Propos recueillis par Gil Mihaely

Causeur. Vous venez de rentrer d’un long séjour au Kurdistan syrien. Qu’y avez-vous fait ?

Stéphane Breton. J’y suis allé pour réaliser un film documentaire (intitulé Filles du feu) sur les femmes combattantes du Kurdistan syrien, région qu’on appelle Rojava (en kurde, cela veut dire « Ouest »). Ces femmes ont une vingtaine d’années, elles sont volontaires et s’engagent à vie, telles des nonnes. Elles ont renoncé à tout, comme les hommes, également engagés à vie dans les unités masculines. Au combat, hommes et femmes sont côte à côte. Ce qui signifie qu’il ne s’agit pas d’une milice, mais d’un peuple en armes. Tout cela est exceptionnel au Moyen-Orient, et je suis rentré ébloui.

C’est l’aspect sacrificiel qui vous émeut ?

Les combattants ne sont pas payés et ne possèdent rien. D’ailleurs, ils appellent les islamistes les « mercenaires ». Leur vie est rude et ils paient cher le sacrifice de leur jeunesse. Ce qui est frappant, c’est que malgré la nature de leur engagement on remarque une absence totale d’exaltation et de fanatisme. Leur courage n’est pas une vertu personnelle, mais civique : c’est de l’abnégation. Ils ne sont pas là pour eux-mêmes, mais pour les leurs.

Sociologiquement, d’où viennent ces femmes ?

Ce sont surtout des paysannes, car c’est une société paysanne. Je pense à l’une d’elles, très déterminée, qui a été à l’école primaire à Alep. Et comme elle était kurde, les professeurs syriens lui collaient des zéros tout le temps. À neuf ans, elle a voulu arrêter l’école. Aujourd’hui, elle est combattante. Beaucoup d’entre elles ont traversé les flammes de l’enfer. Malgré cela, ce ne sont pas des amazones.

Il n’y pas de motivation religieuse chez eux ?

Avant d’avoir été convertis à l’islam, les Kurdes étaient zoroastriens, parfois juifs ou chrétiens. Les combattants appartiennent idéologiquement à la mouvance du PKK, même si politiquement ils en sont distincts. Ils sont laïcs et animés d’une certaine prévention à l’égard de la religion, car depuis un siècle les pays musulmans dans lesquels ils vivent leur dénient un État au prétexte qu’ils appartiennent à l’oumma. Cependant, si la religion musulmane est selon eux une des raisons de leur soumission, ils la respectent scrupuleusement, comme ils les respectent toutes.

C’est donc un mouvement de libération nationale ?

Oui, leur mouvement est politique autant qu’ethnique. Cela fait un siècle qu’ils aspirent à un État que les traités du lendemain de la Première Guerre mondiale leur ont promis (Sèvres en 1920), puis dénié (Lausanne en 1923).

Espèrent-ils créer un État-nation kurde au Rojava ?

Leur projet politique – et ils sont les seuls en Syrie à en avoir un, puisque les autres sont plus ou moins islamistes – est de fonder une Syrie fédérale donnant un cadre adapté à une constellation de peuples et de religions qui ne peuvent pas s’exprimer aujourd’hui en tant que tels. Ils sont opposés à l’arabisation et à l’islamisation, et défendent l’idée que Syriaques, Assyriens, Yazidis, Druzes, Arméniens et Kurdes doivent avoir une place dans la nouvelle Syrie à côté des

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...