Mis en cause dans Causeur, le fondateur de la Ligue de défense judiciaire des musulmans Karim Achoui a choisi de s’expliquer. Accusation de communautarisme victimaire, antisémitisme, combat pour les menus de substitution à la cantine : le militant associatif avocat au barreau d’Alger n’élude aucune question sensible. Entretien viril mais correct. 


Daoud Boughezala. Commençons par une précision sémantique. Dans l’esprit de la Ligue de défense judiciaire des musulmans, qu’est-ce qu’un musulman ? Désignez-vous par ce terme tous les individus pratiquants l’islam, les croyants non-pratiquants, voire des citoyens originaires de pays musulmans qui ne sont ni croyants ni pratiquants, à la manière des Juifs athées ?

Karim Achoui1. Le « musulman » qui m’importe, celui dont je plaide la cause, est un juif. Mon musulman est un juif. Pas celui de Levinas, mais celui de Sartre. Ce que j’entends par là, c’est que le musulman que je désigne quand j’évoque une « cause des musulmans », est celui des islamophobes, c’est-à-dire au fond un bougnoule, un bicot, soit ce qu’a magistralement euphémisé Sarkozy par l’expression « musulman d’apparence ». Au travers de la Ligue de Défense Judiciaire des Musulmans, ma démarche reste fondamentalement celle d’un avocat, bien plus que celle d’un militant. Savoir si mes « frères » en Islam sont de bons musulmans est le dernier du dernier de mes soucis. Est musulman, celui qui est discriminé, humilié et offensé pour ce motif réel ou supposé.

 Je ne victimise pas les musulmans.

Certes, mais depuis 2015, le terrorisme djihadiste a tué près de 250 civils en France. Ces dernières années, tous les terroristes sévissant en France étaient musulmans. Malgré tout, la quasi-totalité de la population française rejettent les amalgames et on constate l’absence d’opérations de représailles anti-musulmans. Dans ces conditions, pourquoi victimisez-vous les musulmans de France ?

Votre argument me rappelle celui qu’on oppose aux féministes actuelles, à qui il est reproché de continuer à se battre pour l’égalité, alors que l’égalité des droits est aujourd’hui acquise. Au fond, votre argument c’est de dire : vous êtes mieux traités que vos pères des bidonvilles de Nanterre ou les noirs dans l’Alabama des années 20, donc estimez vous heureux et rasez les murs. Les musulmans de France n’ont pas à dire merci pour l’absence de pogroms, ni à demander pardon pour les criminels qui ont tué en prostituant l’islam. Pour répondre à votre question, je ne victimise pas les musulmans. Je reçois chaque jour, des messages de femmes et d’hommes musulmans qui m’exposent les discriminations et brimades dont ils sont l’objet, notamment au travail, dans l’accès au logement, dans l’espace public et les relations avec les administrations, la police et l’Etat, en raison de leur religion, de leur nom, de leur couleur de peau. Par ma voix, j’essaye de relayer leurs frustrations et de travailler à réparer les injustices qu’ils subissent.

Les musulmans qui vivent comme des Amish et font preuve d’agressivité à l’égard de leurs coreligionnaires sont mes ennemis.

Si les musulmans de France sont victimes, n’est-ce pas surtout de leur frange fondamentaliste qui opprime les femmes, les libre-penseurs et tout autre individu réfractaire à leur dogmatisme sectaire ?

Je pense que l’esprit totalitaire est un trait psychologique, que l’on retrouve au sein d’une frange de chaque population, indépendamment des cultures, des religions ou des idéologies politiques. Les gens dont vous parlez me pendraient haut et court s’ils en avaient la possibilité. Car je ne serais pas assez musulman et ce genre de fariboles pour enfants attardés. Bien sûr qu’il existe en France, des musulmans qui vivent comme des Amish et font preuve d’agressivité à l’égard de leurs coreligionnaires. Ces gens là sont mes ennemis. Je suis un libéral. Je suis pour que les musulmans qui le souhaitent, puissent vivre comme des Amish, à la condition de laisser tranquille les autres. Les épouvantails à longues barbes ne me font toutefois pas oublier, que dans les messages que je reçois chaque jour et que j’évoquais plus haut, il est bien plus souvent question de Marie Dupont, la proprio/chef de services qui-a-un-problème-avec-les-Arabes, que de clochards barbus qui caillassent des femmes non voilées.

Je suis tout à fait partisan d’actions communes avec des associations juives.

Arrêtons-nous sur une de vos luttes judiciaires. Vous avez engagé des poursuites contre la ville de Chalon-sur-Saône après qu’elle a supprimé les menus de substitution sans porc dans les cantines. Dans ce type d’action, envisagez-vous d’éventuelles alliances avec des associations communautaires juives ?

Sur les menus de substitution, j’aimerais d’ailleurs rappeler que la justice nous a donné raison de manière éclatante. Pour le reste, je suis tout à fait partisan d’actions communes avec des associations juives, sur des sujets qui nous rassemblent. Peut-être qu’un jour par exemple, la question de la remise en cause de l’abattage rituel se posera.

Il existe au sein d’une partie de la communauté musulmane une bouillie antisémite.

Peu après la création de la Ligue, en 2013, vous aviez reçu le soutien du député UDI franco-israélien Meyer Habib sous les sifflets de vos partisans. Sous prétexte d’antisionisme, une partie des musulmans de France cède-t-elle aux sirènes de l’antisémitisme ?


Rappelons d’abord que Meyer Habib n’est pas exactement Amos Oz ou Zeev Sternhell, que ce soit intellectuellement ou politiquement. Cette polémique était née du parcours politique bien particulier de Meyer Habib et absolument pas de sa judéité. Celui qui avait été sifflé était le proche de Netanyahou et du Likoud, mais certainement pas un juif.

Pour le reste, il n’est pas contestable, qu’il existe au sein d’une partie de la communauté musulmane, une bouillie antisémite mêlant vieil antisémitisme maghrébin, vieil antisémitisme français et haine d’Israël.

Pour ma part, je sais que quand on dit du mal des Juifs, c’est également de moi et des musulmans dont on parle. De manière générale, je me sens solidaire de toutes les expériences minoritaires et de tous les discriminés, dont bien évidemment les Juifs. Didier Eribon a écrit des choses très justes là-dessus dans sa Morale du minoritaire.

Je ne veux pas que s’installe ici en France, une relation d’ennemis entre les Juifs et les musulmans, pas plus qu’entre les musulmans et la France. Nous sommes tous Français et mon action n’a d’autre but que de favoriser la fraternité de tous au sein de notre nation.

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