Un pays essentiellement connu pour ses grandes blondes, ses fjords, ses sagas, ses geysers et ses aurores boréales ne peut pas être franchement mauvais. J’ai donc pour l’Islande un a priori favorable. Il y a bien sa littérature policière qui, comme celle de tous les pays nordiques, sent le saumon fumé pas frais et la laine mouillée, et ferait passer Derrick pour James Bond, mais bon, on ne va pas chipoter. Je me souviens qu’il y a quelques années, quand on a recensé les armes possédées par des particuliers, on a dû trouver en tout et pour tout une dizaine de fusils de chasse dans ce pays d’un peu plus de 320 000 habitants. Je me souviens aussi que dans les années 1980, ils ont eu une présidente, Vigdis Finnbogadottir, ancienne directrice de troupe de théâtre, qui avait fait ses études universitaires à la Sorbonne, comme n’importe quel chef d’Etat africain, mais que contrairement à un chef d’Etat africain, elle avait été élue au suffrage universel et n’avait pas besoin de l’armée française pour lui expliquer qu’il fallait partir.

Même quand ils font dans la catastrophe naturelle, ces catastrophes naturelles qui sont tout de même autant de rappels de la fragilité et de la vanité de nos civilisations, les Islandais, contrairement aux Japonais ne choisissent pas l’épouvante absolue, radicale et définitive de l’holocauste nucléaire potentiel, mais l’éruption volcanique, certes spectaculaire mais non meurtrière d’Eyjafjöll qui envoya à la fin de l’hiver 2010 un gigantesque nuage de cendres dans l’atmosphère, paralysant ou désorganisant pendant plusieurs semaines le trafic aérien.

Le scénario qui apparaissait alors aux amateurs d’anticipation, pour peu qu’ils aient de l’imagination, c’était un avenir où le mot voyage aurait repris tout son sens, où la lenteur serait redevenue vertu, où le déplacement des populations n’aurait soudain plus été soumis à l’accélération permanente et absurde exigée par le tourisme de masse ou le transport mondialisé des marchandises, quand, sur l’étal d’un vendeur de primeurs, l’oignon de Thaïlande est moins cher que l’oignon bien de chez nous[1. Vu ce dimanche sur un marché lillois]. Ce n’était pas, comme à Fukushima ces jours-ci, l’image d’une humanité en phase terminale, constituée de travailleurs précaires, forcément précaires et désespérément héroïques, gagnant leur vie en la perdant dans les ruines radioactives d’un Prométhée technologique décidément mal enchaîné par des opérateurs privatisés.

Et même quand ils choisissent l’option « révolution » à leur programme d’histoire, ils trouvent le moyen d’être exemplaires, les Islandais. Vous trouvez, avec raison, les révolutions arabes difficilement lisibles. La Tunisie, c’est 89 ou 48 ? L’Egypte, c’est le Portugal de 74 ou le 18 Brumaire ? Bahreïn, c’est une chasse aux chiites initiée par l’Arabie Saoudite, l’URSS écrasant le printemps de Prague ou un peu des deux ? Quant à la Libye, c’est manifestement tout ce qu’on veut mais ça ressemble très moyennement à une révolution. En plus, tout ça, à force, commence à faire beaucoup de morts.

Les Islandais, eux, ont décidé de faire leur révolution sans tuer personne, ce qui ne la rend pas moins efficace. En plus, pour le coup, elle est relativement facile à comprendre puisque son moteur est simple, clair, lumineux : le peuple refuse à répétition, par la voie de référendums, manifestations et occupations des lieux de pouvoir, de payer pour la catastrophe financière de septembre 2008 dont chez eux la principale responsable est la banque Icesave. No, no, no : comme dans une chanson d’Amy Winehouse ou, pour ceux qui préfèrent, de Michel Polnareff.

Evidemment, sur cette révolution islandaise, les médias sont d’une discrétion de violette. Trois cent mille Vikings calmement en colère depuis des mois et déterminés à ne pas se laisser faire, ça pourrait donner des idées. Ailleurs. En Méditerranée, mais sur la côte septentrionale, si vous voyez ce que je veux dire. Dans les pays appelés gentiment PIGS[2. Portugal, Italy, Greece, Spain] du côté de la City.

Bon, dans la vulgate économique dominante, on vous dit que chaque citoyen islandais a une dette de 12 500 euros et que cela représente 40% du PIB, vous vous dites : « C’est pas possible, ils sont Grecs ou quoi ? La retraite à 45 ans, des fonctionnaires partout, un Etat qui s’occupe de tout, soigne, transporte, éduque, et voilà le résultat. La ruine. Puisqu’on vous dit que c’est terminé l’époque de l’Etat providence. Maintenant, il faut des économies ouvertes et des déficits inexistants pour être compétitifs et rassurer les agences de notation. »
Sauf que non.
Si les Islandais doivent tout ça, ce n’est pas de leur faute (en admettant, ce qui est de toute façon bien discutable, que ce soit la faute des Grecs, des Irlandais et des Portugais s’ils se retrouvent dans leur situation), c’est de la faute d’une banque entièrement privée, une banque en ligne, Icesave, qui a perdu 3,9 milliards d’euros en septembre 2008, essentiellement l’épargne de Britanniques et de Néerlandais qui capitalisaient pour leur retraite puisque eux, contrairement à ces bourriques de Français, avaient bien compris à quel point c’était démodé la retraite par répartition.
Les gouvernements britanniques et hollandais se sont donc retournés vers le gouvernement islandais. Comme tout gouvernement moderne de droite, du centre ou de gauche, le gouvernement islandais a été immédiatement capitulard devant le capitalisme et a dans un premier temps accepté de payer ou plutôt de faire payer sa population.
Une population qui vient dimanche 11 avril par référendum pour la deuxième fois de repousser la troisième mouture d’une « loi Icesave » qui prévoyait pourtant d’étaler les paiements.

Un référendum ? Eh oui, en Islande 40 000 signatures et hop, c’est comme en Suisse, le pouvoir est obligé de l’organiser. Les Suisses votent contre les minarets parce qu’ils sont riches et qu’ils n’ont que çà comme problème, les Islandais, eux, votent contre les banquiers parce qu’ils ne sont pas trop pauvres et voudraient bien que ça dure.

À ceux qui trouveraient que le mot révolution est un peu abusif pour qualifier ce qui se passe depuis plusieurs mois du côté de Reykjavik, on rappellera tout de même que les Islandais ont d’abord chassé la droite au pouvoir en assiégeant pacifiquement le palais présidentiel, que la gauche libérale de type strauss-khanien a elle aussi été aimablement renvoyée à ses chères études parce qu’elle entendait, ô surprise, mener la même politique que la droite, qu’un premier référendum imposé par le peuple pour déterminer s’il fallait rembourser ou pas les banques (dont Icesave) a vu une victoire du non par 93% et qu’il a été dans la foulée décidé une nationalisation du secteur du crédit. Pour couronner le tout, le 27 novembre 2010, les Islandais ont élu une Assemblée constituante chargée d’élaborer des lois fondamentales, pour éviter notamment ce genre de mauvaises surprises à l’avenir.

Alors si ce n’est pas une révolution, Sire, qu’est-ce donc ?

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