Jean-Pierre Montal remet le son et la lumière sur l’incendie du 5-7, tragique fait-divers survenu en novembre 1970 en Isère. 146 jeunes étaient morts brûlés vifs dans un dancing.


Dois-je l’avouer ? Pour un critique littéraire, pire qu’une faute professionnelle, c’est un aveu d’impuissance. Je me lance, j’ose nommer l’impensable : « le roman m’ennuie ! ». À dire vrai, il m’emmerderait plutôt. Voilà, c’est dit. Depuis plusieurs mois, je tente de vaincre cette lassitude qui m’emporte dès les premières lignes, je ne réussis guère à aller au-delà de la dixième page sous peine de perdre le sommeil. La force me manque. Je grogne devant tant de copies insipides et bavardes, sentencieuses et vaines. Quand cette énergie marémotrice éditoriale cessera-t-elle d’inonder ma boite à lettres ? J’ai la nausée en relevant seulement le courrier. 

Les intrigues me désolent par leur minceur assassine, les personnages m’accablent par leur esquisse faiblarde, et puis, il y a l’avènement du style obsessionnellement voyeuriste, je n’en puis plus. 

L’exception Jean-Pierre Montal

La fiction est une farce, je ne veux plus être son martyr hebdomadaire. Et puis, j’ai reçu le dernier roman d’un ami (La nuit du 5-7 aux éditions Séguier de Jean-Pierre Montal) qui se trouve être un écrivain d’élite, ce qui met le critique dans une position très délicate. Ma chronique est soit entachée d’une connivence déloyale, soit d’une jalousie suspecte. Dans les deux cas, mon avis est sujet à la controverse et aux médisances. Copinage et compagnie, milieu pourri et renvois d’ascenseur, on connaît la chanson. Eh bien, je prends ce risque. Quitte à fréquenter des gens, autant qu’ils soient de qualité supérieure. Jean-Pierre est de cette race-là. Il m’a réconcilié avec le roman après plusieurs semaines de disette.

S’il se réfère à un fait-divers tristement célèbre, l’incendie d’une boîte de nuit, le 5-7, à Saint-Laurent-du-Pont dans l’Isère, le 1er novembre 1970, ayant provoqué la mort de 146 personnes dont une majorité de jeunes et un émoi à travers tout le pays, il s’en détache, s’en déleste pour mieux le cerner. Il a l’art de contourner l’obstacle pour en saisir toute la dramaturgie. Vaguement, on se souvient de cette tragédie qui fut « oubliée », « lessivée » par la mort du Général, quelques jours plus tard. Des images d’archives en noir et blanc nous rappellent l’hécatombe et cette impression poisseuse d’une désolation totale, d’un écœurement national. La Une de Hara-Kiri avec son fameux titre « Bal tragique à Colombey – 1 mort » est encore dans toutes les mémoires. Un écrivain et croyez-moi, Montal en est un, n’est pas un petit télégraphiste, il ne ressasse pas l’actualité, il n’ânonne pas le réel, il le travaille au corps, le disloque pour le draper dans une forme d’immortalité. Son roman débute bien avant l’accident, au lendemain des décolonisations et se poursuit dans les fumigènes de la Mitterrandie. Montal ne plaque pas des images maladroites sur un événement vieux de cinquante ans ni ne se perd dans des réflexions apocryphes. Ses personnages imaginaires ne sont pas factices. Là, réside son talent, ce qui s’appelle le toucher de plume. On y croit. On les suit. On les sent. Le lecteur cale sa respiration sur eux. 

Percuter l’intime et l’histoire sociale

Montal a choisi des regards croisés, des frictions sociales, une sorte d’antimatérialisme littéraire, et puis le venin de la lose qui s’infiltre dans toutes ces pages. Un délice amer. Une manière désenchantée de faire percuter l’intime dans la grande histoire sociale et ces envolées, maximes qui claquent au vent, pleines d’humour et de désespoir : « Michel avait parfois l’impression que sans les pieds-noirs, il n’y aurait pas de rock en France. Sans eux et sans le square de la Trinité où traînaient Hallyday, Mitchell et Dutronc, le pays serait resté pris dans les glaces, telle une zone sécurisée pour des gardes-chiourmes à moustaches comme son père ou le vieux de Catherine ». Depuis ses débuts de romancier, Montal se révèle un solide conteur et surtout un naturaliste dandy. 

Peu d’écrivains français portent aussi bien le costume fit en laine vierge et décrivent si fidèlement les rapports de classe, l’affrontement invisible, la distance par le verbe ou la fripe, les accessoires des castes, les détails anodins, j’ai cru reconnaître chez lui, une filiation avec Félicien Marceau, cet autre observateur délicat des mondes engloutis. Il faut pour arriver à cette finesse d’analyse avoir une grande connaissance des mœurs de l’époque. Montal, dans la tradition stéphanoise de l’échange culturel et sportif, se sert de la figure de l’immigré italien, un certain Michel Mancielli, pour travailler les mythologies françaises. Il y a dans ce roman des moments de grâce contrebalancés sans cesse par cette fatalité qui colle à la peau. 

Thèmes fondateurs

On croirait La nuit du 5-7  écrit par un italo-américain, le ton faussement comique méditerranéen et le son électrique qui bat dans les tempes. Avec ce troisième roman, on aime déjà l’œuvre de Montal pour ses thèmes fondateurs, les relations père-fils, le rock et la variété en écho lointain, la suavité des clubs, la nuit, les amours qui titubent sur la piste et ce va-et-vient entre la province et Paris.     

Retrouvez également Jean-Pierre Montal dans le dernier numéro de Causeur, où l’écrivain consacre un long papier au roman inédit de Joseph Roth Perlefter, histoire d’un bourgeois. Magazine disponible ici.

La nuit du 5-7 de Jean-Pierre Montal – éditions Séguier.

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