctrine libertarienne et de la complexité des relations entre l’homme et la nature.

Des anars, mais de droite

Si le libertarisme est mal connu en France, c’est qu’il a quelque chose de foncièrement américain. Il est parfois qualifié « de droite » pour le distinguer de l’anarchisme. L’adjectif français « libertaire » est réservé à ce dernier. Pour les libertariens, la liberté individuelle est la valeur suprême : ce n’est pas la nation, mais l’individu qui est souverain. Non seulement parce qu’il faut respecter l’autre dans son libre arbitre, mais aussi parce que la liberté de tous les individus est la précondition fondamentale pour une organisation sociale efficace et le bonheur général. Les relations entre citoyens se font sur la base du consentement mutuel : on ne commande pas, on n’infantilise pas autrui. Les deux pendants indispensables de la liberté sont la responsabilité et la coopération mutuelle, auxquels on ajoute parfois la non-agression. Le grand ennemi, c’est l’État. La société et l’économie sont des systèmes trop complexes pour que l’État y intervienne sans empirer nos difficultés. Celles-ci ne peuvent être réglées que par les interactions spontanées entre individus libres, de même que l’économie ne peut être gérée efficacement qu’à travers le marché libre. La foi dans le laissez-faire économique constitue une distinction fondamentale entre libertariens et anarchistes de gauche. Pour les premiers, c’est au marché et au secteur privé de fournir des solutions aux défis comme le réchauffement climatique ou la création d’un système de santé à la portée de tous. Les seules fonctions de l’État (et sa légitimité) consistent à garantir les droits des individus, s’occupant tout au plus du système judiciaire, des forces de l’ordre et de la défense.

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Parmi les références intellectuelles de ce courant on trouve Ayn Rand (1905-1982), qui a fui l’Union soviétique pour les États-Unis en 1926. Ses doctrines férocement anticommunistes s’expriment le mieux dans ses romans, La Source vive, de 1943, magnifiquement adapté au cinéma par King Vidor en 1949, et La Grève, de 1957, où elle imagine une communauté secrète, Galt’s Gulch, composée d’industriels et chercheurs ne travaillant qu’au service du marché libre. L’autre pilier historique du libertarisme est l’économiste ultralibéral Murray Rothbard (1926-1995), théoricien de ce qu’il appelle l’« anarcho-capitalisme ». Mais c’est en 1974 que paraît une véritable Bible libertarienne, Anarchie : État et utopie du philosophe Robert Nozick (1938-2002). Nozick y soutient que les impôts constituent une forme de travail forcé imposé aux citoyens par le gouvernement. Ce dernier n’a aucunement le droit de redistribuer notre argent si celui-ci a été acquis par nous de manière légale. Un État providence se justifie seulement de manière temporaire pour corriger des inégalités dues à des acquisitions illégales ; il ne peut pas avoir d’existence permanente, chacun étant responsable de la gestion de ses propres ressources.

Le livre de Matthew Hongoltz-Hetling, “A Libertarian Walks into a Bear: The Utopian Plot to Liberate an American Town (and Some Bears)”

Au-delà de ces repères livresques, le grand modèle des libertariens est fourni par le mythe des premiers colons européens, ces pionniers qui se sont approprié des lopins de terre qu’ils ont cultivés en les défendant à la fois contre la nature sauvage et contre les instances gouvernementales. Un Parti libertarien est fondé en 1971. Aux élections présidentielles de 1988, son candidat, l’ex-membre de la Chambre des représentants, Ron Paul, n’a recueilli que 0,5 % des voix. Pourtant, selon différents sondages, entre 15 % et 23 % des électeurs américains partageraient des opinions libertariennes sur une large gamme de questions.

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L’intuition qu’une majorité de citoyens serait favorable au libertarisme si elle en voyait les résultats pratiques a inspiré le « Projet ville libre ». Au lieu de fonder une ville nouvelle, comme les utopistes du xixe siècle, ou d’improviser une de ces « ZAD », véritables squats éphémères chers aux anarchistes écolos ou antifas, les libertariens ont décidé de « coopter » une ville existante dont les habitants étaient déjà bien disposés à l’égard de leurs idées.

