Sur France Musique, « la Tribune des critiques de disques » fait entendre plusieurs interprétations d’une même musique. Ses commentateurs à l’oreille aiguisée sombrent trop souvent dans l’idéologie ou l’esprit du système pour juger la qualité d’une oeuvre. Au risque de devenir sourds à sa beauté.


« La Tribune des critiques de disques » de France Musique est une émission célèbre et estimée qui fait honneur à la radio publique française, puisqu’il n’est pas sûr qu’il en existe l’exact équivalent à l’étranger, même dans les pays où l’on fait plus et mieux de musique que chez nous. La qualité de cette émission tient d’abord à sa formule aussi simple qu’efficace. Le fait de faire entendre à intervalles rapprochés un nombre conséquent d’interprétations d’une même œuvre musicale permet de comparer ces interprétations, mais aussi de révéler les différentes facettes de l’œuvre que chacune des interprétations aura mises en valeur, ce qui fait voir l’œuvre avec un saisissant relief. Les mélomanes qui, ordinairement, ne peuvent réaliser seuls cette expérience révélatrice en savent gré à l’émission. Celle-ci doit beaucoup aussi à la qualité des commentateurs, dont certains sont des puits de science. Mais, précisément parce que l’émission mérite tant de louanges, elle supportera peut-être qu’on lui adresse une critique.

Considérations savantes

Pour la formuler, j’userai d’un apologue. Supposons un groupe de messieurs, parmi lesquels un homme sensible. Voici que vient à passer la plus belle fille du monde. Cette apparition cause à l’homme sensible un choc qui le laisse interdit. Si on lui demande, l’instant d’après, comment la fille était habillée, quelle était la couleur de sa robe, comment elle était coiffée, chaussée, etc., il sera probablement incapable de répondre. En effet, ce qui l’a bouleversé, c’est seulement sa beauté, qui ne tient pas à son vêtement mais à sa nature, à la grâce inexplicable de cette forme plastique et dynamique qu’il est bien certain d’avoir vue, même s’il n’a pu en retenir l’image.

Mais voici que les autres messieurs se lancent dans une analyse savante. Avez-vous remarqué la mauvaise facture de la robe que portait cette fille, le négligé de sa coiffure, de sa ceinture, de ses souliers ? Et de se livrer à diverses considérations de modes, de styles et de convenances qui trahissent simplement le fait qu’ils n’ont pas perçu l’épiphanie qui se présentait à eux.

Passe ensuite une femme gauche et lourde. Tandis que l’homme sensible reste de marbre, les messieurs s’intéressent et s’extasient. Voyez ce chemisier ! Voyez ce collier ! Enfin une coiffure comme il faut ! Et que penser de cet admirable sac à main ! Tout ceci est parfait, d’un goût exquis ! Si l’un des messieurs s’engage sur ces fausses pistes avec suffisamment d’éloquence, les autres le suivent et s’égarent avec lui. Finalement, c’est à la femme banale que va la pomme. L’homme sensible essuie une larme.

Percevoir ou ne pas percevoir

De cet apologue je tire les leçons suivantes pour « La Tribune des critiques de disques ». Ce que l’auditeur attend des participants de cette émission, c’est qu’ils soient capables de reconnaître la beauté des diverses interprétations qu’on leur propose et de les classer selon ce critère. Cela suppose essentiellement d’avoir une oreille juste. Or, ce n’est pas donné à tout le monde et l’intellect ne peut y suppléer. En effet, la beauté d’une musique, comme celle d’une jeune fille ou d’une fleur, est sans pourquoi. Elle se prouve par son seul éclat, elle est index sui, preuve d’elle-même, comme disent les philosophes. Donc, elle se perçoit ou ne se perçoit pas, mais il est bien certain qu’elle ne se démontre pas par des arguments, lesquels, inversement, sont impuissants à la réfuter, si elle est présente. Les phrases qu’on entend souvent dans « La Tribune » – « C’est très beau, c’est magnifique, mais… » – sont absurdes. Si c’est beau, il n’y a pas de mais.

Les critiques peuvent être sourds à la beauté de deux façons. La première consiste à plaquer sur les versions entendues des goûts stylistiques contractés dans les conservatoires, les salles de concert, les organes de presse spécialisés, autrement dit dans un milieu professionnel. Or, de même que la guerre est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux seuls militaires, la musique ne saurait l’être aux professionnels de la musique. Ceux-ci, en effet, comme toute corporation, ont des codes, des manies, des tics, des passions, des engouements ou des rejets propres à leur milieu, toute une « culture d’entreprise » évoluant de saison en saison. Ces particularismes ne sont pas condamnables en soi et ils ont même souvent pour l’auditeur un intérêt documentaire certain. Mais ils entrent en conflit avec l’universalisme de l’art. Celui-ci seul donne sa raison d’être et sa noblesse à une émission comme « La Tribune » qui, précisément, n’est pas destinée aux professionnels, mais au public, c’est-à-dire à l’homme universel.

Page de partition de l'Offrande musicale de Jean-Sébastien Bach (1747). ©Luisa ricciarini/Leemage
Page de partition de l’Offrande musicale de Jean-Sébastien Bach (1747).
©Luisa ricciarini/Leemage

Habitus professionnel

Je regrette tout particulièrement que, parmi ces modes et ces tics, il y en ait souvent qui relèvent de l’idéologie. On ostracise des interprétations remarquables simplement parce qu’elles sonnent trop « classique », ou parce qu’elles ont une densité religieuse devenue aujourd’hui politiquement incorrecte. À une interprétation profonde et recueillie, on reprochera d’« en faire trop », comme si l’idéal, pour un musicien up to date, était d’en faire moins, de ne pas se prendre au sérieux, de ne pas être « dupe », de tout regarder de côté et au second degré, selon les préjugés maniaques et ridicules de nos modernes déconstructeurs. Serait même bienvenu en toute musique, selon certains, un brin de « folie » garantissant qu’elle n’est pas ennuyeuse et réactionnaire. On fait de désagréables reproches à un interprète sous prétexte qu’il n’a pas perçu l’ironie ou

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Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur

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