Tewfik Aclimandos est chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et spécialiste de l’histoire de l’Egypte. Il a notamment contribué à l’ouvrage collectif Les islamistes au défi du pouvoir (dir. Samir Amghar, Michalon, 2012).
Mercredi, le chef d’état-major de l’armée égyptienne a déposé le président Mohamed Morsi, premier chef d’Etat démocratiquement élu au Caire, et annoncé la tenue d’élections anticipées. Quoique la plupart des médias occidentaux s’en félicitent, n’est-ce pas un coup d’Etat en bonne et due forme ? 
Certes, on peut parler de coup d’Etat militaire, mais la destitution de Morsi était réclamée par la majorité de la population. Nous assistons au second acte de la révolution, qui mobilise beaucoup plus de monde que le mouvement anti-Moubarak de janvier 2011. Il y a deux ou trois mois, un sondage affirmait que 82% des Égyptiens souhaitaient un retour de l’armée aux affaires.
D’ailleurs, si l’état-major s’est ainsi ingéré dans les affaires politiques, c’est que les partis politiques, Frères musulmans exceptés, sont trop faibles pour gouverner. Partant, nous sommes devant une seule alternative : l’armée ou les Frères. En se discréditant au bout d’une année au pouvoir, ces derniers ont fait de l’armée la seule solution de rechange. Avec un bilan aussi désastreux que le leur, il n’est guère étonnant que la population ait légitimé le coup d’Etat de mercredi.
Certes, des millions de manifestants se sont soulevés contre la dérive autocratique de Morsi. Rejettent-ils pour autant l’idéologie des Frères musulmans ?
Mohamed Morsi et sa confrérie ont tous les deux multiplié les causes de mécontentement. Les Égyptiens redoutaient de voir les ressources de leur pays mobilisées au service d’un dessein régional utopique, le rétablissement du califat. Ils ont craint pour l’intégrité territoriale du pays, et si la majorité d’entre eux ne veut pas d’un état « laïc », ils veulent encore moins d’une théocratie. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les Frères se sont comportés comme s’ils voulaient donner raison à tous ceux – dont je suis – qui les soupçonnent d’avoir un projet totalitaire : prise de contrôle de tout l’appareil d’Etat et de la société civile, destruction de l’Etat de droit, de la justice, etc. En guise d’avant-goût, les Frères nous ont offert le spectacle de milices attaquant des manifestants pacifiques. Ces images ont eu un impact terrible sur l’opinion publique.  Mes compatriotes refusaient que, de pays touristique, l’Égypte devienne la terre d’accueil des jihadistes du monde entier. Plus largement, la plupart des Egyptiens ont constaté qu’une clique gouvernait, s’enrichissait et pillait le pays. Ils ont eu l’impression qu’une clique avait remplacé l’autre. Si, pour l’instant, ses membres sont beaucoup moins corrompus, ils sont aussi beaucoup plus incompétents et plus nombreux à se servir. Ajoutez à cela le bilan économique déplorable de Morsi et vous obtenez tous les ingrédients de l’ébullition révolutionnaire.
Malgré la grogne actuelle, il ne faut peut-être pas enterrer les Frères Musulmans trop vite. À terme, pour revenir au pouvoir, devront-ils imiter le modèle turc et, sur le modèle d’Erdogan, normaliser leurs rapports avec l’institution militaire en créant une « AKP » à l’égyptienne ?
Les Frères égyptiens doivent tout simplement changer. Ils ne sont pas l’AKP, loin de là. J’admets que l’islamisme modéré existe, et même certaines formes d’islamisme démocratique. Mais les Frères ne sont ni l’un ni l’autre.  Leur organisation ressemble beaucoup aux partis léninistes, dans son fonctionnement comme dans ses méthodes brutales. En face, malgré les apparences, l’armée égyptienne n’est pas non plus celle d’Atatürk. De toute manière, les Frères ont perdu tellement de plumes au pouvoir que l’Egypte de demain ne risque pas de ressembler à la Turquie d’aujourd’hui…
La société égyptienne semble plus divisée que vous ne le dites. Pendant que la foule en liesse place Tahrir saluait l’éviction de Morsi devant les caméras du monde entier, des cortèges plus discrets défilaient pour soutenir le président déchu. Pourrait-on assister à un retour de bâtons islamiste lors de la prochaine élection présidentielle ?
La société égyptienne est très divisée et polarisée, ce qui permet de mesurer l’exploit des Frères : avoir mobilisé tout le monde contre eux ! Pour la présidence, tout est possible, mais je crois les Frères beaucoup trop impopulaires pour pouvoir remonter la pente en cas d’élection rapide. Qui plus est, l’élection de Morsi l’an dernier a été l’exception venue confirmer la règle : par nature, les Frères Musulmans sont moins portés au succès à la présidentielle qu’aux législatives. En Egypte, l’élection présidentielle favorise souvent les candidats issus de l’armée.
Prédisez-vous donc un destin présidentiel au général Al-Sissi, principal instigateur du « coup » de mercredi ?
Le général Al-Sissi est certainement un très bon présidentiable, il est l’homme politique le plus populaire du pays et il ressemble, depuis le début, à quelqu’un qui brigue une fonction plus élevée que la sienne. Mais l’armée souhaite-t-elle présenter un candidat issu de ses rangs, qui n’est pas encore parti à la retraite ? Rien n’est moins sûr.
Les autorités de transition viennent d’incarcérer les principales figures de la confrérie islamiste. Malgré leurs déclarations de bonnes intentions démocratiques, n’assiste-t-on pas à un début d’épuration ?
Il est trop tôt pour le dire. N’oubliez pas que la confrérie a certainement eu des pratiques criminelles, ses milices ayant torturé et tué des manifestants. En démocratie, ces actes devraient entraîner un procès et des peines sévères pour les coupables. Qui plus est, les Frères ont souvent opté pour la politique du pire : calmer le front intérieur peut exiger certaines mesures temporaires. Ceci dit, il faudra veiller à ce que ce temporaire ne dure pas, surveiller de près le fonctionnement de la justice, prendre garde à ce que les pratiques criminelles des islamistes ne deviennent pas le prétexte d’une répression excessive et durable.

*Photo : Jonathan Rashad.

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