La horde sauvage

C’est ainsi qu’en février 2004 une camionnette contenant quatre libertariens sillonne le New Hampshire à la recherche d’une ville adaptée. Ils ont choisi cet État, dont la devise est « Vivre libre ou mourir », pour sa longue histoire de méfiance vis-à-vis du pouvoir centralisé et parce qu’il n’applique pas un certain nombre d’impôts comme la TVA. Finalement, ils jettent leur dévolu sur la ville de Grafton, qui a une tradition d’évitement fiscal et dont les institutions municipales se limitent essentiellement à une bibliothèque et une caserne de pompiers. Il n’y a que 800 électeurs inscrits et le nombre de policiers varie entre un et deux. En plus, il y a beaucoup de terrains libres et un des quatre pionniers en achète en quantité pour permettre à des libertariens désargentés de s’y établir. Entre 2004 et 2009, un certain nombre répondent à l’appel, peut-être jusqu’à 200, suffisamment pour exercer une influence sur les décisions locales. Pour la plupart, ce sont des hommes, célibataires et – en dépit du principe de non-agression – amateurs d’armes à feu. Certains adoptent la coutume de faire leurs courses en ville en arborant ostensiblement des revolvers. Leurs profils personnels sont variés et excentriques. L’un d’entre eux est si porté sur le conflit qu’il se promène toujours avec trois appareils d’enregistrement pour documenter ses disputes avec des fonctionnaires, des forces de l’ordre ou des concitoyens provoquées par les nombreuses atteintes à sa liberté rencontrées au cours de sa vie quotidienne. Il y a aussi un certain nombre de « survivalistes », ces gens qui se préparent à une imminente catastrophe naturelle, médicale ou économique conduisant à l’effondrement de la civilisation industrielle. Préférant vivre dans les bois où, grâce au laxisme local concernant les permis de construire, ils bricolent des logements de fortune, ils poursuivent leur idéal d’une communauté totalement autonome capable de vivre de la terre. Il ne s’agit pas d’avoir recours à l’agriculture, mais d’exploiter les ressources spontanées de la nature, comme nos ancêtres paléolithiques de l’âge préagricole. Les difficultés inhérentes à ce projet le confinent dans le domaine de la théorie. La première rencontre entre les libertariens et leurs concitoyens, lors d’une assemblée municipale, se passe plutôt mal, les habitants de Grafton étant surpris par des demandes de mettre fin au système d’éducation publique ou de légaliser le trafic d’organes, le cannibalisme et les duels. L’un d’entre eux accuse les libertariens de vouloir leur imposer la liberté de force. Un des pionniers riposte en le traitant d’« étatiste », la pire insulte dans le vocabulaire libertarien.

Étatiste toi-même !

Requinqués par une visite du gouverneur de l’État, les libertariens poursuivent l’exécution de leur programme. Au cours des années, ils essaient, sans succès, de persuader leurs concitoyens de couper les fonds de la bibliothèque ou de condamner publiquement le Manifeste du parti communiste. En revanche, ils réussissent à réduire le budget municipal de 30 %, en supprimant l’éclairage public et en cessant d’entretenir certaines routes ou les bureaux municipaux qui tombent en ruine. Bloqués sur d’autres questions, les libertariens intentent à la ville de nombreux procès – qu’ils perdent. C’est ainsi qu’ils échouent à mettre fin aux permis pour chien, à bloquer l’augmentation de salaire de quatre fonctionnaires et à interdire à la municipalité de coopérer avec la National Security Agency. Effet pervers, mais guère surprenant, le budget de frais de justice de Grafton explose, tandis que le taux de criminalité augmente ainsi que le nombre de disputes de voisinage. Pour des raisons d’économie d’échelle, le niveau d’imposition n’est pas tellement inférieur à celui des villes avoisinantes qui fournissent une plus large gamme de services publics. Le plus grand problème est qu’aucune solution privée ne prend la relève. Un libertarien se porte volontaire comme chef des pompiers, mais il ne dispose que d’un seul camion vétuste et de quelques vagues promesses de renfort en cas d’urgence. Obligé un jour de tancer des camarades vivant dans les bois pour une question de risque d’incendie, il déclenche des dissensions au sein des libertariens où l’injure « étatiste ! » revient souvent.

