Il y a autant de façons d’être juif que de Juifs. D’une synagogue à l’autre, entre bienveillance et observance, les tribulations d’un Juif égaré, nostalgique d’une tradition qui le dépasse.


Quand j’étais petit, on disait le « temple », même mon copain Ari qui s’y rendait beaucoup plus souvent que moi. Aujourd’hui, j’entends dire la « syna ». Je n’y arrive pas, je n’y vais pas assez souvent pour être aussi familier, je dis la « synagogue ». Et il y a peu de chances pour que je me mette à l’appeler par son petit nom parce que j’y vais de moins en moins. On y allait déjà très peu, quand j’étais jeune, on accompagnait ma grand-mère une fois par an pour l’etzger de mon grand-père, l’anniversaire de sa mort, dans une synagogue classique, normale pour des juifs normaux, ni orthodoxes ni libéraux, avec les femmes en haut, les hommes en bas et les enfants qui se courent après dans les allées.

Ségrégation consentie

Adolescent, je me promettais chaque fois d’aller m’asseoir en haut avec les femmes, par solidarité et pour ne pas cautionner cet archaïque apartheid des sexes, mais je me dégonflais à chaque fois, le sens du ridicule m’empêchant toujours à la dernière minute de faire ma Rosa Parks. Ici la ségrégation était largement consentie, et les femmes semblaient préférer l’entre-soi et ses bavardages aux lectures et aux prières masculines. Régulièrement, le rabbin regardait le balcon et haussait le ton pour réclamer, non pas le silence, mais un peu moins de bruit avant de reprendre son office en récitant de l’hébreu à cent à l’heure et en se balançant façon autiste. Moi je suivais le mouvement, et sans rien comprendre, me levais et m’asseyais comme les autres et avec les autres. Parfois, je regardais le plafond, un peu intimidé et un peu ému par le vitrail en étoile de David d’où cinquante et bientôt soixante siècles d’Histoire nous contemplent.

Une nouvelle solennité

Je suis retourné récemment dans la même synagogue, elle n’avait pas changé, mais je n’ai rien retrouvé de ce que j’avais connu. Je suis entré avec une kippa de papier ramassée dans une boîte et au lieu des fidèles distraits et bavards de mon enfance, des cancans féminins et des gosses qui jouaient à chat, j’ai trouvé une assemblée de juifs recueillis qui ont levé sur moi des regards intrigués et assez peu accueillants. J’ai pris place sur la pointe des pieds et comme je ne faisais pas semblant, un type m’a tendu un livre de prières en me disant « ça fait plus sérieux », mais je n’ai pas senti cette pointe d’humour juif qui fait toute la connivence, le sourire et la communion. Cette fois-ci, j’étais un intrus qui se faisait remarquer, la comm

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Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur

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