La tempête qui vient, le dernier roman du « Dog » confirme le génie de ce maître du roman noir.


Il se surnomme lui-même The Dog. James Ellroy est de retour avec un roman spectaculaire, hollywoodien, plein de fureur et de sexe. Le titre colle aux temps incertains : La tempête qui vient. Chez nous, en France, elle est là, elle secoue les Assis, ceux qui bradent les acquis sociaux de nos grands-parents, en nous faisant croire que c’est pour améliorer notre sort. Ils nous méprisent car nous circulons entre les lignes. Nous mangeons parfois avec les doigts en récitant par cœur certaines pages du Voyage de Céline, le médecin des petites gens. Ça fait du bien de lire une vraie histoire, avec des personnages atypiques, une histoire sans moraline ni clichés imposés par les nouveaux Fouquier-Tinville de la pensée moderne. Une tête qui ne ressemble à aucune tête doit tomber. Voilà leur loi. Celle de James Ellroy est drôle, espiègle, dure, tendre, virile. Ses rides traduisent la souffrance, la folie, le génie. Ses chemises hawaïennes rappellent que la vie est courte, tragique et que le soleil est gratuit. Il donne sans jamais recevoir. Quel scandale !

Il écrit avec un couteau de boucher

James Ellroy est un démiurge. C’est donc un écrivain, un type qui écrit avec un couteau de boucher à la pogne. Derrière ses lunettes rondes se cache un monde intérieur où les morts sont plus vivants que les contemporains blafards à trottinette électrique. Rappel : James, né en 1948, a dix ans quand sa mère, infirmière, est assassinée. On ne retrouvera jamais le ou les coupables. Son père est surnommé « l’homme blanc le plus fainéant du monde ». Ça commence donc mal. Une enfance cabossée. À 17 ans, il s’engage dans les marines mais est flanqué à la porte pour troubles psychologiques. De retour à Los Angeles, il vit de petits boulots, fume des joints, vole de la bouffe, dort sur les bancs publics, fait de la taule à plusieurs reprises. Il engrange des images, fréquente des personnages hors norme, construit des scénarii. Ça se met en place. Un seule chose le fait tenir debout : écrire. Un seul truc le sauve : il est touché par la grâce. Dieu le surveille et l’aime. Imparable. Ellroy : « J’ai été rédimé par Dieu : il m’a donné un don absolument étonnant, le don de la capacité de recréer l’Histoire, le don de l’Histoire elle-même. »

Hollywood parano

Ellroy dévore les livres. Il lit sans filtre, sans les cours « profil » des profs. Il est sauvé. Quand il évoque, par exemple, Albert Camus, il dit ce qu’il a ressenti. C’est un auteur dont il « n’a rien à secouer ». Son best seller, L’Etranger, est « ennuyeux et morose ». Il lui préfère Compartiment tueurs, de Sébastien Japrisot. Alors l’intrigue du dernier opus du Dog. Il s’agit du deuxième volet de son nouveau quatuor de Los Angeles – Le premier, situé dans les années 50, regroupait Le Dahlia noir, Le Grand Nulle part, L.A. Confidential et White Jazz, excusez du peu – Il fait suite à Perfidia. Nous sommes vingt-trois jours après l’attaque de Pearl Harbour, en 1941. L.A., sous la pluie permanente, vit dans la crainte d’une attaque japonaise. La Californie est dévorée par une crise générale de paranoïa. Les habitants voient des nazis partout, dont la base arrière se situerait au Mexique. Ellroy ajoute un corps momifié dans un parc et l’assassinat, dans une boite à tapins, de trois hommes dont deux flics ripoux. L.A. est au bord du chaos, les complotistes sont aux commandes, les trafiquants dealent à tous les étages. Les femmes sont perverses et envoûtantes. La rouquine Joan est sublime. La blonde Kay Lake, qu’incarnait Scarlett Johansson dans Le dahlia noir, adapté par Brian de Palma, donne envie de la suivre n’importe où. C’est une ambiance malsaine, électrique, envoûtante. Les pages défilent sans s’en rendre compte – 700 pages !- C’est vif, palpitant. Le style est dégraissé à l’extrême, c’est l’os de la littérature inspirée. On jubile de retrouver les personnages de ses précédents livres. On croise également des stars d’Hollywood, la mythique capitale mondiale du cinéma.

Au régal des féministes !

Orson Welles est caricaturé. Ellroy le déteste. C’est un mec maladroit, excessif. « Ses films sont désespérés, comme lui, balance Ellroy. Il est insupportable. Alors je l’ai niqué dans le roman. » Le privilège de l’écrivain. On trouve des passages ébouriffants. Barbara Stanwyck, actrice maniérée, fait une fellation à Walter Pidgon. Carole Lombard et Anna May Wong s’offrent un 69. Plus loin, ceci : « Lenya est une lesbienne brouteuse de chattes. Weill fréquente avec George Cukor les voies étroites de la sodomie. Mann et Schönberg ont opté pour les rouges. Brecht le battant a sorti son braquemart pour bourriner Leni Riefenstahl. » Les terroristes féministes auraient eu du taf à cette époque.

J’ai vraiment un faible pour Joan Conville. Elle picole sec, Pernod/absinthe. « Elle est presque translucide, écrit le démoniaque Dog. Elle a des yeux de camée. Dans le lit de Dud, elle devient la poétesse Edna St. Vincent Millay. » C’est la fille du père Nöel, cette nana!

James Ellroy, La tempête qui vient, Rivages/Noir.

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Pascal Louvrier
est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu. Il a également un site Internet.
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