Hiroshima mon amour, écrit par Marguerite Duras en 1959, est intemporel. La lutte contre le temps, le déni des atrocités de la guerre, les valses des corps amoureux du film d’Alain Resnais tiré du scénario de l’écrivain, raisonnent plus que jamais.


Se plonger dans un texte de Marguerite Duras est une délectation. Surtout la nuit, quand le corps est étranger au monde qui l’entoure, protégé par le silence. Un corps assouplit par l’alcool. Il faut lire Duras un peu ivre. Avec Hiroshima mon amour, la partition durassienne joue pleinement. Cette prose incantatoire, ces répétitions lancinantes, ce remords que la société nous impose. Cette mauvaise conscience éprouvée devant l’Histoire. Cette douleur de ne pas avoir été à la hauteur face à la montée massive du crime. Les dialogues sont efficaces. La situation l’exige puisque le texte est avant tout un scénario de film, film tourné en 1959 par Alain Resnais.

« Je n’ai rien inventé, dit la jeune femme française, actrice

– Tu as tout inventé, répond le japonais, architecte. »

C’est l’impossibilité de décrire les horreurs de la guerre. Cette bombe larguée sur les civils cramés dans l’innocence d’une vie de labeur. Les mots sont impuissants. « Impossible de parler d’Hiroshima. Tout ce qu’on peut faire c’est de parler de l’impossibilité de parler d’Hiroshima. » La femme use d’hyperboles, de métaphores pour tenter de décrire ce qui ne peut être décrit. Ça a eu lieu et pourtant c’est inconcevable. C’est une énigme sur laquelle la raison bute.

Et puis, il y a le passé de cette femme qui surgit. Les bombardements de Nevers, cette femme dans une cave qui a aimé un soldat allemand. Elle se souvient de l’humiliation subie à la Libération. L’amour sale qu’on punit en lui rasant les cheveux. Les crachats. Les coups. Impossible pour elle d’oublier. Impossible de témoigner des cendres de la bombe nucléaire. Le devoir de mémoire et l’oubli. L’enjeu durassien de l’écriture. « Une jeune fille brûlée se regarde dans un miroir. Une autre jeune fille aveugle aux mains tordues joue de la cithare. »

J’entends la voix de Duras écrire ça.

« Elle (bas)

– Ecoute…je sais…je sais tout. Ça a continué.

Lui

– Rien, tu ne sais rien. »

Et puis il y a cette phrase terrible, actuelle, terriblement actuelle : « Je suis d’une moralité douteuse. Je doute de la moralité des autres. » Cette morale que les autres nous imposent comme s’ils détenaient la vérité, comme si le doute jamais ne venait tordre leurs certitudes. Comme si la complexité d’un individu le condamnait au silence ou, pire, à la disparition.

Il faut préserver le corps, le rendre ductile, secret, clandestin. Et surtout, « il faut éviter de penser à ces difficultés que présente le monde. Sans ça, il deviendrait tout à fait irrespirable. »

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