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Quand la ville cesse de subventionner l’église, celle-ci est rachetée pour une bouchée de pain par un pacifiste désireux d’y vivre et d’en faire un temple new age. N’ayant pas les moyens de payer la taxe foncière locale, il refuse de demander une exonération fiscale à l’État du New Hampshire parce que, par principe, il n’en reconnaît pas l’autorité. Au bord de la faillite, il meurt en 2016 quand un incendie ravage l’église – un joyau de l’architecture dite coloniale –, les pompiers volontaires étant incapables de maîtriser le feu. Visiblement, nos libertariens n’ont conservé de leur crédo que le versant individualiste, mais ils peinent à saisir les dimensions responsabilité et coopération. En plus, ces mecs blancs se retrouvent nez à nez avec leurs homologues encore plus sauvages, les ours noirs.

Des ours mal léchés

La population ursine du New Hampshire, longtemps en déclin sous l’effet de la chasse, commence à grandir dans les années 1960 et 1970 grâce à l’influence des environnementalistes. Pourtant, l’État, qui a une aversion pour les impôts, ne cherche pas du tout à maîtriser la situation. En 2007, il y a deux fois plus d’humains qu’en 1970 et six fois plus d’ours. En revanche, il y a 34 % moins de personnel pour gérer la faune sauvage. Le problème des ours est pire à Grafton, non seulement parce que la ville est encore plus sujette à la phobie administrative, mais aussi parce que les individualistes résidant dans les bois attirent encore plus d’ours, qui trouvent leur bonheur dans les poubelles des hommes. Plus grave encore, l’animal du xxie siècle n’est plus le même : un régime alimentaire très calorique à base de déchets humains a créé un ours plus excité, moins enclin à hiberner, plus audacieux, plus futé et plus gros. Les razzias des ursidés se multiplient sur les décharges, les poulaillers et jusque dans les cuisines des citoyens. Ces incursions s’intensifient à partir d’une grande sécheresse en 2012 et on assiste à des attaques sur des humains. Une vieille originale menant une vie solitaire n’a la vie sauve que grâce à son lama domestiqué qui chasse l’agresseur à coups de sabot. La pagaille que sèment les ours cristallise les défauts du libertarisme tel qu’il est pratiqué par nos zélateurs. Hostiles à toute forme de gouvernement, ils refusent de faire appel aux services de l’État. Rétifs à toute forme de taxation, ils refusent de subventionner un service municipal. Imperméables aux principes de responsabilité et de coopération, ils échouent à constituer une brigade de volontaires pour gérer la faune. En prime, au nom de la non-ingérence, ils se refusent à embêter ceux de leurs voisins qui donnent à manger aux ours. En général, les amateurs d’armes à feu évitent de tuer les ours pour ne pas attirer l’attention des autorités étatiques. Une seule fois, ils organisent une grande chasse à l’ours parfaitement illégale sans aucun effet durable sur le problème. Pour comble, les survivalistes sont obligés de se protéger en bricolant une grande muraille autour de leurs habitations, créant une véritable forteresse au milieu de cette nature censée subvenir à tous leurs besoins.

© Marsault

À partir de 2016, le Projet ville libre est éclipsé par un autre, plus grand, mieux organisé, moins sauvage, le « Free State Project », ou Projet État libre, qui a invité 20 000 libertariens à venir s’installer dans l’État du New Hampshire pour influencer sa législature. Reste à savoir quelle est la morale de l’histoire de Grafton : utopie impossible ? Dystopie absurde ? Dans une société où l’autorité de l’État est bafouée, où l’État de droit semble au bord de l’effondrement, où les communautés coexistent sans se connaître, Grafton et ses ours représentent peut-être notre avenir.


(1) Matthew Hongoltz-Hetling, A Libertarian Walks into a Bear: The Utopian Plot to Liberate an American Town (and Some Bears), New York, Public Affairs, 2020.

Été 2021 – Causeur #92

Article extrait du Magazine Causeur


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