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La France, mauvaise élève

La France, mauvaise élève

Les Chinois triment, les Anglais se serrent la ceinture, les Américains sauvent la démocratie (encore qu’on nous explique maintenant qu’ils sont redevenus d’affreux réacs) et les Français battent le pavé : il paraît que ça fait rigoler la planète entière. “Regardez vos petits camarades, ils ne font pas tant d’histoires.” Cet argument de maîtresse d’école, les princes qui nous gouvernent l’ont ressassé sur tous les tons, comme à chaque fois que ce peuple dont ils ne parlent plus la langue s’énerve d’une façon qu’ils jugent irrationnelle – et qui l’est au demeurant. Sauf qu’il n’y a pas de quoi rigoler. Après tout, cette injonction à entrer dans un monde dans lequel tout le monde fera comme tout le monde n’a rien d’exaltant pour un pays qui se souvient du temps où l’Histoire s’écrivait dans sa langue parce qu’il avait quelque chose à lui dire, au monde. Comme avenir radieux, on a connu mieux que l’adaptation au réel. Certes, ça n’a pas toujours donné des résultats heureux, mais pas non plus toujours aussi désastreux qu’on le dit.[access capability=”lire_inedits”]

Notre dirlo est à Bruxelles

Alors, bien sûr, comme nous le dit la maîtresse qui appelle parfois à la rescousse le dirlo installé à Bruxelles, la “Réforme” est la seule solution raisonnable. On ne peut pas s’endetter indéfiniment, tout cela est irréfutable. Et c’est bien le problème : le beau mot de raison est devenu synonyme de banalisation et le changement est annonciateur du pire. Autrement dit, nous avons troqué l’espérance contre la crainte. Alors, je ne sais pas si nous avons trop dansé mais on comprendra que nous n’ayons pas très envie de chanter.

Autant le dire : la retraite, je n’y pense jamais, même en me brossant les dents. Et je ne crois pas à la jolie fable du peuple d’en bas uni contre l’oligarchie d’en haut que nous ont racontée les médias. L’ambiance de 2010 n’est pas l’esprit de 1995. Ce que l’on appelle mouvement social, désormais, c’est une foire d’empoigne dans laquelle chaque groupe fait prévaloir ses intérêts en fonction de sa capacité de nuisance, la conjonction de colères hétéroclites et souvent rivales dont l’ultime dénominateur commun est la peur d’un avenir sur lequel on n’a plus prise. Ce qu’on reproche aux gouvernants, ce n’est pas d’agir mais de s’être dépouillés de tout moyen d’agir sur le réel, ce n’est pas leur pouvoir exorbitant mais leur impuissance.

Travailler plus sans gagner plus ?

Alors admettons qu’il faut payer la facture et travailler plus même sans gagner plus. Mais la nécessité ne saurait être la seule loi des communautés humaines. La France est une puissance moyenne, soit. Doit-elle se résigner, par surcroît, à ne plus savoir qui elle est ?

Redéfinir cette identité est une tâche d’autant plus périlleuse que le mot et la chose ont été frappés d’interdit. Hasardons une hypothèse : le “modèle français”[1. Terme inadéquat car il suggère une forme de prosélytisme qui n’est plus de saison] n’est pas fondé sur l’état-providence – d’ailleurs inventé par les Allemands – mais sur cette modalité particulière d’accès à l’universel que l’on appelle République. Ce n’est pas la retraite à 62 ans qui le met en péril mais la faillite de l’éducation. En effet, selon le Haut Conseil à l’Intégration, l’école ne sait plus intégrer les enfants d’immigrés. Elle n’est plus l’antidote aux fractures françaises, elle en est le réceptacle et même parfois le laboratoire. Dans les établissements-ghettos où se concentrent les élèves d’origine étrangère, la salle de classe n’est plus le lieu où on se dépouille de ses appartenances particulières pour adhérer au monde commun, mais celui où on les affiche pour récuser ce monde commun. Souvent encouragés par les parents et parfois par les profs, les élèvent invoquent la religion pour refuser d’apprendre. Résultat, un nombre croissant arrive au collège sans savoir lire et écrire et a donc toutes les chances d’en sortir au même niveau. Mais ça, on ne doit pas le dire – ce serait stigmatisant. Il ne faut pas désespérer le 9-3. Sauf qu’envoyer des jeunes poursuivre une pseudo-scolarité où ils n’apprendront rien et empêcheront les autres d’apprendre, c’est les mépriser. Croit-on les enfants de nos banlieues incapables de recevoir ce trésor qu’est la langue française ? Au nom de l’égalité, on accroit les inégalités car les enfants des milieux aisés comptent peu d’illettrés dans leur classe. Mais peut-être faudrait- il, par souci démocratique, ne pas leur apprendre à lire ?

L’éducation pour tous n’est pas un colifichet. S’il est une cause qui devrait nous faire descendre dans la rue, c’est celle-là. Parce que si nous ne renonçons à former des citoyens, un jour, il n’y aura plus de Cité.[/access]

Novembre 2010 · N° 29

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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