Si la crise sanitaire vous donne des envies de reconfinement, les romans de Laurine Roux et Xabi Molia, écrits avant la pandémie, frappent par leur force prophétique et leur admirable ambiguïté.


Que nous est-il arrivé ? Depuis que s’est déclenchée la pandémie de Covid-19, le besoin de penser l’événement se fait ressentir en chacun de nous, besoin d’espérer ou, comme l’écrivait Roger Nimier à la fin de son Grand d’Espagne en 1948, le besoin de « désespérer jusqu’au bout ».

On peut et on pourra, bien sûr, compter sur les philosophes, les sociologues, les historiens pour nous y aider. On pourra aussi compter sur les écrivains.

Surtout sur les écrivains, serait-on tenté de dire. L’écrivain, le bon en tout cas, est cette créature étrange qui n’est ni sociologue, ni historien, ni philosophe, mais un peu tout ça sans le savoir et qui dispose de surcroît d’antennes, comme les insectes, qui le préviennent du danger. En plus, pour peu qu’il sache créer des personnages qui ne soient pas lui-même, il incarne nos angoisses à travers des gens qui nous ressemblent, qui ne sont pas des statistiques ou des concepts.

Aujourd’hui, il est appelé à répondre à une question lancinante : et si demain, tout s’arrêtait comment réagirions-nous, combien de temps survivrions-nous et surtout combien de temps tiendraient notre vernis de civilisation et l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes ?

Une civilisation qui a la même fragilité qu’une vie

En cette rentrée littéraire, un peu moins abondante que d’habitude pour cause d’incertitudes économiques, on a envie de lire des romans qui nous disent quelque chose de ce monde qui peut s’arrêter ou s’effondrer, conformément au célèbre constat formulé par Paul Valéry dans La Crise de l’esprit après la Grande Guerre : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Et Valéry d’ajouter : « Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. »

Laurine Roux © DR
Laurine Roux © DR

Un bon nombre d’auteurs nous parlent d’apocalypse en tout genre, avec pléthore de resucées de Ravage de Barjavel, chef-d’œuvre paru en 1943. Quelques-uns, loin des recettes opportunistes de textes de circonstance, parviennent à explorer plutôt qu’à exploiter notre inquiétude. Nous en avons choisi deux, Laurine Roux et Xabi Molia, sur deux critères simples.

Le premier, c’est qu’ils ne sombrent pas dans le catastrophisme spectaculaire et délivrent, à travers une intrigue habile, voire retorse, un message implicite qui va à l’encontre de la doxa à la mode dans la fiction postapocalyptique – et dans le discours ambiant : « Tout est foutu, on va tous mourir ! » Le second critère est que Laurine Roux et Xabi Molia n’oublient pas la littérature en route. Ils convoquent le style, l’émotion et la paradoxale beauté qu’il y a dans l’horreur comme avait réussi à le faire, par exemple, l’écrivain américain Cormac McCarthy dans son chef-d’œuvre postapocalyptique La Route, roman dont le succès planétaire, en 2009, était déjà en lui-même un indice de notre désir inconscient de nous confronter à cette fragilité individuelle et collective si évidente désormais.

Le lyrisme cruel de Laurine Roux

On ne s’étonnera donc pas qu’une citation de Cormac McCarthy figure en exergue du deuxième roman de Laurine Roux, Le Sanctuaire: « Si le monde n’est qu’un récit, qui d’autre que le témoin peut lui donner vie ? » Le témoin, ici, est une adolescente, Gemma. Elle vit dans une grande cabane, en haute montagne, en compagnie de sa sœur aînée et de ses parents. Si c’est elle qui raconte, c’est parce qu’elle est la seule à être née dans ce monde d’après. Sa mémoire est une mémoire par procuration : elle n’a plus pour souvenirs que les souvenirs de sa propre famille qui a construit ce sanctuaire pour fuir la catastrophe. Le lecteur ne connaîtra du monde d’avant que ce que lui en dira Gemma. Il apprend, par fragments, par bribes déformées, la cause de l’effondrement : un virus, né probablement dans des élevages intensifs de volailles, a muté et s’est propagé aux autres oiseaux qui ont commencé à contaminer l’homme sans que l’on puisse trouver de remède. L’humanité a pratiquement disparu, et dans son refuge, la famille vit à l’écart et a reconstitué

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Septembre 2020 – Causeur #82

Article extrait du Magazine Causeur

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